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DICTIONNAIRE RAISONNÉ
L'ARCHITECTURE
FRANÇAISE
DU Xr AU XIV^ SIÈCLE
IX
Droits de traduction et de reproduction réservés.
IMPRIMERIE DE E . MARTINET, It U E MIGNON,
DICTIOMMAIRE KAISONNÉ
DE
[.'ARCHITECTURE
FRANÇAISE
DU XV AU XVh SIECLE
E. VIOLLET-LE-DUC
ARCHITECTE
TOME NEUVIEME
PARIS
V^ A. MOREL & C;\ EDITEURS
RUE BONAPARTE, 13
M DCCC: l.XXV
MA
V79
1875-
V 9
THEGETTYŒNÏER
DICTIONNAIRE RAISONNÉ
L ARCHITECTURE
FRANÇAISE
DU xr AU xvr siècle
TABERNACLE, s, m. Nom que l'on donne aujourd'hui à une petite
armoire placée sur l'autel, au milieu du retable, et qui sert à déposer
le ciboire.
L'établissement des tabernacles sur les autels ne date que du dernier
siècle. Les hosties étaient déposées, jusqu'au xvii" siècle, dans des édi-
cules placés à côté de l'autel, ou dans une suspension (voyez Autel, et
dans le Dictionnaire du mobilier français, l'article Tabernacle). Ces édi-
cules placés près de l'autel étaient de bois, de pierre ou de métal, avec
lanterne pour loger une lampe. On voit encore quelques-uns de ces
tabernacles, datant du xvi" siècle, dans des églises de Belgique. Souvent
ces réserves de la sainte eucharistie étaient mobiles, et n'étaient placées
près de l'autel que pendant le service divin,
TAILLE, s. f. On dit : « Une bonne taille, une taille négligée, une taille
layée », pour indiquer la façon dont est traité un parement de pierre.
La nature de la taille est un des moyens les plus certains de reconnaître
la date d'une construction ; mais, dès le xii* siècle, les diverses écoles de
tailleurs de pierre ont des procédés qui leur appartiennent, et qu'il est
nécessaire de connaître pour éviter la confusion. Ainsi certaines pro-
vinces n'ont jamais adopté la laye ou bretture ', ou n'ont employé cet
outil que très-tard. Des tailleurs de pierre ne se sont servis que du ciseau
étroit ou large ; quelques contrées ont employé de tout temps le marteau
taillant sans dents, avec plus ou moins d'adresse.
' Outil dont le taillant est dentelle (voyez Bretture}.
IX. — 1
[ TAILI.E ] — 2 —
Autiinl l'.'s ravalomonts dos cdilices romains, élevés sous l'influence ou
sous la direction d'artistes grecs, sont faits avec perfection, autant les
parements de nos monuments gallo-romains de l'empire sont négligés.
D'ailleurs les Grecs, comme les Romains, posaient la pierre d'appareil à
joints vifs sans mortier, épannclée, et ils faisaient un ravalement lorsque
l'œuvre était montée. Quand ils employaient des matières dures comme
le granit ou le marbre, la taille était achevée avant la pose. Beaucoup
de monuments grecs, en pierre d'appareil, sont restés épannelés. Le
temple de Ségeste, par exemple, le grand temple de Sélinonte. de
l'époque dorienne, ne montrent, sur bien des points, que des tailles
préparatoires.
Quant aux édifices romains en pierre d'appareil, il en existe très-peu
qui aient été complètement ravalés. Le Golisée, la porte Majeure à
Rome, les arènes de Nîmes et d'Arles, celles de Pola, ne présentent que
des ravalements incomplets. Il est évident que, la bâtisse achevée, on
s'empressait d'enlever les échafaudages, et l'on se souciait peu de ternu-
ner les ravalements, ou bien ils étaient faits avec une négligence et une
hâte telles, que ces ravalements conservaient une apparence grossière.
Il suflit d'examiner les nombreux débris (\yw nous possédons de
l'époque gallo-romaine des bas temps, pour constater l'infériorité de la
taille des parements, tandis que les lits et joints sont dressés avec une
précision parfaite; si bien que les blocs de pierre, même dans des mo-
numents d'une très-basse époque, sont exactement jointifs. Cette négli-
gence des parements tenait donc au \)cn d'inqxirlance ([w les Romains
attachaient à la forme, et non à rinha])ilelé des ouvriers. Les tailles
préparatoires sont faites, dans les monuments gallo-romains, au moyen
d'une cist'lure sur l'arête; le nu vu de la pierre conservant la taille de
la carrière, faite à l'aide d'un taillant droit peu large. Quant aux lits et
joints, ils sont obtenus par une cisflure très-iine sur les arêtes bien
dégauchies, le milieu étant parfaitement aplani à l'aide d'un taillant
droit large et fin. Quelquefois ces lits et joints sont moulinés, probable-
ment à l'aide d'une pierre dure et rugueuse, comme de la meulière, par
exemple, ou de la lave. L'emploi de la lave, pour mouliner les lits et
joints, paraît avoir été en usage dans les Gaules, car là où il existe des
restes de constructions gallo-romaines, nous avons fréquemment trouvé
des morceaux de lave, bien que les contrées où existent ces restes soient
fort éloignées des pays volcaniques.
A la chute de l'enqjire romain, les connaissances de l'appareilleur se
perdent entièrement. On ne construit plus qu'en moellon smillé, et les
quelques blocs de pierre de taille (lu'ou met en œuvre dans les bâtisses
sont à peine dégrossis. Cependant une l'a(;on nouvelle apparaît dans la
taille de ces parements de moellons. On sait le goùl des races indo-
germaniques pour les entrelacs de lignes. Les bijoux qu'on découvre
dans les tombeaux mérovingiens présentent une assez grande variété
"de ces combinaisons de lignes croisées, contrariées, en épis, formant
"^ — [ TAILLE ]
des méandres ou des échiquiei-s. On voit apparaître, à l'époque méro-
vingienne, les tailles dites en arête de poisson (Qg. 1), et ce genre de
tailles persiste assez tard chez les populations qui conservent les tradi-
tions germaniques. Ces tailles en épis sont faites à l'aide du taillant
<lroit romain large. Jusqu'à répo;ine
carlovingienne, la ciselure semble aban-
donnée; on ne construit plus en pierres
<rappareil. Nous voyons au contraire la
ciselure employée partout dans les tailles
<Ie pierre appartenant aux viii'' et lV siè-
cles, ciselure inliabilement faite, mais
cependant cherchée, travaillée. Les mou-
lures sont complètement traitées pen-
dant cette époque, à l'aide du ciseau. Pour les pareme:its simples, ils
sont grossiers, faits à la pointe et dressés avec le taillant droit large. C'est
on Bourgogne et dans le Charolais, pays riches en pierres dures, que
vers la fin du xi« siècle on voit apparaître une taille trè.>-bien faite à
1 aide du taillant droit étroit, sans ciselures. Alors les pierres d'appareil
étaient toutes entièrement taillées avant la pose, on ne faisait pas de
ravalements : l'habitude que les ouvriers avaient prise, depuis la chute
<le l'empire romain, de bâtir on moellon smillé, posé sur lits épais de
mortier, leur axinl fait perdre la tradition des ravalements. Du moellon
smdle ils arrivaient peu à peu à employer des pierres d'un échantillon
plus fort, puis enfin la pierre d'appareil, mais ils continuaient à la poser
comme on pose le moellon qui ne se ravale pas; et ils taillaient chaque
bloc sur le chantier, soignant d'ailleurs autant les lits et joints que
les parements. Les constructions du xi" siècle qu'on voit encore en
lîourgogne et sur les bords de la Saône piésentent de beaux parements,
dont la taille par lignes verticales sur les surfaces droites, et longitudi-
nales sur les moulures, est égale partout, fine et serrée. C'est à cette
cpoque qu'on reconnaît souvent l'emploi du tour pour les colonnes et
bases, et le polissage parfois pour des moulures délicates à la portée de
la mam. En Auvergne, vers ce môme temps, les tailles, plus lourdes que
dans la Bourgogne et le Charolais, sont inégalement traitées : tantôt elles
sont faites sur les moulures avec une certaine précision et très-grossières
sur les parements; tantôt elles sont piquées, tantôt disposées en épis,
jusqu'à une époque relativement moderne(commencement du xiii^ siècle).
A l'eghse d'Ennezat, par exemple, on voit des tailles en épis aussi bien
sur la partie romane que sur le clocher, qui date des premières années
du XIII* siècle. L'ornementation, très-lourde, de ce clocher est même
traitée au taillant. Dans les églises de Notre-Dame du Port à Clermont,
de ChamaïUères, de Saint-Nectaire, etc., les tailles verticales se mêlent,
sur les parements, aux tailles en épis, quelquefois même aux tailles
croisées. Avant le xir siècle, dans l'Ile-de-France, les tailles sont gros-
t>ieres, mal dressées, et rappellent celles des monuments gallo-romains.
[ TAILLE ] — l\ —
Dans le Poitou, le Berri et la Saintonge, les tailles, à la même époque,
sont extrêmement grossières, laites à l'aide d'un taillant épais, coupant
mal, écrasant le parement, et laissant voir partout les coups du pic ou
du poinçon à dégrossir. La ciselure apparaît dans les moulures, mais
elle est exécutée sans soin et par des mains inhabiles.
C'est avec le xii* siècle, au moment où se fait sentir en Occident
l'influence des arts gréco-romains de la Syrie, que les tailles se relèvent
et arrivent très-profnplement à une perlection absolue. Dans toutes les
provinces, et notamment en Bourgogne, dans la haute Champagne,
dans le Charolais et dans la Saintonge, les progrès sont rapides, et les
tailleurs de pierre deviennent singulièrement habiles. On voit alors
apparaître certaines recherches dans la façon de traiter les diverses
tailles : les parements unis sont dressés au taillant droit, tandis que les
moulures sont travaillées au ciseau et souvent polies. L'emploi de la
bretture commence à se faire voir sur les bords de la Loire, dans le pays
chartrain et dans le domaine royal. C'est vers 1 1^0 que cet outil paraît
être d'un usage général dans les provinces au nord de la Loire, tandis
qu'il n'apparaît pas encore en Bourgogne et dans tout le midi de la
France. Les tailles à la bretture ne se montrent en Bourgogne que
vers 1200, et elles n'apparaissent que cinquante ans plus tard sur les
bords de la Saune et du Rhône, en Auvergne et dans le Languedoc. Le
chœur de l'église abbatiale de Vézelay, qui date des dernières années du
XII* siècle, et qui présente des tailles si merveilleusement exécutées,
montre en même temps l'emploi du taillant droit très-fin, du ciseau, du
polissage, et, dans quelques parties, de la l)retture à larges dents. Les
bases, les tailloirs des chapiteaux, les moulures des bandeaux, sont polis
et d'une pureté d'exécution incomparable. Même exécution dans l'église
de Montréal (Yonne), de la même époque. Ces différences de natures de
tailles produisent beaucoup d'effet et donnent aux profils une finesse
particulière. A dater du xiii'' siècle, l'école de l'Ile-de-France, qui jjrend
la tête de l'art de l'architecture, n'emploie plus (jue la bretture, mais
elle polit souvent les profils à la portée de la main, tels que les bases
des colonnes. Ce fait peut être observé à Notre-Dame d(> Paris, à Notre-
Dame de Chartres, à la cathédrale de Troyes, à Sainl-Ouiriace de Provins,
à la sainte Chapelle du Palais, et dans un grand nombre de monuments.
Pendant ce temps, dans les contrées où le grès rouge abonde, dans
les Vosges et sur les bords du Rhin, on continue de faire les tailles à
l'aide du poinçon, du large ciseau et du marteau de l)ois. On voit beau-
coup de tailles de ce genre à Strasbourg, où l'on se sert encore aujour-
d'hui du même outillage. Dans la cathédrale de celte ville, on remarque
nue grande variété de tailles du xi' au xiv* siècle, obtenues avec les
mêmes outils. Ainsi, dans la crypte de ce monument, sur le mur nord,
on voit des tailles faites au poinçon qui donnent ce dessin (fig. 2). Aux
.voûtes de cette même crypte (xii" siècle), les tailles sont façonnées en
épis à l'aide du large ciseau strasbourgeois (lig. 3). L'église de Rosheim,
TAILLE
près de Strasbourg (xii' siècle), présente extérieurement et intérieure-
ment des parements taillés au ciseau large, ainsi que l'indique la figure U.
Il faut dire que le grès rouge des Vosges ne peut guère être paremenlé
o -, -.7^
-^-. Ci/a././ii/y'r^y-
autrement qu'à l'aide de ce large ciseau, et les tailleurs de pierre de
cette contrée mettaient une certaine coquetterie à obtenir des tailles
d'une régularité et d'une finesse que permettait la nature des matériaux.
Dans l'Ile-de-France, nos tailleurs de pierre, au xni^ siècle, taillent
non-seulement les parements, mais aussi les moulures les plus délicates,
à la brelture, ce qui exige une grande adresse de main. Cet outil
(la bretture) est dentelé avec d'autant plus de finesse, que les profils
deviennent plus délicats. Au xiv" siècle, ces profils acquièrent souvent
une telle ténuité, que la bretture ne saurait les dégager; alors on emploie
la rïpe, sorte de ciseau recourbé et dentelé très-fin, et c'est perpendicu-
lairement à la moulure que cet outil est employé (fig. 5). Ainsi le tailleur
de pierre ??20ûfè/e son profil, comme le ferait un graveur, pour faire sentir
les diverses courbures. La ripe, au xv^ siècle, est l'outil uniquement
[ TAILLE ] — G —
adopté pour terminer tout ce qui est mouluré, et la bretture n'est plus
employée que pour les parements droits.
Dans des contrées oii l'on n'avait que des pierres très-dures, telles que
certains calcaires jurassiques, le grès, la lave et môme le granit, on
continue à employer le poinçon, le ciseau et le taillant droit. La bret-
ture, et à plus Ibrte raison la ripe, n'avaient pas assez de puissance pour
entamer ces matières. Tous les profils étaient dégagé;; au ciseau et tcr-
mmés au taillant droit très-étroit, employé longitudinalement. On ne
voit de traces de l'outil appelé boucharde, que dans certains monuments
du Midi bâtis de grès dur, connue à Carcassonne, par exemple, et cet
outil n'apparaît-il que fort tard, vers la lin du xV^ siècle. Encore n'est-il
pas bien certain (pi'il lut fabriqué comme celui qu'on emploie trop
.souvent aujourd'hui. C'était plutôt une sorte de grosse bretture à dents
obtuses, au lieu d'être coupantes. Jusqu'à la fin du \v^ siècle, la taille
tle la pierre, en France, est faite avec une grande perfection, souvent
avec une intelligence complète de la forme et de l'effet à obtenir. Les
parements unis ne sont jamais traités comme les moulures. Le grain de
la bretture, et plus tard de la grosse ripe, apparaît sur ces parements,
tandis qu'il est à peine visible sur les parties profilées. Des détails polis
viennent encore donner de la variété et du précieux à ces tailles.
Avec le wi" siècle, trop souvent la négligence, l'uniformité, le travail
inintelligenl, remplacent les qualités de tailles qui ressortent sur nos
vieux édifices. Depuis le milieu du xv' siècle, on ne mettait plus guère
€n œuvre que les pierres tendres à grain fin et compacte, comme
la pierre de Yernon, les pierres de Tonnerre, le Saint-Leu le plus serré.
Il n'était plus possible, sur ces matériaux, de se servir de la bretture,
on employait les ripes grosses et fines. Ces outils ont l'inconvénient,
pour les parements unis surtout, si l'ouvrier n'a pas la main légère,
d'entrer dans les parties tendres, et de se refusera attaquer celles qui
sont plus dures. 11 en résulte que les surfaces ripées sont ondulées, et
— 7 — [ TAS DE ClIAnGE ]
produisent le plus l'àcheiix eflef sous la lumière frisante. Ou en vienl
à passer le grès sur ces parements pour les égaliser, et cette opération
amollit les tailles, leur enlève cette pellicule grenue et chaude qui ac-
croche si heureusement les rayons du soleil. Les moulures, les tapisse-
ries, prennent un aspect uniforme, froid, mou, qui donne à un édifice
de pierre l'apparence d'une construction couverte d'un enduit.
TAILLOIR, s. m. — Voyez Abaque.
TAPISSERIE, s. f. Nom qu'on donne à tout parement uni, soit à l'in-
térieur, soit à l'extérieur d'un édifice. On dit : ((Les tapisseries sont bien
dressées», pour indiquer qu'un parement est bien fait, bien dégauchi
et bien ravalé ou enduit.
Tapissekie, tenture d'étoffe. — Toyez le Dictionnaire du mobilier
français.
TAS, s. m. Ensemble de l'œuvre où sont mis en place les divers ma-
tériaux préparés sur les chantiers.
TAS DE CHARGE, s. m. Assises de pierres à lits horizontaux qu'on
place sur un point d'appui, sur une pile ou un angle de mur entre des
arcs, pour recevoir des constructions supérieures. Se dit aussi de cer-
tains encorbellements, comme, par exemple, des séries de corbeaux qui
reçoivent le crénelage d'une courtine ou d'une tour (voy. Mâchicoulis).
On conçoit aisément que lorsque plusieurs arcs viennent reposer sur
la tête d'une pile dont la section n'est pas considérable, les lits inclinés
des claveaux a (fig. 'l)ne présentent pas une assiette propre à recevoir une
charge supérieure b. Celle-ci tend à faire glisser ces claveaux ou à les
écraser, parce qu'ils présentent leur angle d'extrados sous son action
verticale. Alors (voyez en B), dans les constructions bien entendues, ou
on laisse entre l'extrados de ces claveaux des assises horizontales c
épousant la courbure de l'arc, ou, si la place ne le permet pas, on pose
une série de sommiers d (voy. en G) avec lits horizontaux (voyez Con-
struction, fig. Z,6, h^ bis, h'èter, Zi9 bis, 81, 96 et 127). Quelquefois
les constructeurs du moyen âge ont formé des arcs presque entière-
ment composés d'assises en tas de charge, pour éviter les poussées sous
une pression considérable. Telles sont appareillées les archivoltes des '
grandes baies des deux tours occidentales de la cathédrale de Reims,
afin de supporter les flèches de pierre projetées sur ces tours.
L'absence des tas de charge sur des piliers a occasionné l'écrasement
de ceux-ci. Cela se rencontre assez fréquemment dans des constructions
de la fin du \\v^ siècle. Il est clair que si l'on appareille sur une pile des
arcs amsi que ceux tracés en a (fig. 2), tout le poids des constructions su-
périeures, glissant le long des extrados de ces arcs, vient faire coin en b,
et exercer sur ce seul point une pression qui eût dû être répartie sur
[ TAS DE Cil A TIGE ]
— 8
E^^^
Y\ /
/
d
cf
c
'toute la surface dt- la pile. T.i's arcs pressés à la clef en étendent ;i s'é
— 9 — [ TAS DE C.UARGE ]
ci'aser en d, peuvent se disloquer, ne plus épauler qu'imparfaitement
le coin de pression. Celui-ci, reposant sur son angle seulement, s'écrase,
et les pressions, agissant très-irrégulièrement sur la pile, brisent ses
assises. Cet accident, assez fréquent, ainsi que nous venons de le dire,
dans les édifices bâtis au xii^ siècle, où l'on n'avait pas encore acquis
une parfaite expérience de l'effet des grandes constructions voûtées
leposant sur des points d'appui grêles, doit éveiller l'attention des
architectes chargés de la restauration de ces constructions. Souvent, en
apercevant des piles écrasées, bien que d'une section notable, on croit
à l'insuffisance des matériaux employés, et l'on se contente de remplacer
les assises éclatées. C'est là l'effet; mais la cause réside presque tou-
jours dans les sommiers qui n'ont pas de tas de charge ou de lits hori-
zontaux au-dessus des chapiteaux, à la naissance des arcs. Il est donc
urgent de supprimer cette cause.
^
'YTOOTfF
T^i
L'opération est souvent périlleuse, et demande de l'attention. Rem-
placer les assises écrasées d'une pile, dans ce cas, sans relancer les som-
miers en tas de charge ou à lits horizontaux, à la place des claveaux
disposés comme il est dit ci-dessus, c'est faire un travail inutile.
Les accidents qui s'étaient produits dans des édifices du xii^ siècle,
à cause de l'absence ou de l'insuffisance des tas de charge, ne furent
pas perdus pour les maîtres du xiii^ siècle. Ceux-ci en vinrent bientôt,
ainsi que nous le démontrons dans l'article Construction, à ne plus
donner de coupes aux claveaux que quand leur extrados échappait à
l'aplomb de la charge supérieure (fig. 3). Ce principe une fois admis,
i\-. — 2
[ TAS DE CHARGE ] — 10 —
ils en tirèrent des conséquences nombreuses ; ils parvinrent ainsi souver.t
à neutraliser presque complètement des poussées d'arcs sur des murs,
ou à diminuer considérablement le volume et le poids des maçonneries
destinées à contre-buter ces poussées.
La théorie de ce principe est celle-ci (fig. 6) : Soit une nef voûtée en
arcs d'ogive A, avec triforium B et galerie C au-dessus, à la naissance
des grandes voûtes, avec bas côté D également voûté en arcs d'ogives.
ïl s'agit : 1° de ne pas écraser les piles cylindriques E ; 2° de ne pas
avoir un cube de culées d'arcs-boutants F considéi'able. Les contre-
forts G sont élevés suivant une saillie assez prononcée pour présenter
non-seulement une butée suffisante aux voûtes des collatéraux, mais
encore une assiette assez large pour résister à une pression inégale. Les
assises H de ces contre-forts sont taillées en tas de charge au droit de
la naissance des arcs-doubleaux et arcs ogives I des voûtes des bas côtés,
afin de recevoir sur leurs lits horizontaux le porte à faux de la pile F
en K. De même en L, les assises au droit de la naissance des arcs-bou-
tants M sont taillées en tas de charge pour recevoir le pinacle N en porte
à faux. La ligne ponctuée NO étant l'aplomb du parement intérieur P,
il est clair que si l'arc-boutant M n'existait pas, tout le système de la
pile butante serait en équilibre avec une propension, au moindre mou-
vement, à se déverser en L. Cet empilage d'assises tend donc à s'incli-
ner vers la grande voûte, et à exercer par conséquent sur celle-ci une
pression. C'est l'arc-boutant qui transmet cette pression. Au-dessus de
la pile ou colonne E, les assises sont taillées en tas de charge en R, pour
recevoir sur des lits horizontaux la pile S. Les assises de naissance des
arcs-doubleaux et arcs ogives de la grande voûte T sont taillées en las
jde charge pour reporter la pression des claveaux sur la pile V et sur la
colonne E. Ainsi c'est à l'aide de ces tas de charge que l'équilibre du
— 11 — [ TAS l'iE CHARGE
système général est obtenu. C'est grâce à l'équilibre de la pile F, ten-
dant à s'incliner vers l'intérieur de l'édilice, que la butée de l'arc-bou-
tant peut être sensiblement réduite. Le chapiteau de la pile E, étant plus
^
saillant vers la nef que vers le bas côté, a ainsi son axe sous la résul-
tante des pressions de la grande votàte, résultante rendue presque
verticale par la butée de l'arc-boutant. Les assises en tas de charge R
ont encore pour effet d'empêcher la poussée des voûtes des bas côtés
[ TEMI'Li: j — 12 —
de fiiirc roiulir k'> piliers E vers l'inLérieiir, en reporlaiiL l;i résultante
dépression de ces voûtes suivant Taxe de ces ])iliers.
C'est conlormémcnt à cette théorie que l'église si intéressante de
Notre-Dame de Dijon a été construite. Malheureusement l'exécution peu
soignée, faite avec trop de parcimonie et par des ouvriers qui ne com-
prenaient pas parfaitement le système adopté, laisse trop à désirer. La
conception n'en est pas moins très-remarcjuable et due à un maître
savant. C'est en mettant d'accord l'exécution avec la théorie, que ce
monument peut être restauré sans beaucoup d'efforts. 11 ne faudrait
pas croire que ces combinaisons de structure nuisent à l'effet, car cer-
tainement l'église de Notre-Dame de Dijon est un des beaux monuments
de la Bourgogne. 11 ressort môme de l'adoption de ce système d'équi-
libre une franchise de parti, une netteté, qui charment les yeux les
moins exercés.
Les maîtres des \iv* et xv* siècles, très-savants constructeurs, ne
négligèrent pas d'employer les tas de charge, et ils en comprenaient si
bien l'importance, qu'ils avaient le soin de les faire tailler dans de très-
hautes assises, pour supprimer les chances de rupture. Mais, à l'article
Construction, on trouvera de nombreux exemples de l'emploi de ce
système d'appareil.
TEMPLE, s. m. Neuf t'hcvaliers, compagnons d'armes de Godefroy de
IU)uillon, fh'ent vani devant Garimond, patriarche de Jérusalem, de se
consacrer à la terre sainte '. Vivant d'aumônes, voués au célibat, con-
sacrant tous les instants de leur vie à protéger les pèlerins, à détruire le
brigandage et à combattre les infidèles, ils obtinrent de Baudouin II, roi
de Jérusalem, de demeurer près du temple, dans une des dépendances
du i)alais de ce prince. Dès lors ils furent appelés Templiers ou cheva-
liers du 'J Vmple, ou encore soldats du Christ {Christi milites).
Ces premiers chevaliers du Temple étaient soumis à la règle de Saint-
Augustin. Ayant été admis près du pape Honoré II pour obtenir une
constitution particulière, ce pontife les envoya au concile de Troyes,
en 1128, où saint Bernard composa pour eux une règle fixe qui fut
adoptée. Bientôt cet ordre devint un des plus riches et des plus puissants
de la chrétienté. Du temps de Guillaume de Tyr, le couvent de Jérusalem
conqjtait trois cents chevaliers et un nombre beaucoup plus considé-
rable de frères servants. Des commanderies s'élevèrent sur tout le sol
de l'Occident, en outre des établissements de Palestine et de Syrie. Les
templiers, dès le xii" siècle, possédaient des châteaux, des places fortes,
des terres en nombre prodigieux, si bien que le P. Honoré de Sainte-
' Ces neuf chevaliers sont : Hugues de Paycns, Godefroy de Saint-Omer, André de
Montbard, Gundomar, Godefroy, Roral, Geoffroy Bisnl, Payen de Montdésir, Arcliani-
baud de Saint-Aijjuaii, ou, suivant Li'jcune, Hugues, comte de Cliampagno, fondateur de
Olairvaiix.
— 13 — f TEMPLE ]
Mario cslinie (]ue les revenus de Tordre s'élevaient à la somme de
54 000 000 de francs '.
On donnait le nom de temples, pendant le moyen âge, aux chapelles
<les commanderies de templiers; ces chapelles étaient habituellement
bâties sur plan circulaire, en souvenir du saint sépulcre, etassez exiguës.
Mien entendu, les plus anciennes chapelles de templiers ne remontent
(pTau milieu du xii" siècle environ, et elles furent presque toutes' bâties
il cette époque.
Le chef-lieu de l'ordre, après l'abandon de Jérusalem par les Occi-
dentaux, était Paris. Le temple de Paris comprenait de vastes terrains
dont la surface équivalait au tiers de la capitale; il avait été fondé vers
4U8, ou, d'après Félibien, au retour de la croisade de Louis YII. Au
moment du procès des templiers, c'est-à-dire en 1307, les bâtiments
du Temple à Paris se composaient de la chapelle circulaire primitive
du xir siècle, qui avait été englobée dans une nef du xni% d'un clocher
tenant à cette nef, de bâtiments spacieux pour loger et recevoir les
frères hospitaliers. Mathieu Paris raconte que Henri III, roi d'Angle-
terre, à son passage à Paris, en 1254, logea au Temple, où s'élevaient
de nombreux et magnifiques bâtiments destinés aux chevaliers, lors de
la tenue des chapitres généraux, car il ne leur était pas permis de loger
ailleurs-. En 1306, une année avant l'abolition de l'ordre, le donjon était
achevé; il avait été commencé sous le commandeur Jean le Turc. Ce
donjon consistait en une tour carrée fort élevée, flanquée aux quatre
angles de tourelles montant de fond, contenant des escaliers et des
guettes 3. L'étendue, la beauté, la richesse et la force du Temple à
Paris, provoquèrent l'accusation portée contre eux. En effet, l'année
précédente, en 1306, le roi Philippe le Bel s'était réfugié au Temple
pendant les émeutes soulevées contre les faux monnayeurs, et de cette
forteresse, il put attendre sans crainte l'apaisement des fureurs popu-
laires. Il songea dès lors à s'approprier une résidence plus sûre, plus
vaste et splendide que n'étaient le Palais et le Louvre.
L'hospitalité magnifique donnée aux princes par les templiers, pos-
sesseurs de richesses considérables, sagement gouvernées, ne pouvait
manquer d'exciter la convoitise d'un souverain aussi cupide que l'était
Philippe le Bel. Plus tard l'hospitalité que Louis XIV voulut accepter
à Vaux ne fut guère moins funeste au surintendant Fouquet.
Les derniers chevaliers du Temple qui quittèrent la Palestine revin-
rent en Occident, possesseurs de 50 000 florins d'or et de richesses mo-
bilières considérables. Ces trésors n'avaient fait que s'accroître dans
leurs commanderies par une administration soumise à un contrôle
sévère. Le mystère dont s'entouraient les délibérations de l'ordre ne
Il \oycz l'Histoire de9 chevaliers templiers, par Elizé de Montagnac. Paris, 18Gi.
- Voyez Dubreuil, Théâtre des antiquités de Paris, livre lîl.
3 C'est dans ce donjon que Louis XVI fut détenu eu 1792.
[ TEMPLE ] — l'i —
pouvait d'ailleurs qu'exagérer ropinioii qu'on se faisait de leurs biens.
Dès qu'ils eurent été condamnés et exécutés, Pliilippe le Bel s'installa
au Temple. Ouant aux trésors, ils passèrent dans ses mains et dans celles
du pape Clément V, complice du roi dans cette inique et scandaleuse
procédure. Plus tard le Temple de Paris et les commanderics de France
furent remis aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem ', puis de
Hhodes et de Malte.
Sauvai -s'exprime ainsi au siijel du Tcnqjle: ce C'est une église gothique,
« accompagnée devant la porte d'un petit porche ou vestibule antique,
(( et enrichie en entrant d'une coupe (coupole), dont la voûte est égale
u à celle du vaisseau, et soutenue sur six gros piliers qui portent des
<( arcades au premier étage, et sur autant de pilastres au second, qui
(( s'élèvent jusqu'à l'arrachement de la voûte. Cette coupe (coupole) est
(( entourée d'une nef, dont la voûte a une élévation pareille à ces
(( arcades. Cette partie d'entrée, qui est l'unique en son espèce que
<i j'aie encore vue en France, en Angleterre et dans les dix-sept provinces,
(( non-seulement est majestueuse et magnifique par dedans, mais encore
« fait un effet surprenant et plaisant à la vue par dehors. »
(( Le circuit de ce lieu, dit Corrozet'' (le Temple, ses dépendances et
<( cultures), est très-spacieux et plus grand que mainte ville renommée
« de ce royaume; il est clos de fortes murailles à tourelles et carneaux
<( larges, pour y cheminer deux hommes de front. Là sont plusieurs cha-
(( pelles et logis en ruyne, qui servaient aux congrégations des templiers.
« chacun en sa nation.... Y sont aussi plusieurs riches bastimens nou-
(( veaux faits par les chevaliers de Rhodes, auxquels les biens desdits
(( templiers furent donnez, et par conséquent ledit lieu du Temple,
« dont l'église est faite à la semblance du temple de Jérusalem... »
Réunissant les renseignemenlsquenous avons pu nous procurer sur le
Temple de Paris \ nous donnons le plan de l'église (iig. 1). La rotonde
datait de la première moitié du xii* siècle. Après la sortie des templiers
de la Palestine, cette rotonde fut augmentée du porche A, dont parle
Sauvai, et un peu plus tard de la grande nef B. Le bas du clocher C
datait également du xu'^ siècle, et rétame du belfroi, du coniinencement
du xui" siècle.
Le porche A était à claire-voie dans la ])aitie inférieure, et vitré
dans la parlie supérieure. Cette disposition, adoptée fréquemment
1 C'est en 1317 que, par une transaction passée entre les elievaliers liospitaliers et Plii-
lippe le Lonj,', il est démontré que le séquestre îles biens des templiers s'était proloniré
jusqu'en 4313. Donc la couronne avait perçu pomlant une période de six ans les énormes
revenus de ces biens; de plus, tous les biens meubles et les trésors étaient restés entre
les mains du roi.
- Livre IV, p. A54.
3 Antiqnitez de Paris, G. Corrozet Parisien, 1586, part, 1, p. 108.
* Voyez le plan de Paris de Verniquet, le grand plan de Mérian, les gravures d'Isrnél
Sylvestre, rœu\re de Marot : l'Architecture franchise.
— 15 —
[ TEMPLE !
rr>_,^,g;^rt..
O'&S&^r^iviicïx'
^■^M
pour les cloîtres, produisait ici un effet très-pittoresque, ainsi que le
remarque Sauvai. Une coupe longitudinale (fig. 2) fera saisir la dispo-
[ TEMPLE ] — IG —
silion originale de ces conslruclions ajoalôes à la rotonde primitive.
En A, est le porche avec ses claires-voies latérales; au-dessus, les fenê-
tres vitrées. C'est à peu près la disposition qui subsiste à Aix-la-Cha-
pelle, mais mieux entendue. La rotonde endobce avait conservé ses-
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voùtes et son étage supérieur, qui formait saillie extérieurement sur les
parois du narthex et de la grande nef. Le triangle équilatéral avait été
le générateur du plan de la rotonde. On sait (jue le triangle équilatéral
était un des signes adoptés par les templiers. Des fragments de vitraux
fournis par ^L de Penguern, et provenant de la chapelle de la comman-
derie de Brelvenncz, laissent voir la croix de gueules entourée de l'orlc
d'or des templiers et le triangle équilatéral. Dans la chapelle de Saint-
Jean de Creac'h, près de Saint-Brieuc, sont placées plusieurs dalles
tombales de chevaliers du Temple. Sur l'une d'elles est gravée une petite
croix latine, et au-dessous une épée posée diagonalement ; entre l'épée
et la croix est un triangle écfuilatéral -.
' Voyez les ïrra\iircs tic ^[aI•ot et d'Ismi-l Sjlveslro.
- Hi-I. f/a c/tcia/icrs tem]i/icrs, par Elizé de Montaçrnac. Paris, A. Aubry, 186i.
Los francs-maçons ont prétendu continuer l'ordre du Ten)ple, et posséder même un
testament ou cliarto de transmission d'un grand maitrc dont le pouvoir secret avait été
reconnu par les frères postérieurement à la mort de Jacques de Molay.
— 17 — [ TEMPLE ]
11 ne faut pas oublier que les fondateurs de l'ordre du Temple étaient
au nombre de r/m/" (carré de 3), qu'il ne leur fut permis d'ordonner
de nouveaux frères qu'après neuf années, et que les nombres 3 et 9
se retrouvent fréquemment dans les chapelles des commanderies. La
grande rotonde de Paris possédait à l'intérieur six piliers, et exté-
rieurement douze travées (fig. 1). Son tracé n'avait pu être obtenu donc
que par deux triangles équilatéraux se pénétrant, ainsi que l'indique
kl fi^rure 3.
La chapelle de la commanderie de Laon, qui date du milieu du
XII* siècle environ, est un octogone dont les côtés, intérieurement, ont
neuf pieds. Cette chapelle (fig. k) paraît avoir été bâtie d'un seul jet, sauf
l'abside, qui peut être quelque peu postérieure. Elle possède un porche
ou narthex, avec tribune au-dessus, bâtie après coup, et qui était mise
en communication avec les logis de la commanderie. Les murs de l'octo-
gone ont trois pieds d'épaisseur, les contre-forts trois pieds de largeur.
Une assise de bancs de pierre est disposée à la base des parois inté-
IX. — 3
f ÏEMI'LE ] — 18 —
rieurcs. Yoici (lia;. 5) la Cim\w lonj^iladinale de cette chapelle. La voùle
est construite à pans, avec nervures saillantes sous les arêtes rentrantes.
Les dispositions de ces chapelles exiguës, avec sanctuaire peu impor-
tant, indiquent assez que les chevaliers du Christ ou du Temple n'ad-
mettaient pas le public pendant les cérémonies religieuses. Ces chapelles
servaient aussi de lieu de séances pour les délibérations qui, d'ordi-
naire, se tenaient la nuit. D'ailleurs d'une extrême sobriété d'ornemen-
tation, ces petits monuments du xn'" siècle se ressentent de l'influence
de l'abbé de Citeaux, (pii avait rédigé les statuts de l'ordre. Cette sim-
plicité se retrouve sur les dalles tumulaires qu'on rencontre encore
dans ces édihces; dépourvues d'inscriptions, elles ne montrent que la
croix de l'ordre, une épée, un triangle ou quelques attributs, très-rare-
ment des écussons armoyés '. Dans la chapelle de Laon, trois de ces
1 Une des tombes de la cliapcllc de la commanderie, près du liameau de Crcac'li,
présente une croix ancrée, accostée à gauche d'une épce, à droite d'un écusson a sept
'inacles, trois, trois, un, qui est Holiau ancien. (Ilist. des chevaliers templiers, ouvrage
^léjù cité, p. 135.)
— 19 — [ TEMPLE ]
tombes existent à l'entrée du sanctuaire; elles sont ornées de la croix
pattée en gravure.
I
Les templiers possédaient en Syrie et en Occident un grand nombre
de châteaux et de forteresses '. Obligés de quitter la terre sainte après
le siège d'Acre, en 1291, rentrés en France, en Angleterre, en Espagne,
où ils possédaient des commanderies, et rapportant avec eux de grandes
* Parmi les châteaux importants que les templiers avaient élevés en Syrie, nous cite-
rons ceux de Tortose (Antarsous), de Safita, d'Arcymeh, de Toron et d'Athlit. Ces châ-
teaux renferment habituellement un gros donjon carré ou sur plan barlong, et leurs
enceintes sont également flanquées de tours quadrangulaircs. « Les châteaux de Safita,
« d'Areymeh, d'Athlit, et surtout la forteresse de Tortose » , dit M. G. Rej, dans son Essai
nur la domination françnitn en Syrie, « nous fournissent une série de types permettant
a de donner une étude aussi complète que possible de cet art, dont les meilleures pro-
« ductions se trouvent dans les principautés d'Antioche et de Tripoli, si riches, la prc-
n mière particulièrement, en monuments byzantins. » Tortose, adossée à la mer, fut la
dernière place qu'occupèrent les templiers en Orient. Ils n'évacuèrent cette forteresse
que le 5 juin 1291. En Occident, les templiers adoptèrent également, pour la construc-
tion de leurs donjons, le plan carré ou barlong. C'est sur cette donnée qu'était bâtie la
tour dite de Bichat, à Paris, et qui ne fut détruite qu'en 1855. (Voy, Toun.)
[ TIRANT ] — 20 —
richesses, malgré les désastres de leur ordre, ils employèrent ces trésors
à augmenter et à embellir leurs résidences; leurs loisirs, à former, dans
l'État féodal déjà vers sou déclin, une corporation compacte, puis-
sante, occupée d'intrigues diplomatiques, hautaine, avec laquelle tous
les pouvoirs devaient compter. Leurs grands biens, administrés avec
économie à une époque où tous le propriétaires terriens et les suze-
rains eux-mêmes manquaient toujours d'argent, leur permettaient de
prêter des sommes importantes : il esta croire que ce n'était pas sans
intérêts. Une pareille situation leur créa de nombreux et puissants
ennemis, et le jour où Philippe le Bel, qui était parmi leurs débiteurs,
se décida à les faire arrêter et à leur intenter le plus inique et le plus
monstrueux procès, le roi eut pour lui l'opinion de la féodalité, du
clergé et des établissements monastiques. Le mystère dont s'entouraient
les templiers prêtait merveilleusement aux accusations absurdes aux-
([uelles ils furent en butte. Il est certain que l'ordre des Templiers, la
Palestine perdue, devenait pour les États d'Occident un grand em-
barras, sinon un grand danger. Le coup d'État qui supprima cet ordre
délivra le pouvoir suzerain d'un des nombreux périls qui l'entouraient,
mais lui enleva dans l'opinion du peuple une partie de la foi en sa jus-
tice et en sa grandeur morale, que Louis IX avait su imposer à toutes
les classes du pays,
THÉÂTRE, s, m. Pendant le moyen âge, il n'existait pas de locaux des-
tinés aux représentations scéniques. Les mystères, les farces et mome-
ries, les chansons de geste dites par des acteurs, étaient représentés
dans les grand'salies des châteaux, dans les églises, dans les cimetières,
ou sur des échafauds dressés dans les carrefours, ainsi que cela se pra-
tique encore pendant les foires. Ce n'est qu'au xvii* siècle que l'on
commença en France à élever des salles uniquement destinées aux jeux
scéniques. Le goût pour le théâtre, cependant, remonte chez nous à une
époque éloignée, et il existe des mystères et moralités qui datent de la
lin du XII* siècle,
TIERCERON, s. m. {(ierceret). Nervure de voûte en tiers-point, qui,
bandée entre l'arc-doubleau et le formeret, aboutit à la lieme, laquelle
réunit la clef de l'arc-doubleau ou du formeret â celle des arcs ogives.
(Voy. Toute.)
TIRANT, s. m. Pièce de fer ou de bois qui maintient l'écartement des
arbalétriers d'une ferme, ou le devers de deux murs parallèles, ou la
poussée d'un arc. Les entraits, dans les charpentes de combles, sont
de véritables tirants (voy. Charpente). Pour fermer leurs voûtes, les
constructeurs du moyeu âge plaçaient provisoirement des tirants, afin
d'éviter les poussées, en attendant que les piles fussent chargées. Ces
tirants étaient habituellement de bois, et étaient sciés au ras de l'intrados
du sommier des arcs, quand les constructions étaient terminées. A la
— 21 — [ TOMBIÎAU ]
calhédi-ale de Reims, ces tirants étaient de fer, avec des œils passant
dans des crochets qui sont restés en place. Il est peu de voûtes de colla-
téraux où l'on n'ait l'occasion d'observer la trace de ces tirants.
TOILES (peintes). On employait souvent, pendant le moyen âge, les
toiles peintes pour tapisser les intérieurs des appartements et pour
décorer les grandes salles et églises. Le trésor de la cathédrale de Reims
possède encore un certain nombre de toiles peintes de la fin du xv* siècle,
qui sont d'un grand intérêt. Ces toiles, dans les intérieurs des châteaux
et hôtels, étaient attachées à des châssis, ou simplement suspendues à
des tringles de bois ou de fer. Les clotets, ces cabinets qu'on impro-
visait dans les grandes pièces, étaient souvent composés de simples
châssis de bois tendus de toiles peintes. (Voyez le Dictionnaire dumobilier
français.)
TOMBEAU, s. m. {sepouture, sepoidture, tumbe). De tous les monuments,
les tombeaux sont ceux qui présentent peut-être le sujet le plus vaste
aux études de l'archéologue, de l'ethnologue, de l'historien, de l'artiste,
et" voire du philosophe. Les civilisations, à tous les degrés de l'échelle,
ont manifesté la nature de leurs croyances en une autre vie par la façon
dont elles ont traité les morts. Supprimez toute idée de la durée de
l'individu au delà de l'existence terrestre, et le tombeau n'a plus de
raison d'être. Or, depuis les races supérieures jusqu'aux noirs du sud
de l'Afrique, on voit, en tout temps, les hommes ensevelir leurs morts
avec l'idée plus ou moins nette d'une prolongation ou d'une transfor-
mation de l'existence. On pourrait faire l'histoire de l'humanité à l'aide
des tombeaux, et le jour où un peuple cessera de perpétuer l'individualité
des morts par un monument, un signe quelconque, la société, telle du
moins qu'elle a vécu depuis les temps historiques, aura cessé d'exister.
Le culte des morts est le ciment qui a constitué les premières sociétés,
qui en a fait des institutions permanentes, des nationalités, c'est-à-dire
la solidarité du présent avec le passé, la perpétuité des tendances, des
aptitudes, des désirs, des regrets, des haines et des vengeances. Faites
que les morts, chez un peuple, soient confondus dans un engrenage
administratif de salubrité, et traités décemment, mais comme une matière
dont il faut hâter la décomposition pour en rendre le plus tôt possible
les éléments à la nature inorganique, ainsi qu'on traite un engrais ; faites
que cela entre dans les mœurs et les nationalités, ces agglomérations
traditionnelles, puissantes et vivaces, ne seront plus que des sociétés
anonymes constituées pour... tant d'années, à moins de supposer toutefois
que les idées métaphysiques les plus abstraites sur l'existence de l'âme
soient communément acceptées comme elles peuvent l'être par une
demi-douzaine de philosophes au milieu d'un pays de plusieurs millions
d'habitants. Il sera bien difficile de faire admettre l'indifférence absolue
pour la dépouille périssable d'une personne qu'on a aimée, respectée
TOMBEAU 1 — 22 —
OU connue. Et dans nos grandes villes, s'il est une chose qui cli()(|ue le
sentiment populaire, c'est ce (ju'on appelle la fusse commune.
Ce n'est que depuis le xvi- siècle qu'on a imaginé de donner aux
sépultures un caractère funèbre; de les entourer d'emblèmes, d'attributs
ou d'allégories qui rappellent latin, la décomposition, la douleur sans
retour, l'anéantissement, la nuit, l'oubli, le néant. Il est assez étrange
que des idées se soient fait jour chez des peuples qui se piquent d'être
chrétiens, et chez lesquels, en chaire, on montre la mort comme une
délivrance, comme la fin des misères attachées à la courte existence
terrestre. Les y^a/Ww, par opposition, ont donné aux monuments funé-
raires un caractère plutôt triomphal que désolé. Le moyen âge avait
conservé cette saine tradition ; les tombeaux qu'il a élevés n'adoptent
jamais ces funèbres attributs mis à la mode depuis le xvi* siècle ces
effets théâtrals ou ces froides allégories qui exigent toujours, pour être
comprises, la présence d'un cicérone.
De la mort il ne faut point tant dégoûter les gens, puisque chacun
doit subir sa loi; il ne paraît pas nécessaire de l'entourer de toute
cette friperie de mélodrame, disgracieuse et ridicule .C'est à la fin de
la renaissance qu'on éleva les premiers mausolées décorés d'alléo-ories
funèbres sorties de cerveaux malades : d'os de mort, de linceuls soulevés
par des squelettes, de cadavres rongés de vers, etc. L'art du grand siècle
ne pouvait manquer de trouver cela fort beau, et le xviii^ siècle renchérit
encore sur ces pauvretés. Ce moyen âge, que plusieurs nous présentent
toujours comme maladif, ascétique, mélancolique, ne prenait pas ainsi
les choses de la mort, non plus que les Grecs et les Romains. Ceux-ci
avaient, comme on sait, l'habitude de brûler les cadavres, ce qui avait
beaucoup d'avantages. Le long des chemins qui rayonnaient vers les
cités, étaient élevés des tombeaux. Cette disposition seule indique assez
que, pour ce?, païens, la sépulture ne faisait j)as naître les idées lu"ubres
qui s'emparent de nous aujourd'hui dans les cimetières. Ces voies des
tombeaux, dont les faubourgs de Rome étaient entourés, n'empêchaient
pas les gens qui passaient sur les chemins de s'entretenir des sujets les
moins graves, sans que pour cela le respect pour les morts fût moins
profond. i»cndant le moyen âge, les cimetières ne sont pas davantage
pris au point de vue lugubre, romantique. Le moyen âge, pas plus que
l'antiquité, n'a peur de ses morts. Si les Grecs aimaient à s'asseoir et à
deviser au pied d'une tombe placée sur le bord d'un chemin, nos aïeux
se réunissaient volontiers dans les cimetières pour traiter de certaines
affaires. La nuit, ces enceintes, indiquées par un fanal, servaient au
besoin de refuge au voyageur, qui ne songeait point aux revenants, du
moins dans nos contrée> françaises. Ces cimetières étaient presque tou-
jours entourés d'un portique bas, et c'était sous cet abri que le pauvre
et le voyageur attardés, qui ne pouvaient se faire ouvrir les portes de la
ville, attendaient le jour.
Nous n'entreprendrons pas la description des cimetières gallo-romains
— 23 — [ T0MI5EAU ]
ot mérovingiens. Ce travail, fait et bien lait >nr une partie de la France
par M. l'abbé Cochet', nous dispensera de parler des sépultures des
premiers conquérants barbares des Gaules, d'auUmt que ces sépultures
n'aftectent aucune apparence architectoniquc. Ce sont des ensevelisse-
ments dans des cercueils de bois, de pierre, ou à même le sol, qui n'ont
d'intérêt qu'au point de vue de l'histoire ou de l'archéologie.
Il paraîtrait que l'usage d'élever des tombeaux le long des voies
publiques ne fut pas entièrement abandonné pendant la période méro-
vingienne. Grégoire de Tours cite plusieurs exemples de ces sortes de
monuments-. Plus tard, sous les premiers Carlovingiens, les personnages
considérables tenaient à être ensevelis sous l'égout des toits des églises,
chapelles ou oratoires^. Cette coutume persista jusque vers le milieu du
XII* siècle. On enterrait aussi sous les porches des églises et dans les lieux
voisins qui étaient bénis. Ce ne fut qu'à la fm du xii^ siècle que s'établit
l'usage d'enterrer dans les églises, et d'élever des monuments ou de
graver des dalles commémoratives sur les sépultures.
Les premiers chrétiens, contrairement à l'usage admis chez les Grecs
et chez les Romains, ne brûlaient pas les corps, ils les ensevelissaient
dans des niches pratiquées dans les parois de cryptes, ou dans des sar-
cophages de pierre ou de marbre. Ces sarcophages, si les personnages
étaient considérables, restaient souvent apparents dans des chambres
souterraines; ils étaient décorés de sculptures symboliques ou de signes
religieux, croix, monogrammes du Christ, colombes, etc. Habituelle-
ment ils étaient posés sur des dés ou colonnettes, afm de les isoler de
terre. Ces sarcophages se composaient d'une auge oblongue quadran-
gulaire, avec couvercle en forme de toit à deux pentes ou bombé. Le
corps du défunt était déposé dans cette auge''. Les tombeaux du moyen
âge procèdent de ce principe. Mais, vers le milieu du xif siècle, on plaça
sur le couvercle l'efligie du mort, et alors le sarcophage n'était plus
' La Normandie souterraine, par- M. l'abbé Cochet. Paris, 1855.
- L'ovéque Aravatius « s'étant rendu dans la \ille de Maestricht, y fut attaqué d'une
(( lièvre léi^iTC dont il mourut. Son corps, lavé par les fidèles, fut enterré près de la voie
<( publique. » {llisi. Franc, hv. II, cbap. v.)
* ■( Un saïkmi fisl n(inreillier (Richard)
« Lez la meisicre del niusUer (conlre le mur de l'église),
« A melrc cmprès sa morl sun cors
« Suz la gutierc de defors.. »
[Rnmaii de Rou. vers 5879 et suiv.)
^ Nous avons trouvé, dans l'église abbatiale de Saint-Denis, au-dessous du pavé de la
basilique de Dagobert, plusieurs sarcophages de pierre, plus larges d'un bout que de
l'autre. Sur le couvercle et l'un des bouts d'un seul de ces sarcophages sont gravées
grossièrement des croix pattées; les autres sarcophages sont unis. Ils contenaient des
ossements complètement réduits en poussière, des traces d'étoffes et des fils d'or qui
entraient dans le tissu, quelques bouts de courroie d'argent (déposés au musée de Clunj).
Plusieurs de ces corps avaient été ensevelis sans la tète, ce qui ferait supposer que les
chefs étaient placés à part dans des reliquaires.
[ TOMBEAU ] — 2ll —
ordinairémoiit qu'un simulacre, et le corps était déposé au-dessous, dans
une fosse ou un petit caveau. Ce fut aussi vers cette époque que l'on se
contenta souvent de placer sur le cercueil enterré une dalle gravée ou
une lame de bronze représentant le défunt. La partie principale du tom-
beau, le sarcophage, ou plutôt son simulacre, ne fut bientôt qu'un
accessoire, un véritable socle portant des figures couchées, elle monu-
ment, outre ces statues, se composa de dais élevés ou de sortes de cha-
pelles en façon de larges niches.
Les tombeaux du moyen âge peuvent donc être divisés en trois séries :
la première comprend les sarcophages proprement dits, plus ou moins
décorés de sculptures, mais sans représentation du défunt; sarcophages
apparents, placés au-dessus du sol ; la seconde, les socles posés sur une
sépulture, portant parfois l'effigie du mort, et placés, soit dans une sorte
de niche ou petite chapelle, soit sous un édicule en forme de dais; la
troisième, les tombes plates posées au niveau du pavé des églises, gravées
ou en bas-relief, et formant comme le couvercle de la fosse renfermant
le cercueil.
Les sarcophages contenant réellement les corps, sans effigie, ne se
trouvent guère passé le xW^ siècle, mais ils sont très-nombreux pendant
les périodes mérovingienne et carlovingienne.
Voici (fig. 1) quelques-unes des formes qu'afiectent ces sarcophages'.
Pendant les xi" et xii-^ siècles, on creusa encore des sarcophages rec-
tangulaires, comme pendant la période gallo-romaine, avec bas-reliefs
sculptés sur les parois. Nous citerons, entre autres, le sarcophage de
sauit Hilaire le Grand, de Poitiers, dessiné par Gaignières^ Co/Zec^. Bod-
iéienne), et qui datait du xr siècle; celui de saint Hilaire, près de Gar-
cassonne, du xii-- siècle ; ceux des comtes de Toulouse, placés contre les
parois du transsept méridional de Saint-Sernin de Toulouse, xi« et xii"
siècles. Ces derniers ont été posés sur des colonnettes, dans' une sorte
de petite chapelle extérieure, vers la fin du xii« siècle. Dans les provinces
méridionales, la Provence, le Languedoc, le Lyonnais, l'usage de déposer
les corps dans des sarcophages de marbre persista longtemps: c'était une
habitude antique conservée chez ces populations. Au musée de Toulouse
on voit des sarcophages du xiv« siècle, qui affectent absolument la forme
des cuves sépulturales romaines, mais qui sont décorés d'ornements et
d'attributs qui appartiennent à cette époque avancée du moyen âge'-. Les
» A, dessus et bout duii des sarcophages mérovingiens de Saint-Denis; B sircophi-e
de saint Andoche (dom Plancher, Hisf. de Bourgogne, t. ]F, p. 520); C, couvercle d'un
sarcophage dans l'église de Saint-Hilaire de Poitiers, vni= siècle.
2 Sur les sarcophages des derniers temps de lempire romain, on voit très-souvent
des représentations sculptées de chasses. Cette tradition se retrouve encore dans des
monuments tuiiéraires du xii« siècle. Il existe au musée de Niort, entre autres, un sarco-
phage de cette époque, sur le couNcrcle duquel sont représentés unseigneur et sa femme
à cheval, chassant au faucon ; puis, au milieu d'arbres, un homme qui tend des pan-
neaux propi es à prendre des oiseaux, un archer, des chiens et des lièvres.
G jm/cff
corps étaient bien évidemment renfermés dans ces auges ; tandis que dans
IX. — h
L TOMUEAT ] — 2G —
les provinces du Nord, ainsi que nous l'avons dit plus haut, ils étaient
enterrés sous le simulacre du sarcophage, qui était alors un cénotaphe.
Le sarcophage devenant cénotaphe, il était naturel de couvrir celui-ci
d'un dais, d'un arc, d'en faire un monument honorifique, de le consi-
dérer comme un lit de parade sur lequel l'eriigic du mort était posée.
Les artistes du moyen âge ont apporté, dans la composition des tom-
heaux, l'esprit logique que nous retrouvons dans leurs œuvres. Le tom-
beau, pour eux, était la perpétuité de l'exposition du mort sur son lit
(le parade. Ce qui avait été lait pendant quelques heures avant l'enseve-
lissement, on le figurait en pierre ou en marbre, afin de reproduire aux
yeux du public la cérémonie des funérailles dans toute sa pompe. Mais
à cette pensée se môle un sentiment qui exclut le réalisme. Des anges
thuriféraires soutiennent le coussin sur lequel repose la tête du mort.
Sur les parois du sarcophage sont sculptés les pleureurs, les confréries,
quelquefois les saints patrons du défunt, ou des anges. C'est l'assistance
poétisée. Nous allons tout à l'heure présenter des exemples de ces dispo-
sitions.
Un curieux monument nous explique l'origine de ces tombeaux
cénotaphes, avec l'exposition du mort. C'est un chapiteau du porche
occidental de l'église Saint-Séverin (vulgairement Saint-Seurin) de Bor-
deaux. Ce porche date du commencement du xii' siècle. L'une de ses
colonnes engagées est couronnée par une représentation du tombeau
— 27 ■ — [ TOMBEAU ]
(le saint Sévcrin, formant chapitc'au sous une naissance d'arc-doubleau.
Le corps du saint (fijç. 2), enveloppe d'un linceul, ayant une crosse à
son côté gauche, est placé sur une sorte de lit de parade supporté par
des colonnettes'; sur les parois de ce lit est gravée l'inscription sui-
vante 2. Sur la face :
Sur la face de droite:
Sur celle de gauche
+ SCS SEVERINVS + ; -f-
SIGNIFICAT
HAG (sic) PETRA
SEPVLGRVM
SGTI SEVERINI.
QVANDO
MIGRAVIT
.A SEGVLO
.. ,M...
Pour éviter la confusion dans cet article, nous poursuivrons l'examen
des tombeaux en maintenant le classement que nous venons d'indiquer.
3
On peut considérer comme un dos tombeaux les plus anciens parmi
ceux accolés à des monuments religieux, le tombeau que l'on voit à
Toulouse, entre les contre-forts des bâtiments des Chartreux. Ce monu-
* Sur le sarcophage de saint Hilairc le Grand, de Poitiers, est représenté de même
le corps du saint posé sur une sorte de lit de parade; l'arcliange Michel est placé d'un
cote, un second ange de l'autre; puis viennent divers personnages, saints et assistants.
Dans la crypte d'Aix-la-Ghapelle, le corps de Gharlemagne, embaumé, était placé dans
une chaire, revêtu de ses habits, la couronne en tète, l'épée à son côté.
- Grâce aux soins de M. Durand, architecte à Bordeaux, qui a fait estamper cette
inscription, il a été possible de la lire. — Voyez la Notice qu'a publiée M. Durand sur
ce monument (Bordeaux, iSàli],
[ TOMBEAU ]
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ment du xir siècle, bien conservé, se compose d'un sarcophage place
— 29 — [ TOMBEAU ]
dans une nicho élevée au-dessus du sol, sur des colonnettes. Une aica-
ture fonnant claire-voie défend le sarcophage. La ligure 3 présente le
plan de ce tombeau, et la ligure à son élévation et sa coupe. Les colon-
nettes sont de marbre, ainsi que le sarcophage, les arcatures en pierre,
et le reste de la construction en brique. Ce tombeau était entièrement
peint. On ne sait pour quel personnage il fut élevé, mais il est bien
certain qu'ici le corps était déposé dans le sarcophage même, placé sur
cinq colonnettes au-dessus du soubassement, conformément à l'usage
admis encore au xii^ siècle dans les provinces méridionales, et qui semble
dériver de traditions fort anciennes, étrangères à l'antiquité chrétienne
gallo-romaine. Un siècle plus tard, cet usage d'enfermer les corps dans
des sarcophages juchés sur des colonnettes était, comme nous l'avons
dit plus haut, entièrement abandonné dans les provinces septentrionales,
et très-rarement pratiqué même dans celles du Midi. Les corps étaient
enterrés. Cependant la tradition inllue sur la forme apparente des tom-
beaux. On voit encore dans le cloître de l'église de Saint-Salvy (d'Alby)
un tombeau datant de la seconde moitié du xiii"^ siècle, qui présente
une disposition analogue à celle du monument des Chartreux de
Toulouse donné ci-dessus. A Saint-Salvy, la claire-voie ne préservait
point le sarcophage, mais bien le massif élevé sur la fosse et formant
soubassement. Voici (fig. 5) le plan du tombeau du cloître de Saint-
Salvy, et (fig. 6) son élévation. La niche sous laquelle est placé le sarco-
phage est divisée par une pilette contre laquelle est adossée une statue '.
Deux petites voûtes d'arête couvrent cet enfoncement de 0"',97 de pro-
fondeur. Au-dessus de l'arcature sont placées trois statues : la Vierge,
et deux figures agenouillées, un homme et une femme, qui ne peuvent
être que les personnages pour lesquels le tombeau a été fait. Ces trois
statues sont abritées sous une triple arcature couronnée par un gable
très-obtus. On retrouve encore les traces des peintures qui recouvraient
» Cette statue, mutilée, est celle de saint Paul, patron du dûfunt probablement.
[ TOMBEAU ] — 30
entièrement rarchiteclure et la statuaire. Des anges remplissaient les
deux tympans de la niche inférieure au-dessus du sarcophage, et nous
ne pensons pas que l'homme et la femme en adoration des deux côtés
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de la Vierge aient été représentés sur la dalle recouvrant leur sépulture.
La pilette engagée A (voyez le plan) formait une croix se détachant sur
les deux tympans (voyez le détail B, fig- 6). Un petit bénitier est engagé
«lans la muraille du coté droit.
— 31 — [ TOMBEAU ]
Sur les flancs des églises collégiales et paroissiales, il existait habi-
tuellement des cloîtres, et ces cloîtres servaient de lieu de sépulture,
non-seulement pour les clercs, mais aussi pour les laïques, qui payaient
fort cher l'avantage d'être enterrés près de l'église'. La place préférée
était toujours le mur de l'église même. Aussi, le long de nos monu-
ments religieux, entre les contre-forts qui donnaient sur l'une des gale-
ries du cloître, trouve-t-on encore des traces nombreuses de ces sépul-
tures.
Au xiii^ siècle, les lois ecclésiastiques qui défendaient d'enterrer des
laïques dans l'enceinte même des églises tombèrent en désuétude. Les
chapitres des cathédrales seuls continuèrent généralement d'observer
ces règles; mais les paroisses, les collégiales, les églises abbatiales
mêmes, tirèrent un profit considérable de la vente du droit de sépulture
dans les églises, et bientôt les murs et les pavés des nefs furent couverts
de monuments, d'inscriptions et d'effigies. Les chœurs étaient réservés
pour les membres du clergé ou pour de très-hauts personnages. De
même que dans les cathédrales les évêques étaient ensevelis sous le pavé
du chœur ou entre les piliers du sanctuaire, par exception, des princes
profitaient du même privilège. En fouillant le chœur de Notre-Dame
de Paris pour y établir le caveau actuel des archevêques, nous avon>
trouvé la tombe d'Isabelle de Hainaut, première femme de Philippe-
Auguste, qui dut être enterrée sous ce pavé, l'église à peine élevée
jusqu'aux voûtes-.
C'était principalement dans les églises abbatiales que les princes se
faisaient ensevelir. Les fondateurs d'abbayes se réservaient la faculté
d'être enterrés, eux et leurs successeurs, dans l'église érigée avec leurs
dons. C'est ainsi que beaucoup de monuments remarquables ont pu être
' « Parler vueil de la saincle terre,
« De lesgli>o, ou Ion enlerte
t Riches, pouvres, coiiiniunement ;
« Elle se vent moult chieremenl
• A tous cuulx qui ont de lavoir
« Pour deux ou trois pas en avoir-
« Et toujours la terre demeure
• Pour aultre fois mettre en euvre.
< Chiera terre se peut nommer
( Sans riens la saincteté bijsmer.
< Grans debas sonvenles fois ont
( Les paroisses, dont se nieflonl,
( Pour les corps mors mettre en terre.
( Ils sen pl.iyaoyenl e; font guerre.
« Helas ce nest pas pour le corps
• Dont est issue l'âme hors,
« Cest pour avoir la sépulture ;
< Du corps aultreraent ils nont cure.
{Complainte de François Garin, xv siècle, tdit. de 1832,
impr. Crapelel, p. 32.)
Le sceau d'argent de cette princesse était déposé dans le cercueil. Conservé pendant
quelques années dans le trésor de la cathédrale, il a été volé.
[ TOMBEAU ] — 32 —
conservés jusqu'à la fin du dernier siècle, et même jusqu'à nos jours.
Les abbayes de Saint-Denis, en France, de Sainte-Geneviève, de Saint-
Germain des Prés à Paris, de Braisne, de Vendôme, de Jumiéges, de
Fécamp, de Longpont, de Royaumont, d'Eu, des Célestins à Paris, de
Poissy, renfermaient des sépultures splendides de princes et seigneurs,
et quelques-uns de ces monuments nous sont restés. L'abbaye de Saint-
Denis, fondée par Dagobert, fut particulièrement destinée à la sépulture
des rois français, et reçut en effet les dépouilles de la plupart de ces
princes, depuis le fondateur jusqu'à Louis XV. L'église ayant été rebâtie
par Suger, il est à croire que les monuments anciens (si tant est qu'il y
ait eu des mausolées élevés sur les tombes des princes) furent détruits
ou fort endommagés. Quand, plus tard, vers le milieu du xiii*^ siècle, on
remplaça la plus grande partie des constructions du xii'' siècle, qu'on
reconstruisit la nef, le transsept et tout le haut chœur, les derniers restes
des tombeaux antérieurs à Louis IX furent dispersés; si bien que pour
ne pas laisser perdre la mémoire de ces vénérables sépultures, saint
Louis résolut de rétablir tous ces tombeaux, à commencer par celui de
Dagobert. Les ossements qu'on put retrouver dans les anciens cercueils
furent replacés dans les nouvelles tombes. Parmi les tombeaux anté-
rieurs à saint Louis, un seul fut conservé et replacé au milieu du chœur
des religieux : c'était celui de Charles le Chauve, qui était de bronze,
avec parties émaillées, et qui dut probablement à la solidité du métal de
ne pas être détruit comme les autres. Du tombeau de Dagobert il restait,
sous le cloître de l'église de Suger, un fragment dont parle dom Doublet ',
et que M. Perciera dessiné en 1797. C'était une statue colossale, assise'
couronnée, vêtue d'une tunique longue et d'un pallium. Nous reprodui-
sons ici (flg. 7) le fragment conservé par le dessin de Percier, et qui
ferait croire que ce monument n'était pas antérieur au commencement
du xu*^ siècle. Quoi qu'il en fût, nous n'avons pu trouver trace de cette
figure, non plus que de celles des deux princes Clovis e-t Sigebert, qui
faisaient partie du même monument. Saint Louis n'en éleva pas moins
un nouveau tombeau au fondateur de l'abbaye, et le fit placer à l'entrée
du sanctuaire, côté de l'épître^. Ce tombeau, qui date par conséquent
du milieu du xiii'^ siècle, est un des plus curieux monuments funéraires
de cette époque. Il se compose (fig. 8) d'une grande niche surmontée
' « A l'entrée de cette porte » (celle du transsept donnant au midi, dans le cloître des
religieux). « entrant en iceux cloistres, à main droite, se voit l'effij^Mc du très cliresticn
« Roy Dag:()l)ert, d'une grandeur extraordinaire, assise en une cliaire, la couronne sur
<( la teste et une pomme en la main droite; ayant à ses deux costez les effi'^ies de
« ses deux enfaus Clovis et Sigebert, de pierre de liais » (Dom Doublet, Antiq. et
rnchrrrhcs de Vubhmje de Saùicf- Denis eu France, liv. 1, chap. xLiv.)
- Ce tombeau est aujourd'bui replacé en ce même endroit, après avoir été transporté
au Musée des monuments français, puis de là rendu à l'église, où les deux faces, séparées
pour faire pendants, avaient été placées des deux côtés du nartbex.
" — 33 — [ TOMBEAU ]
d'un gable; au bas de la niche est déposé un sarcophage', dont le cou-
vercle sert de lit à l'effigie du roi, couchée sur le côté gauche. Au fond
de la niche se développe, par bandes superposées, la légende relative
à la mort de Dagobert,
Debout, des deux côtés de l'effigie royale, sont les statues de Nantilde,
seconde femme de Dagobert, et de Sigebert, son fils aine, qui furent
enterrés près de lui. Dans les voussures qui forment la niche, sont
sculptés des anges thuriféraires, et, dans le tympan du gable, le Christ
et deux évoques, saint Denis et saint Martin, lesquels, en compagnie de
saint Maurice, au dire de la légende, délivrèrent l'âme du roi des mains
» Ce sarcophage était feint, car le corps du roi Dagobert avait été déposé sous le
maître autel de l'église primitive; peut-être était-il enfermé dans le cercueil dont nous
avons donné le couvercle et un bout, ornés de croix pattées (fig. 1, A). Cependant la
pierre, replacée sous le règne de saint Louis, avait été creusée comme pour y déposer
un corps, et des restes d'ossements y furent trouvés lors de la violation des sépultures
en 1793.
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TOMBEAU ]
— 3i —
de> démons, et la conduisirent en paradis. Le devant du sarcophage est
— 35 — [ TOMBEAU ]
fleurdelisé, ainsi que le socle'. Tout ce monument était peint; outre les
traces encore visibles de ces peintures, les dessins minutes de Percier
fournissent tous les détails de la coloration. Ce tombeau, n'étant pas
adossé, laisse voir sa partie postérieure dans le bas côté. Celle-ci est de
même surmontée d'un gable avec figures, crochets et fleurons, la partie
inférieure restant unie, sans sculpture.
Certaines parties de la statuaire du tombeau de Dagobert sont très-
remarquablement traitées. La statue de Nantilde, à laquelle, au musée
des Petits-Augustins, M. Lenoir avait fait adapter une tête d'homme-,
les groupes des évêques dans les zones légendaires, les anges des vous-
sures et la sculpture du tympan, sous le gable, sont d'un style excellent
et d'une exécution parfaite. Ce tombeau n'est point dans les données
des monuments placés dans l'intérieur des églises : c'est une chapelle,
un de ces édicules comme on en élevait dans les cloîtres, entre les
contre-forts des églises, et c'est pourquoi nous l'avons présenté ici ;
cependant l'effigie du mort est sculptée sur le sarcophage vrai ou feint,
tandis que ni Iê tombeau de Toulouse, ni celui de Saint-Sahv d'Alby,'
n'avaient de statues couchées.
^ Voici encore un de ces monuments en forme de niche dépourvue
d'effigies : c'est celui des deux prélats Beaudoin II et Beaudoin III,
évoques de Noyon, qui était placé contre la muraille de l'église abbatiale
d'Ourscamp, côté de l'évangile (fig. 9)3. Beaudoin II mourut en 1167.
Les épitaphes étaient peintes sur les parois de la niche, et avaient été
remplacées cent ans avant Gaignières, auquel nous empruntons ce dessin,
parades inscriptions sur vélin posées dans des cadres attachés avec des
€haînettes. Ici, comme à Saint- Salvy, la pilette qui forme claire-voie
repose sur le sarcophage et protège son couvercle. Ce tombeau, pas plus
que ceux de Saint-Salvy et de Dagobert, ne présente d'attributs funèbres.
Des fleurs, des feuillages, des sujets légendaires, ou des personnages
n'afl'ectant en aucune manière les attitudes de la douleur, décorent ces
édicules et en font des œuvres d'art agréables à voir, où rien ne fait son-
ger à la décomposition matérielle, à la nuit éternelle. Sur les tombeaux,
les artistes du moyen âge afi'ectent au contraire de répandre des fleurs
et des feuillages à profusion, ainsi qu'on le faisait d'ailleurs autour des
Ce sarcophage a dû être refait, ainsi que la statue couchée et celle de Sig-ehert,
■qui, dans les transports successifs qu'avait subis ce monument, furent perdues. D'ailleurs
le sarcophage et les deux statues ont été copiés aussi fidèlement que possible sur les
dessins (minutes) que Percier avait faits de ce tombeau avant sa translation au musée des
Petits-Augustins. Le sarcophage primitif était, au dire de dom Doublet, de porphijre gris,
mais les fragments que nous eu avons eus entre les mains étaient d'un grès tendre,
grisâtre.
2 II faut noter que cette statue, ainsi ridiculement défigurée, a été moulée, réduite,
rendue partout comme une des œuvres remarquables du moyeu âge.
3 Ce tombeau datait des premières années du xiu" siècle.
[ TOMBEAU j — 36 —
corps, au moment de l'ensevelissement '. Des animaux, des chasses, des
processions de personnages, rappellent, sur ces monuments, la vie et
» Nous avons très-frcqucmment trouvé, sous les restes des personnages ensevelis pen-
dant les xu«, xin« et xiv« siècles, des litières encore visibles d'herbes et de fleurs, notam-
ment des roses facilement reconnaissables à leurs tiges garnies d'épines. N'clait-il pas
plus sensé de porter ainsi à son dernier séjour une personne regrettée, que de placer
son corps dans ces cliars noirs et blancs dont les formes sont ridicules, les décorations
du plus mauvais goût, conduits par des cochers vêtus d'une façon burlesque?
— 37 — [ TOMBEAU ]
non la mort. Quand les effigies des défunts sont sculptées couchées sur
le sarcopLage, elles ne prennent l'attitude de la mort que fort tard.
Habituellement ces figures, pendant les xii* et xiii* siècles, ont les yeux
ouverts, les gestes et les attitudes de personnes vivantes. C'est vers le
milieu du xiv* siècle que les statuaires leur donnent parfois l'apparence
du sommeil, mais sans aucun des signes de la mort. Ces personnages sont
d'ailleurs vêtus de leurs habits, armés, si ce sont des guerriers, couverts
de vêtements religieux, si ce sont des clercs.
Avant de parler des tombeaux formant des édicules isolés, il nous faut
citer encore quelques-uns de ces monuments en forme de niches ou
chapelles, mais avec effigies des morts posées sur le sarcophage. Dans le
collatéral du chœur de la cathédrale de Rouen, il existe un de ces tom-
beaux, appartenant à un évêque, qui date de la fin du xii'' siècle, et qui
est d'un très-beau travail. Ce monument ne présente d'ailleurs aucune
particularité remarquable. La statue du prélat est couchée sous une
arcature surmontée d'un gable peu élevé. Comme toujours, ce tombeau
était peint.
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En voici un autre (fig. 10)', qui était placé à Fontevrault, contre le
mur du bas côté, à la droite du maître autel (côté de l'évangile). C'était
celui de l'évêque Pierre de Poitiers (xiii" siècle). La statue, couchée sur
un lit drapé, est entourée de figurines en ronde bosse représentant les
» CoUect, Gaignières, Biblioth. Bodiéicnne d'Oxford.
[ TOMBEAU ] — 38 —
religieux assistant aux funérailles de l'évêque. l'armi ces religieux, on
distingue l'abbesse de Fontevrault et un abbé, tous deux tenant la crosse,
signe de leur dignité. Les autres personnages portent des croix et des
cierges. La chasuble de l'évoque était d'un bleu verdâtre, aux croisettes
d'or, doublée de rouge; sa mitre blanche, avec un bandeau rouge; l'aube
blanche, l'étole verte, les chaussures noires. L'abbesse était vôtue de
noir, et les religieux, les uns de blanc, les autres de vert, se détachant
sur un fond rouge. Une arcature couvrait le sarcophage, mais elle était
déjà détruite du temps de Gaignières, qui nous a laissé le dessin de ce
curieux monument.
On voit encore dans la cathédrale de Limoges, adossé au collatéral
nord, un de ces tombeaux en forme de niches ou chapelles, datant du
XIV'' siècle : c'est celui de l'évêque Bernard Brun. Ce monument est gravé
dans l'ouvrage de M. Gailhabaud '. Au fond de la niche, séparée par une
pile centrale, des bas-reliefs représentent des sujets de la légende de
sainte Valérie, un crucifiement, un couronnement de la Yierge, et un
jugement dernier. Il faut citer aussi les deux jolis tombeaux appartenant
à la môme époque, et qui sont adossés au mur de la chapelle de la Vierge,
dans la cathédrale d'Amiens. Ils sont en forme de niche couverte par
une arcade basse surmontée d'un gable. Sur le socle, portant les statues
couchées des défunts, sont sculptés, dans de petites niches, des person-
nages religieux, chanoines et laïques, qui composent le cortège accom-
pagnant les corps à leur dernière demeure. Les écus armoyés des deux
personnages, un évoque et un chanoine, sont points au fond des niches.
Un des monuments funéraires les plus intéressants, affectant la forme
d'une niche avec sujets, est le tombeau du prêtre Bartholomé, placé dans
l'église de Ghénerailles (Creuse), et dont il fut probablement le fondateur.
Ce tombeau, engagé dans la troisième travée du côté méridional, est posé
à 2 mètres au-dessus du pavé, et est taillé dans un seul bloc de pierre
calcaire. Son architecture présente un arc en tiers-point avec deux
contre-forts. L'enfoncement est divisé en zones, dans chacune desquelles
se détachent des personnages en ronde bosse. La zone inférieure repré-
sente la scène de l'ensevelissement du mort. La sainte Vierge occupe,
dans la zone du milieu, le sommet d'un édicule avec escalier. Saint
Martial gravit l'escalier, un encensoir à la main. Sur le terrain, à la droite
de la Vierge, est représenté le martyre de saint Cyr et de sa mère sainte
Julite. A sa gauche, le prêtre Bartholomé, agenouillé, est présenté à l'en-
fant Jésus par son patron, et saint Aignan, évêque. Sous l'arcade est
sculpté un crucifiement. Sur deux phylactères placés sous la seconde et la
première zone, on lit : « Hic. jacet. dominus. Bartholomens. dePlathea. pres-
Inter. qiâ. ohiit. die fe^^t. V. M. ( Virginis Mariœ) anno. Dni. M"CCC -. »
' LArchifpcturn et les arts qui en dépendent.
- Voyez, dans les Annales arclœoL, Didron, la notice de M. l'abbé Texier sur ce mo-
nument, et la gravure de M. Gauchcrel, t. IX, p. 193.
— 39 — [ TOMBEAU ]
La sculpture de ce petit monument est d'un style médiocre, mais sa
composition est heureusement trouvée.
Voici (fig. 11) un autre exemple de ces tombeaux adossés, en forme
de niche, avec effigie du mort. Cet exemple date de 1300 environ. Le
•iT. CI//UHC/M7Z.
nom du défunt ne nous est pas conservé. Ce tombeau fut incrusté après
coup dans le mur du collatéral nord de l'église de Saint-Père (Saint-Pierre)
sous Yézelay. Le fond de la niche est occupé par un bas-relief d'un bon
style. Au centre, le Christ, assis, reçoit de saint Pierre, agenouillé, un
[ TOMBEAU ] — 60 —
objet brisé qu'il tient dans sa main droite. De l'autre côté, la sainte Vierge
semble intercéder auprès de son divin Fils. Deux anges thuriféraires ter-
minent la scène. Évidemment, la Vierge et saint Pierre font ici valoir
auprès du Juge suprême les mérites du mort, qui pourrait être un des fon-
dateurs des portions de cette église reconstruites vers la lin du xin' siècle.
L'objet que tenait saint Pierre était-il le simulacre de l'église restaurée ?
Cela paraît plausible. Ce monument est d'ailleurs fort mutilé, et la statue
du personnage vêtu d'habits civils est complètement fruste. La sculpture
et l'architecture étaient peintes et dorées. L'inscription, également peinte,
et dont on distingue à peine quelques lettres sous le badigeon, était pla-
cée sous le bas-relief.
On le reconnaît facilement, la donnée de ce tombeau est la même que
celle adoptée pour le beau monument de Saint-Denis, élevé à Dagobert.
Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire d'insister davantage sur ce genre
de sépultures en forme de niches ou de chapelles adossées, et nous passe-
rons à l'examen des tombeaux isolés, en commençant par les plus sim-
ples et qui sont aussi les plus anciens.
Sur les sommets des Vosges, près de Saverne, on trouve des restes
d'enceintes et de débris qui remontent à une époque reculée, et parti-
culièrement entre Saverne et Dabo, de nombreux cimetières ont été dé-
couverts. La plupart des tombes qu'ils renferment présentent une dis-
position singulière. Ces monuments funéraires consistent en une auge
ou un simple trou en terre, entouré de pierres sèches, contenant un vase
cinéraire; le tout est couvert par une pierre en forme de prisme trian-
gulaire, légèrement convexe. A la base de la face antérieure est percé un
I
— ^1 — [ TOMBEAU ]
trou en façon de petit arc, et correspondant à une cavité faite aux dépens
du bloc '.
La ligure 12 montre un de ces monuments en coupe (A), et le cou-
vercle séparé en B. Parfois, mais plus rarement, ces couvercles ne sont
pas curvilignes (lig. 13). La rouelle gauloise, des imbrications ou des
ornements dans le style gallo-romain les décorent. M. le colonel Morlet
qui a mis en lumière ces découvertes, consi-
dère en effet, et avec raison, ces tombeaux
comme postérieurs à la conquête des Gaules
par les Romains ; les objets, médailles et vases
trouvés autour d'eux, les inscriptions qui
sont gravées sur leurs parois, ne peuvent
laisser de doutes à cet égard.
« Les monuments funèbres que recèlent
(( les sommets des Vosges, entre Saverne et
« Dabo, n'étaient pas répandus au hasard
« sur ces hauts plateaux, dit en terminant
« M. le colonel Morlet, mais réunis en de
(( véritables cimetières entourés de temples,
« d'autels et d'habitations ; ils annoncent la
« présence permanente d'une population nombreuse, chargée de dé-
« fendre les grands camps fortifiés dont nous voyons les traces.
(( Favorisées par la configuration du sol qui descend en pente douce
« vers la Lorraine, tandis qu'il s'arrête brusquement à pic du côté de
a l'Alsace, ces positions ont dû être occupées et fortifiées dès la plus haute
« antiquité, pour arrêter les invasions d'outre-Rhin. Bien avant les Ro-
(( mains, il y eut donc de sanglants combats sur cette barrière naturelle,
« où chaque invasion kymrique, celtique et germanique, vit s'élever de
« nouveaux travaux de défense, au-dessus desquels l'époque gallo-romaine
<( a laissé une dernière empreinte.
« C'est ainsi, sans doute, que les tombeaux décrits ci-dessus se trouvent
« mêlés à des ruines d'une époque plus ancienne, telles que ces grandes
« murailles doubles du Gros-Limmersburg, où je ne puis reconnaître
« l'art romain.
« La monnaie de Titus trouvée au Kempel, ainsi que la bonne facture
« du vase découvert au même lieu, annoncent que ces nécropoles exis-
« taient dès les premiers temps de l'ère chrétienne.
« Ces tombeaux n'ont rien de germanique ; ils sont gaulois de l'époque
« romaine. Leur caractère spécial consiste dans une petite ouverture
« qu on voit toujours à leur base, et dans l'arc aigu qui termine sénéra-
« lement leur sommet.
« L'ouverture de la base est difficile à expliquer, à moins d'admettre
' Voyez l'intéressante Notice de M. le colonel de Morlet sur ces monuments (Stras-
bourg, 1863). ^
IX. — 6
[ TOMBEAU 1 — '»2 —
« que ce soil un moyen de communiquer avec les cendres du mort et de
« faire des libations.
« L'arc aigu, dont on retrouve l'image exacte dans les monuments
« funèbres cîe l'Asie Mineure, ne serait-il pas l'indice d'une tradition
« antérieure à l'invasion celtique, qui se serait conservée chez une tribu
(( campée au sommet des Vosges ? »
En effet, des tombeaux lyciens, en grand nombre, se terminent à leur
sommet par une sorte de couvercle ou de couverture imitée d'un ouvrage
de bois, qui affecte la forme d'un prisme curviligne ', et, en pénétrant
dans l'extrême Orient, on retrouve des sépultures hindoues qui présen-
tent la même apparence géométrique. Sans attacher à ces rapports plus
d'importance qu'il ne convient, il est nécessaire d'en tenir compte, car
nous voyons cette forme de recouvrement du corps persister chez les
populations sorties de l'Orient septentrional.
La loi salique mentionne la construction, la balustrade, le petit édifice
ou le petit pont placé au-dessus d'un homme mort -. Grégoire de Tours ^
à propos d'un vol avec effraction commis dans la basilique de Saint-
Martin de Tours, dit que les voleurs s'étaient introduits par une fenêtre en
montant sur un treillis qu'ils avaient enlevé sur la tombe d'un mort
[Qui ponentes ad fmestram absidce cancelliim, qui super tuvadum cujusdam
defuncii erat ). Les Anglo-Saxons avaient pour habitude de poser sur
la tombe du mort une sorte de berceau de bois ou de fer {kearse), qu'on
recouvrait d'un poêle ''. Or, la forme des tombeaux lyciens, celle des
tombes des Vosges, indiquent Varistato ^ que cite la loi salique, le heai^se
des Anglo-Saxons, les catafalques figurés dans la broderie de Bayeux
(dite tapisserie de la reine Mathilde) ; et bien que les pierres des Vosges
recouvrent des urnes cinéraires, et que les Francs ni les Anglo-Saxons
ne brûlassent leurs corps, il est difficile de ne pas admettre pour cette
forme de tombeaux, ligurant un poêle recouvrant une carcasse de bois
ou de fer, une origine pareille. Observons que cet aristato, ce hearse,
recouvrent, non pas le mort, mais la sépulture du mort ; c'est ce que
nous appelons aujourd'hui un catafalque. Ce n'est pas la bière, mais le
signe honorable et visible qui indique la place de la tombe.
Le tombeau lycien déposé au Brilish Muséum présente cette particu-
larité curieuse (fig. U), que le sarcophage proprement dit A, qui est de
marbre, et dans lequel étaient déposés les restes du mort, prend la figure
propre à cette matière, tandis que la partie BG de recouvrement, quoi-
> Voyez, entre autres, les beaux exemples de ces tombeaux déposés au Biitisb
Muséum.
2 Le texte 5= dit : « Si quelqu'un a détruit le petit édilice, qui est le petit pont, tel
(( qu'on le fait suivant l'usaj^c de nos pères.... »
3 Lib. VI, cap. x.
* Voyez l'ouvrage du W Hock : Thn Cliurch of our fnfJiers, etlanoticc de M. Ernest
Feydeau, Annntrs archéol., t. XV, p. 38. — Voyez le monument de Beaucliamp.
5 Voyez du Gange, Gloss.
— ^3 — [ TOMBEAU ]
que taillée de même dans des blocs de marbre, affecte l'apparence d'une
structure de bois. Le sommet curviligne G est même revêtu de son poêle,
sunulant une étoffe dont la broderie est figurée par des bas-reliefs très-
plats, et les ornements de métal que ce poêle pouvait recevoir, par dei
/.4
mufles de lion saillants. Il y a donc, dans ce tombeau, la sépulture pro-
prement dite et le catafalque qui la surmonte. Même disposition en petit,
dans les tombes des Vosges, pour les tombeaux dont parle Grégoire de
Tours ; pour le monument de Beauchamp, où l'effigie du mort, placée
sur le sarcopbage, est recouverte d'un berceau de fer sur lequel le poêle
[ TOMBEAU ] — i^ —
était posé. Même disposition adoptée pour le tombeau du religieux Guil-
laume, déposé autrefois près de la porte du chapitre, dans le cloître de
l'abbaye de Noaillé (tig. 15), et (lui date de la fin du xii'' siècle •. Cette
pierre n'est autre chose que le catafalque, la représentation de Vanstatu,
du poêle posé sur une carcasse et recouvrant la place où repose le mort.
Mais voici un exemple intéressant qui se présente et qui donne plus de
valeur aux observations précédentes. La petite église de Saint-Dizier,
en Alsace, renferme plusieurs tombeaux, et entre autres celui attribué
à saint Dizier, évoque, dit la légende. Ce tombeau, qui d'ailleurs ne
remonte pas au delà du milieu du xii" siècle, n'est autre chose qu'une
pierre creusée en forme de petite cellule, avec deux portes (fig. 16). La
cellule, monolithe, est terminée à sa partie supérieure par deux pentes
» Voyez les portefeuilles de Gaignières, BiblioUi. lîodléicnne.
— U5 — [ TOMBEAU ]
recouvertes de riches ornements, « Jusqu'en 1835 », dit M. Anatole de
Barthélémy, auquel nous empruntons ce détail •, (( on faisait passer par
« ces ouvertures les personnes atteintes d'aliénation mentale » Yoilà
16
fSl^Af!^
Varistato, le poêle, le catafalque antique recouvrant le corps d'un saint,
et pourvu de propriétés miraculeuses. Le corps est enseveli, et sa place est
consacrée par cet édicule qui reproduit toujours la disposition que nous
retrouvons en Lycie, sur les sommets des Vosges, à l'abbaye de Noaillé, et
que nous allons voir se développer avec l'art du xni^ siècle à son apogée.
Citons d'abord le charmant tombeau de saint Etienne, placé dans
l'église d'Obazine (Corrèze). L'effigie du saint, couchée, est garantie du
contact par une arcature à jour ; au-dessus de l'arcature est un riche
poêle formant comble à deux pentes, et couvert de bas-reliefs. Des
moines sortent de leurs cercueils et viennent se prosterner devant la
Vierge. Des anges tenant des flambeaux apparaissent à mi-corps entre
les gables sculptés sur les rampants, terminés par une crête feuillue 2.
Mais voyons comment, sur des données beaucoup plus simples, ce sou-
venir du tombeau antique s'est perpétué. Dans le cimetière qui entoure
encore l'église de Montréal (Yonne), on remarque plusieurs tombes dont
voici (fig. 17) la forme. Cette pierre, en façon de comble croisé, recouvre,
sur des cales, la sépulture. Le tracé A donne le détail des trois pignons
de l'extrémité postérieure et du croisillon. Ouant au pignon B de l'extré-
mité antérieure, il est muni d'une petite niche avec coupelle formant
bénitier. Une croix à plat est sculptée sur le faîte de ce comble. Ne
1 Annales orchéoL, t. XVIII, p. Û9.
- Voyez d;uis les Anna/es urchéol. la gravure de ce tombeau, t. XIX, p. 315.
[ TOMHEAl' ] — Zj(3 —
trouvL'-l-on pas là comme une dernière trace des traditions antiques
christianisée? Mais cette disposition devait fournir des motifs d'architec-
ture autrement riches. On n'enterrait guère dans les cimetières que des
personnes peu considérables, tandis qu'à dater du xiii^ siècle, les églises
étaient réservées aux sépultures des grands. En outre des sépultures
adossées aux murs, en forme de niches, et des tombes plates dont nous
parlerons tout à l'heure, on élevait un assez grand nombre de monu-
ments dont la donnée se rapprochait du tombeau catafalque. L'effigie
I
— hl — [ TOMBEAU ]
du mort était posée sur une sorte de crédencc ajourée, placée sur la
sépulture. Un dais tenu par des pilettes formant clôture tenait lieu du
poêle, de Va7Ûs(ato dont nous avons parlé. Il ne semble pas que dans les
provinces du nord de la France on ait adopté (si ce n'est pendant les
époques mérovingienne et carlovingienne) la disposition de certaines
sépultures italiennes et orientales chrétiennes, disposition qui consistait
en un sarcophage recevant réellement le corps, élevé sur des pieds et
surmonté d'un édicule en façon de dais. Le tombeau du roi Guillaume P"',
déposé dans la basilique de Montreale, à Palerme, était ainsi conçu. Il
consiste en une cuve de porphyre élevée sur deux pieds ajourés. Un toit
reposant sur six colonnes de porphyre protège la cuve. Alors (au xii'' siècle),
en France, on plaçait les corps en terre, dans un cercueil de pierre, de
bois ou de métal, et le monument visible n'était, comme nous l'avons
déjà dit, qu'un simulacre, une indication de la place où reposait ce
corps. Il est fort important de ne pas perdre de vue ce principe, qui
influe sur la composition de tous les monuments funéraires français,
depuis le xii" siècle au moins.
Quand saint Louis fit refaire, dans l'église abbatiale de Saint-Denis,
la plupart des tombeaux de ses prédécesseurs, l'artiste chargé de ce
travail adopta un parti mixte. Ne voulant pas encombrer le transsept
au milieu duquel ces tombes sont placées, et ayant à ménager la place,
n'ayant pas peut-être des ressources suffisantes, il ne put élever un
édicule sur chaque sépulture. Les rois et reines furent placés sur des
socles deux par deux; derrière leur tête fut dressé un dais double en
forme de chevet ou de dossier, et deux colonnettes accompagnant et
surmontant ces dais permirent de poser sur leurs chapiteaux, et entre
leurs fûts, des flambeaux. Peut-être, certains jours, des poêles d'étoffe
attachés à ces colonnettes étaient-ils tendus sur chaque tombe. C'est ici
l'occasion de parler des illuminations des tombes, usage qui remonte à
une très-haute antiquité. Les Grecs illuminaient les monuments funèbres,
et la plupart des tombeaux qui existent encore en si grand nombre dans
la Syrie centrale sont surmontés de pyramides disposées de façon à placer
des lampes sur de petites consoles ménagées à cet efl'et le long des pans
inclinés*. Depuis l'établissement du christianisme dans les Gaules, on
illuminait les cimetières à l'occasion de certaines fêtes, et chaque nuit un
fanal était allumé dans leur enceinte. Quelques tombeaux du moyen âge
possèdent encore les herses de fer qui étaient destinées à porter des cierges,
et les tombeaux relevés par Louis IX à Saint-Denis adoptentce parti.
La figure 18 représente un de ces tombeaux doubles-. Cette disposi-
• Voyez l'ouvrage de M. le comte Melcliior de Vogue, Sijrie centrale.
- Toutes les effigies de ces tombeaux replacés depuis peu dans le transsept, où ils se
trouvaient avant 1793, sont anciennes. Les socles, dossiers et colonnettes ont été rétablis
d'après les dessins de Gaignières et sur les fragments déposés dans les magasins de
l'abbaye.
[ TOMBEAU ] — 68 —
tion, très-originale, ne paraît pas être une exception, car souvent on
remarque, sur les parois des socles recevant des effigies de morts, les
traces de supports de pierre, de métal ou môme de bois, portant ces
herses de cierges et peut-être des poêles d'ctotre. Los tombes avec dais
fixes de pierri' ou de bois ne sont qu'un (i(''riv('' du même principe. On en
voyait beaucoup autrefois dans nos églises abbatiales, à Royaumont, aux
abbayes de Saint-Denis, de Longpont, d'Iui, de Braisne, de Saint-Seine,
de Poissy; aux Jacobins, aux Gélcstins de Paris. Quelques cathédrales
en possédaient également, Amiens, Rouen, Sens. On en voit encore dans
celles de Limoges et de Narbonne, autour du chœur.
Voici, entre autres, la tombe de Charles, comte d'Étampes, petit-fils de
I
— 49
[ TOMBEAU J
z". Si,',ïi./ii.:ifO/- .
Philippe le Hardi, qui était placée dans l'église des Gordeliers, à Paris,
IX. — 7
[ TOMBEAU ] — 50 —
(leriiore le '^ràU(\ aulol ' ((i^^ 19). Ce comte d'Étampes mourut en 1336.
La statue, de marbre blanc, repose sur une dalle de marbre noir, avec
socle orne d'arcatures de marbre blanc sur fond noir. Un dais d'un
charmant travail protège la tête; l'cpitaphe est gravée derrière ce dais.
L'édicule à jour, en pierre, était entièrement peint et doré, et le plan
présente une disposition curieuse. Établi entre les deux gros piliers,
■2 , 50
derrière le chœur, ce plan est tracé de manière ;\ échopper ces piliers et
à laisser l'architecture du dais indépendante (fig. 20)-. Les voûtes étaient
peintes d'azur avec Heurs de lis d'or, et les petits contre-forts plaqués de
compartiments de verres colorés par dessous, comme ceux qu'on voit
encore dans certaines parties de la sainte Chapelle de Paris.
Quelquefois le socle portant la statue était ajouré : tel était le tombeau
d'un sire de Coucy, placé entre deux piliers, à gauche du grand aulel
de l'abbaye de Longpont, et qui datait de la fin du xiii" siècle^. Ce tom-
beau était, comme le précédent, entièrement peint. Le vêtement guerrier
du personnage appartient aux dernières années du xiii^ siècle.
Maintenir l'intégrité d'un principe et en tirer des conséquences très-
variées, c'est le fait d'un art qui a trouvé sa voie. Le programme du
monument catafalque est adopté dès le xni* siècle pour la sépulture des
personnages considérables, de préférence au tombeau en forme (\c niche;
cependant quelle variété non-seulement dans les détails de ces édicules^
1 L'cnij^ic de marbre blanc existe encore à Saint-Denis. C'est une statue d'un admi-
rable travail.
2 Voyez les portefeuilles de Gaifrnicres, nibliolli. Hodléienne d'Oxford.
3 Ce tombeau n'existe plus, mais il est reproduit par Gaignières; et bien que celui-ci
■ n'en donne pns l'épitaphe, les armoiries {fascé de vair et de gueules) ne laissent aucun
doute sur la qualité du personnage.
— 51 — [ TOMBEAU ]
mais aussi dans la façon d'interpréter ce programme ! Voici, par exemple
(iig. 21), encore un des monuments funéraires de l'abbaye de Longpont,
qui était placé à la gauche du grand autel. C'est celui d'une femme.
L'effigie de la morte n'est plus placée sur la crédence qui recouvre la
place de la sépulture, mais sous cette crédence ajourée, tandis qu'un
crucifix richement décoré est déposé sur la crédence. Un édicjile à peu
27
près semblable au précédent recouvre ce simulacre'. Ce tombeau date
du commencement du xiv" siècle. Citons encore, parmi les tombeaux
catafalques les plus remarquables de cette époque, celui de l'archevêque
Pierre de la Jugée, placé entre deux des piliers du chœur de la cathé-
drale de Narbonne (côté méridional). Pourquoi la statue et l'un des
charmants bas-reliefs de ce tombeau ont-ils été enlevés pour être déposés
au musée de Toulouse ? Nous ne saurions le dire. Comment la cathédrale
de Narbonne ne réclame-t-elle pas ces fragments, afin de les réintégrer?
Cela ne peut s'expliquer que par une indifférence profonde pour ces
précieux restes, devenus si rares dans nos anciennes églises, et cependant
laissés à l'abandon ou même dégradés journellement, quand les fabriques
» Voyez la collection de Gaignières, Biblioth. Bodléienne d'Oxford.
[ TOMBEAU ] — ^'>- —
ne les font pas enlever pour placer quelque décoration nouvelle d'un goût
équivoque. Ce tombeau de la cathédrale de Narbonne, bien que mutile
de la façon la plus sauvage, est encore un véritable bijou, conservant ses
peintures d'un goût charmant et des statuettes d'un style excellent.
Nous en traçons le plan (iig. 22). Le chœur étant à un mètre en contre-
haut du collatéral, de ce côté un rang inférieur de bas-reliefs compense
la dilférencc des niveaux. La ligure 23 donne la coupe du monument
avec l'indication des peintures qui se trouvaient au-dessus de la tète du
prélat. Deux anges enlèvent son âme au ciel. Sous le formeret, des
quatrefeuilles armoyés aux armes du défunt alternent avec des oiseaux
affrontés. Les voûtes sont peintes en bleu, et tous les profils de tons variés,
d'une harmonie très-heureuse.
La figure 2h donne la face du tombeau du côté du collatéral. Les deux
bas-reliefs, d'albâtre dur, représentent, celui du haut des évèques dans
des niches avec gables, celui du bas de> chanoines deux j\ir deux,
assistant aux obsèques. Ce tombeau, ainsi que (luelques anlrc> (pii
existent encore dans la cathédrale de Narbonne, forme clôture du clnrur.
La même disposition existe à Limoges, et existait à Amiens avant l'éta-
blissement des ridicules décorations de plâtre qui déshonorent le chœur
de la cathédrale, et qui sont dues à l'un de ses évèques du dernier
siècle'.
' Parmi ces (inicmcuts d'un goût déplor.ililo, qtii vinrent remplacer de précieux moini-
nicnls (]ue leur caractère, sinon leur valeur comme art, eût dû au moins faire respecter,
il faut sit;nalcr une certaine Gloire, de bois doré, qui vient étaler ses rayons de char-
pente et ses nuag:es de plâtre sur les piliers de l'abside jusqu'à la hauteur de la ^Mlcric,
et détruit ainsi l'elTct merveilleux de ce rond-point avec sa chapelle absidale.
— 53 —
TOMBEAU ]
Parmi les tombeaux de la cathédrale de Limoges, citons celui qui est
placé entre les piliers, côté sud du chœur. Ce tombeau, d'un évêque,
présente une de ces dispositions originales que les artistes du moyen âge
— 55
TOMBEAU ]
savaient toujours trouver. Un tracé perspectif (fig. 25) en fera saisir
[ TOMBEAU ] — 56 —
l'cfret du côLé du collatéral. Deux thuriféraires entr'ouvrcnt un rideau
qui laisse voir la statue couchée du prélat. La voûte de l'édicule est en
berceau, et des bas-reliefs décorent ses pieds-droits. Devant le socle, des
chanoines sont sculptés dans de petites niches. Ce monument date égale-
ment du xiv*^ siècle. Celte disposition fut conservée jusqu'à l'époque de
la renaissance, et nous possédons un grand nombre de représentations
de tombeaux, avec dais plus ou moins riches protégeant l'effigie du mort.
On retrouve encore l'ajjplication de ce principe dans les célèbres tom-
beaux de Louis XII, de François I" et de Henri II, érigés à Saint-Denis.
Cependant le programme des xiii'' et xiv* siècles est modifié sur un point
capital. Dans ces derniers monuments, les personnages sont représentés
avec les apparences de la mort sous le cénotaphe ; vêtus, vivants et age-
nouillés au-dessus. Le monument recouvrant la sépulture de François I"
montre non-seulement les figures nues du roi et de la reine Claude sous
le cénotaphe, mais encore, sur le couronnement, les mêmes figures
agenouillées, vêtues et accompagnées du dauphin François, du prince
Charles d'Urléans et de Charlotte de France, qui mourut âgée de huit ans.
Disons, en passant, que ce tombeau, attribué par quelques-uns à des
artistes italiens, est dû à Philibert de l'Orme, comme architecte; à Pierre
Bontems, maître sculpteur, bourgeois de Paris, qui s'engagea, par un
marché en date du 6 octobre ir)52, moyennant 1699 livres, à faire une
partie des célèbres bas-reliefs du stylobate, et une figure du couronne-
ment; à Germain Pilon, qui exécuta pour 1100 livres les huit figures
de Fortune (sous la voûte du cénolaplu'); à .^nibroiso Perret, qui fit les
(juatre évangéiistes; et enfin, pour l'ornementation, à Jacques Chantrel,
Bastile Galles, Pierre Bigoigne et Jean de Bourgy. Les belles figures
couchées appartiennent à l'école française, et paraissent être sorties des
ateliers de Jean Goujon. Quant à la statuaire du tombeau de Henri II,
elle est tout entière de la main de Germain Pilon *.
Depuis la fin du xv'' siècle, beaucoup de monuments funéraires adop-
tèrent cette disposition, d'une représentation du mort sous le cénotaphe,
et du même personnage vivant, agenouillé, sur le couronnement; puis
on en vint à supprinser parfois l'effigie du cadavre, et à ne plus montrer
que les figures des personnages agenouillés sur un socle, ou sur le sinui-
lacre d'un sarcophage. Toutefois ces compositions n'apparaissent pas en
France, que nous sachions, avant la seconde moitié du xV siècle.
Au XYi' siècle , elles deviennent assez fréquentes. Le tondjeau de
Charles VIIl, à Saint-Denis, présentait cette disposition.
Charles VIII mourut le 7 avril U98, par conséquent son tombeau ap-
partient déjà au style dit de la renaissance française. Il était fort beau -,
• Voyez, pour de plus amples détails sur ces touiheaux, la Monographie de l'église
royule <k Soint-Dinis, par M. le banm de Guilhermy, 1848.
2 Voici ce qu'eu dit doui Doublet {Histoire de Cahbm/c de S;ii)it-De>n/s' en France,
1G25, liv. IV, p. 1293) : « Sou el'ligie (du roi Charles Vlll) revestiie à la royalle, et de
— 57 — [ TOMBEAU ]
et a été gravé plusieurs fois. Gaignières, dans sa collection », en a donné
un bon dessin. Gomme corollaire de ces tombeaux cénotaphes, il faut
citer les monuments appliqués contre les murs, et qui présentent sur
une surface verticale comme le développement de toutes les parties qui
constituent le mausolée, avec soubassement, image du mort et dais.
Ces sortes de monuments sont assez rares en France ; le défaut d'espace
et aussi le défaut d'argent faisaient parfois adopter ce parti. Nous en
connaissons deux beaux exemples dans l'ancienne cathédrale de la cité
de Carcassonne. L'un date du milieu du xiii^ siècle, c'est celui de
l'évêque Radulphe. Le simulacre du sarcophage, qui persiste tard dans
les provinces méridionales de la France, est posé sur trois colonnettes
et paraît engagé dans la muraille. Des chanoines, sous une arcature,
assistent aux obsèques. Sur le sarcophage se dresse debout, en bas-relief,
la figure de l'évêque bénissant. Un gable orné de fleurons et de crochets
couronne le tout. L'autre tombeau (flg. 26) date du commencement du
XIV* siècle : c'est celui de l'évêque Pierre de Roquefort, qui fit rebâtir
le chœur de l'église et deux chapelles voisines du transsept '■^. Ce monu-
ment, ainsi que le montre notre tracé, présente en rabattement, dirons-
nous, la disposition des tombeaux cénotaphes ; l'évêque n'est pas couché
sur le socle, qui n'est qu'un placage, mais se dresse sur ce socle; il est
couronné par un dais plaqué ; un chanoine et un diacre accompagnent
la ligure principale dans deux arcatures latérales. Ainsi que nous le
disions, cette disposition est rare en France, et nous n'en connaissons
pas d'exemple, encore existant, dans les provinces du Nord.
Il nous reste à parler des plates-tombes, avec effigies en relief ou sim-
plement gravées sur la pierrre ou sur le métal. Ces tombes sont de deux
sortes : ou les effigies des morts sont posées sur un socle très-bas, présen-
tant une faible saillie au-dessus du sol, ou elles sont au ras môme du
« genoux au-dessus du tombeau, est représentée après le naturel, laquelle est de fonte-
« le haut du dit tombeau couvert de cuivre doré, et au devant de l'effigie il y a un ora-
« toire, ou appuy, couvert de cuivre doré, sur lequel est posée une couronne avec un
« livre ouvert, aussi de cuivre doré. Pareillement y a aux quatre coins quatre anges de
« fonte bien dorez et eslabourez, lesquels tiennent les armoiries des royaumes de Naples
« et Sicile, aussi de fonte, dorées et peintes. Aux costés du tombeau y a des niches
« rondes, et au dedans, des bassins de cuivre bien doré, et en iceux bassins de basses
« figures de fonte bien dorées. »
D. Millet, dans son Trésor socré de r abbaye royale de Saint-Denys en France, ItiiO,
dit : « Son sépulchre (du roi Charles VIII) est le plus beau qui soit dans le chœur, sur
« lequel on voit son effigie représentée à genoïiil près le naturel, une couronne et un
« livre sur un oratoire (prie-Dieu), et quatre anges à genoux aux quatre coings du tom-
« beau, le tout de cuivre doré, sauf l'effigie dont la robe est d'azur, semée de fleurs de
« lys d'or. »
» De la Biblioth. Bodléienne. Voyez la gravure de l'ouvrage deFélibien, Abbaye royale
de Saint-Denis.
2 Voyez Cathédrale, fig. 49. Le tombeau de Pierre de Roquefort est placé contre
le mur occidental de la chapelle du nord. Ce prélat est mort en 1321.
IX. — 8
-?". CMiLi./li/MO^ .
sol, do façon à permettre de marcher dessus comme sur un dallage.
— 59 — [ TOMBEAU ]
Nous ne doutons pas que les premiers de ces tombeaux étaient garnis
d'un poêle d'étofl'e aux anniversaires ou à certains jours solennels, et
nous en donnerions comme preuve les attaches de tiges de métal ou les
douilles dont on trouve fréquemment la trace le long des socles. Pour
les seconds, ils n'étaient qu'un signe apparent indiquant la place de la
sépulture.
Il existe des plates-tombes d'une époque assez ancienne, c'est-à-dire
remontant au .\ii« siècle, mais qui, tout en présentant peu de relief,
formaient cependant assez de saillie sur le sol pour qu'on ne pût mar-
cher dessus, tandis que ce n'est que vers 1225 que l'on commence à voir
des plates-tombes au ras du sol, et seulement gravées.
Il faut cependant mentionner ici une tombe très-singulière, qui
autrefois était placée dans le chœur de l'église Saint-Germain des Prés,
à Paris, et qui est aujourd'hui déposée à Saint-Denis : c'est celle de
Frédégonde. Dom Bouillardi prétend que cette princesse avait été
enterrée dans la basilique de Sainte-Croix et de Saint-Vincent, du côté
du nord, près du gros mur qui soutenait le clocher. La tombe actuelle
ne remonte pas au delà de la première moitié du xii* siècle. C'est une
plaque de pierre de liais incrustée de fragments de pâtes de verre et de
pierres dures, entremêlés de filets de cuivre. Des réserves laissées dans
la pierre forment les linéaments du vêtement. La tête, les mains et les
pieds, entièrement unis aujourd'hui, étaient très-probablement peints.
Nous ne connaissons pas d'autre exemple de ce genre de monuments
funéraires-; et il est difficile de découvrir les motifs qui déterminèrent
les religieux de Saint-Germain des Prés à faire exécuter ce monument
suivant un procédé aussi peu usité. Était-ce pour imiter une mosaïque
beaucoup plus ancienne qui aurait été faite par encloisonnements, sur des
indications d'artistes byzantins ? Était-ce l'essai d'un artiste occidental ?
Nous ne saurions le dire. D'autres plates-tombes en mosaïque existent
en France, celle, entre autres, de l'évêque d'Arras, Frumaldus, mort
en 1180 3, et celle trouvée dans les ruines de l'abbaye de Saint-Bertin,
avec la date de 1109 ; mais ces tombes sont exécutées suivant le procédé
ordinaire du mosaïste employé en Italie et en France au xii« siècle,
procédé qui ne ressemble en rien à celui adopté pour l'effigie de
Frédégonde.
Il nous reste deux belles tombes datant du xii^ siècle, qui représentent
en plat relief les effigies des rois Clovis I" et Childebert P^ Ces tombes,
qui proviennent de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, sont maintenant
» Histoire de C abbaye royale de Saint-Germain des Prés. Paris, 172^.
2 Cette tombe a été souvent reproduite par la gravure et la chromolithographie (voyez
la Statistique de Paris par M. Alb. Lenoir; l'ouvrage de M. Gailhabaud, l'Architecture
et les arts qui en dépendent; D. BouiUard, Hist. de l'abbaye de Saint- Germain des Prés;
Alex. Lenoir, Musée des monuments français; de Guilhermy, Monographie de l'éqlise
royale de Saint-Denis). .
3 Voyez l'ouvrage cité de M. Gailhabaud.
[ TOMBEAU ] — 60 —
déposées à Saint-Denis. Le relief de ces figures est trouvé aux dépens
d'une cavité laite dans une épaisse dalle de pierre. Elles avaient rem-
placé, dans l'église Saint-Germain des Prés, des monuments beaucoup
plus anciens, mais fort dégradés, lorsque l'abbaye fut prise par les
Normands.
Yers la fin du xii^ siècle et le commencement du xiii% on plaça dans
les églises beaucoup de ces tombes avec effigie en demi-relief, peu élevées
au-dessus du pavé. Elles étaient très-fréquenmient exécutées en bronze
coulé ou repoussé, émaillé, et consistaient en une plaque de métal posée
aux quatre coins sur des colonnettes très-trapues, sur des lions, ou
simplement sur des cales. La tombe de Charles le Chauve, placée au
milieu du chccur des religieux de Saint-Denis, et dont la fabrication
paraît appartenir aux premières années du xni'' siècle, était ainsi com-
posée. Nous en donnons (fig. 27) une copie d'après le bon dessin de la
collection Gaignières. L'empereur est représenté en demi-relief; sa tête
repose sur un coussin, ses pieds sur un lion. La main droite tient le
sceptre fieurdelisé, la gauche une sphère. Il est vêtu de deux robes et du
bliaut, celui-ci et la robe de dessus fendus sur le côté, et du manteau
rond attaché sur l'épaule droite ; il porte la couronne fleuronnée. Deux
angelets, placés dans les écoinçons du trilobé qui encadre la tête du
prince, tiennent des encensoirs et des navettes. Aux quatre coins A de
la plaque sont assises quatre statuettes d'évoqués. Une inscription en
creux formait la bordure de la tombe. Le fond de la plaque est entière-
ment émaillé en bleu, avec fieurs de lis et réseau or. Des plaques d'émail
incrusté décoraient aussi les bordures des robes et du manteau. Quatre
lions de bronze, reposant sur des colonnettes jumelles très-courtes, de
pierre, supportaient cette table (voyez l'élévation, fig. 27 bis), laissant
un vide de O^jSS environ au-dessous d'elle".
Nous ne possédons plus en France que quatre tombes de métal dans
le genre de celle de Charles le Chauve. Deux sont sans émaux, ce sont
les tombes des évoques d'Amiens, Ewrard de Fouilloy et Godefroy. L'un
de ces deux monuments est d'une grande valeur comme art, c'est celui
de l'évoque Ewrard : la tête, les draperies, admirablement modelées, sont
d'un style excellent.
Nous donnons (fig. 28) une copie de ce tombeau. Le personnage, demi
ronde bosse, est fondu avec la plaque, et la table repose sur un socle de
pierre très-bas, avec six lions issants. L'évêque bénit et porte la crosse.
Deux anges thuriféraires, en bas-relief, encensent sa tête, qui repose
sur un coussin richement décoré. Deux clercs, également en bas-relief,
tiennent des flambeaux. Les pieds du prélat reposent sur deux dragons.
Une inscription et un bel ornement courant enveloppent la figure, enca-
drée par une sorte de dais à sa partie supérieure. L'évêque Ewrard de
Fouilloy fut le fondateur de la cathédrale actuelle d'Amiens, commencée
1 Ce monument a été envoyé à la fonte en 1793.
— 61 —
[ TOMBEAU J
yo:Q)j-T^n3 cr lirc-ccaLC5if^ : uu \5 :
A.
_V
en 1220. Il mourut en 1223 ; donc son tombeau, placé autrefois à l'entrée
[ TOMBEAU ] — 62
(le la nef, dans l'axe, date de la première moitié du xiii« siècle: il possède
d'ailleurs tous les caractères de cette époque.
Les deux autres tombes de bronze qui nous restent encore sont celles
de Jean et de Blanche de France, enfants de saint Louis, et déposées,
avant la révolution, dans l'église de l'abbaye de Hovaumont, sous deux
^
y hii
niches décorées de peintures. Ces tombes, fort petites, représentent, en
cuivre repoussé, doré et gravé, les deux enfants, sur deux plaques de
cuivre doré et émaillé, avec riche bordure également émaillée aux
armes de France, de Castille et d'Aragon. Le jeune prince pose ses pieds
sur un lion, et la princesse sur un lévrier. Des anges thuriféraires en
demi-relief sont fixés aux côtés de la tète de chacun d'eux, et des reli-
gieux, aussi en demi-relief, se détachent sur les fonds d'émail aux côtés
des personnages. Ces deux plaques très-intéressantes sont aujourd'hui
déposées dans l'église de Saint-Denis, à côté du maître autel, en face
du tombeau de Dagobert',
Les tombes plates de cuivre isolées, comme celles de Charles le
Chauve et des deux évoques d'Amiens, précieuses par la matière et le
travail, étaient très-probablement, comme nous l'avons dit plus haut,
protégées ù certains jours par des poêles de riches étoffes, et illuminées
' L'une d'elles est pravcc dans la Monographie de Véglise royale de Sainl-Dcnis par
M. le baron de Giiilliennv.
— 63 — [ TOMBEAU ]
au moyen de porte-lumières. Nous avons la preuve de cette dernière
disposition dans les magnifiques tombeaux de cuivre doré et émaillé
qui se voyaient, avant 1793, dans l'église de Villeneuve, près de Nantes,
et dont les dessins nous sont conservés dans la collection de Gaigniôres.
L'un de ces monuments, élevé sur la sépulture de deux princesses, qui
28
sont Alix, comtesse de Bretagne, morte en 1221, et sa fille Yolande de
Bretagne, qui mourut en 1272, date de cette dernière époque. Le vête-
ment de la comtesse Alix appartient cependant aux années comprises
entre 1225 et 1235. Cette figure était-elle déjà faite alors, ou le statuaire
voulut-il reproduire le costume de la princesse, morte en 1221? Nous ne
pourrions décider la question ; cependant on peut admettre que la sta-
tue d'Alix fut faite après sa mort, ainsi que la plaque sur laquelle on
l'avait fixée (car l'ornementation émaillée de cette plaque est évidem-
ment plus ancienne que celle de Yolande), et qu'après la mort de celle-ci
les deux tombes furent encadrées dans un même socle. Quoi qu'il en
soit, sur les bordures armoyées qui entourent et séparent les deux pla-
ques, sont disposées douze douilles en forme de fleurettes fermées, qui
étaient destinées évidemment à recevoir des bobèches et des cierges,
[ TOMBEAU ] — 6i —
ainsi quo l'indique notre figure 29. Les socles très-bas de la tombe
jumelle sont également couverts d'émaux armoyés. Aux angles sont
quatre lions issants de bronze doré. Le tout reposait sur une marche
(le pierre.
-"^É-
C'est aux angles de ce socle de pierre qu'on retrouve presque tou-
jours la trace de scellements de métal ou de bases de colonnettes, soute-
nant l'armature de fer sur laquelle on jetait une étoffe aux anniversaires
ou à certaines occasions. La figure 29 rend compte de cette disposition.
— 65 — [ TUiMBEAU ]
Rien n'égale la splendeur de ces monuments de métal doré et émaillé.
L'abbaye de Braisne, les cathédrales de Béarnais et de Paris, l'abbaye
de Royaumont, en possédaient plusieurs».
Il y a une sorte de monument intermédiaire entre ces derniers tom-
beaux et les plates-tombes : ce sont des statues couchées sur un lit légè-
rement incliné, et ayant au-dessus du pavé un faible relief. Ces lombes
étaient placées dans le chœur des églises ou dans les chapelles, de façon
à être vues des fidèles et à ne pas gêner la circulation. Il existait avant
30
la Révolution, dans l'église de Ghaloché, au milieu du chœur, un tom-
beau ainsi composé : c'était celui de Thibaut, seigneur de Mothefélon,
de Béatrix de Dreux, sa femme, de leur fils et de leur bru. Les quatre
statues étaient couchées sur un socle peu élevé, en forme de lit de
camp (fig. 30); les statues étaient peintes; les deux sires de Mothefélon
avaient leurs mailles dorées et portaient des cottes armoyées de leurs
armes, qui sont de gueules aux six écussons d'or posés trois, deux et un.
Ce tombeau datait du commencement du xiv* siècle ^.
Les tombes plates gravées ne remontent pas, comme nous l'avons dit
déjà, au delà du xiii* siècle. Mais vers la fin du xii* «tle commencement
du xiii", on plaçait dans les églises beaucoup de pierres tombales, au
ras du sol, qui présentaient l'effigie du mort en bas-relief. Le respect
' Voyez Gaignières, Biblioth. Bodléienne, et la Monogiaphic de saint Vved de Braisne,
par Stanislas Prioux (Paris. 1859, Didron édit.).
2 Voyez G aiguières, Biblioth. Bodléienne.
IX. — 9
[ TOMBEAU 1 — 66 —
qu'on avait pour les sépullures faisait que les fidèles ne marchaient
point sur ces pierres; mais s'il y avait foule dans l'église, il était assez
difficile d'éviter de butter contre ces saillies, si faibles qu'elles fussent :
aussi se contenta-t-on bientôt de graver sur des dalles de pierre ou des
plaques de bronze la figure entière du défunt.
il
Nous possédons en France un assez grand nombre de ces plates-tombes
en bas-relief. 11 nous suffira d'en donner ici un exemple qui se trouve
aujourd'hui déposé dans la nef, à l'entrée de l'église de Saint-Martin de
Laon (fig. 31). La tombe, de pierre noire de Belgique, est celle d'un
— 67 — [ TOUR ]
chevalier portant le costume militaire du commencement du xiii" siècle.
Son écu est vairé, la sculpture du personnage, de grandeur naturelle,
est très-peu saillante sur le fond légèrement taillé en cuvette. D'ailleurs
il est à croire que ces plates-tombes étaient, au moins pendant un laps
de temps après la mort du personnage et à l'occasion des anniversaires,
surmontées de dais d'étoffes. La forme de ces dalles sculptées est sou-
vent celle d'un trapèze, c'est-à-dire que la pierre est plus étroite du côté
des pieds que du côté de la tête.
Les pavages de nos églises ne se composaient plus, à la lin du xv'^ siècle
déjà, que de dalles tombales juxtaposées, et bien que depuis lors on ait
détruit une prodigieuse quantité de ces monuments si précieux pour les
études historiques et archéologiques, il en reste encore beaucoup. Plu-
sieurs de ces plates-tombes sont môme d'une grande beauté de style, et
montrent à quel degré de perfection l'art du dessin s'était élevé pendant
le moyen âge. Les meilleures sont celles qui appartiennent au xiir et
au xiY* siècle.
Les plates-tombes de cuivre gravé ou légèrement modelé ont toutes été
fondues. Celles que nous possédons encore dans quelques églises sont de
pierre, parfois avec incrustations de marbre blanc pour les nus, et noir
pour certaines parties des vêtements ou pour les fonds. Le trait gravé est
rempli de plomb ou de mastic noir et brun rouge. La forme de ces tom-
bes est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en donner ici des exem-
ples. Nous citerons parmi les plus belles, celles de la cathédrale et de
l'église Notre-Dame de Châlons-sur-Marne, celles des églises de Troyes,
de Beaune, de la sainte Chapelle du Palais à Paris, etc. Gaignièresnous a
laissé les dessins de plusieurs de ces plates-tombes provenant de l'abbaye
de Jumiéges, et qui étaient de terre cuite émaillée.
Souvent ces plates-tombes n'étaient décorées que par une inscription
gravée sur les bords et un emblème sur le milieu. L'abbé Lebeuf cite un
certain nombre de ces dalles placées dans des paroisses du diocèse de
Paris, et qui avaient pour toute gravure un écu, ou une croix, ou un
calice. Ces dernières sont des tombes de curés. Les pierres tombales
posées sur les sépultures des templiers ne portaient habituellement
aucune inscription, mais une simple croix grecque, un écu, et parfois un
triangle équilatéral (voyez Temple)'. On cessa de graver l'effigie du mort
sur les dalles tombales vers le milieu du xvii" siècle.
TOUR, s. f. {tor). Dans l'ancienne fortification, la tour est un ouvrage
saillant sur les courtines, à plan carré ou circulaire, et formant un
llanquement suffisant avant l'emploi des bouches à feu.
' Nous aurons l'occasion, dans les tomes III et IV du Dictionnaire du mobilier fran-
çais, de reproduire un grand nombre de ces gravures tombales si précieuses pour l'étude
des habillements : c'est pourquoi nous n'en donnons point d'exemples ici 3 d'ailleurs ces
objets sortent du domaine de l'architecture.
[ TOUR ] — 68 —
Il serait difficile de remonter ;m premier emploi de la tour comme
défense. Des la plus haute antiquité, la tour est connue : les Asiatiques
et les Grecs, les Phéniciens et les Étrusques bâtissaient des tours pour
fortifier les murailles de leurs villes et forteresses. Ces tours étaient géné-
ralement élevées sur plan carré ou barlong, et dépassaient le niveau
du chemin de ronde des courtines.
Les Romains avaient pris la tour aux Étrusques et aux Grecs, et dès
l'époque des rois ils flanquaient les courtines au moyen de tours à plan
carré. Autour de Rome, sous les remparts de l'empire, des bas temps et
du moyen âge, on retrouve encore d'assez nombreuses traces de ces
ouvrages élevés en gros blocs de pépérin par les Tarquins.
Cependant il n'est pas rare de trouver des tours romaines d'une épo-
que assez ancienne, sur plan circulaire, flanquant des portes. A Arles,
on voit encore du côté opposé au Rhône, deux souches de tours qui
flanquaient une porte, qui datent d'une très-belle époque et sont sur
plan circulaire. Ces tours ont 8 mètres de diamètre et sont espacées l'une
de l'autre de 15 mètres. A Nîmes, la porte dite d'Auguste était flanquée
de deux tours circulaires. Il en était de môme aux portes d'Arroux et
de Saint-André, à Autun (iv^ siècle), à la porte de Vésone (Périgueux), à
l'est de l'ancienne cathédrale. Les tours romaines sur plan circulaire,
flanquant des courtines, sont beaucoup plus rares : on en voit quelques-
unes sur le front occidental des remparts d'Autun, mais qui appartien-
nent ù une très-basse époque ; de même à Rome.
Les Romains élevaient aussi des tours isolées en dehors des remparts,
sortes d'ouvrages avancés qui protégeaient un point faible, un passage
de rivière, et commandaient la campagne. Ces tours tenaient lieu de ce
que nous appelons aujourd'hui des forts détachés; elles étaient parfois
reliées par un vallum, ou relief de terre avec le fossé, soit avec d'autres
tours, soit avec les murailles de la ville. L'édiflce auquel, à Autun, on
donne le nom de temple de Janus paraît avoir été un de ces ouvrages,
qui formait le saillant d'une large tète de pont, d'un camp retranché
sur la rive droite de l'Arroux.
Quand les frontières de l'empire furent menacées, les empereurs ro-
mains flrent bâtir des tours isolées pour protéger les passages et pour
maintenir les populations voisines •. Ces tours, comme plus lard les don-
jons féodaux, n'avaient point de portes au niveau du sol, mais à une cer-
taine hauteur, de manière qu'on fût obligé de se servir d'une échelle
pour entrer 2, La tour carrée d'Autun, dont nous venons de parler,
paraît avoir eu sa porte relevée au-dessus du sol extérieur.
' « Castra fxtoUcns altiùs et castclla, turrcsquo adsiduas per liabiles locos et oppor-
» tuiios, qui Galliaruin exttnditur loiif^itudo; nonnuiKiuam etiani ultra fluincn a>diliciis
(( positis suliradoiis barbares fines. » (Ainiiiieii Marccllin, lib. XXVIII, cap. ii.)
2 C'est ainsi que sont construites les tours romaines de IJesi^'iieiai, au confluent du
Neckcr et de l'Enz.
— 69 — [ TOUR ]
Certaines lours romaines n'étaient que des postes d'observation. « Une
ligne non interrompue de ces tours part de Beuvray et se dirige, par la
Vieille-Montagne, vers le cours de l'Aron, jusqu'à Decize, par Cercy-
( la-Tour... La plaine d'Autun en ofire une autre semblable qui longe
( la chaîne des montagnes du nord-ouest, entre les camps de la vallée
( d'Arroux, au-dessus et au-dessous de la ville. Elle commence au coude
( d'Arroux, sur la rive droite, entre le MontrEru et la Perrière, et, fran-
( chissant le bassin d'Autun, sur les points culminants de la plaine, va
( aboutir à la vallée de Barnay, en face de la montagne de Bar, sans
( que les tours qui composent cette ligne se perdent jamais de vue
( de l'une à l'autre. Le souvenir de leurs fanaux s'est conservé presque
( partout, soit dans leur nom, soit dans la tradition populaire. Le nom
( (le Montigny, Mons ignis, Mons ignitus, est resté à plusieurs de ces
( localités '. »
La colonne Trajane nous montre, dans ses bas-reliefs, beaucoup de
ces tours d'observation avec fanaux, qui permettaient de concerter des
opérations militaires pendant la nuit, et de surveiller les mouvements
d'ennemis ou de bandes de pillards pendant le jour. Quand un gouver-
nement approche de sa dissolution, le premier symptôme qui se mani-
feste bien avant les grandes crises finales, c'est le brigandage. L'empire
romain à son déclin, mais longtemps avant le moment des débordements
(les barbares, était rongé par le brigandage; des bandes armées se répan-
daient non-seulement sur les frontières de l'empire, mais autour des
grands centres et jusque dans la campagne de Rome. Les derniers empe-
reurs romains se préoccupèrent, non sans raison, de guérir cet ulcère des
gouvernements qui finissent, sans y parvenir. Constance, Julien, Valen-
tinien, établirent dans les Gaules des lignes de postes sur les marches, le
long des vallées voisines des frontières, et à l'entour des grandes villes.
Ces postes n'étaient autre chose que des tours élevées sur des promon-
toires, des monticules naturels ou factices (mottes). Nous verrons bientôt
que ce système romain fut longtemps observé pendant le moyen âge.
Il conviei.t donc tout d'abord de distinguer les tours flanquantes, c'est-
à-dire attachées aux courtines d'une place, des tours isolées.
Vitruve explique comment il faut établir des tours flanquantes : (( Elles
(c doivent, dit-il -, être en saillie sur le parement extérieur du mur, de
(c telle manière que lorsque l'ennemi s'approche (de la courtine), il soit
(( pris en flanc par deux tours, l'une adroite, l'autre à gauche... Les murs
« des forteresses doivent être plantés, non sur plan carré ou présentant
(( des angles saillants, mais suivant un périmètre circulaire (ou se rappro-
(c chant de cette figure), afin que l'ennemi puisse être vu de plusieurs
« points, car les saillants sont difficilement défendables, et plus favora-
i Voyez Essai sur le système défensif des Romains dans le pays éduen, par M. BuUiot,
p. 26.
- Lib. I, cap. V.
[ TOUR ] — 70 —
(( blés aux aj^siégeants qu'aux assiégés... L'hilcrvalle entre les tours doit
« être calculé en raison de la portée d'un trait, afin que l'assiégeant soit
(i repoussé par les machines de jet manœuvrant sur les deux flancs.
u II faut, au droit des tours, que les courtines soient interrompues par
« une coupure ayant une largeur égale au diamètre de ces tours. De la
K sorte les chemins de ronde, étant interrompus, sont seulement com-
<( piétés intérieurement par des passerelles de charpente qui, n'étant
« pas fixées avec des attaches de fer, peuvent être jetées en bas si l'en-
u nemi s'est emparé d'une portion de courtine, et rendre ainsi l'occupa-
« tion des autres courtines et des tours impossible.
« Les tours doivent être élevées sur plan circulaire ou polygonal, car,
(( étant carrées, les béliers les détruisent plus facilement en ruinant
(( leurs angles. Circulaires, chaque pierre formant coin et reportant la
(( percussion au centre, ces tours résistent mieux à l'eirort des machines.
« Mais rien n'est tel que de terrasser les remparts et les tours pour leur
« donner une grande puissance de résistance... »
Ces préceptes, sauf les modifications amenées par la portée des engins
modernes, sont les mêmes que ceux admis de nos jours. Voir l'ennemi
de plusieurs points ; éviter, par conséquent, les saillants, qui sont diffi-
ciles à flanquer ; mettre toujours l'assiégeant entre des feux convergents ;
faire qu'un ouvrage pris n'entraîne pas immédiatement l'abandon des
autres; relier au besoin ou séparer les ouvrages, tels sont les immuables
principes de la fortification Ils furent établis, à notre connaissance, par
les Grecs et les Romains, pratiqués pendant le moyen âge avec une supé-
riorité marquée, singulièrement développés dans les temps modernes
par suite de l'emploi des bouches à feu. En effet, de la tour ronde à court
llanquement, et ayant toujours des points morts, au bastion moderne
avec ses flancs et ses faces, il y a une longue suite d'essais, de tentatives
et de transitions ^
La tour romaine sur plan circulaire ou carré (car, quoi qu'ait enseigné
Vitruve, les Grecs et les Romains ont élevé beaucoup de tours flan-
quantes carrées) était ouverte ou fermée à la gorge, c'est-à-dire du côté
intérieur de la forteresse. Si elle était ouverte, le chemin de ronde des
courtines voisines s'interrompait, comme l'indique Yitruve, au droit de
cette ouverture. Si elle était fermée, les rondes circulant sur la courtine
devaient se faire ouvrir deux portes pour entrer et sortir de la tour, afin
de reprendre l'autre courtine. Dans ce cas, la tour formait obstacle à la
circulation continue de plain-pied sur le sommet des remparts. Les pre-
mières de ces tours sont, à proprement parler, des tours retranchées, tan-
dis que les secondes sont des postes ou petits forts espacés, commandant
les remparts.
Ce qui prouverait que le système des tours retranchées a été de pré-
férence pratiqué par les Romains, c'est que nous voyons pendant le
• Voyez La fortification déduite de son Instoirc, par le général Tripier. Pari?, 1866,
— 71 — [ TOUR J
moyen âge l'emploi de ce système persister dans les villes qui ont le
mieux conservé les Iratlilions romaines; tandis que dans le Nord, oii
l'iniluence normande se fait sentir de bonne heure dans l'art de la forti-
fication, les tours sont toujours fermées, à moins toutefois qu'elles ne
llanquent une enceinte extérieure commandée par une enceinte inté-
rieure.
Nous diviserons donc cet article en : Tours flanquantes, ouvertes ou
fermées à la gorge; — Tours- réduits, tenant lieu de donjons ou dépendant
,de donjons; — Tours de guet; — Tours- postes isolées; — Tours de
SIGNAUX, de passages, DE PONTS, DE PHARES.
Tours flanquantes, — Les tours flanquantes établies suivant la tradi-
tion romaine, qui se perpétua en Occident jusqu'à l'époque des grandes
invasions normandes, sont (à moins qu'elles ne dépendent de portes)
généralement pleines jusqu'à une certaine hauteur au-dessus du fossé
ou du sol extérieur, afin de résister à l'effort des engins d'attaque ou à
la sape ; leur flanquement ne commence donc qu'au niveau des chemins
de ronde des courtines, et consiste en des ouvertures assez larges mas-
quées par des mantelets mobiles de bois. Ce premier flanquement est
surmonté de l'étage supérieur crénelé, formant couronnement et second
flanquement. Cet étage supérieur est couvert par un comble, de manière
à mettre le crénelage à l'abri, ou découvert, le comble étant alors établi
en contre-bas du chemin de ronde ou au ras de ce chemin de ronde.
Voici (fig. 1) un type de ces tours de la fin do l'empire romain ',
ouvertes à la gorge, mais interrompant les chemins de ronde des cour-
tines.
Dos plats-bords posés sur les poutres engagées A permettaient de
passer d'un chemin de ronde sur l'autre, et d'entrer de plain-pied au
premier étage de la tour. Ce premier étage est mis en communication
avec le second et avec le crénelage au moyen d'échelles de bois. Une
échelle mobile, qu'on relève au moyen d'un treuil, met le plancher
du premier étage en communication avec le sol du chemin militaire
intérieur. Cette portion d'échelle relevée et les plats-bords enlevés, le
poste gardant la tour ne peut redouter une surprise; il est complète-
ment isolé. Cependant il voit ce qui se passe dans la ville et peut être
surveillé. La tour, occupée par l'ennemi, ne peut battre le chemin
militaire, puisque les étages de cette tour sont ouverts sur ce chemin.
Les approvisionnements de projectiles se font, comme l'indique notre
figure, par ces ouvertures sur le chemin militaire.
La tour se défend, extérieurement, par des ouvertures pratiquées
dans les deux étages et par le crénelage supérieur. Les larges créneauii
en façon d'arcades sont masqués par des mantelets mobiles de bois
roulant sur un axe.
> Tmirs wisiprnthes de Carcassonne; tours d'Autun, de Cologne, de Dax; tours de Romo
du temps de Belisaire,
— 72 —
La cilO do Cairassonne possède encore des tours datant de la doni'i-
— 73 — [ TOUR ]
nation dos Wisigoths, construites suivant cette donnée, si ce n'est que
le chemin de ronde passe à travers la tour, et que celle-ci est percée de
portes au niveau de ce chemin de ronde. A Garcassonne, les tours
wisigothcs avaient leurs crénelages couverts, des mantclets pour les cré-
neaux supérieurs comme pour les créneaux des étages, et des hourds
de bois pour permettre de battre le pied de la défense.
Voici (fig. 2) le plan d'une de ces tours *, au niveau du chemin de
ronde. Au-dessous de ce niveau, l'ouvrage est de maçonnerie pleine.
La figure 3 montre la face latérale de cette tour, avec la coupe du
chemin de ronde de la courtine. En A, est tracée en place une ferme
des hourds-; en B, le détail perspectif d'un des corbeaux des créneaux
supérieurs, destinés à recevoir les tourillons des mantelets, et en G les
pierres saillantes posées sous les arcades-créneaux pour supporter de
même les axes à tourillons qui permettent de relever ou d'abaisser les
volets fermant ces arcades. Au-dessus du plancher, posé en D, est
ouvert, sur la ville, un arc qui laisse voir ce qui se passe à l'étage supé-
rieur et qui facilite les approvisionnements de projectiles. Get arc sur-
monte le mur de fermeture G (voyez le plan), et porte sur lesdeux pieds-
droits H, I.
La question des approvisionnements rapides de projectiles destinés à
' La tour dite du Four Saint-Nazaire.
'•^ Voyez HouRD.
IX.
10
[ TOUU ] — 7^ —
défendre ces tours ne paraît pas avoir été examinée avec assez d'atten-
tion. Un remarquera que ces tours, d'une époque ancienne, c'est-à-dire
qui datent de la fin de l'empire romain aux derniers Carlovingiens, sont
généralement d'un faible diamclre, et ne pouvaient, par conséquent,
contenir un approvisionnement très-considérable de projectiles, soit
armes de trait, soit pierres propres à être jetées sur les assaillants qui
voulaient s'approcher du pied des ouvrages pour les saper.
En supposant qu'une tour, comme celle' que nous présentons ici
(fig. 2 et 3 ), soit attaquée à son pied; que, protégés par des chats, les
mineurs s'attachent ;\ la maçonnerie, les défenseurs ne peuvent repous-
ser cette attaque ((u'i'n jetant sur les galeries, sur les chats, force pierres
ou matières enllannnées, alla de les détruire. Si l'attaque se prolon-
ageit, on peut estimer la quantité considérable de projectiles qu'il fal-
— 75 — [ TOUR ]
lait avoir sous la main. Il était donc nécessaire de renouveler à chaque
heure cette provision, comme aujourd'hui il faut, dans une place assié-
gée, renouveler sans cesse les munitions des bouches à feu placées sur
les ouvrages qui contribuent à la défense d'un point attaqué.
Ces tours ouvertes à la gorge se prêtaient à ces approvisionnements
incessants, car plus leur diamètre était petit, plus il fallait remplacer
souvent les projectiles employés à la défense. D'ailleurs l'attaque n'étant
sérieuse qu'autant qu'elle était très-rapprochée, c'était le point attaqué
qui se défendait sans attendre secours des ouvrages voisins. Tous les
efforts de l'attaque, et, par suite, de la défense, étant ainsi limités à un
champ très -étroit, les moyens de résistance s'accumulaient sur ce point
attaqué et devaient être renouvelés avec activité et facilité. iNous verrons
comment cette partie du programme de la défense des tours se mo-
difie peu à peu suivant les perfectionnements apportés dans le mode
d'attaque.
Il est encore une observation dont il faut tenir compte. Dans les
ouvrages de la fin de l'empire romain, comme pendant les périodes
4
«■■■■■■■■■■■■■■■■■■■■■■■■■■■■■BBIBBiaillBIBIBBIIIIBHaïamBB
^•■■■BaBaiBaaiiaiaaaiBiBaaiaBaBBBBBiBaiiBiBiaaiBaiBBaBBBHaa
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■■aBBBBial
■■■■iiiir
grecque et romaine, les tours ont sur les courtines un commandement
considérable (fig. h)^ : cette disposition est assez régulièrement observée
jusque vers le milieu du xiii*^ siècle, mais alors les courtines s'élèvent;
le commandement des tours sur ces courtines diminue d'autant. A cette
époque, il arrive même parfois que ces tours ne remplissent que la fonc-
tion de flanquement, et n'ont plus de commandement sur les courtines.
' Mosaïque- gallo-romaine, musée de Carpentias.
[ TOUR ] — 7(5 —
C'est encore le système de l'attaque (jui provoque ces changements.'
Nous aurons l'occasion de revenir sur ce sujet.
En examinant les tours d'angle du château de Carcassonne, dont la
construction remonte aux premières années du xii^ siècle, on peut se
rendre un compte exact des moyens d'approvisionnement des défenses
supérieures de ces tours, car ces ouvrages sont parfaitement conservés,
les anciennes charpentes ayant seules 'été supprimées.
La figure 5 présente le plan de la tour de l'angle nord-est, dite tour
du Major, au niveau du sol de la cour du château. La salle ronde voûtée
en calotte hémisphérique se défend par cinq meurlrièros qui battent It
fond du fossé. La figure 6 donne le plan du premier étage, qui se trouve
au niveau du chemin de ronde des courtines. Les meurtrières qui, de la
salle, s'ouvrent sur les dehors au nombre de quatre, ne sont pas percées
au-dessus de celles du rez-de-chaussée, afin de laisser le moins de points
morts possible. La voûte également en calotte qui couvre cette seconde
salle est percée d'un trou A, ou porte-voix, qui communique avec les
étages supérieurs. Le deuxième étage n'est pas voûté, mais couvert par
un plancher placé en contre-bas du chemin de ronde de la tour. Cette
Iroisième salle n'était destinée qu'au logement du poste de la tour, elle
ne se défend pas. Au-dessus s'élève le crénelage avec son chemin de
ronde et ses hourds (fig. 7). Pour faciliter la pose de la charpente du
comble, l'intérieur du crénelage est à pans. Ce comble était ainsi pyra-
midal, avec des coyaux qui formaient la transition entre la pyramide
et le cùne. De B en C, les fermes des hourds sont supposées placées. Ces
— 77 — [ TOUR ]
hourds étaient cvidemmcnt très-saillants, car les deux trous superposés
■ ■
réservés dans la construction pour recevoir les fermes indiquent un sys-
tème de liens avec corbelets ' soulageant la bascule des pièces horizon-
* Vojez Hoi'UDj fig. 1.
[ TOUR ] — 78 —
talcs (Icslinées à porter le plancher. La coupe, faite sur la ligne ah du
plan (lu rc/.-de-chaussée (llg. 8), montre la disposition des deu\ salles
inférieures percées de meurtrières, de la salle D, chambrée des hommes
de garde, et de l'étage supérieur, poste du capitaine et défense princi-
pale. La corne E (voy. «g. 7], s'élevant d'aplomb sur la cour du château,
permettait de hisser les munitions au sommet des défenses, sans qu'il
lût nécessaire de les monter à dos d'homme par l'escalier. Au moyen
d'un treuil posé en G et. d'une poulie passant en E à travers le bout de
l'entrait de la ferme principale du comble, on élevait facilement des
poids assez considérables, ^'otre coupe (lig. 8) indique ce mécanisme si
simple. Le bourriquet hissé au niveau du plancher du hourd, on fermait
la trappe, on lâchait sur le treuil, et les munitions étaient disposées le
long des hourds ou dans la salle supérieure ; car on remarquera que
cette salle est mise en conmiunication avec le chemin de rondo des
hourds au moyen des créneaux.
Cette salle bien garnie de pierres et les hourds de sagettes et de car-
reaux, il était possible de couvrir les assaillants de projectiles pendant
plusieurs heures. Les mâchicoulis de hourds, aussi saillants, claient
habituellement doubles, c'est-à-dire qu'ils permettaient de laisser tom-
ber des pierres en I et en L. Les matériaux tombant en I ricochaient sur
le talus K, et prenaient les assaillants en écharpe (voyez Mâchicoulis).
La hgure 9 explique d'une façon claire, pensons-nous, le mode de
montage des munitions. Le servant attend que le bourriquet soit hissé
au niveau du plancher, pour fermer la trappe et répartir les projectiles
ou besoin est. En A, est tracée la section horizontale des potelets dou-
bles des hourds au droit des angles, laissant entre eux la rainure
dans laquelle s'engagent les masques du chemin de ronde. Le plancher
de la salle supérieure, étant à 1 mètre 28 centimètres en contre-bas de
1 appui des créneaux, permettait d'approvisionner une quantité consi-
dérable de projectiles que les servants, postés dans cette salle, passaient,
au fur et à mesure du besoin, aux défenseurs des hourds. de manière
à ne pas encombrer leur chemin de ronde. Pendant une attaque même,
on pouvait hisser, à l'aide du treuil, de la chaux vive, de la poix bouil-
lante, de la cendre qui aveuglait les assaillants' (voyez Siège). On obser-
vera que cette tour d'angle, comme toutes celles des défenses de la cité
de Carcassonne, interrompt la circulation sur le chemin de ronde des
courtines, et force ainsi les patrouilles de se faire reconnaître à chaque
tour. D ailleurs, c'était dans les tours que logeaient les postes de défense,
' (Jnant au plomb fondu, à l'huile bouillante, ce sont là des moyens de défense un
peu trop dispendieux pour qu'on les puisse prendre au sérieux. D'ailleurs le plomb
londu, tombant de cette hauteur, serait arrivé en bas en gouttes froides, ce qui n'aurait
pas ete tres-redoutable. Ce n'était que par exception qu'on avait recours à ce moyen de
défense. De sunpies cailloux du poids de 8 à 10 kilogrammes, tombant d'une hauteur
a. ^u mètres, étaient les projectiles les plus dangereux pour des hommes armés et
pavoises.
— 79 — [ TOUR ]
et chacun de ces postes avait à défendre une portion des courtines. La
G- JMWi
tactique des assaillants consistait à s'emparer d'une courtine en dépit
des flanqueraents et de se- répandre ainsi dans la place. - . - -
TOUR ]
— 80 —
Alors les pusLes tics luuis bcnlcniuiiciil, el il iallaitles assiéger sépa-
— 81 — [ TOUR ]
rément; ce qui rendait possible un retour offensif de la garnison et met-
tait les assiégeants dans une position assez périlleuse. Cependant on
voulut, dès le milieu du xiii^ siècle, fendre les parties de la défense plus
solidaires, et l'on augmenta le relief des courtines en renonçant ainsi
aux commandements considérables des tours. Dans le dernier exemple
que nous présentons, le niveau des chemins de ronde des courtines est
enN; le commandement delà tour est donc très-prononcé.
Déjà ces commandements sont moins considérables au château de
Coucy, bâti vers 1220 '. Les quatre tours d'angle de ce château sont très-
remarquables, au double point de vue de la structure et de la défense.
Elles sont pleines dans toute la hauteur du talus. Cinq étages s'élèvent
au-dessus de ce talus ; deux sont voûtés, deux sont fermés par des plan-
chers, le cinquième est couvert par le comble conique '-.
Les plans (fig. 10) présentent en A la tour d'angle nord-ouest, au
niveau du sol du premier étage du château ; en C, au niveau du sol
du second étage; en D, au niveau du crénelage supérieur.
L'étage inférieur, voûté, au niveau du sol de la cour, ne possède au-
cune meurtrière ; c'est une cave à provisions dont la voûte est percée
d'un œil. L'escalier ne monte que du niveau de la cour au sol du qua-
trième étage, et l'on n'arrivait à l'étage crénelé quepar unescalierde bois
(échelle de meunier) ^. En g, sont des cheminées ; en /, des latrines ^
L^ne ouverture laissée au centre des planchers permettait de hisser les
munitions du rez-de-chaussée au sommet de la tour sur les chemins de
ronde. Les meurtrières sont alternées, afin de laisser le moins possible
de points morts.
Les tours du château de Coucy présentent une particularité inté^
ressante, c'est la transition entre le hourdage de bois et le mâchicoulis
de pierre K Des corbeaux de pierre remplacent les trous par lesquels on
passait (comme nous l'avons vu dans l'exemple précédent) les pièces de
bois en bascule qui recevaient les chemins de ronde établis en temps
de guerre. Ces corbeaux à demeure recevaient alors les hourds «.
La figure 11 donne la coupe (sur la ligne ad du plan A) de ce bel ou-
vrage. Outre les jours des meurtrières, les salles des troisième et qua-
trième étages possèdent une fenêtre chacune, qui les éclaire. Les muni-
tions étaient montées à l'aide d'un treuil placé dans la salle du quatrième
* Il n'est question, bien entendu, que des constructions du commencement du
xui" siècle, dues à Enguerrand lU. Los courtines du château de Coucy furent encore
exhaussées vers liOO, par Louis d'Orléans.
- Voyez, pour le système de structure de ces tours, à l'article Construction, la
figure 144.
Ces escaliers ont été surélevés, sous Louis d'Orléans, jusqu'au niveau des combles.
* Voyez Latrines, fig. 1.
5 Voyez DoMON, Hourd, Mâchicoulis.
« Voyez HouRD, Porte (la porte de Laon à Coucy-le-Chàteau).
IX. — 11
[ TOUR ]
— 82 —
étage , ainsi (lue le lail voir notre ligure, et étaient déposées sur le plan-
cher supérieur mis en communication avec les hourds au moyen des
créneaux couverts. Les hourds tracés en G expliquent le système des
[ TOUR ] — 86 —
défenses de bois posées en temps de guerre sur les corbeaux de pierre
à demeure, G. Le niveau du cbemin de ronde des courtines se trouvant
en 11, on voit que le commandement de la tour sur ce chemin de ronde
était moins considérable déjà cpie dans l'exemple précédent '. En E,
commence l'escalier de bois qui, passant à travers un des arcs de l'hexa-
gone, montait du quatrième étage au niveau du plancher supérieur,
très-solidement construit pour recevoir la charge d'une provision de
projectiles.
Cette construction est merveilleusement exécutée en assises de hO à
50 centimètres, et n'a subi aucune altération, malgré le chevauchement
des piles. Le talus extérieur descend à 8 mètres en contre-bas du niveau
K, sol de la cour. Une élévation extérieure prise en C (voyez le plan,
fig. 12), complète notre description. Les hourds sont supposés placés sur
une moitié des corbeaux.
Ces défenses du château de Coucy sont construites au sommet d'un
escarpement; leur effet ne devait s'exercer, par conséquent, que suivant
un rayon peu étendu, lorsque l'assaillant cherchait à se loger au pied
même des murs.
Les meurtrières, percées à chaque étage, sont plutôt faites pour se
rendre compte des mouvements de l'ennemi que pour tirer. 11 s'agissait
ici d'opposer aux attaques un obstacle formidable par son élévation et
par la défense du couronnement. Sur trois côtés, en effet, le château de
Coucy ne laisse entre ses murs et la crête du coteau qu'une largeur de
quelques mètres, un chemin de ronde extérieur qui lui-même pouvait
être défendu. Un très-large fossé et le gros donjon protègent le qua-
trième côté -. Il n'était besoin que d'une défense rapprochée et presque
verticale. Mais la situation des lieux obligeait souvent, alors comme
aujourd'hui, de suppléer à l'obstacle naturel d'un escarpement par un
champ de tir aussi étendu que possible, horizontalement, afm de gêner
les approches. Cette condition est remplie habituellement au moyen
d'ouvrages bas, d'enceintes extérieures llan<iuées, dominées par le com-
mandement des ouvrages intérieurs. L'enceinte si complète de Carcas-
sonne nous fournit, à cet égard, des dispositions d'un grand intérêt.
On sait que la cité de Carcassonne est protégée par une double enceinte :
celle extérieure n'ayant qu'un commandement peu considérable ; celle
intérieure, au contraire, dominant et cette enceinte extérieure et la
campagne ^ Or, l'enceinte extérieure, bâtie vers le milieu du xni* siècle
par ordre de saint Louis, est flanquée de tours, la plupart fermées à la
gorge et espacées les unes des autres de 50 à 60 mètres. Ces tours, qui
n'ont (ju'ini faible commantU'nuMit sur les courtines, et j)arfois même ne
' La partie siipcriourc du crt-nolai^a', détruite aujourd'hui, est restaurée à l'aide des
gravures de du Cerceau et de Chàlillon.
2 Voyez CuATEAi .
3 Voyez AnciiiTEcTiKE mihtaiiii;, lig. 11, et Siège, fig. 2.
[ TOUP.
dépassent pas le niveau de leur crénelage, sont disposées pour la défense
TOUR
— 86
éloignée. Bien munies de niourtrièros, ellesse projettent en dehors des
murs et recevaient des hourdages saillants.
L'une de ces tours ', entièrement conservée, présente une disposition
conforme en tous points au programme que nous venons d'indiquer. La
ligure 13 donne le plan de cette tour au niveau du sol des lices, c'est-à-
ricMio
\i
^ // //J,
dire de la route militaire pratiquée entre les deux enceintes. La ligure \l\
donne le plan du premier étage. Le chemin de ronde de la courtine est
en A, et la tour n'interrompt pas la circulation.
La porte B met le chemin de ronde en communication avec le rez-de-
chaussée par l'escalier D, avec le premier étage de plain-pied, et avec les
défenses supérieures par l'escalier G. Les meurtrières, nombreuses, sont
chevauchécspour éviter les points morts. La ligure 15 présente le plan
de ces défenses supérieures, les hourds étant supposés placés en E. Le
crénelage est largement ouvert en G pour i)ermettre les approvisionne-
ments et pour que l'ouvrage ne puisse se défendre contre l'enceinte inté-
rieure, qui, du reste, possède un commandement très-considérable. En
temps de paix, l'espace circulaire H était seul couvert par un comble à
demeure. Les combles des hourds posés en temps de guerre couvraient
le chemin de ronde K et les galeries de bois L; un large auvent proté-
geait l'ouverture G. La coupe fiiite sur la ligne ab de ce plan est présentée
dans la ligure 16. En M, est tracé le profil d'ensemble de cet ouvrage,
avec le fossé, la crôte de la contrescarpe et le sol extérieur formant
le glacis. On voit comme les meurtrières sont disposées pour couvrir
de projectiles rasants ce glacis, et de projectiles plongeants la crête et le
' Tmir dite tic la Pi-ijrc, ;i la gauclic do la barbacanc do la porto Narbonnaise.
— 87 —
[ TOUR ]
pied de la contrescarpe. Quant à la défense rapprochée, il y est pourvu
parles mâchicoulis des hourds, ainsi qu'on le voit eu P. La figure 17
donne le tracé géométral de cette tour du côté intérieur, les hourds
n'étant posés que du côté R.
K
H
/
j^lllill \ ^
^B
.
- & -
.
Si l'assaillant parvenait à s'emparer de cet ouvrage, il se trouvait à
20 mètres du pied de l'enceinte intérieure, dont les tours, plus rappro-
chées, mais moins saillantes sur les courtines, présentent un front avec
[ TOUR ] — 88 —
courts Uanqiicmcnts Ircs-iniiltipliés. Du haut de cette enceinte intérieure,
dont le relief est de 15 mètres au-dessus du chemin de ronde S, il n'était
pas difficile de mettre le feu aux couvertures des tours de l'enceinte exté-
rieure au moyen de projectiles incendiaires, et d'en rendre ainsi l'occu-
pation impossible, d'autant que ces tours ne se défendent pas sur le che-
min militaire des lices.
Avec les armes de jet et les moyens d'attaque de l'époque, on ne pou-
vait adopter une meilleure combinaison défensive. Ces tours pleines
dans la hauteur du talus (jui envelop])e la roche naturelle ne pouvaient
— 89 — [ TOUK ]
être ruinées par la sape. Bien percées de meurtrières, elles envoyaient
des projectiles divergents de plein fouet à 60 mètres de leur circonfé-
rence. Pour les aborder, il fallait donc entreprendre une suite d'ou-
vrages qui demandaient du temps et beaucoup de monde ; tandis que pour
les défendre, il suffisait d'un poste peu nombreux. Un ouvrage de cette
étendue pouvait longtemps défier les attaques avec un capitaine et vingt
hommes*. Si l'attaque était très-rapprochée, les meurtrières inférieures
devenaient inutiles, et alors les vingt hommes répandus sur les galeries
des hourds couvraient les assaillants d'une pluie de projectiles Nous
Huit arbalétriers dans les deux étages intérieurs servaient
facilement les seize meurtrières, ci 8 hommes.
Un servant à chaque étage 2 • —
Huit arbalétriers dans les hourds 8 —
Deux servants pour les màcbicoulis 2 —
Un capitaine de tour, ci 1 —
Total 21 hommes.
L enceinte extérieure de Carcvssonne possède quatorze tours;
en les supposant gardées chacune en moyenne par vingt
hommes, cela fait 280 hommes.
Vingt hommes dans chacune des trois barbacanes 60 —
Cent hommes pour servir les courtines sur les points d'attaque. 100 —
A reporter 440 hommes.
l\. — 12
f TOUR 1 — 90 —
avons (lit ailknirs (voyez Auciiitectuue MiLiTAiRn:) que les assiégeants
dirigeaient plutôt leurs attaques méthodiques contre les courtines que
contre les tours, parce que la courtine possédait moins de moyens
défensifs que les tours, et qu'il était plus difficile à l'assiégé de les
rctraucner. Mais, il va sans dire que, pour emporter une courtine, il
fallait d'abord détruire ou masquer les llanquements que donnaient les
tours voisines.
Tant que les tours enfilaient la courtine, on ne pouvait guère amenai'
les chats et les beffrois contre cette courtine. Ainsi, quoiqu'il ne fût pas
conforme à la tactique d'envoyer une colonne d'assaut contre une tour
— et les beffrois n'étaient qu'un moyen de jeter une colonne d'assaut
sur la courtine, — il fallait toujours que l'assaillant rendît nulles les
défenses des tours sur les flancs, avant de rien entreprendre contre la
courtine.
Mais admettant que les liourds des tours eussent été détruits ou brû-
lés, et que les défenses de celles-ci eussent été réduites aux meurtrières
des étages inférieurs, que les beffrois fussent approchés de la courtine;
le chemin de ronde de la courtine étant toujours élevé au-dessus du sol
intérieur, les assaillants qui se précipitaient du beffroi sur ces chemins
de ronde étaient pris en flanc par les défenseurs, qui sortaient des tours
voisines comme de réduits, au moment de l'assaut. C'est en prévision de
cette éventualité que les tours, bien qu 'elles interceptent la communi-
cation d'un chemin de ronde à l'autre, possèdent des portes donnant
directement sur ces chemins de ronde et permettant aux postes des
tours de se jeter sur les flancs de la colonne d'assaut.
Voici (fig. 18) une des tours de l'enceinte extérieure de Garcassonne.
Report 440 liommes.
L'cnccintc inlérieurc comprend vingt-quatre tours, à vingt
hommes par poste, en moyenne 480 —
Pour la porte Narbonnaise 50 —
Pour garder les courtines , 100 —
Pour la garnison du château 200 —
Total 1270 hommes.
Ajoutons à ce nombre d'hommes les capitaines, un par poste
ou par tour, suivant l'usage 50 hommes.
Nous obtenons un total de 1320 hommes.
Ce nombre était plus que suffisant, puisque les deux enceintes n'avaient pas à se
défendre simultanément, et que les hommes de garde, dans l'enceinte intérieure, pou-
vaient envoyer des détachements pour défendre l'enceinte extérieure, ou que celle-ci
étant tombée au pouvoir de l'ennemi, ses défenseurs se réfugiaient derrière l'enceinte
intérieure. D'ailleurs l'assiégeant n'attaquait pas tous les points à la fois. Le périmètre
de l'enceinte extérieure est de 1400 mètres en dedans des fossés; donc c'est environ un
homme par mètre de développement qu'il fallait compter pour composer la garnison
tl'une ville forliliée comme l'était la cité de Garcassonne.
— 91
TOUR
bâtie par saint Louis, qui remplit exactement ce programme^ C'est la
tour sur le front nord, dite de la Porte-Rouge. Cette tour possède deux
étages au-dessous du crénelage. Comme le terrain s'élève sensiblement
de a en b, les deux chemins de ronde des courtines ne sont pas au môme
C UiiiiUiiLJ
/
r
=i=H=
niveau ; le chemin de ronde 6 est à 3 mètres au-dessus du chemin de
ronde a. En A, est tracé le plan de la tour au-dessous du terre-plein; en
B, au niveau du chemin de ronde of ; en C, au niveau du crénelage de la
tour qui arase le crénelage de la courtine e. On voit en d la porte qui,
s'ouvrant sur le chemin de ronde, communique à un degré qui descend
à l'étage inférieur A, et en e la porte qui, s'ouvrant sur le chemin de
[ TOUR ] — 92 —
ronde plus élevé, romninnique ;\ un second degré qui descend à l'éta^-e
Ti. On arrive du dehors au crénelagc de la tour par le degré tj. Ue plus,
les deux étages A et B sont en communication entre eux par un esca-
lier intérieur hli' , pris dans l'épaisseur du mur de la tour. Ainsi les
hommes postés dans les deux étages A et B sont seuls en communica-
tion directe avec les deux chemiils de ronde. Si l'assiégeant est jjarvenu
à détruire les hourds et le crénelage supérieur, et si croyant avoir rendu
l'ouvrage indéfendable, il tente l'assaut de l'une des courtines, il est reçu
de flanc par les postes établis dans les étages inférieurs, lesquels, étant
facilement blindés, n'ont pu èlre bouleversés par les projectiles des pier-
rières ou rendus inhabitables par l'incendie du comble et des hourds.
Une coupe longitudinale faite sur les deux chemins de ronde de e en d
permet de saisir cette disposition (fig. 19). On voit en e' la porte de
l'escalier e, et en d' la porte de l'escalier d (du plan). Cette dernière
porte est défendue par une échauguclte f, à laquelle on arrive par un
degré de six marches. En A", connnence l'escalier qui met en commu-
nication les deux étages A et B. Une couche de terre posée en K em-
poche le feu, qui pourrait être mis aux hourds et au comble /par les
assiégés, de communiquer aux deux ])lanchers qui couvrent ces deux
étages A et B.
La figure 20 donne la coupe de celte tour suivant l'axe perpendicu-
laire au front. En d" , est la porte donnant sur l'escalier d. Les hourds
— 93 — [ TOUR ]:
sont posés en m. En p, est tracé le profil de l'escarpemont avec le pro-
longement des lignes de tir des deux rangs de meurtrières des étages
A et B.
Il n'est pas besoin de dire que les hourds battent le pied o de la tour.
2ft
r
^/^'^
[T _1
: ^ _i
fi'G'ASB
Une vue perspective (fig. 21), prise du chemin militaire entre ces
deux enceintes (point X du plan), fera saisir les dispositions intérieures
de cette défense. Les approvisionnements des hourds et chemins de
ronde de la tour se font par le créneau c (du plan C), au moyen d'un
palan et d'une poulie, ainsi que le fait voir le tracé perspectif.
Ici la tour ne commande que l'un des chemins de ronde (voy. la
coupe, fig. 19). Lors de sa construction sous saint Louis, elle comman-
dait les deux chemins de ronde ; mais sous Philippe le Hardi, lorsqu'on
termina les défenses de la cité de Garcassonne, on augmenta le relief de
quelques-unes des courtines, qui ne paraissaient pas avoir un comman-
dement assez élevé. C'est à cette époque que le crénelage G fut remonté
au-dessus de l'ancien crénelage H, sans qu'on ait pris la peine de dé-
molir celui-ci; de sorte qu'&xtérieurement ce premier crénelage H reste
englobé dans la maçonnerie surélevée. En effet, le terrain extérieur
TOrR
— 9'» —
s'élève comme le chemin militaire de a on h (voy. le plan), et les ingé-
nieurs, ayant cru devoir adopter un commandement uniforme des
courtines sur l'extérieur, aussi bien pour l'enceinte extérieure que pour
l'enceinte intérieure, on régularisa vers 1285 tous les reliefs. Il faut dire
aussi qu'à cette époque on ne donnait plus guère aux tours un com-
mandement important qu'aux angles des forteresses ou sur quelques
parties où il était nécessaire de découvrir les dehors.
Pour les grands fronts, les tours flanquantes n'ont pas de comman-
dement sur les courtines, et cette disposition est observée pour le grand
front sud de l'enceinte intérieure de Carcassonne, rebâti sous Philippe
le Hardi.
La cité de Carcassonne est une mine inépuisable de renseignements
sur l'art de la fortification du xii*' au xiV siècle. Là ce ne sont pas des
— 95 — [ TOUR ]
fragments épars et très-altérés par le temps et la main des hommes, que
l'on trouve, mais un ensemble coordonne avec méthode, presque intact,
construit en matériaux robustes par les plus habiles ingénieurs des
xii^ et xiir siècles, comme étant un point militaire d'une très-grande
importance. Lorsque Garcassonne fut comprise dans le domaine royal,
sous saint Louis, cette place devenait, sur un point éloigné et mal relié
aux possessions de la couronne, une tôte de pont garantissant une no-
table partie du Languedoc contre F Aragon.
Toutes les dispositions défensives que l'on trouve encore en France
datant de cette époque, n'ont point l'unité de conception et la valeur
des fortifications de Garcassonne. On comprendra dès lors pourquoi
nous choisissons de préférence nos exemples dans cette place de guerre,
qui, heureusement aujourd'hui, grâce aux efforts du gouvernement et à
l'intérêt que la population de Garcassonne apporte à cette forteresse,
unique en Europe, est préservée de la ruine dont si longtemps elle fut
menacée.
La disposition de la dernière tour de l'enceinte extérieure que nous
venons de donner est telle, que cet ouvrage ne pouvait se défendre
contre l'enceinte intérieure; car, non-seulement cette tour est dominée
de beaucoup, mais elle est, à l'intérieur, nulle comme défense.
Tous les ouvrages de cette enceinte extérieure sont dans la même
situation, bien que variés dans leurs dispositions, en raison de la nature
du sol des dehors et des besoins auxquels ils doivent satisftiire. Il n'est
qu'un point oii l'enceinte extérieure est reliée à la défense intérieure au
moyen d'une tour bâtie à cheval sur le chemin militaire qui sépare les
deux fronts. G'est un ouvrage sur plan rectangulaire, posé en vedette,
flanquant à la fois les courtines extérieures, les lices (chemin militaire)
et les courtines intérieures; permettant de découvrir, sans sortir de la
défense intérieure, la montée à la porte de l'Aude, tout le front jus-
qu'au saillant occidental de la place, défendu parles deux grosses tours
du Coin, et la partie la plus rapprochée du faubourg de la Barbacane.
Cette tour, dite de l'Evêque, parce qu'elle donnait sur le palais épiscopal,
est un admirable ouvrage, bâti de belles pierres de grès dur avec bos-
sages, et dépendant des travaux terminés sous Philippe le Hardi».
En voici (fig. 22) les plans à différents étages. En A, au niveau des
lices ou du chemin militaire entre les deux enceintes, — le crénelage
de l'enceinte extérieure étant en a et la courtine de l'enceinte intérieure
en b. — Le premier étage est tracé en B. Du terre-plein de la cité, on
arrive à cet étage par l'escalier d, qui monte aux deux étages supé-
rieurs. Le plan G donne l'étage du crénelage avec son hourd de face c.
On communique du chemin de ronde g au chemin de ronde h en
passant par la porte i, montant quelques degrés qui arrivent au niveau
> Voyez le plan général de la cité de Garcassonne, Architectire militaire, fig. 11, II,,
et les archives des Monuments historiques.
[ TOUR ] — 96 —
de la salle k et en redescendant par l'escalier à vis. Deux mâchicoulis
en m et n (voy. le plan B) commandent les deux arcs à cheval sur le
chemin militaire.
22
La iîgure 23 donne la coupe de cet ouvrage, faite sur la ligne np. Le
niveau des lices est en A, le niveau du sol intérieur de la cité en B.
Outre les deux mâchicoulis percés dans les archivoltes des passages P.
on éUiblissait, en temps de guerre, des hourds au deuxième étage, au-
dessus de ces arcs, ainsi que l'indiquent le tracé D et le profil d; hourd>
auxquels les baies C donnaient accès. Un hourd établi en E, sur la face
— 97 —
TOUR
de la tour, commandait son pied et flanquait ses angles. Le nroni F
iX. — iù
[ TOUR ] — 98 —
donne la coupe sur la courlino intérieure, les liées et la courtine
extérieure. Tous les étages sont mis en coinmunicalion par les œils
percés au milieu des voûtes d'arête. Ces œils permettent aussi d'approvi-
sionner les étages sui)érieurs des munitions nécessaires au service des
hourds.
La figure 2/i présente la vue perspective de cette tour en dehors de
l'enceinte extérieure, avec les hourds posés partout. On voit que les
meurtrières des crénelages ont leur champ de tir dégagé au-dessous des
hourds, ce qui permet à deux lignes d'arhalétriersou d'archers de défen-
dre les ouvrages, puisque les hourds possèdent des meurtrières au-dessus
des mâchicoulis. Les tourelles d'angle, octogones, donnent un lir diver-
gent et sont flanquées par les meurtrières des flancs des hourds. Cette
tour a l'avantage d'enfiler le chemin militaire entre les deux enceintes,
de le couper totalement au besoin, et de posséder des flanquements sur
l'escarpe de l'enceinte extérieure. Parfaitement conservée, bâtie avec des.
matériaux inaltérables, elle a pu être utilisée au moyen de travaux peu
importants.
Tous les ouvrages entrepris à Carcassonne, sous Philippe le lïardi, ont
un caractère de puissance remarquable, et indiquent de profondes con-
naissances dans Fart de la fortification, eu égard aux moyens d'attaque
de l'époque. Les flanquements étant courts, il est impossible de les mieux
combiner. Les garnisons étaient composées alors de gens de toutes sortes,
hommes liges et mercenaires, il fallait se tenir en défiance contre les
trahisons possibles. Ces tours étaient des réduits indépendants, intercep-
tant le parcours sur les chemins de ronde, même sur les lices, comme on
le voit par l'exemple précédent. Commandées chacune paruncapitaine^
la reddition de l'une d'elles n'entraînait pas la chute des autres. Les
gens de la ville ne pouvaient monter sur les chemins de ronde, qui avaient
sur le terre-plein un relief considérable et n'étaient mis en communica-
tion avec le sol intérieur que par des escaliers très-rares passant généra-
lement par des postes. Toute tentative de trahison devenait difficile, chan-
ceuse, parce qu'il fallait, ou qu'elle put mettre beaucoup de monde dans
la confidence des moyens à employer, ou qu'elle restât isolée, et par
suite promptement réprimée.
Quelquefois le chemin de ronde de la courtine tourne autour de l'ou-
vrage flanquant et contenant un poste ; mais alors la tour a tous les
caractères d'un réduit, d'un petit doujon possédant ses moyens de dé-
fense, de retour offensif et de retraite, indépendants. Plusieurs des tours
de l'enceinte intérieure de la cité de Carcassonne sont conçues suivant
ce systèm.e. L'une d'elles, dite tour Saint-Martin, est bien conservée et
nous explique clairement cette disposition.
liàtie sur le front sud, près de la poterne Saiut-Nazaire, la tour Saint-
Martin s'élève de 25 mètres au-dessus du chemin militaire des lices, et
de If)"", 50 au-dessus du sol de la cité. Elle possède deux étages inférieurs
voûtés et deux étages supérieurs sous le comble, avec plancher intermé-
— 99
[ TOUR j
diaire au niveau des hourds. La figure 25 donne en A les plans super-
[ TOUR ] — 100 —
posés des deux étages inférieurs, et en B les plans superposés des deux
étages supérieurs. En examinant ces plans avec quelque attention, on
observera que le cylindre de maçonnerie est plus épais vers l'extérieur
que vers l'intérieur de la cité; en d'autres termes, que le cercle traçant
le vide n'est pas conconlriquc au cercle traçant la périphérie de la tour ;
que cette périphérie qui lait face à l'extérieur, est renforcée par un épe-
ron G ou hec saillant. Cet éperon et cette plus forte épaisseur donnée à
la maçonnerie ont pour résultat d'annuler les effets du bosson ou bélier.
— 101 — [ TOUR J
et de placer l'assaillant sous le tir direct des flanquements voisins (voyez
Architecture militaire, Porte). De la ville, on entre dans la tour par la
porte P, et la rampe droite qui monte au premier étage. De ce premier
étage, par l'escalier à vis, on descend à l'étage inférieur et l'on monte
aux étages supérieurs.
L'étage crénelé, et pouvant être muni de hourds, est mis en commu-
nication avec le chemin de ronde des courtines par les deux portes K
et L. Ce chemin de ronde pourlourne l'étage supérieur de la tour du
côté de la ville, en G. Une coupe faite snr ab (fig. 26) permet de saisir
facilement ces dispositions. L'étage H renferme une cheminée et est
éclairé par une fenètrj3 F donnant sur la cité. Les hourds étaient posés
en I, conformément à l'usage. Les meurtrières des deux salles inférieures
sont chevauchées, ainsi que l'indique le plan '.
Cet ouvrage, comme le précédent, appartient aux constructions de
Philippe le Hardi, et date, par conséquent, des dernières années du
Mil'' siècle.
(Juelquefois, à cette époque, pour étendre les flanquements des tours,
on leur donne en plan la forme d'un arc brisé -. C'est sur ce plan que
sont bâties quelques-unes des tours du château de Loches.
Les grands engins d'attaque étaient alors perfectionnés ; on leur oppo-
sait des nuirs bâtis en pleine pierre de taille, des meiions épais, des
hourds formé-s de gros bois; on disposait plusieurs étages voûtés afin de
mettre les postes à l'abri des projectiles lancés en bombe. Parfois on
revenait à la tour carrée comme présentant des flancs plus étendus et
des faces qu'on protégeait par des hourdages très-saillants et bientôt
par des mâchicoulis de pierre.
Les tours d'Aigues-Mortes, bâties par Philippe le Hardi, sont sur plan
quadrangulaire; même plan adopté pour la plus grande partie des tours
de l'enceinte d'Avignon. H faut dire que tout un front de ces remparts
fut ordonné sous le pape Innocent VI, par Jean Fernandez Heredia, com-
mandeur delMalte, et que les dispositions adoptées alors furent suivies
successivement, c'est-à-dire de 1350 à 1364 3. La plupart de ces tours
sont très-saillantes sur la courtine, dont le chemin de ronde passe der-
rière elles ou qui se trouve interrompu par les flancs. De plus, ces tours
sont généralement ouvertes à la gorge.
La figure 27 présente le plan d'une de ces tours d'Avignon, à rez-de-chaus-
sée.Un escalier E, fermé par une porte, permetdemonterau premierétage
(lîg. 28), qui communique par deux issues avec les chemins de ronde des
' Les meurtrières du rez-dc-cliausscc sont hachées, ainsi que la porte qui, de ce
étage, donne dans l'escalier à vis.
2 Voyez Arcuitecti're militaire, hg. 24 bis.
3 La plupart des ouvrages militaires des ordres du Temple et de Malte présentent des
tours carrées. (Voyez Essai sur la dominafioii française en Syrie durant le moyen âge,
par E. G. Rey, 18C6.)
[ TOUR ] — !()2 —
courtines voisines, G, H. l'n second escalier en encorbellement monte
jusqu'à rétap[;c crénelé supérieur (fij;. 29), percé de mâchicoulis. Celte
tourne se défend, comme on peut le voir, que par son sommet. La vue
perspective (fig. 30), prise du côté de la ville, explique complètement le
système de défense, et indique les moyens d'accès aux deux étages. Ou-
verte à la gorge, elle ne peut être considérée comme un réduit indépen-
— 103 — [ TOUR ]
datif ; au besoin, cependant, les cheminsde ronde des courtines sont inter-
rompus àla façon des tours romainesdontparleVitruve. Sa surface étendue
permettait de réunir à son sommet un assez grand nombre de défenseurs.
~^EZ-DE-CHA\'iiEE
Si l'assaillant parvenait à saper sa ftice en K (fig. 27), il était encore possible
de défendre la brèche, soit en remparant la gorge de L en M, soit eu
• ^'"y
accablant les ennemis de projectiles lancés à travers le grand mâchicoulis
ouvert au milieu du plancher du premier étage. Un comble, que nous
avons supposé enlevé, afin de mieux f;iire voir le système de défense,
était posé sur le vide supérieur et abritait le plancher du premier étage
et le sol du rez-de-chaussée.
Déjà, au milieu du xiv* siècle, on commençait à faire usage des bou-
ches à feu. Ces premiers engins, toutefois, n'ayant qu'un faible calibre et
[ TOUR J _ loi —
iiiu' porlce médincre, ne ponvaienl prodiiiie un filel scfieux sur dos ma-
çoniicnes (|UL'lqae peu épaisses.
Les anciens grands engins de siège, jjierrières, niangnnneanx, trébn-
chets, envoyant des projcctdes de pierre pesant 100 ou CO kilogrammes,
et quelquefois plus, suivant un tir parabolique, étaient plu., redoutables
que les premières pièces d'artillerie. Les projectiles lancés par ces grands
engins ne pouvaient prodnire d'eflet qu'autant qu'ils passaient par-des-
sus les défenses et qu'ils retombaient, soit sur les combles des tours, soit
— 105 — [ TOUR ]
dans les places. Du Guesclin, bien qu'il ne fit pas trop usage de ces ma-
chines de guerre et qu'il préférât brusquer les attaques, les employa par-
fois, et lorsqu'il les mit eu batterie devant une forteresse, ce fut toujours
pour démoraliser les garnisons par la quantité de projectiles dont il
couvrait les rues et les maisons'.
Si les défenses étaient très-hautes, les projectiles ne faisaient que
frapper directement leurs parements et ne pouvaient les entamer-. Le
trouvère Cuvelier, dans la Tïe do. Bertrand du Guesclin, raconte com-
ment, au siège du château de Yalognes, à chaque pierre que lançaient
les engins des assiégeants, un homme de garde venait frotter les moel-
lons, par dérision, avec une serviette blanche. 11 a le soin de nous dire
aussi, dans le môme passage, comment la garnison avait fait blinder les
tours avec du fumier, pour éviter l'effet des projectiles lancés à la volée :
« De fiens y o(-on mis mainte grande chartée. »
La grande puissance donnée alors aux engins obligeait les architectes
militaires à surhausser les tours et les courtines. Mais s'il s'agissait d'une
place couvrant une grande superficie, on ne pouvait donner à ces cour-
tines un relief très-considérable sans de grandes dépenses; aussi sous
Charles V prit-on de nouvelles dispositions. Jusqu'alors on n'avait songé
qu'exceptionnellement à terminer les tours par des plates-formes pro-
pres à recevoir des engins. Ces machines étaient mises en position sur
des plates-formes de bois charpentées intérieurement le long des cour-
' « Et... (du Guesclin) prit son chemin et son retour, et tous les seigneurs de France
« en sa compagnie, pour venir derechef devant la cité d'Usson, en Auvergne, et l'as-
« siégèrent; et firent là le duc de Berry, le duc de Bourbon et le connétable, amener
<i et charrier grands engins de Riom et de Clermont, et dresser devant ladite forteresse
« et avec tout ce appareiller grands atournemens d'assaut. » (Froissari, Cftron. cccxxix.)
- « Encontre Bcilran a la delTense levée ;
« N'i iivoit sale amont qui ne fust bien semée;
« De fiens y ot-oa mis maiiile grande chartée,
« Par coi (lierres d'eng'wn, qui i.ticns soit gelée,
« Ne melTace léans une pomme peléo.
4 Car Bertran ot mandé par toute la contrée
« Pluseurs englens, qu'il llst venir en celle anée,
i< De Saint-Lo en y viril, cette ville alozée;
« Bertnin les fist lever sans point de l'arrestée.
« Pardevant le cliaslel (de Yalognes), dont je fais devisée
« Ont dréciez .VI. engiens gctans de randonnér,
• Mais en son de la tour, qui fu liaulle levée,
0 II avoil une garde toute jour ajournée,
• Qui sonnoit .1. bacin, quant la pierre est levée;
" Et quant la pierre estoit au chaslel assenée,
• D'une blanche touaille (serviette), qui ii fut présentée,
« Aloit frotant les murs, faisant grande risée ;
« De ce avoil Bertran forment la chiere irée. »
{La Vie vaillant Bertran du Guesclin, par Cuvelier, trouvère
du XIV' siècle, vers 5070 et si'iv.)
l.\. — 1/i
[ TOUR 1 — -106 —
tines, ou niùme sur le sol, derrière celles-ci, lorsqu'elles n'avaienl qu'un
faible relief, ou encore le long des lices, quand les places possédaient
une double enceinte, alin d'éloigner l'assaillant. Mais quand la première
enceinte était prise, il ne s'agissait plus que de povu'voirà la défense très-
rapprochée, et alurs les niacbiues de jet devenaient inutiles, les liourds
ou les mâchicoulis suffisaient.
Sous Charles Y, disons-nous, on modifia l'ancien dispositif défensif.
On possédait déjà de petites pièces d'artillerie, qui permettaient d'allon-
ger les fronts, d'éloigner les flanquements par conséquent. On avait
reconnu que les fronts courts avaient l'inconvénient, si les deux flancs
voisins avaient été détruits, de défiler l'assaillant et de ne lui présen-
ter qu'un obstacle peu étendu, contre lequel il pouvait accumuler ses
moyens d'attaque. Aussi était-ce toujours contre ces courtines étroites,
entre deux tours, (pie les dernières opérations d'un siège se concen-
traient, dès qu'au préalable on était parvenu à ruiner les défenses sui)é-
rieures des tours par le feu, si elles se composaient de hourds, ou [)ar
de gros projectiles, si les galeries des mâchicoulis étaient revêtues d'un
manteau de macjonnerie. Vers 1360, les courtines furent donc allongées;
les tours furent plus espacées, ])rirent une plus grande surface, eurent
parfois des flancs droits, — c'est-à-dire que ces tours furent bâties sur
l)lan rectangulaire, — et furent couronnées par des plates-formes. Le
château de Vincennes est une forteresse type conforme à ce nouveau
dispositif. Le plan bien connu de cette place ^ présente un grand paral-
lélogramme flanqué de quatre tours rectangulaires aux angles, d'une
tour (porte) également rectangulaire au milieu de chacun des petits
côtés, de trois tours carrées sur l'un des grands côtés, et par le donjon
avec son enceinte sur l'autre.
Les courtines entre les tours ont environ 100 mètres de long, ce qui
dépasse la limite des anciennes escarpes flanquées.
Les tours d'angle sont plantées de telle façon, (pie leurs flancs sont
plus longs sur les petits côtés du parallélogramme que sur les grands,
afin de mieux protéger les portes.
Voici en A (fig. 31) le plan d'une de ces tours d'angle, à rez-de-chaus-
sée, c'est-à-dire au niveau du sol de la place. De gros contre-forts repo-
sant sur un talus montent jusqu'à la corniche supérieure, qui n'est
qu'une suite de larges mâchicoulis. Les trois étages étaient voûtés, et
sur la dernière voûte reposait une plate-forme dallée, très-propre à
recevoir, ou de grands engins, ou des bouches à feu. Un crénelage pro-
tégeait les arbalétriers. En B, est tracé le plan de cette plate-forme.
La figure 32 donne l'élévation de cette tour sur son grand côté, avec
la courtine voisine. On reconnaît ici que vers la seconde moitié du xiv"
siècle, on revenait aux commandements considérables des tours sur les
courtines, avec l'intention évidente de faire servir ce commandement.
1 Voyez Ar(.ii;tixti RE MiLiTAïuii, lig. 41.
— 107 — [ TOUR ]
au placement d'engins à longue portée. La voùle supérieure, couverte
d'un épais blindage de cran^ sous le dallage, résistait à tous les projec-
1 Le cran est la poussière que profluit la taille de la pierre, et qu'on recueille sur les
chantiers. On s'en servait beaucoup, pendant le nioyfn ài^e, pour ;;harger les voûtes qu'on
voulait iiicUre ?i l'abri des i)rojectiles ou des incendies.
[ TOUR ] — 108 —
tilcs lancés à la volce, en supposant que ces projectiles aient pu s'élever
assez haut i)our reloniber sur la plate-l'orme.
SJ
aiwJHi
La tour ne se défend absolument que du sommet, soit par les engins
— 109 — [ TUUK ]
<le position, soit, contre l'attaque rapprochée, par les crénelages et mâ-
•chicoulis'.
Il est curieux de suivre pas à pas, depuis l'antiquité, ce mouvement
d'oscillation constant, qui, dans les travaux de défense, tantôt fait don-
ner aux tours ou llanquements un commandement sur les courtines,
tantôt réduit ce commandement et arase le sommet des tours au niveau
des courtines. De nos jours encore ces mêmes oscillations se font sentir
dans l'art de la fortification, et Yauban lui-môme, vers la fin de sa car-
rière, après avoir préconisé les flanquements de niveau avec les cour-
tines, était revenu aux commandements élevés sur les bastions.
C'est qu'en eflet, quelle que soit la portée des projectiles, ce n'est là
qu'une question relative, puisque les conditions de tir sont égales pour
l'assiégé comme pour l'assaillant. Si l'on supprime les commandements
élevés, on découvre l'assaillant de moins loin, et on lui permet de
commencer de plus près ses travaux d'approche; si l'on augmente ces
commandements, on donne une prise plus facile à l'artillerie de l'assié-
geant. Aussi voyons-nous, pendant le moyen âge, et principalement
depuis l'adoption des bouches à feu, les systèmes se succéder et flotter
entre ces deux principes ^. D'ailleurs une difficulté surgissait autrefois
comme elle surgit aujourd'hui.
Le tracé d'une place en projection horizontale peut être rationnel,
et ne plus l'être en raison des reliefs.
Avec les commandements élevés, on peut découvrir au loin la cam-
pagne, mais on enfile les fossés et les escarpes par un tir plongeant qui
ne produit pas l'effet efficace du tir rasant. Il faut donc réunir les deux
conditions.
Nous verrons tout à l'heure comment les derniers architectes mili-
taires du moyen âge essayèrent de résoudre ce double problème. Le
château de Yincennes n'en est pas moins, pour le temps où il fut élevé,
une tentative dont peut-être on n' a pas apprécié toute l'importance.
L'architecte constructeur des défenses a prétendu soustraire les tours
à l'effet du tir parabolique, en leur donnant un relief considérable, et
il a prétendu utiliser ce commandement, inusité alors, pour le tir des
nouveaux engins à feu, et des grands engins perfectionnés, tels que les
mangonneaux et trébuchets^.
Sous le règne de Charles V. on ne trouve nulle part, en France, en
Allemagne, en Italie, en Angleterre ou en Espagne, un second exemple
■de la disposition adoptée pour la construction du château de Yincennes.
€'est une tentative isolée qui ne fut pas suivie ; en voici la raison :
' Ces tours ont été dcrasées au niveau des courtines en 1814. (Voyez les grandes gra-
vures d'Israël Silvestre, Les plus excellens bastimens de France de du Cerceau, etc.)
- De notre temps nous avons vu la fortification allemande revenir aux commandements
ticvés, aux tours bastionnécs.
"' Voyez ExGis.
[ TOUR 1 — lit) —
Alors {(]o l.'îG") à 1370) ' on commençait à peine à employer des bouches
à feu d'un assez faible calibre, ou des bombardes de 1er courtes, frettées,
propres à lancer des boulets de pierre à la volée, ainsi que pouvaient le
faire les engins à contre-poids. On ne croyait pas que la nouvelle artille-
rie à feu remplacerait, un siècle plus tard, ces machines encombrantes,
mais dont le tir était très-précis et l'effet terrible jusqu'à une portée de
150 à 200 mètres. L'artillerie à feu usitée vers la lin du xiv'' siècle dans
les places cousislait eu des tubes de fer qui envoyaient des balles de
deux ou trois livres au plus, ou même des cailloux arrondis. Ces engins
remplaçaient avec avantage les grandes arbalètes, et pouvaient être mis
en batterie derrière les nierions des tours. Il y avait donc intérêt à aug-
menter le relief de ces tours, car le tir de plein fouet étant faible, plus
on rélevait, plus il pouvait causer de dommages aux assiégeants. D'ail-
leurs, ainsi que nous l'avons dit tout à l'heure, il était important de
soustraire le sommet de ces tours aux projectiles lancés à la volée par
les anciens engins. Les courtines devaient, relativement, n'avoir qu'un
relief moindre, afin de poster les arbalétriers, qui envoyaient leurs car-
reaux de but en blanc à 60 mètres environ. Les machines et bouches à
feu des plates-formes des tours couvraient la campagne de gros projec-
tiles dans un rayon de 200 mètres, et tenant ainsi les assiégeants à dis-
tance, les courtines se trouvaient protégées jusqu'au moment où, par
des travaux d'approche, les assaillants arrivaient à la crête du fossé.
Dans ce dernier cas, les arbalétriers des courtines en défendaient l'ap-
proche, et ceux des tours prenaient en liane les colonnes d'assaut par un
tir plongeant. Mais bien que les progrès de l'artillerie à feu fussent
lents, cependant, à la lin du xiv" siècle, les armées assiégeantes com-
mençaient à mettre des bombardes en batterie. Celles-ci, couvertes par
des épaulements et des gabionnades, n'avaient pas à redouter beaucoup
les rares engins disposés au sommet des tours, concentraient leur feu
sur les courtines relativement basses, écrêtaieut leurs parapets, détrui-
saient leurs mâchicoulis, rendaient la défense impossible, et l'assiégeant
pouvait alors procéder par la sape pour faire brèche. Les commande-
ments élevés des tours devenaient inutiles dès que l'ennemi s'attachait
au pied de l'escarpe. Vers l^iOO, on changea donc de système, on éleva
les courtines au niveau des tours; la défense bâtie fut réservée pour
l'attaque rapprochée, et en dehors de celle défense on éleva des ouvra-
ges avancés sur lesquels on mit les bouches à feu en batterie. Celles-ci
furent donc réservées pour garnir ces ouvrages bas, ét(Midus, battant la
campagne, et la forteresse ne fut plus qu'une sorte de réduit unique-
ment destiné à la défense rapprochée.
» Le cliùtoan de Yincenncs, dont il existe des restes considérables que nous voyons
aujourd'luii, lut commenré par le roi Jean, sur de nouveaux plans; mais si Ion consi-
dère le style de l'ardiitecture, il ne paraît pas que les prédécesseurs de Charles V aient
élevé l'ouvrajje au-dessus du sol de la place; si même Cliailes \' n'a pas entièrement
repris l'œuvre.
— 111 — 1 TOUR J
JSûus voyons, en effet, que les châteaux bâtis à cette époque établis-
sent les défenses des courtines presque au niveau de celles des tours, ne
laissant â celles-ci qu'un conuuandcnient un peu plus élevé, pour la sur-
veillance des dehors, et (jue beaucoup de vieilles courtines des xiii* et
xiY*-' siècles sont relevées jusqu'au niveau des chemins de ronde des tours*.
On renonçait complètement alors à mettre des pièces en batterie sur ces
tours; les plates-formes disparurent pour un temps, et l'artillerie à feu
ne fut employée par la défense que pour balayer les approches.
Le château de Pierrefonds, bâti entièrement par Louis d'Orléans,
nous fournit à cet égard des renseignements précieux. Non-seulement
les travaux de déblaiement et de restauration entrepris dans cette for-
teresse-ont permis de reconnaître exactement les dispositions des tours
et courtines, c'est-à-dire de la défense rapprochée, mais ils ont mis en
lumière une suite d'ouvrages avancés, de peu de relief, qui formaient
une zone de défense faite pour recevoir de l'artillerie à feu. Ces ouvrages
expliquent comment les troupes envoyées à deux reprises par Henri IV,
avec de l'artillerie, pour prendre ce château, ne purent s'en emparer,
et comment il fallut, sous la minorité de Louis XllI, entreprendre un
siège en règle pour le réduire.
Ces observations feront comprendre pourquoi les tours de Vincennes,
qui datent du règne de Charles Y, possèdent des plates-formes propres à
placer de l'artillerie, et pourquoi elles ont sur les courtines un commande-
ment considérable, tandis que les tours du château de Pierrefonds, bâties
trente ans plus tard environ, ne présentent aucune disposition propre
à recevoir des bouches à feu, et n'ont sur les courtines qu'un comman-
dement insignifiant. Nous voyons qu'à partir de l/iOO, les architectes mi-
litaires suivent pas à pas les progrès de l'artillerie à feu, tantôt donnant
à ces engins un commandement sur la campagne, tantôt les plaçant
à la base des tours et les réservant pour battre la crête des fossés; tantôt
les rendant indépendants des anciennes défenses conservées et les em-
ployant à retarder les travaux d'approche au moyen d'ouvrages avancés,
de boulevards, de cavaliers, etc. ^.
La figure 33 donne le plan du rez-de-chaussée de l'une des tours du
château de Pierrefonds^, au niveau du sol de la cour et au-dessus des
deux étages souterrains par rapport à ce sol. En A, sont des bâtiments
d'habitation adossés aux courtines B. Conformément à la disposition
habituelle, il faut entrer dans la tour occupée par un poste pour arriver
à l'escalier qui monte à tous les étages. La porte du poste est en a. Trois
> Ce fait est bien visible dans les ouvrages entrepris par Louis d'Orléans, au château
do Goucy, de Montépilloy près de Senlis.
- Ces travaux ont été commencés en 1858 par ordre de l'Empereur, et en grande
partie au moyen des crédits ouverts sur la cassette de Sa JMajesté.
2 Voyez AncHiTECTURE militaire^ Boulevard,
^ Tour Hector.
TOUR
— 112
fenôtres éclairent cette salle, auprès de laquelle se trouvent, en b, des
latrines. En c. est une cheminée.
La couj)e sur fe (fig. 3/j) explique les divers services de cet ouvrage.
Le niveau du chemin de ronde couvert des courtines est en N, et le
crénelage supérieur de ces courtines, à la base des combles des bâti-
ments, est au niveau G du chemin de ronde des tours; donc ces tours
n'ont sur les courtines que le commandement GK.
Les quatre étages supérieurs, conqiris le rez-de-chaussée, sont fermés
par des planchers, mais les deux étages au-dessous du sol de la cour, qui
est en L, sont voûtés. On remarquera môme que la voûte V est couverte
par une épaisse couche de blocage qui met celle-ci à l'abri des incen-
dies ou chutes des parties supérieures.
L'escalier à vis s'arrête au niveau du sol A de la seconde cave, car la
première cave B est un cachot dans lequel on ne descend que par l'œil
percé au milieu de la voûte ellipsoïde construite par assises horizontales
posées en encorbellement. On ne peut douter que cette cave n'ait été
destinée à servir de cachot, de chartre, puisqu'elle possède une niche
avec siège d'aisances G et petite fosse.
Le sol des lices, ou du chemin militaire extérieur, est, le long de cette
tour, au niveau W
Le cachot B ne reçoit ni air ni lumière de l'extérieur. On observera
que la maçonnerie du cylindre, au niveau P, a 5", '20 d'épaisseur
(16 pieds), et que derrière les parements, intérieur et extérieur en pierres
d'appareil, cette maçonnerie est composée d'un blocage bien lité de
gros moellons de caillasse d'une extrême dureté '. 11 n'était donc pas
' II a fallu vinfrt-scpt jours à un ouvrier habile pour pratiquer un trou d'un mètre
carre environ dans l'un de ces murs, au-dessus du talus, c'est-à-dire au point où la ma-
çonnerie n'a que h mètres d'épaisseur.
113 —
[ TOUR
l. ^.cazs/i<K:.yr.
aisé de saper un ouvrage ainsi construit, défendu par la ceinture des
IX. — 15
[ TOUR ] — 11^ —
mâchicoulis du chemin de ronde G. Gel ouvrage date de l/iOO. Nulle
trace de plates-formes supérieures pour metlre de la grosse artillerie
en batterie. Les bombardes, les passe- volants, veuglaires, basilics, coule-
vrines, étaient placés sur les ouvrages extérieurs, c'est-à-dire sur la crête
du plateau qui sert d'assiette au château, de manière à battre les val-
lons environnants. Les chemins de ronde supérieurs n'étaient occupés,
au moment de la construction du château de Pierrefonds, que par des
arbalétriers ou des archers contre l'attaque rapprochée.
Cependant, du jour que les assiégeants possédaient des pièces d'artil-
lerie d'un assez gros calibre pour pouvoir battre les ouvrages extérieurs
et éteindre leur feu, il fallait que la défense dernière, le château, pût op-
poser du canon aux assaillants. Les architectes s'ingénièrent donc, dès
l'époque de la guerre contre les Anglais, à trouver le moyen de placer
des bouches à l'eu sur les tours ', Pour obtenir ce résultat, on donna à
celles-ci moins de relief, on augmenta l'épaisseur de leurs parois cylin-
driques, on les voûta pour porter une plate-forme; ou bien, conser-
vant l'ancien système de la défense supérieure du xiv" siècle, destinée
aux arbalétriers, on perça des embrasures pour du canon à la base de
ces tours, si elles étaient bâties sur un lieu escarpé, alin de hallrc les
approches '■^.
Il faut dire qu'alors les bouches à feu, qui envoyaient des projectiles
de plein fouet, n'avaient qu'un faible calibre ; ces engins projetaient des
balles de plomb, mais plus souvent des pyrites de fer ou de petites sphè-
res de grès dur. Ces derniers projectiles ne pouvaient avoir une longue
portée. Quant aux grosses bouches à feu réservées pour les dehors ou les
plates-formes des tours, elles n'envoyaient guère, pendant le cours du xv*
siècle, que des boulets de pierre à la volée, c'est-à-dire suivant une para-
bole. Les artilleurs d'Orléans, au moment du siège, en lli'lS, possédaient
cependant des canons envoyant des balles de plein fouet à 600 mètres ^:
ces canons fiu'ent tous placés sur les anciennes tours ou sur des boule-
vards*; quant aux courtines, elles étaient garnies de mâchicoulis et de
hourdis de maçonnerie ou de bois. Pendant longtemps, en effet, l'artil-
lerie à feu est mise en batterie sur les tours pour commander les appro-
ches, ou à la base des tours pour enfiler les fossés, protéger les courtines,
qui ne se défendent que contre l'attaque rapprochée àFaide des anciennes
armes. Ainsi le rôle des tours, à la iin du moyen âge, au lieu de dimi-
nuer, prend jjlus d'importance. Moins rapprochées les unes des autres,
puisqu'elles sont munies d'engins à longue portée, elles se projettent
• Au sit'i^o (fOrlLMiis, plusieurs des anciennes tours de l'enreinte furent terrassées
pour recevoir des pièces d'artillerie.
2 Voyez, à rartielc Château, la description des défenses du cbàlcau de Bonaguil
(fig. 28 et 29).
3 Voyez Siège, pape ^26.
* Voyez BoLLEVAiiD.
— 115 — [ TOUR ]
davantage en dehors des courtines afin de les mieux flanquer ; elles s'en
détachent même parfois presque entièrement, surtout aux saillants; elles
étendent considérablement leur diamètre, elles renforcent leurs parois
et sont casematées. Souvent môme la batterie supérieure, au lieu d'être
découverte, est blindée au moyen d'une carapace de maçonnerie et de
terre. Nous ne pourrions dire si cette innovation des batteries supé-
rieures blindées est due à la France, a l'Allemagne ou à l'Italie. Fran-
cesco di Giorgio Martini, architecte de Sienne, qui vivait au milieu du
xv^ siècle, donne plusieurs exemples de ces tours avec batteries supé-
rieures blindées, dans son Traité de l'architecture militaii^e '. Nous avons
trouvé, en France, des traces de ces couvertures dans des ouvrages en
forme de tours protégeant des saillants '^, ce qui n'interdisait pas l'emploi
des anciens mâchicoulis et crénelages.
Voici (fig. 35) un exemple de ces sortes de tours. En A, est tracé le
plan de l'ouvrage au niveau du sol de la place. La salle D est percée
d'embrasures pour trois pièces de canon ; un escalier ouvert au centre
de cette salle permet de descendre dans le moineau C, dont le plan est
détaillé en C^. La salle D, voûtée, est ouverte du côté de la place, tant
pour aider à la défense que pour laisser échapper la fumée. La tour est
munie d'un parapet crénelé avec mâchicoulis en forme de pyramides
renversées pour faciliter le tir de haut en bas et mieux protéger le talus.
Sur la plate-forme est établie une batterie casematée avec quatre embra-
sures, ainsi que l'indique le plan B. Ces embrasures commandent les
dehors par- dessus la crête des merlons. Une traverse en maçonnerie E
garantit les hommes postés derrière le parapet des coups d'enfdade et
de revers. La voûte de la batterie et celle du moineau sont couvertes de
cran et de terre battue et gazonnée. Le système défensif de cette tour est
facile à comprendre. La batterie basse, avec les deux pièces a, enfde les
courtines, bat le fossé, et flanque les tours voisines ; avec sa pièce b elle
défend la contrescarpe du fossé en face du point mort. La batterie haute
protège les dehors; le moineau empêche le passage du fossé; les créne-
lages et mâchicoulis protègent la base de l'ouvrage contre l'attaque rap-
prochée et la sape.
* Trattato di architettura civile e militare di F, G. Martini, publié pour la'première
fois par les soins du chevalier César Saluzzo (Turin, 1861). Voyez l'atlas, p!. V, XXII,
XXIll et suiv.
- A Langres, à Dijon, ancien château, xv« siècle; à Marseille, fin du xv« siècle (front
démoli du Nord); peut-être au château de Ham, avant la reconstruction de la plate-forme
de la grosse tour, bâtie par le comte de Saint-Pol, et dont les murs ont 10 mètres
d'épaisseur.
On donnait le nom de moineau à un petit ouvrage saillant bas, placé au fond du
fossé, le défendant et pouvant contenir des arquebusiers ou même des j.rbalétriers. On
croyait ainsi protéger le point mort des tours circulaires. (Voyez, à l'article Bovlevard,
le grand ouvrage de Schaffhausen, les défenses circulaires qui remplissaient exactement
dans les fossés l'office de moineaux.)
[ TOUR ] — 116 —
L'incertitude qui apparaît dans les ouvrages dcfensifs de la seconde
moitié du xv<= siècle est ici évidente. On n'ose pas abandonner entière-
ment la forme et la destination de l'ancienne tour. Les tours étaient les
parties fortes des places du moyen âge avant l'emploi des bouches à feu.
On ne cherchait point, pendant un siège, à entamer une forteresse par
ses tours, mais par ses courtines. Les architectes militaires du w" siècle
n'avaient d'autre préoccupation que d'approprier les tours aux nouveaux
— 117 — [ TOCR ]
engins, de les rendre plus épaisses pour résister aux coups de l'assaillant
et h l'ébranlement causé par l'artillerie qu'elles devaient contenir, de les
<Tarantir contre les feux courbes et de leur donner un flanquement plus
efficace. On voulait leur conserver un commandement sur les dehors et
même sur les courtines, et l'on craignait, en les élevant, de les exposer
trop aux coups de l'ennemi. On sentait que ces crénelages et ces mâchi-
coulis étaient, contre les boulets, une faible défense, facilement renver-
sée bien avant le moment oii l'on en avait le plus besoin, et cependant
on ne pensait pas pouvoir les supprimer, tant on avait pris l'habitude de
considérer cette défense rapprochée comme une garantie sérieuse. Tou-
tefois ce furent ces mâchicoulis et ces crénelages qui disparurent les
premiers dans les défenses fortement combinées vers lafm du xv« siècle.
Le crénelage supérieur, destiné à empêcher l'approche, descendit au
niveau du fossé, devint une fausse braie couvrant la base des tours. Le
tir à ricochet n'était pas encore employé. Les batteries de l'assiégeant ne
pouvaient détruire ce qu'elles ne voyaient pas ; or la fausse braie primi-
tive, étant couverte par la contrescarpe du fossé, restait intacte jusqu'au
moment où l'assaillant s'apprêtait à franchir ce fossé pour s'attaquer aux
escarpes et aux tours. Elle devenait ainsi un obstacle opposé à l'attaque
rapprochée, et qui restait debout encore quand toutes les défenses supé-
rieures étaient écrêtées. Mais déjà, vers le milieu du xv'' siècle, les ar-
mées assiégeantes traînaient avec elles des pièces de bronze sur affûts, qui
envo valent des boulets de fonte K Ces projectiles, lancés de plein fouet
contre les tours, couvraient les fausses braies d'éclats de pierre et com-
blaient l'intervalle qui séparait ces fausses braies de la défense, si l'on
ruinait celle-ci. Les tours à court flanquement et de faible diamètre de-
venaient plus gênantes qu'utiles; on songea à les supprimer tout à fait,
du moins à les appuyer par de nouveaux ouvrages disposés pour recevoir
de l'artillerie, indépendamment des boulevards de terre qu'on élevait
en avant des points faibles. Ces nouveaux ouvrages tenaient au corps de
la place. Bâtis à distance d'une demi- portée de canon, ils affectaient la
forme de grosses tours cylindriques, recevaient des pièces à longue por-
tée à leur sommet pour battre les dehors et enfiler les fronts et les fossés,
à leur pied pour la défense rapprochée et pour envoyer des projectiles
rasants sur les boulevards de terre qui couvraient les saillants ou les
portes -. Alors, à la fm du xv-^ siècle, le château féodal ne pouvait occuper
' On donne généralement, à l'invention du boulet de fonte de fer, une date trop
récente. Déjà, vers l/i30, l'artillerie française et allemande s'en servait. Les inventaires
d'artillerie de Charles VII en font mention. Des vignettes de manuscrits de 1430 à U40
figurent des projectiles de fer. Au musée d'artillerie il existe un canon de 1423, de
bronze, provenant de Rhodes, fondu eu Allemagne, qui ne pouvait servir qu'à envoyer
des boulets de fonte. A la défense d'Orléans, en 1428, les artilleurs Orléanais avaient des
boulets de fonte.
2 Plus tard Castriotto (1584) adopte de nouveau les tours rondes au milieu des
bastions, en capitales, et au milieu des courtines. Yauban lui-même, dans sa dernière
[ TOL-n ] _ M8 —
d'assez grandes surfaces pour se défendre efficacement contre l'artillerie
à feu. Le canon acheva la ruine de la féodalité. Il fallait, pour pouvoir
résister à l'artillerie à feu, des fronts étendus; les villes seules compor-
taient ce genre de défenses. Étendant les fronts, il fallait les flanquer. On
ne pourvut d'abord à cette nécessité, indiquée par la nature des choses,
qu'au moyen de boulevards de terre établis en dehors des saillants et
des portes, lesquels boulevards croisaient leurs 'feux ; puis comme il
faut, en toute fortification, que ce qui défend soit défendu, on ne trouva
rien de mieux que d'établir le long des vieilles enceintes, en arrière des
boulevards, de grosses tours ayant assez de relief pour commander ces
boulevards et les dehors par-dessus leurs parapets. Les systèmes trouvés
par les ingénieurs militaires depuis le xvr siècle jusqu'cà nos jours sont
donc eu germe dans ces premières tentatives ûiitcs à la fin du xv" siècle
en Italie, en France et en Allemagne. Les Allemands, conservateurs par
excellence, possèdent encore des exemples intacts de ces ouvrages; tran-
sition entre l'ancien système de la fortification du moyen âge et le sys-
tème moderne. Nuremberg est, à ce point de vue, la ville la plus inté-
ressante à étudier.
Le plan général de Nuremberg affecte la forme d'un trajjèze arrondi
aux angles, possédant un point culminant près de l'un des angles, occupé
par un ancien château. Une double enceinte des xiv" et xv= siècles avec
tours carrées fianquantes et large fossé extérieur plein d'eau, avec con-
trescarpe, entourait entièrement la cité, traversée par une rivière dans
sa largeur. A chaque angle, Albert Durer éleva une grosse tour, et une
cinquième auprès du château, sur le point culminant de la ville. Des
portes sont percées dans le voisinage des quatre tours, lesquelles sont
protégées par des ouvrages avancés. Du haut de chacune des cinq tours,
on découvre les quatre autres. Celles de l'enceinte protègent les saillants.
manière (1698), établit des tours bastionnées formant traverses en capitales, entre les
bastions retrancbés d'une façon permanente et le corps de la place, sortes de réduits
qui devaient inévitablement retarder la reddition de la place, puisque la cbufe du bastion
non-seulement n'entraînait pas celle des défenses voisines, mais exii^eait des travaux
considérables pour prendre la tour bastionnée formant saillant porte-flancs. Monta-
lembert (177G) plaça enraiement en capitales, à la gorge des bastions, des caponnières
élevées en maçonnerie, à plusieurs étages, qui ne sont, autre chose que des tours case-
matées ayant un commandement considérable sur les dehors. A la base, la cnponnière
de Montalembert est entourée d'une série de moineaux qui donnent en plan une suite
d'angles sadlants eu étoile, se flanquant réciproquement, pour poster des fusiliers. Les
Allemands de nos jours en sont revenus aux tours possédant un commandement sur les
ouvrages. Mais en présence des effets .lestructifs de la nouvelle artillerie, ce système ne
peut être d'une grande valeur, à moins qu'on ne puisse revêtir ces tours casemalécs d'une
cuirasse assez forte pour résister aux projectiles. Ces tentatives répétées sans cesse depuis
le moyen âge prouvent seulement que les commandements sur les dehors sont toujours
considérés comme nécessaires, et que la fortification du moyen âge (eu égard aux moyens
d'attaque) avait sur la notre un avantage.
— 119 — ,[ Toun ]
flanquent deux fronts, commandent les portes, enfilent les lices entre
les deux enceintes, et découvrent la campagne par-dessus les boulevards
des portes. Ces tours ont environ 20 mètres de diamètre à 5 mètres du
sol, sont bâties en fruit par assises de grès dur avec bossages en bas et
près du sommet. Au rez-de-chaussée elles possèdent une chambre voûtée,
mais tracée de manière à laisser à la maçonnerie une épaisseur considé-
rable du côté extérieur (voyez le plan, fig. 36'). L'intérieur de la ville est
36
X
I §t^iM\ ^^ .^'fe^-x^Hkv,
en A ; en B sont les lices, entre la porte de l'enceinte extérieure et celle G
de l'enceinte intérieure ; la poterneD permet de descendre dans le fossé.
En a, est pratiqué un large mâchicoulis qui défend l'entrée dans la salle
basse, et en b un œil carré, ouvert dans la voûte, met le premier étage,
également voûté, en communication avec ce rez-de-chaussée. On ne
monte à la plate-forme supérieure que par un escalier pris dans l'épais-
seur du mur et partant du niveau du chemin de ronde des courtines.
En d, sont deux chambres avec embrasures pour des pièces d'artillerie.
La figure 37 donne la vue perspective de cette tour^. Les remparts da-
tant du xv*" siècle. Albert Diirer n'a bâti, dans cet ouvrage, que la tour
et la porte qui s'y réunit. La salle du premier étage était destinée à
loger le poste, car elle ne possède aucune embrasure. Sa voûte épaisse
porte la plate-forme circulaire supérieure entourée d'un masque de gros
bois de charpente, avec créneaux à volets ^ pour du canon. Un blindage,
' CeUe tour est celle qui commande la porte Laufer.
' Les cinq tours sont bâties sur le même modèle.
2 Voyez GnÉNEAU, û^. 19.
[ TOUR ] — 120 —
également de charpente , reçoit la toiture conique, qui autrefois était
surmontée d'une guette '. En A, nous avons tracé le profil de cette plate-
forme supérieure.
'7
Ces commandements élevés furent rarement adoptés en France à datei
de la fin du XV' siècle. Les ingénieurs français cherchaient plutôt à élargiij
» Sauf co<j friiottes, les tours de Nuremberg sont intactes, [.es guettes sont intliqucc;
sur d'anciennes gravures (voyez Mcvinn, Coxmogr. uniccrs.).
^21 — [ TOUR j
les fronts, à étendre le champ de tir, qu'à obtenir des commandements
considérables. Ils. préféraient les batteries à barbette à ces batteries blin-
dées où le service était gêné et où l'on était étouffé par la fumée comme
dans l'entrepont d'un vaisseau de guerre. D'ailleurs, en supposant ces
tours battues par de l'artillerie, même à grande distance, les feux con-
vergents de l'ennemi devaient promptement détruire ces masques de
bois qui, pareils à des bordages de gros vaisseaux, n'avaient pas l'avan-
tage de la mobilité que donne la mer et servaient de points de mire Si
longue que lut la portée des pièces mises en batterie sur la plate-forme
ces pièces ne pouvaient opposer qu'un tir divergent à l'artillerie de l'as-
siegeant et recevaient dix projectiles pour un qu'elles envoyaient»
Quelques tentatives en ce genre furent cependant faites de ce côt^-ci
• lu Rhin; mais les tours françaises du commencement du xvr siècle ont
un plus grand diamètre, moins de hauteur et étaient couronnées par des
batteries a barbette avec gabionnades, ou par des caponnières, comme
celles présentées dans l'exemple précédent. Le plus souvent on fit de ces
tours de véritables porte-flancs, c'est-à-dire qu'on leur donna, en plan
horizontal, la forme d'un fer à cheval, et leurs batteries supérieures ne
dépassèrent guère le niveau de la crête des courtines (flg. 38).
Il y a toujours un avantage cependant, pour l'assiégé, à obtenir des
commandements élevés, ou lout au moins des guettes qui permettent
de découvrir au loin les travaux d'approche de l'assiégeant ; à établir sur
les bastions retranchés des réduits à cheval sur le fossé du retranche-
ment, de manière à rendre l'occupation du bastion difficile C'est ce
besom qui explique pourquoi on maintint si tard les vieilles tours des
places du moyen âge en arrière des bastions ou des demi-lunes ; pourquoi
Vauban, dans sa troisième manière, tenta de revenir à ces tours domi-
nant les bastions, et pourquoi aussi Montalembert fit de ces tours domi-
nantes en capitales un des principes de son système défensif. De nos
jours et depuis les progrès merveilleux de l'artillerie, la question est de
nouveau posée, d'autant que ces tours peuvent servir de traverses pour
garantir les défenseurs des coups de revers et défier les effets du tir en
ricochet. La difficulté est de recouvrir ces tours d'une cuirasse capable
de résister aux projectiles modernes, car, si épaisse que soit leur ma-
çonnerie, celle-ci serait bientôt bouleversée par les gros boulets creux
de notre artillerie, et un de ces projectiles pénétrant dans une casemate
y^causerait de tels désordres, que la défense deviendrait impossible. Ce
n est donc pas seulement la cuirasse qu'il s'agit de trouver, mais aussi
pour les embrasures, un masque qui arrête complètement le projectile
fle 1 ennemi, tout en permettant de pointer les pièces.
Il existe encore un exemple à peu près, intact du système défensif de
éleJirrî 'Tr " ^'"''"'' '"'"■ ^^^^'^'^' 'ï"' ^^^'^ "" '"''■'''Se à commandement
eleve fut détruite des les premiers moments du siège, et la résistance de ce point dé-
pendit des ouvrages de terre qui furent élevés autour de la première défense.
IX. — de
[ Torn 1 — 122 —
transition où l'emploi des tours (non point d'anciennes tours conservées,
mais des tours construites pour recevoir de l'artillerie à feu) entre dans
le plan général d'une place forte suivant une donnée méthodique : c'est
la place de Salces, conmiencée en l/i97 et terminée vers 15U3 environ,
sous la direction d'un int^énieur nommé Uamirez.
Voisine de l'orpii;iiaii, la place de Salces est située entre l'étang dCj
Leucate et les nKJulagues ; elle commande ainsi le passage du llonssillon^
en Catalogne. Bâtie avec un grand soin, elle consiste en un parallélo-
gramme flanqué aux angles de quatre tours. Deux demi-lunes couvrent)
deux des fronts. Un donjon occupe le troisième, et une demi-lune forme,
saillant sur un des angles. Les ouvrages sont casemates ; les tours et!
demi-lunes couronnées par des plates-formes pour recevoir de l'artillerie, j
De petites bouches i\ feu étaient en outre mises en batterie dans les,
— 123 — [ TOUR ]
étages inférieurs des tours pour enfiler les fossés. Les ouvrages que nous
désignons comme des demi-lunes sont de véritables tours isolées porte-
ilancs, ouvertes à la gorge et réunies aux casemates des courtines par
des caponnières, ou galeries couvertes, percées d'embrasures pour de la
mousqueterie'. Un fossé de 15 mètres de largeur environ sur? mètres de
profondeur circonscrit tout le château. Ce fossé, qui peut être inondé
jusqu'au niveau de la cour du cbâteau et même au-dessus, est mis en
communication avec le château par des poternes étroites. En outre,
d'autres issues ouvertes dans la contrescarpe donnaient vraisemblable-
ment sur les dehors, car dans la légende jointe au plan du château
de Salées donné par le chevalier de Beaulieu -, on lit : a II y a plus de
(( logement soubs terre, dans ce château, qu'il n'y en a dehors; car il
« est casemate et contre-miné partout, et l'on passe par dessoubs les
(( fossés pour aller dans les dehors... » On ne passait certainement pas
sous la cunette des fossés qui étaient inondés, mais on passait au fond du
fossé, dans des galeries casematées qui communiquaient à un chemin
couvert pratiqué derrière la contrescarpe ; chemin couvert dont on re-
trouve certaines galeries creusées sur le fossé et de là sur les dehors,
protégés par des ouvrages de terre avancés.
Mais ce qui donne à l'étude des tours du château de Salces un intérêt
marqué, c'est la manière dont ces tours sont disposées pour abriter les
défenseurs. En effet, la place de Salces, barrant la route entre l'étang
de Leucate et les derniers contre-forts des Gorbières, est dominée par
ces hauteurs. Les tours, les courtines, les demi-lunes, sont soumises
à des vues de revers et d'enfilade.
C'est en exhaussant les parapets des tours du côté dangereux et en
établissant à la gorge des tours opposées des parados, que l'ingénieur
a couvert les plates-formes. L'exhaussement des parapets du côté de la
montagne met les embrasures à couvert, tandis que celles du côté opposé
sont à ciel ouvert.
La figure 39 présente à vol d'oiseau la perspective d'une de ces tours.
On voit en A le parapet exhaussé défilant les canonniers et les pièces
placées sur la plate-forme, ainsi que le ferait un cavalierou une traverse.
Les courtines, construites seulement pour de la mousqueterie, ne sont
pas munies d'embrasures, mais possèdent une banquette B et relèvent
leurs parapets en face des terrains élevés qui ont des vues sur le château.
Des échauguettes G occupent les angles rentrants des tours avec les
courtines, et peuvent recevoir des arquebusiers dont le tir flanque
les escarpes. De plus, de petites pièces placées dans des étages voûtés et
' Voyez la Monographie du château de Salces par .M. le capitaine Ratheau (Paris,
1860, Tanera). Cette étude, très-bien faite, de cette ancienne place, en donne l'idée la plus
complète.
2 Plans et profils des principales villes et lieux considérables de la principauté de
Catalogne. Paris, 168...
[ TOUR ] — 12/i —
suffisamment aérés enfilent les fossés à la base et vers le sommet des
talus des tours.
La figure AO donne la perspective d'une des demi-lunes avec son pa-
rapet relevé en E pour couvrir la plate-forme contre les vues d'enfilade
des hauteurs voisines. On observera, dans celte figure, le bec saillant
qui renforce la demi-luiie sur sa face, et qui couvre une partie de l'angle
mort dont l'assiégeant pourrait profiler, car ces demi-lunes sont incom-
plètement flanquées par les tours d'angle.
Les plates-formes ne sont pas assez spacieuses pour pouvoir garnir à
la fois toutes les enil)rasnres par de grosses pièces de canon. L'ingénieur
comptait, ou ne mettre en batterie que des fauconneaux, ou changer les
pièces de place au besoin.
« De grandes précautions sont prises contre la mine, dit M. le capi-
taine Itatheau ' ; une galerie règne le long des quatre courtines, en avant
' Monogr. du c/iûteau de Salces.
— 125 — f TOUR ]
des souterrains, et de distance en distance sont des amorces de galerie
d'écoute ingénieusement disposées. »
Tours-réduits te.\ant lieu de donjons ou dépendant de donjons. — Les
plus anciens donjons ne sont guère que de grosses tours voisines de l'un
des fronts du château féodal, commandant les dehors du côté attaquable
et tous les ouvrages de la forteresse, avec sortie particulière sur les
dehors et porte donnant dans la cour du château (voyez Architecture
MILITAIRE, Château, Donjon). Mais certaines places fortes possédaient
des réduits qui doivent être plutôt considérés comme des tours domi-
nantes et indépendantes que comme des donjons. Puis, vers la fin du
XIII* siècle, les donjons devenant de véritables logis, renfermant les ser-
vices propres à l'habitation, sont renforcés souvent de tours formidables
qui commandent les dehors, protègent ces logis et deviennent au besoin
des réduits pouvant tenir encore, si le donjon était en partie ruiné par
la sape ou l'incendie.
[ TOUR ] — 126 —
On voit encore àCompiègne les restes d'une grosse tour du comrnen-
i^emcnt du xii" siècle, voisine de l'ancien pont sur lequel passa Jeanne
Darc le jour où elle fut prise par les Anglais, et qui est un de ces ou-
vrages servant de réduit le long d'une enceinte. A Villeneuve-sur- Yonne
il existe également, sur le front opposé à la rivière, une grosse tour
cylindrique indépendante, qui servait de réduit et commandait la cam-
pagne. Cette tour a])partient au xiii'" siècle. Le château de Carcassonne
possède, sur le front qui fait face au dehors, du cùté de laBarbacane et
de l'Aude, deux tours sur plans quadrangulaires presque juxtaposées, qui
tenaient lieu de donjon ; ces tours datent du xii'' siècle et furent encore
surélevées à la lin du xiii^ (voyez Architecture militaire, fig. 12 et 13).
Le château (palais) des papes, à Avignon, ne possède pas, à proprement
parler, de donjon, mais plusieurs tours-réduits qui commandent les
dehors et la forteresse, qui date du xn*" siècle. Il est donc nécessaire
de distinguer, dans cet article, les tours-réduits tenant à des enceintes,
des tours-réduits tenant à des châteaux et des tours tenant à des don-
jons. Nous nous occuperons d'abord des premières.
C'est encore à l'enceinte de la cité de Carcassonne qu'il faut recourir
pour trouver les exemples les mieux caractérisés de ces tours, sortes de
donjons appuyant un front. Le long de la première enceinte de cette
cité, vers le sud-est, il existe une grosse tour cylindrique presque en-
tièrement détachée de cette enceinte, et qui a nom, tour de la Vade ou
du Papegay *. Elle est bâtie sur un saillant et en face de la partie la plus
élevée du plateau qui, de ce côté, fait face aux remparts. Sa base est
flanquée par un redan de la courtine et par la tour que nous avons don-
née dans cet article-. Elle domine de beaucoup les alentours, est com-
plètement fermée, et n'était commandée que par la tour qui, derrière
elle, appartient à l'enceinte intérieure. Elle renferme cinq étages, dont
trois sont voûtés. Son crénelage supérieur était, en cas de guerre, garni
de hourds^. Le sol de l'étage inférieur est un peu au-dessus du niveau
du fond du fossé. Cet étage inférieur possède un puits.
Nous donnons les plans des étages de cette tour figure Zil.
L'étage A est à rez-de-chaussée pour le chemin militaire des lices L,
entre les deux enceintes de la cité. Le chemin de ronde des courtines
de l'enceinte extérieure est en c, le fossé en F. De la route militaire L,
on monte sur le chemin de ronde par un degré d'une dizaine de mar-
ches f/, puis on se trouve en face de l'unique porte de la tour e qui
donne entrée dans la salle voûtée S. En prenant l'escalier /", on descend
à l'étage inférieur B, également voûté. Cet escalier débouche en g'. Une
trémie, établie de^' en </, permet de monter, au moyen d'un treuil, de
l'eau ou des provisions au niveau du sol du rez-de-chaussée. Le puits
• Voyez Abchiteoture militaire, fip. 11. C'est la tour marquée 0 sur le plan.
2 Tour de la Peyre, li^'. 13, lu, 15, 16 et 17,
3 Cet ouvrage dépend de l'enceinte bâtie sous le règne de saint Louis.
127 — [ TOUR ]
4-i
est en p. Cette cave n'est éclairée que par deux soupiraux relevés. De
[ TOUR ] _ 128 —
la salle du rcz-de-chaussce S, en prenant l'escalier A-, on monte à la
salle du premier étage S', où l'on débouche en /. Cette salle S', voûtée,
possède une cheminée m et est éclairée par quatre meurtrières et une
baie relevée. De cette salle S', en prenant l'escalier n, on monte à la
salle du second étage S", couverte par un plancher; cet escalier dé-
bouche en 0. En reprenant le degré q, on arrive au crénelage supérieur.
Ce second étage possède quatre lénêtres et des latrines en t. On remar-
quera que la salle du rez-de-chaussée S est percée de sept meurtrières
qui enlilent la crête de la contrescarpe du fossé. Si nous faisons une
section sur ab, et que nous prenions la partie de cette section du côté
des lices, nous obtenons la coupe figure 62, coupe qui permet de se
rendre compte de la disposition de toutes les issues des escaliers. Le
niveau du fond du fossé est en N et les niveaux des crénelages des cour-
tmes en R. En E, est tracé le plan du crénelage supérieur, au sol duquel
on arrive par l'escalier A. Des hourds étaient disposés tout autour de ce
crénelage, ainsi que nous l'avons indique partiellement en VV. Par les
fenêtres rr (voyez en D, lig. kl), le poste enfermé dans la tour voyait les
parties supérieures de l'-enceinte intérieure et communiquait ou recevait
des avis. Trente hommes pouvaient facilement loger dans cette tour, y
amasser des provisions pour longtemps, avoir de l'eau et faire la cuisine".
C'était donc un réduit se défendant encore si l'enceinte extérieure tom-
bait au pouvoir de l'assiégeant. La seule entrée, étroite, était barricadée
et fermée avec des barres épaisses.
La tour du Trésau, de la même cité de Carcassonne, attachée à l'en-
ceinte intérieure et qui dépend des ouvrages dus à Philippe le Hardi,
est aussi un réduit. Nous donnons cette belle tour à l'article Construc-
tion (fig. U9, 150, 151, 152, 153 et 156).
La tour du Trésau domine de beaucoup les courtines, et, de plus, elle
est munie de deux guettes qui permettaient de découvrir tous les abords
de la cité de ce côté, le château, la tour du coin ouest au saillant op-
posé, et tout le front du nord (voyez le plan de la cité, Arcuitecture
MILITAIRE, fig. 111).
Il serait superflu de fournir un grand nombre d'exemples de ces tours,
qui ne diffèrent des tours fianquantes fermées que par leur hauteur et
leur diamètre relativement plus fort. Les enceintes bien défendues possé-
daient toujours un certain nombre de tours-réduits, en raison de leur
étendue ; quelques enceintes d'un développement peu considérable n'en
possédaient parfois qu'une seule. Telle est l'enceinte de Villcneuve-sur-
Yonne. Cette tour remplaçait alors le château et était entourée d'une
chemise. Les tours dépendant de châteaux et tenant lieu de donjons pré-
sentent, au contraire, comme les donjons eux-mêmes, une grande va-
riété de formes. Les unes sont indépendantes, peuvent au besoin s'isoler,
» La tour (lu Trcsau est mar,[MÛc M sur ce plan. (Voyez aussi rarliclc Porte,
fig. 18.)
— 129 —
TOUR
42
possèdent une chemise, ont leur porte relevée au-dessus du sol extérieur;
les autres sont comme le réduit du donjon et y tiennent par un point :
IX. — 17
[ TOUR ] — 130 —
elles sont au donjon ce que celui-ci est au château. Il ne faut pas perdre
de vue la véritable fonction du donjon, qui est l'habitation du seigneur;
or, il est fort rare de trouver des donjons qui, comme ceux du Louvre et
de Coucy, ne se composent que d'une grosse tour sans aucune dépen-
dance. Nous voyons que les donjons normands, ceux du Berry, du l'oi-
tou, consistent habituellement, jusqu'au xiii^ siècle, en un gros logis
quadrauj:;ulaire divisé à cliaque étage en deux salles. Ce donjon était
toujours l'habitation seigneuriale. Les donjons du Louvre et de Coucy
sont des exceptions, et ne servaient de logis seigneurial qu'en temps de
guerre (voy. Donjon).
Dans tous les châteaux de quelque importance, il est une partie plus
forte, dont les murailles sont plus épaisses, qui domine les autres ou-
vrages ; partie qui est réellement le donjon . Ou ce donjon est renforcé
d'une tour plus haute et plus forte que les tours de flanquements ; ou
bien, à côté de la partie du château qui était le plus spécialement
réservée à l'habitation du seigneur, est une tour isolée qui devient, en
cas de siège, le réduit dans lequel le seigneur se retire avec ses fidèles,
sa famille et ce qu'il possède de plus précieux. Enfermé dans cette tour,
il surveille les dehors (car ces ouvrages sont élevés sur le point le plus
accessible); il contient sa garnison et peut soutenir un second siège lors-
que le château proprement dit est pris. Si le château n'occupait pas une
surface de terrain assez étendue pour y établir les bâtiments destinés à
la garnison, une cour, un logis pour le seigneur, un donjon complet;
si son périmètre était resserré, le seigneur, en temps ordinaire, occupait
avec les siens le logis ; en temps de guerre il appelait les hommes liges,
ceux qui lui devaient le service militaire, il recrutait des gens de guerre
soldés, et se retirait, lui et ses proches, dans une tour, la plus forte, qui
devenait ainsi le donjon. Nous trouvons la trace bien évidente de cet
usage jusqu'au xiv'' siècle, dans les places fortes complètes, mais petites,
de la Guyenne. Plus anciennement, dans des châteaux de l'Ile-de-France
d'une médiocre étendue, nous pouvons également reconnaître cette dis-
position. A peine si les caractères effacés de noire siècle nous permettent
de comprendre la vie, en temps de guerre, d'un seigneur possesseur de
fiefs considérables et d'une belle et grande habitation seigneuriale ; mais
combien nous sommes loin de nous représenter exactement l'énergie
morale et physique de ces châtelains possesseurs de forteresses peu
étendues, et dans lesquelles cependant ils n'hésitaient pas, au besoin,
à se défendre contre des voisins dix fois plus puissants qu'eux. Dans ces
places resserrées, le châtelain, entouré d'un petit nombre de vassaux
sur la fidélité desquels il pouvait toujours compter, s'enfermait dans
la tour maîtresse, et de là devait pourvoir à la défense extérieure, pré-
voir les trahisons, et inspirer assez de crainte et de respect à sa garnison
pour qu'elle ne fût pas tentée de l'abandonner. Alors (ce fait se présen-
tait-il souvent) le châtelain et quelques fidèles, les ponts coupés, les
herses baissées, les portes et fenêtres barricadées, enclos dans ce dernier
— 131 — [ TOUR ]
refuge, se défendaient à outrance jusqu'à ce que les vivres vinssent
i\ manquer.
Ce système de réduit, propre à une défense extrême, est adopté d'une
manière absolue dans la grosse tour éventrée du château de Montépilloy,
près de Senlis. D'un côté, cette tour donnait sur la baille du château,
de l'autre sur le château lui-même, qui avait peu d'étendue'. Nous par-
lons ici du château tel qu'il existait au xii*" siècle, avant les adjonctions
et modifications que lui fit subir Louis d'Orléans.
Nous donnons (fig. 63) le plan du premier étage de cette tour, au ni-
veau duquel s'ouvrait la seule poterne donnant entrée dans l'intérieur.
En A, est la porte qui permet de descendre par un escalier voûté, dans
l'épaisseur du cylindre, à l'étage inférieur; en B, la porte qui, par un
long degré, également voûté , donne accès au second étage en G, et à
la chambre D de la herse et du mâchicoulis de la poterne. En conti-
nuant l'ascension par ce degré, on arrive au troisième étage. La poterne
P est donc relevée au-dessus du sol extérieur de toute la hauteur du
rez-de-chaussée. On n'y arrive que par une passerelle de bois facile à
détruire. Cette poterne était fermée au moyen d'une grille, d'une herse,
d'un mâchicoulis et d'un vantail barré. Une petite chambre E, propre
à contenir deux hommes, est percée d'une meurtrière oblique qui en-
fde le tablier de la passerelle. Ce tablier était percé d'une trappe, -par
laquelle, au moyen d'une échelle, on descendait, défilé par la pile du
pont, sur le chemin de ronde de la chemise G. L'intervalle entre cette
chemise et la tour formait donc comme un fossé -.-
La coupe faite sur ab (fig. hh] montre en A la tour de Montépilloy
telle qu'elle existait au xii^ siècle, et en B avec les modifications qui
furent apportées aux défenses, en 1600, dans les parties supérieures^.
On voit en G la coupe de la chemise, en Pla coupe de la poterne, et enD
celle de la chambre de la herse et du mâchicoulis au-dessus de cette
poterne. On observera que le rez-de-chaussée est voûté, ainsi que l'étage
au-dessus, au moyen d'arcs ogives à section rectangulaire reposant sur
sur cin-q piles. Gette salle voûtée supérieure est divisée par un plancher,
c'est le second étage. Le troisième étage, dans lequel on débouche par
la porte I, est resté tel qu'il était au xii* siècle, seulement au xv' siècle
on entailla sa muraille sur un point pour y loger un escalier à vis qui
était destiné à monter au quatrième étage et à l'étage crénelé, avec mâ-
1 Ce château, qui dépendait du Valois, fut rebâti en partie par Louis d'Orléans, quand
ce prince fortifia son duché pendant la maladie de Charles VI. Le château de Monté-
pilloy, situé sur une hauteur, commandant la route de Senlis à Crespy, servit de point
d'appui aux armées des partis qui manœuvrèrent dans cette contrée pendant les guerres
du XV'' et du xvi'' siècle. Il fut démantelé après l'entrée de Henri IV à Paris.
2 Plus tard Louis d'Orléans fit détruire une partie de cette chemise, et bâtir une
courtine en F, laquelle enfermait les nouveaux ouvrages.
3 Pour plus de clarté, nous n'avons pas présenté la passerelle avec ses piles en coupe,
mais en élévation latérale.
TOUR
— 132
chicoulis, M. La hauteur de ranciennc tour ne dépassait pas le niveau
N. Alors les liourds II donnaient une plongée en dehors de la chemise,
comme l'indique la ligne ponctuée. Ce quatrième étage était destiné à
l'approvisionnement des pro édiles et à la défense supérieure, qui se
'iZ
PfC.AJ!.!^
faisait par une série d'arcades dont on distingue quelques restes englo-
bés dans la maçonneVie de 1^00 ; arcades qui mettaient la salle supé-
rieure en comnuinication avec les hourds. Cette défense n'ayant pas
paru avoir un commandement suffisant, en 1400 on suréleva cet étage
à arcades ; on le voûta en V, et l'on établit sur cette voûte une" plate-
forme avec crénelage et mâchicoulis M, dont la plongée permettait
de battre le pied de l'escarpe de la chemise, ainsi que l'indique, de ce
côté, la ligne ponctuée. Il est clair que les passerelles S qui mettaient
la tour en communication avec le château pouvaient être enlevées faci-
133
TOUR
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H— ^— I— 4— I-
lemcnt. En E, est figurée l'échelle qui, de la trappe de cette passerelle,
[ TOUR ] — 134 —
permettait de descendre derrière la pile par le chemin de ronde de la
chemise.
La figure 1x5 donne le développement de l'intérieur de la tour de
Montépilloy de c eu f (voyez au plan, fig. /i3). Les escaliers pris aux
dépens de l'épaisseur du mur cylindrique, sont indiqués par des lignes
ponctuées. En A, est la poterne, et en B, au-dessus, la chambre de la
herse et du mâchicoulis. En G, les arcades qui, de l'étage supérieur,
donnaient sur la galerie des hourds avant la surélévation du x\^ siècle.
Cette construction est bien faite, en assises réglées de 0'",32 de hau-
teur (un pied), et tout l'ouvrage serait intact si l'on n'avait pas fait sau-
ter à la mine la moitié environ du cylindre. Heureusement la partie
conservée est celle qui présente le plus d'intérêt, en ce qu'elle renferme
les escaliers de la poterne. Naturellement on a fait sauter de préférence
les parties qui regardaient l'extérieur, lorsqu'on a voulu démanteler le
château.
On comprend, quand on visite le château de Montépilloy, pourquoi
Louis d'Orléans jugea nécessaire de surélever la tour et de la terminer
par une plate-forme.
Possesseur du duché de Valois, prétendant faire de ce territoire un
vaste réseau militaire propre à dominer Paris, il était important d'avoir
près deSenlis. sur la route de la capitale, un point d'observation qui
pût découvrir le parcours de cette route depuis sa sortie de Senlis
jusqu'à Grespy. Or, on ne pouvait mieux choisir ce point d'observation,
qui, occupé par une garnison sur une hauteur, permettait de couper
le passage à tout corps d'armée débouchant de Senlis. Cette garnison
avait d'ailleurs la certitude d'être soutenue par les troupes enfermées
dans Crespy, Béthisy, Vez et Pierrefonds, si ce corps d'armée tentait
de forcer le passage. Les gens sortis de Montépilloy n'avaient point à s'in-
quiéter s'ils étaient coupés eux-mêmes de leur château, puisqu'ils pou-
vaient battre eu retraite jusqu'à Crespy, et plus loin encore, en défen-
dant pied à pied la route qui pénètre au cœur du Valois. Mais pour que
ces obstacles fussent efficaces, il fallait avoir le temps : 1" de se mettre
en travers de la route ou sur ses lianes, au moment où une armée
envahissante sortait de Senlis; 2° de prévenir par des signaux ou des
émissaires les garnisons des châteaux de Crespy et de Béthisy situés
chacun à huit kilomètres de Montépilloy, afin de se faire appuyer sur
les flancs.
Or, pour jjrendre ces dispositions militaires, il était d'une grande im-
portance de donner à la tour de Montépilloy la hauteur que nous lui
connaissons.
11 faut considérer que l'élévation de ces sortes de tours tenait bien
plus de la situation stratégique que de leur défense propre. On fait ha-
bituellement trop bon marché des dispositions stratégiques dans les
forteresses du moyen âge. On les étudie séparément, avec plus ou moins
d'attention, mais on tient peu compte de l'appui qu'elles se prêtaient
— 135 —
( TOUR
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pour dél'endre un territoire appartenant à un même suzerain ou à des
[ TOLll 1 — 136 —
seigneurs allies en vue d'une défense commune, fait qui se présentait
souvent. La fréquence des luttes entre châtelains n'empochait point
qu'ils ne se réunissent, à un moment donné, contre un envahisseur; et
ce fait s'est présenté notanmicnt lors du voyage de saint Louis dans la
vallée du Rhône pour se rendre à Aigues-Mortes. Ce prince réduisit les
petites forteresses qui commandaient le fleuve, et dont les possesseurs
se défendirent tous contre son corps d'armée, hien que ces châtelains
fussent perpétuellement en guerre les uns avec les autres.
Pour ne parler que d'une contrée qui a conservé un grand nombre
de restes féodaux, le Valois, on remarquera que les postes militaires
étaient disposés en vue d'une défense commune au besoin, bien avant
la suzeraineté de Louis d'Orléans, et que ce prince ne fit qu'améliorer
et compléter une situation stratégique déjà forte.
Le Valois était borné au nord-ouest et au nord par les cours de l'Oise,
de l'Aisne et de la Vesle, au sud-est par la rivière d'Ourcq, au sud par
la Marne. Il n'était largement ouvert que du côté de Paris, au sud-ouest,
deGesvresà Greil. Or, le château de Montépilloy est placé en vedette
entre ces deux points, sur la route de Paris passant par Senlis ; il s'ap-
puyait sur le château deNanteuil-le-Haudouin, surla route de Paris à
Viilers-Cotterets, et qui se reliait au château de Gesvres sur l'Ourcq.
C'était une première ligne de défense couvrant les frontières les plus
ouvertes du duché. En arrière, était une seconde ligne de places s'ap-
puyant à l'Oise et suivant le petit cours d'eau de l'Automne : Verberie,
Béthisy, Crespy, Vez, Viilers-Cotterets, la Ferlé-Milon sur l'Ourcq, et
Louvry au delà. Derrière ces deux lignes , Louis d'Orléans établit,
comme réduit seigneurial, la place de Pierrefonds, dans une excellente
position. Des tours isolées furent élevées ou d'anciens châteaux aug-
mentés sur les bords de l'Aisne et de l'Ourcq. Le passage de la Cham-
pagne en Valois, entre ces deux rivières, était commandé par les châ-
teaux d'Ouchy, sur l'Ourcq, et de Braisne, sur la Vesle, couverts par la
forêt de Daule.
Au nord, en dehors du A'alois, dans le Vermandois, Louis d'Orléans
avait acheté et restauré la place de Coucy, qui couvrait le cours de
l'Aisne. Tous ces châteaux (Coucy excepté) étaient mis en communica-
tion par les vues directes qu'ils avaient Jes uns sur les autres au moyen
de ces hautes tours, ou par des postes intermédiaires. C'est ainsi, par
exemple, que le château de Pierrefonds était mis en communication
de signaux avec celui de Viilers-Cotterets par la grosse tour de Réal-
mont, dont on voit encore les restes sur le point culminant de la forêt
de Viilers-Cotterets.
Les expéditions tentées par Louis d'Orléans, et qui n'eurent qu'un
médiocre succès, ne prouveraient pas en faveur des talents militaires de
ce prince; mais il est certain que lorsqu'il résolut de s'établir dans le
Valois de manière à se rendre maître du pouvoir et à dominer Paris,
il dut s'adresser à un homme habile, car ces mesures furent prises avec
— i37 — [ TOUR ]
une connaissance parfaite des localités et le coup d'œil d'un stratégiste.
Aussi le premier acte du duc de Bourgogne, après l'assassinat du duc
d'Orléans, fut-il d'envoyer des troupes dans le Valois, pour mettre la
main sur ce réseau formidable de places fortes.
Ainsi donc il ne faut pas confondre le donjon proprement dit, ou ha-
bitation seigneuriale, dernier réduit d'une garnison, avec ces tours qui,
indépendamment de ces qualités, ont été élevées suivant une disposition
stratégique, afm d'établir des communications entre les diverses places
d'une province, et de fournir les moyens à des garnisons isolées de
concerter leurs efforts.
La féodalité en France et en Angleterre possède ce caractère mili-
taire particulier ; caractère que nous ne voyons pas exprimé d'une ma-
nière aussi générale en Allemagne et en Espagne, si ce n'est, dans cette
dernière contrée, par les Maures. 11 semble chez nous que ces disposi-
tions défensives d'ensemble soient dues plus particulièrement au génie
des Normands, qui, au moment de leur entrée sur le sol des Gaules,
comprirent la nécessité de concerter les moyens défensifs pour assurer
leur domination. Aussi ne les voyons-nous jamais perdre du terrain dès
qu'ils ont pris possession d'une contrée ; et, de toutes les conquêtes
enregistrées depuis l'époque carlovingienne, celles des Normands ont été
à peu près les seules qui aient pu assurer une possession durable aux
conquérants : la noblesse française profita, pensons-nous, de cet ensei-
gnement, et, malgré le morcellement féodal, comprit de bonne heure
cette loi de solidarité entre les possesseurs d'un pays. L'unité que put
étabUr plus tard la monarchie avait donc été préparée en partie par un
système de défense stratégique du sol par provinces, par vallées ou
cours d'eau. Philippe-Auguste paraît être le premier qui ait compris
l'importance de ce fait, car nous le voyons rompre méthodiquement ces
lignes ou réseaux de forteresses, en s'attaquant toujours, dans chaque
noyau, avec la sagacité d'un capitaine consommé, à celle qui est comme
la clef des autres. Saint Louis continua l'œuvre de son aïeul moins en
guerrier qu'en politique.
Quand les Anglais furent en possession de la Guyenne, ils suivirent
avec méthode ce principe de défense, et tous les châteaux qu'ils ont
élevés dans cette contrée ont, indépendamment de leur force particu-
lière, une assiette choisie au point de vue stratégique. Nous trouvons en
Bourgogne l'influence de la même pensée. Nulle contrée peut-être ne
présentait un système de défense solidaire plus marqué. Les cours d'eau,
les passages, sont hérissés d'une suite de châteaux ou postes dont l'em-
placement est merveilleusement choisi, tant pour la défense locale que
pour la défense générale contre une invasion. Ces points fortifiés se don-
nent la main comme le faisaient nos tours de télégraphes aériens ; et la
preuve en est que la plupart de ces postes télégraphiques, en Bourgogne,
s'établirent sur les restes des forteresses des xii'= et xiv" siècles. Considé-
rant donc les châteaux à ce point de vue, on comprend l'importance des
IX. — 18
[ TOUR ] — 1^8 —
tours dont nous nous occupons ; elles constituaient une défense sérieuse
par elles-mêmes, et assuraient d'autant mieux ainsi la communication
entre les garnisons féodales, leur action commune. Il importait surtout,
si l'un de ces châteaux était pris par trahison ou par un coup de main,
que des hommes dévoués pussent tenir encore quelques jours ou seule-
ment quelques heures dans ces réduits, du haut desquels il était facile de
communiquer par signaux avec les forteresses les plus rapprochées ;
car alors les garnisons voisines pouvaient, à leur tour, envahir la place
tombée et mettre l'agresseur dans la plus fâcheuse position. C'est ce qui
arrivait fréquemment. En France, les cours d'eau ont un développement
considérable, les bassins sont parfaitement définis ; il s'établissait ainsi
forcément, par la configuration même du terrain, de longues lignes de
forteresses solidaires, qui préparaient merveilleusement l'unité d'action
en un moment donné. Ce sont là des vues qui nous semblent n'avoir pas
été suffisamment appréciées dans l'histoire de notre pays, et qui expli-
queraient en partie certains phénomènes politiques qu'on énonce trop
souvent sans en rechercher les causes diverses. Mais toute notre histoire
féodale est à faire, et, pour l'écrire, il serait bon, une fois pour toutes,
de laisser de côté ces lieux communs sur les abus du régime féodal. Il
est bien certain que nous ne pourrons posséder une histoire de notre
pays que du jour où nous cesserons d'apprécier notre passé avec les
partis pris qui nous troublent l'entendement, du jour où nous saurons
appliquer à cette étude l'esprit d'analyse et de méthode que notre temps
apporte dans l'observation des phénomènes naturels, du jour enfin où
nous comprendrons que l'histoire n'est pas un réquisitoire ou un plai-
doyer, mais un procès-verbal fidèle et impartial dressé pour éclairer des
juges, non pour faire incliner leur opinion vers tel ou tel système.
Mais laissons là ces considérations un peu trop générales relativement
à l'objet qui nous occupe, et revenons à nos tours.
Parmi ces tours de la Bourgogne dont la destination est bien mar-
quée, c'est-à-dire qui servaient à la fois de réduits au besoin et de postes
d'observation, il faut citer la tour de Montbard, du sommet de laquelle
on aperçoit la tour du petit chiilcau qui domine le village de Rouge-
mont, sur la Brenne, et le château de Montfort, qui, par une suite de
postes, mettait Montbard en comnumication avec le château de Semur
en Auxois, sur l'Armançon.
INIontbard était un point très-fort ; le château occupait un large mame-
lon escarpé, de roches jurassicjucs, à la jonction de trois vallées. De ce
château il ne reste que l'enceinte, et la grosse tour à six pans, qui occupe
un angle de cette enceinte au point culminant, de telle sorte qu'elle
donne directement sur les dehors, au-dessus de roches abruptes. La
figure ^6 donne les plans de cette tour, qui date de la fin du xiii^ siècle.
Le rez-de-chaussée A se compose d'une salle dans laquelle on n'entre que
par la porte a, percée au niveau du sol du terre-plein ; en b et c sont les
deux courtines. L'angle d profite d'une saillie du rocher et contient des
— 139 —
ItC
[ TOUR ]
latrines. Un caveau est creusé dans le roc, au-dessous de celte salle ;
[ TOUR 1 _ IZlO —
son oriliceest en e.. La salle basse est éclairée par deux fenêtres et pos-
sède une meurtrière sur les dehors ; elle est voûtée en arcs d'ogive et
n'est pas mise en communication avec les étages supérieurs. On ne peut
pénétrer dans la salle du premier étage que par les chemins de ronde des
courtines (voyez en B). L'angle g est couvert par un talus de pierre ,
puis, à partir de ce niveau, un pan coupé h correspond au pan coupé i.
Le pan coupé h est porté sur l'arc inférieur .;. La salle du premier étage
est éclairée par deux fenêtres donnant sur les dehors. Un escalier,
pratiqué dans l'épaisseur du mur, du côté du terre-plein, monte au
deuxième étage, semblable en tout au troisième, dont nous donnons le plan
(voyez en G). Ce troisième étage possède trois fenêtres et deux armoires A'
47
\
qui n'existent pas dans l'étage du dessous, à cause du passage de l'es-
calier. Ces pièces sont voûtées comme le rez-de-chaussée. Un escalier à
vis monte à la plate-forme, dont nous donnons le plan figure hl. Cette
plate-forme est défendue par un crénclage, cl, sur chaque face, par un
mâchicoulis avec meurtrière '. La figure Zj8 donne la coupe de cet ouvrage
sur la ligne op. Des pinacles, dressés sur le crénelage supérieur, font
reconnaître au loin le sommet de la tour. Le couronnement du donjon
de Coucy présente une disposition analogue 2. Ces pinacles pouvaient
d'ailleurs faciliter rintelligencc des signaux, puisqu'une bannière posée
au droit de tel pinacle indiquait un mouvement de l'ennemi, ou les dis-
positions prises par la garnison, ou la nature des secours qu'elle attendait.
La porte a de l'étage inférieur était masquée par le terre-plein du chà-
1 Voyez Mâchicoulis, fig. 6 et 7.
- Beaucoup de ces tours étaient couronnées de pinacles isolés les uns des autres.
— Ul — [ TOUR ]
teau, dont le niveau s'élevait au-dessus de son linteau. Les défenseurs
//5
préposés à la garde de la tour, postés dans les étages supérieurs, com-
mandaient les deux courtines, et tous les efforts d'un assaillant qui.
[ TOUR ] — 1/|2 —
après s'être emparé du château, aurait cherché à pénétrer dans l'étage
inférieur de la tour, — ce qui était difficile, puisque sa porte est percée
dans un angle rentrant, — n'auraient abouti qu'à le faire tomber dans
une véritable souricière, puisque cet étage n'a pas de communication
avec les salles supérieures. D'ailleurs, un mâchicoulis est directement
placé au-dessus de cette porte et en rendait l'accès fort périlleux. Si,
du dehors, l'assaillant, au moyen d'échelles, gravissant le rocher à pic
sur lequel la tour est bâtie, parvenait à attacher le mineur au pied de
cette tour et pénétrait dans la salle du rez-de-chaussée, — opération
qui n'était guère praticable, — il n'était pas pour cela maître de l'ou-
vrage. Ici le système angulaire est adopté pour le plan de la tour, confor-
mément à la méthode admise vers la lin du xiii" siècle pour les tours-
réduits couronnées par des plates-formes, particulièrement dans les
provinces méridionales. Cette configuration se prêtait mieux au logement
des hommes et aux dispositions d'habitation que la forme circulaire; elle
donnait des faces inabordables, et l'on comptait sur la force passive
des saillants pour résister aux attaques. Ceux-ci étaient d'ailleurs flan-
qués par des échauguettes supérieures, ou, vers le milieu du xiV^ siècle,
dominés par des mâchicoulis.
C'est en 1318 que l'archevêque Gilles Ascelin construisit la grosse
tour quadrangulaire du palais archiépiscopal de Narbonne. Cet ouvrage
est un réduit , en môme temps qu'il commande la place de la ville, les
quais de l'ancien port, les rues principales et tous les alentours. Bâti
à l'angle aigu formé par les bâtiments d'habitation, il peut être isolé,
puisqu'il n'avait ;ivec ces corps de logis aucune communication directe '.
Cette tour renferme quatre étages et une plate-forme ou place d'armes,
en contre-bas du crénelage, bien abritée du vent, terrible en ce pays, et
pouvant contenir une masse considérable de projectiles. Trois échau-
guettes flanquent, au sommet de la tour, les angles vus, et le quatrième
angle, qui est engagé dans le palais, contient l'escalier couronné par une
guette.
Voici (fig. h9) les plans de cette tour, en A, au niveau du sol extérieur,
et en B, au niveau du premier étage. L'étage A n'est qu'une cave circu-
laire voûtée en calotte hémisphérique, ne prenant pas de jour à l'exté-
rieur. Le premier étage, de forme octogone à l'intérieur, se défend par
des meurtrières sur chacune des deux faces vues du dehors. On observera
que les chambres de tir de ces meurtrières sont séparées de la salle cen-
trale, qui est voûtée en arête. Au-dessus (fig. 50) est élevée une salle qua-
drangulaire destinée à l'habitation (plan C). Cette salle était la seule qui
possédât une cheminée. Elle était éclairée par trois fenêtres et couverte
par un plafond de charpente. Le quatrième étage présente également
nne salle carrée, voûtée en arcs d'ogive, possédant trois petites fenêtres
» Voyez le plan du palais archiépiscopal de Narbonne à l'article Pal\i'; ùs 11 12
et 13. ' '
— lus — [ TOUR ]
et des meurtrières dont les chambres de tir sont, de même qu'au pre-
5' ?3 Tt
-J 1 1 — 1 L—l 1 1 ! I
mier étage, séparées de la salle centrale (plan D). Puis, sur la voûte est
[ TOUR ] — lUh —
disposée la plate-forme, dont la ligure 51 donne le plan. La partie cen-
trale, immédiatement sur la voûte, est en contre-bas du chemin de
ronde, dont le parapet n'est point percé de créneaux, mais seulement de
///
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^
longues meurtrières. Les cchauguettos llanquanlcs possèdent trois étages
de meurtrières. Les défenseurs pénètrent dans l'étage inférieur par les
portes ", percées un peu au-dessus du niveau de la place d'armes, dans
le premier étage par les portes b, et arrivent au troisième étage, à ciel
ouvert, par les baies (/. De l'escalier à vis on arrive à la place d'armes
— U5
TOUR
par la porte c, et au chemin de ronde du crénelage par- la porte e. Les
chemins de ronde pourtournent en f les échaugnettcs.
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Une coupe faite sur gh (fig. 52) explique cette intéressante disposition.
En A, est la salle destinée à l'habitation du seigneur, tous les autres
étages étant aménagés pour la défense. Cette tour ne possédait ni hourds
ni mâchicoulis ; elle se défendait surtout par sa masse, composée d'une
excellente maçonnerie de pierre de taille dure de Sainte-Lucie. Les faces
étaient à peine flanquées par les échauguettes. Aussi pensons-nous qu'en
cas de siège, des mâchicoulis de bois étaient disposés au-dessus du para-
pet, ou peut-être seulement au-dessus des échauguettes, pour pouvoir
découvrir la base de la tour et la défendre. Ce magnifique réduit est un
chef-d'œuvre de structure ; les assises, réglées de hauteur, sont choisies
dans le cœur de la pierre et reliées par un excellent mortier. Dans cette
IX. — 19
[ TOUR ] — 1/16 —
masse nul craqnemont, nulle déchirure ; c'est un bloc de maçonnerie
,.-. ca-uAurjr.
homogène. La place d'armes, pratiquée ;\ un niveau inférieur à celui du
chemin de ronde, servait à plusieuis Uns. C'était une excellente assiette
— 'iUl — [ TOUR ]
pour établir des engins à longue porlée, mangonneauxou pierrièrcs, un
iibri pour les défenseurs el un mag.isin à projectiles.
Vers le môme temps, c'est-à-dire de 1320 à 1325, était élevée, au
<.>hàloau de Curton, en Guyenne (arrondissement de Libourne), une
tour-réduit dont le plan présente certaines particularités remarquables.
Ci} château était plutôt défendu par sa position et son double fossé que
Yixv ses ouvrages; seule, la tour principale avait de l'importance '. Cette
tour, dont la figure 53 présente les plans, contenait cinq étages et nn
i'achot, tous voûtés en berceaux chevauchés. La seule entrée b, dans la
tour, était pratiquée du logis voisin au niveau du second étage A. Par
l'escalier à vis on descendait à l'étage au-dessous B, percé de deux
nieurtrières. Par une trappe c on descendait dans le cachot C, composé
de deux étroites galeries se coupant à angle droit et contenant un siège
d'aisances. L'escalier à vis montait du second étage A aux trois salles
supérieures, bâties sur le même plan, et à la plate-forme D, munie d'un
crénelage et de mâchicoulis. Les contre-forts qui épaulent les quatre
angles n'avaient d'autre fonction que de donner des flanquements, car
les murs de la tour sont assez épais pour n'avoir pas besoin de ces
iippcndices. Si l'on examine le plan général du château -, on verra en
olfet que l'angle G forme un saillant que flanquent (incomplètement, il
ost vrai) les échauguettes voisines. Ce renfort avec saillant avait encore
l'avantage de rendre la tâche du mineur beaucoup plus longue et plus
<linicile. La tour de Curton a d'ailleurs 33 mètres de hauteur du niveau
<lu sol du cachot à la plate-forme supérieure, et les quatre contre-forts
augmentent singulièrement son assiette. Dans la môme contrée, il faut
citer la tour carrée du château de Lesparre, qui était un réduit couronné
par une plate-forme sur voûte ^, un véritable poste, car la surface de ce
château en dehors de la tour carrée n'est que de 700 mètres. Beaucoup
de ces châteaux de la Guyenne anglaise du xn'*" siècle n'ont qu'une très-
médiocre étendue, et paraissent plutôt être des forteresses propres à gar-
<lor le pays que des habitations seigneuriales telles qu'étaient nos châteaux
<lu Nord. Ce n'est pas qu'alors la population de la Gascogne ne fût com-
plètement soumise à la domination anglaise, dont elle n'avait pas à se
plaindre et qui fut pour ce pays une ère de prospérité, mais il s'agis-
sait de protéger la Guyenne contre les attaques presque continuelles du
roi de France, et ces petits châteaux, nombreux, bien établis au point
de vue stratégique, commandant le cours de la Garonne et les débou-
chements des vallées latérales, étaient plus propres à garder la cam-
pagne que ne l'eussent été de vastes forteresses séparées par de grandes
distances. Aussi la plupart de ces petits châteaux, bâtis ou restaurés
' Voyez la Guyenne inilitnire, par M. Léo Drouyii, t. II, p. 158 et suiv.
- Voyez la Guyenne militaire, t. II, p. 162. M. Léo Drouyii donne, sur cette petite
place, de curieux détails auxquels nous engageons nos lecteurs à recourir.
^ Voyez la Guyenne militaire, pl. 132.
[ TOUR ] _ U8 —
à celte époque, se défendent-ils par leur assiette même, quelques ou-
vrages peu importants et par des tours-réduits, où des troupes d'hom-
mes'd'armes isolées pouvaient se retirer et attendre en sûreté qu'on les
vînt dégager; d'où elles pouvaient sortir et surveiller la contrée.
En Normandie, où la domination anglaise, au commencement du
XV* siècle, fut contestée par une grande partie de la population, où \\
s'agissait non-seulement de protéger le pays contre des ennemis du de-
— l/i9 — [ TorR ]
hors mais de se garder contre ceux du dedans, les rares fortifications que
les Anglais ont élevées ont un tout autre caractère. Elles tendent à aug-
menter et à renforcerles places d'une grande valeur, afin d'avoir des garni-
sons nombreuses centralisées sur certains i)oints stratégiques. C'est ainsi
que le château de Falaise, dont la position était si importante, fut ren-
forcé pendant la domination anglaise, c'est-à-dire de I/1I8 à l/i50, par
une grosse tour cylindrique qui formait une annexe au donjon normand
du xii^ siècle (fig. 5U). Le château de Falaise couvre une surface d'un
hectare et demi'; le donjon, composé de bâtiments quadrangulaires
juxtaposés, suivant l'habitude normande, était peu élevé et ne com-
mandait pas suffisamment les dehors; les Anglais y ajoutèrent la grosso
tour A. dite tour dcTalbot, qui renferme six étages, dont un cachot et
l'étage de combles. Cette grosse tour-récîuit est couronnée par des mâ-
chicoulis avec chemin de ronde. Le crénelage supérieur et le comble
n'existent plus depuis les guerres de religion du xvi^ siècle. Plusieurs
anciens donjons carrés de l'époque romane furent simplement consi-
dérés comme des logis à la fin du xiv-^ siècle et au commencement du
XV' siècle, logis qu'on renforçait au moyen de grosses tours annexes.
Cette disposition motiva un nouveau programme qui fut suivi, à cette
époque, dans des constructions élevées d'un seul jet. On se mit à bâtir
des donjons qui consistaient en un logis spacieux habitable pour le sei-
gneur, en tout temps, et l'on flanqua ce logis de fortes et hautes tours
commandant les dehors. C'est suivant cette donnée qu'a été conçu le
donjon du château de Pierrefonds- Sur les dehors, ce donjon est en
' Voyez CnATEAU, fig. 7.
2 Voyez Château, fiij. l'-i, et Donjon, fi^
il, i2, i3 et ii.
[ TOUR ]
— 150 —
ofTot protégé par deux grosses luurs cylindriques duul le diamètre est
— l;"^! — [ TOUR ]
de 15 métros 50 contimotrps hors d'reuvre. Ces deux tours, pleines dans
la hauteur du talus, pouvant par conséquent délier la sape, renferment
trois étages destinés aux provisions et à l'hahitation, et un étage supé-
rieur de déi'enses très-important, eouronné par un crénchigc double '.
Des deux tours, à peu près pareilles dans leurs distributions inté-
rieures, nous donnons celle d'angle, dite tour de Charlemagne -. Elle
contient, au niveau de la cour du château, une cave voiàtée, éclairée
par deux meurtrières (fig. 55, en A). Un couloir B permet de commu-
niquer des salles basses du donjon à cette cave. Par l'escalier C, on
monte à la vis qui dessert tous les étages et la guette. En E, est une
fosse pratiquée sous les garde-robes voisines de cette tour. Au-dessus
de la cave A est une salle voûtée en arcs ogives surbaissés, qui est de
plain-pied avec le premier étage du logis et dont le plan est semblable
à celui de la salle G du second étage, laquelle salle est de même voûtée
en arcs ogives et se trouve de plain-pied avec le deuxième étage du
logis. Ces pièces hexagones sont éclairées chacune par trois fenêtres, pos-
sèdent une cheminée K et un couloir I communiquant aux garde-robes
M. En 0, est la cour des provisions ^. L'escalier de la guette N met ce
couloir I, et par conséquent la salle G, en communication axcc le che-
min de ronde P du mur de garde de la cour aux provisions, qui lui-
même communique aux défenses supérieures du château.
Au-dessus de cette salle voûtée G est l'étage particulièrement réservé
à la défense et dont nous traçons le plan (fig. 56.) On monte à cet étage
par l'escalier à vis. Une première porte L donne entrée de plain-pied
sur l'aire S dallée sur la voûte de la salle du deuxième étage. Une se-
conde porte percée au niveau de la révolution supérieure de la vis donne
accès sur le chemin de ronde R des mâchicoulis. Des arcades percées
dans le mur cylindrique donnent, au moyen d'emmarchements en façon
de gradins d'amphithéâtre, du chemin de ronde R sur l'aire S placée à
3 mètres au-dessous. L'escalier à vis permet d'atteindre, au-dessus de
cette salle, un balcon circulaire intérieur ayant vue sur les dehors par
un grand nombre de créneaux.
La coupe faite sur ab (fig. 57) explique l'importance de cet étage, au
point de vue de la défense. Sur l'aire A étaient accumulés les projec-
tiles propres à être lancés par les mâchicoulis, pierres rondes, cailloux
de toutes grosseurs, jusqu'à ^0 centimètres de diamètre, puisque les
' Ces deux tours avaient été renversées par la mine. Leurs frag-menls, en quartiers
énormes, gisaient sur le sol; c'est à l'aide de ces débris que ces ouvrages ont été res-
taurés. Les hauteurs d'élages étaient d'ailleurs indiquées par les amorces sur les bàti-
mculs voisins conservés.
'■^ Chacune des huit tours du château de Pierrefonds portait le nom du preux dont
la statue est placée sur le parement extérieur. La statue de Charlemagne remplissait la
niche pratiquée au sommet du cylindre de la tour d'angle du donjon. (Voyez la Notice
si»^ le château impénnl de Pierrefonds, 5"= édition.)
3 Voyez DoxjON, Tig. il, h2 et i3.
[ TOUR ] — 152 —
trous (les mâchicoulis ont .V2 ceiilinièlres environ. Cet amas de projec-
tiles pouvait, à la rigueur, atteindre le niveau du chemin de ronde B,
un laissant un vide dans le milieu pour le service et pour le passage des
honmies par la porte C.
Les servants des mâchicoulis se tenaient sur le chemin de rmide 15,
ainsi que les arbalétriers. Des manœuvres passaient les projectiles aux
servants, suivant les ordres donnes par le capitaine de la tour, qui était
posté sur le balcon D dont nous avons parlé plus haut. I';ir les créneau.x
nombreux donnant sur le balcon, le capitaine découvrait li)us les de-
hors, et les gens postés dans la galerie, non plus que ceux préposés aux
projectiles, n'avaient point à s'enquérir des mouvements de l'ennemi,
mais seulement à exécuter les ordres qui leur étaient donnés. L'étage
crénelé supérieur 1'' était en outre garni d'arbalétriers chargés du tir
dominant et éloigné. Suivant que l'assiégeant se portait vers un point,'
le capitaine faisait accumuler les projectiles sur ce point sans qu'il pût
y avoir de confusion. Si l'assaillant abordait le pied du talus de la tour,
parles Irons des mâchicoulis les servants le voyaient et n'avaient qu'à
laisser tomber des moellons pour l'écraser. Le tir par les créneaux décou-
verts E ne pouvait être qu'éloigné, ou au plus suivant un angle de 60 de-
grés, à cause du défilement produit par la saillie de la galerie. Le tir
par les créneaux du balcon D était ou paraboli(iue, ou suivant un angle,
de 30 et de 60 degrés. Il en était de même du tir des arbalétriers postés
sur le chemin de ronde D. Puis, par les mâchicoulis on obtenait un tir très-
plongeant et la chute verticale des projectiles, qui, ricochant sur le talus,
prenaient les assaillants en ccharpe. Ainsi, dans un rayon de 150 à 200
153
[ TOUR ]
Ml
7
&
v<-i
Qr^.'i^'.
mètres, les défenseurs pouvaient couvrir le terrain d'une quantité innom-
IX. — 20
i TOUU ] 15i -
l)rable de carreaux, de virelons et de pierres. Le sommet de la mulle
dépasse de plusieurs mètres le sommet du comble de la tour, et son es-
calier à vis possède uu noyau à jour de manière à permettre au -uelteur
de se faire entendre des gens postés dans le chemin de ronde, comme
s'il parlait à travers un tube ou porte-voix.
Eu (i, est tracée la coupe sur le milieu des côtés de l'hexagone inté-
rieur, c'est-à-dire suivant l'axe des fenêtres.
C'est là un des derniers ouvrages qui précèdent de peu l'emploi ré-
gulier des bouches à feu, puisque le château de Pierrefonds était ter-
miné en U07 ; aussi ces belles tours, élevées suivant l'ancien système
défensif perfectionné, sont -elles trôs-promplement renforcées d'ou-
vrages de terre avancés propres à recevoir des bouches à feu. A Pierre-
fonds comme autour des autres places fortes, au commencement du
XV* siècle, on retrouve des traces importantes et nombreuses de ci's
défenses avancées faites au moment où les assiégeants traînent :i\cr
eux du canon. La plate-forme qui précède ces tours vers le plateau est
disposée pour pouvoir mettre en batterie des bombardes, veuglaircs
ou coulevrines. •
La célèbre tour de Montlhéry. sur l'ancienne route de Pans à Or-
léans, est à la fois réduit du donjon et guette. Ce qu'on désigne aujour-
d'hui sous le nom de château de Montlhéry n'est, à proprement parler,
que le donjon, situé au point culminant de la motte. Le château con-
sistait en plusieurs enceintes disposées en terrasses les unes au-dessus
des autres et renfermant des bâtiments dont on découvre à peine au-
jourd'hui les traces. Chacune de ces terrasses avait i)lus de cent \)W(h
de longueur, et c'était après les avoir successivement franchies qu^'on
arrivait au donjon ayant la forme d'un pentagone allongé (fig. 58).
Lorsqu'on avait gravi* les terrasses, on se trouvait devant l'entrée A
du donjon, dont la construction appartient à la première moitié du
XIII'' siècle.
Du château où résida Louis le Jeune en IL'i'i, il reste peut-ètie des
substructions, mais toutes les portions encore visibles du donjon, et
notamment la tour principale, réduit et guette, ne remontent pas au
delà de 1220, bien qu'elle passe généralement pour avoir été construite
par Thibaut, forestier du roi Robert, au commencement du xi' siècle.
Cette tour 15, plus grosse et plus haute que les quatre autres quillan-
«pient le donjon, a 9"', 85 de diamètre au-dessus du talus (30 pieds);
le niveau de sa plate-forme était à 35 mètres environ au-dessus du seuil
de la porte du donjon. Son plan présente des particularités curieuses.
Une poterne relevée, fermée par une herse, donne sur les dehors indé-
pendamment de la porte qui s'ouvre sur la cour. Deux étages étaient
voûtés, trois autres supérieurs fermés par des planchers. Une ceinture
de corbeaux, comme ceux du donjon de Couey, recevait des hourds
à double étage ; une porte s'ouvrait aussi sur le chemin de ronde de la
courtine C. Cette entrée passait à travers la cage d'un escalier à vis qui,
— 155 — [ TOUR ]
inscrit dons une tourelle eyliiulriquo, parlait du nivoau de ce chemin
(le ronde pour arriver à tous les étages supérieurs. Du rez-de-chaussée
on montait au premier étage par un degré pris dans l'épaisseur du mur
(lu côté intérieur. En D, il existait un bâtiment d'habitation assez vaste,
dont on aperçoit aujourd'hui seulement les fondations. On sait quel
rôle important joua le château de Montlhéry pendant le moyen âge.
Çn, . '-//' ^ , A
'J a
J'i
'.0 SJ
Cette valeur tenait plus encore cà sa position stratégique qu'à la puis-
sance de ses ouvrages ; et la grosse tour B du donjon était bien plus un
point d'observation qu'une défense. Il est évident que pour la garnison
(le Montlhéry, l'essentiel était d'être prévenue à temps, car alors il de-
venait impossible à des assaillants d'aborder la motte élevée sur laquelle
s'étageaient les défenses ; quelques hommes suffisaient à déjouer un
coup de main.
Tours de guet (guettes). — Les châteaux, les donjons, avaient leur
guette, mais aussi les villes. Dans l'état présent de l'Europe, on ne sau-
rait comprendre l'importance de ces observatoires élevés sur les points
dominants des châteaux et des villes.
Si nous rencontrons encore des voleurs qui cherchent à s'introduire la
nuit dans les habitations des cités et des campagnes, du moins cette cor-
[ TOun ] — 156 —
poration n'cxécutc-t-elle ses projets qu'en se cachant du mieux qu'ollo
peut. Mais il n'en était pas ainsi depuis l'empire romain jusqu'au xyii°
siècle. Pendant l'administration des derniers empereurs, les villœ et
même les bourgades n'étaient pas toujours à l'abri des expéditions de
bandes d'aventuriers qui, en plein jour, rançonnaient les particuliers
et les petites communes, ainsi que nous voyons encore la chose se faire
parfois en Italie, en Sicile et sur une partie du territoire de l'Asie. Le
brigandage (pour nous servir d'un mot qui ne date que du xv* siècle)
existait à l'état permanent sous l'administration romaine, aux portes
mômes de la capitale de l'empire, et il n'est pas équitable de faire re-
monter cette institution au moyen âge seulement ; elle appartient un
peu à tous les temps, et aux sociétés particulièrement qui inclinent vers
la dissolution. Le moyen âge féodal ne pratiqua pas le brigandage et
ne réleva pas à la hauteur d'une institution, ainsi que plusieurs feignent
de le croire pour arriver à nous démontrer que l'histoire de la civilisa-
tion ne date que du xvi^ siècle.
La féodalité entreprit au contraire de détruire le brigandage qui,
après la chute de l'empire romain, était passé dans les mœurs et s'é-
tendait à l'aise sur toute l'Europe occidentale. La féodalité fut une véri-
table gendarmerie, une magistrature armée, et malgré tous les abus qui
entourent son règne, elle eut au moins cet avantage de relever les popu-
lations de l'aflaissement où elles étaient tombées à la fin de l'empire et
sous les Mérovingiens. Ces premiers possesseurs terriens, ces leudes,
surent grouper autour de leurs domaines les habitants effarés des cam-
pagnes, et si des colons romains ils ne firent pas du jour au lendemain
des citoyens (tâche impossible, puisque à peine les temps modernes ont
pu la remplir), du moins leur enseignèrent-ils par exemple à se défendre
et à se réunir au besoin, à l'ombre du donjon, contre un ennemi com-
mun. Que les châtelains aient été des voleurs de grands chemins, le
fait a pu se présenter, surtout au déclin de la féodalité ; mais il serait
aussi injuste de rendre l'institution féodale responsal,!e de ces crimes
qu'il serait insensé de condamner les institutions de crédit parce qu'il
se rencontre parfois des banqueroutiers parmi les financiers. Les Assises
de Jérusalem, ce code élaboré par la féodalité taillant en plein drap, sont,
pour l'état de la société d'alors, un recueil d'ordonnances fort sages, et
qui indique une très-exacte appréciation des conditions d'ordre social;
et les barons, guerriers et légistes qui ont rédigé ce code eussent été
fort surpris si on leur eût dit qu'un siècle comme le nôtre, qui se pré-
tend éclairé sur toutes choses, les considérerait comme des détrousseurs
de pèlerins, des soudards, pillards sans vergogne.
La guette, ou la tour de guet, est le signe visible du système de police
armée établi par la féodalité. La lourde guet du château n'a pas seu-
lement pour objet de prévenir la garnison d'une approche suspecte,
mais bien plus d'avertir les gens du bourg ou du village de se défier
d'une surprise et de se prémunir contre une attaque possible. Il n'était
— 157 — [ TOTiit ]
pas rare de voir une troupe de partisans profiter de l'heure où les gens
ôtaieiil aux ehamps pour s'emparer d'une bourj^ade et la mettre à rançon.
A la première alarmé, le châtelain et ses hommes avaient bientôt fait
de relever le pont et de se mettre à l'abri des insultes ; mais ces gar-
nisons, Irès-laibles en temps ordinaire, n'eussent pas pu déloger des
tronpes d'aventuriers et empêcher le pillage du bourg; il fallait avoir
le temps de rassembler les paysans dispersés dans la campagne : c'est
à cette fin que les tours de guet étaient élevées. Aux premiers sons
du cor, aux premiers tintements du befi'roi, les populations rurales
se groupaient sous les murs du château et organisaient la défense,
appuyés sur la garnison de la forterejsse. Les villes possédaient, par le
même motif, des tours de guet sur les points qui découvraient la cam-
pagne au luin. Ces tours de guet établies le long des remparts devinrent,
vers le xiv'= siècle, le beffroi de la ville ; outre les guetteurs, elles ren-
fermaient des cloches dont les tintements appelaient les habitants
aux points de leurs quartiers désignés d'avance, d'où les quarteniers les
dirigeaient d'après les instructions qui leur étaient transmises par les
chefs militaires.
Dans les châteaux, les tours de guet ne servaient pas seulement à
prévenir les dangers d'une surprise ; les guetteurs, qui veillaient nuit et
jour à leur sommet, avertissaient les gens du château de la rentrée du
maître, de l'heure des repas, du lever et du coucher du soleil, des feux
qui s'allumaient dans la campagne, de l'arrivée des visiteurs, des mes-
sagers, des convois. La guette était ainsi la voix du château, son aver-
tisseur; aussi les fonctions de guetteur n'étaient-clles confiées qu'à des
hommes éprouvés et étaient-elles largement rétribuées, car le métier
était pénible.
Souvent les tours de guet ne sont que des guettes, c'est-à-dire des tou-
relles accolées à une- tour principale et dépassant en hauteur ses cou-
ronnements '. Mais aussi existe-t-il de véritables tours de guet, c'est-à-
dire uniquement destinées à cet usage.
La cité de Garcassonne en possède une très-élevée d'une époque an-
cienne (fin du XI'' siècle), entièrement conservée. Cette tour dépend du
château, domine toute la cité et le cours de l'Aude ; elle est bâtie sur
plan rectangulaire -, et ne contenait qu'un escalier de bois avec paliers.
Son sommet pouvait être garni de hourds '.
L'angle sud-ouest des murs romains de la ville d'Autun, point culmi-
' Voyez l'arlicle Construction, fiic. ISi; voyez aussi l'article Échaucuette. Les deux
tours extérieures du donjon de Picrrcfonds possèdent chacune une guette (voyez la lig-urc
précédente).
- Une légende prétend qu'elle salua Charlcmagne à son passage à Garcassonne; mais
Charlemagne est-il jamais passé à Garcassonne? puis la tour n'est cjue du xi'= siècle.
Voyez AiiCHiTECTLRE MiLiTAïUE, Ic plan du château de Garcassonne, fig. 12 (la Inur
de guet est en S), et la (igure 13, la vue perspective de ce château. Voyez aussi les
Archives des monuments histoiïques, Gide éditeur.
[ TOUR ]
158 —
-Jf "N^
liant de renceiiUc, possède une tour de guet du xii^ siècle, dont nous
— 159 — [ TOUR ]
donnons (fig. 59) la vue prise au dehors des murs. Celte tour contenait
plusieurs ehanibres les unes au-dessus des autres et un escalier de bois.
Les fenêtres jumelles de la chambre supérieure s'ouvrent du côté de la
ville. La corniche de couronnement formait parapet, et le chcneau du
comble en charpente, chemin de ronde. Les eaux de ce comble plat,
posé en contre-bas du couronnement, s'écoulaient par des u;argouilles '.
La tour de Nesle, à Paris, qui commandait, sur la rive gauche, le
cours de la Seine à sa sortie de la ville, était ^Sutùt une; tour de guet
(ui'un ouvrage propre à la défense. Elle était mise en communication
par une estacade avec la tour de la rive droite (dite tour qui fait le coin),
(pii, en amont du Louvre, terminait l'enceinte de la ville. Ln fanal était
ï-uspendu à ses créneaux pour indiquer aux bateliers l'entrée de l'esta-
cade qui barrait une partie notable du fleuve. De sa plate-forme on
découvrait les enceintes de l'ouest (rive gauche), le faubourg Saint-
Germain, le Pré aux Clercs, le Louvre et la Cité.
La tour de Nesle, bâtie sous le règne de Philippe-Auguste, en môme
temps que l'enceinte de Paris, c'est-à-dire vers 1200, est désignée dans
un acte de 1210 : Tornella Philippi Hamelini suprà Sequancnn-. Ce n'est
qu'un siècle plus tard qu'elle est connue sous le nom de tour de Nesle
^ CcUc tour est dite aujourd'hui, tour de François I" .
- Voyez Dissert, archéol. sur les anciennes enceintes de Paris, par Donnardot Parisien,
1852. Voyez les plans de Gomboust, de de Fer, de Mcrian, la tapisserie de rilôtel de
ville, les gravures de Callot, d'Israël Sylvestre, les plans déposés aux Archives de Ilmu-
pire, les dessins et gravures de délia Bella, les dessins de Le Vau (Archiv. de l'empire).
Cette tour ne fut démolie qu'au moment où l'on commença le palais des Quafrc-Nations
(l'Institut actuel;, vers IGGO.
[ TOUR
— 160 —
OU de Ncltc. Elle était planlée à la place qu'occupe la pavillon oriental
— 1^1 — [ TOUR ]
«lu palais de l'Institut. Sur le quai, près d'elle, s'ouvrait la porte de la
ville dite porte de Nesle (voyez le plan, fig. 60), et en A s'étendait l'hôtel
de même nom. La tour de Nesle D avait, hors d'oeuvre, cinq toises de
diamètre, possédait deux étages voûtés et deux étages plafonnés, avec
une plate-forme à laquelle arrivait l'escalier à vis E, après avoir des-
servi tous les étages. Cet escalier dépassait de beaucoup le niveau de la
plate-forme (qui peut-être était primitivement couverte par un comble
conique) et servait de guette.
La vue perspective de cette tour(rig. 61), prise en dehors de la porte
de Nesle S en fait comprendre la valeur comme poste d'observation sur
le fleuve. De là des signaux pouvaient être transmis au Louvre, et vice
versû, sur tout le front occidental des remparts de la rive gauche- el au
palais de la Cité. Eu amont de Paris, deux autres tours à peu près sem-
blables à celle-ci barraient la rivière : l'une, dite tour Barbeau, formait
tête du rempart sur la rive droite ; l'autre, dite la Tournelle, avait la même
destination sur la rive gauche. Ces deux ouvrages, qui se trouvaient au
droit du milieu de l'île Saint-Louis, se reliaient avec deux autres tours
élevées sur les berges de cette île, coupée alors par un fossé que rem-
plissait la Seine ^.
La tour de Villeneuve-lez-Avignon, bâtie sur la rive droite du Rhône,
au débouché du pont de Saint-Bénezet, par Philippe le Bel, en 1307,'
est une tour d'observation en même temps qu'un donjon propre à la
défense. Elle se reliait à un vaste système de fortifications qui défendait
de ce côté le territoire français contre les empiétements de la Provence ^
et qui, plus tard, contribua à enlever aux papes d'Avignon tous droits
de seigneurie sur le cours du Rhône.
Cette tour, bâtie sur plan quadrilatère losange, possède plusieurs
salles voûtées et une guette carrée au sommet, avec tourelle propre
encore à recevoir un guetteur. C'est un ouvrage admirablement con-
struit, avec plate-forme, crénelage armé de mâchicoulis, et échauguettes
aux angles. Ce genre de défenses nous amène à parler des tours consi-
dérées comme des postes isolés, sortes de blockhaus permanents.
Tours-postes isolées. Tours défenses de passages, de ponts. —Le cours
de nos fleuves, les passages de montagnes, certaines lignes de défense
d'un territoire, laissent encore voir des traces de tours, carrées habituel-
lement, qui servaient à assurer le péage sur les cours d'eau, à réprimer
le brigandage, arrêter les invasions, les surprises de voisins trop puis-
sants ou turbulents. Ces tours, qu'on trouve encore en grand nombre
dans les passages des Pyrénées, le long de la haute Loire, du Rhône, de
• D'après les documenls cités plus haut.
- Ces remparts suivaient la direction de la rue Mazarine actuelle, qui, bâtie hors de
la ville, dès le xvi'= siècle, s'appelait la rue des Fossés de Nesle, parce qu'elle s'élevait sur
la contrescarpe de ces fossés.
^ Voyez Architecture militaire, flg. 18.
■^ \ oyez, à l'article Po.m, l'historique de la construction de cette tour et la figure 2.
IX. — 21
TOUR
— 162 —
la Saône, de l'Aveyron et du Tarn, du Doubs et de l'Isère, sur les fron^-
tières duMorvan, dans les Vosges, sont plantées sur des points élevés et
peuvent correspondre au moyen de signaux. L'assiette choisie est habi-
tuellement un promontoire escarpé ne se reliant aux hauteurs voisines-
-/'
r.y''
que par une langue de terre, de manière à n'être accessible que vcrs^
un point. Cette chaussée naturelle est parfois coupée par un fossé ou
défendue par un rempart qui sert de chemise à la tour. On ne peut pé-
nétrer dans l'intérieur de celle-ci que par une porte relevée au-dessus
du sol par une échelle ou par un pont volant jeté sur le chemin de ronde
— 163 — [ TOUR ]
<le la chemise. Un exemple type fera comprendre cette disposition
adoptée fréquemment dans les passages des Pyrénées (fig. 62). Devant
la porte de la chemise était placée une barrière de bois. Un mâchicoulis
défendait celte première porte. Ponr pénétrer dans la tour-poste, on
montait un degré qui aboutissait au chemin de ronde de la chemise. Ce
-chemin se présentait latéralement à la face de la tour dans laquelle était
percée la porte. Un pont mobile qui s'abattaitd'un encorbellement sur le
chemin de ronde de la chemise au moyen d'un treuil placé dans le mâ-
rhicoulis-échauguette, permettait de pénétrer dans ce réduit contenant
plusieurs étages et une plate-forme supérieure destinée à la défense
et aux signaux. Ces postes sont souvent munis de cheminées et môme
d'un four et d'un puits allant chercher une source, ou d'une citerne
creusée dans le roc et recueillant les eaux de pluie de la plate-forme et
en plateau.
Les chevaliers du Temple possédaient beaucoup de ces postes établis,
sur une grande échelle, en Syrie, a Les diverses places de guerre possé-
<( dées au moyen âge par les chrétiens en terre .sainte étaient reliées
K( entre elles par de petits postes ou tours élevés d'après un plan uni-
<( forme : un grand nombre subsistent encore aujourd'hui, savoir :
« Bordj-ez-Zara, Bordj-Maksour, Om-el-Maasch, Àïn-el-Arab, iMiar,
■<( Toklé, etc.' »
Ces tours-postes bâties par les chevaliers du Temple, en Syrie et en
Occident, sont sur plan barlong. M. G. Rey, auquel nous empruntons
les renseignements concernant celles de la Syrie, donne le: plans et
la coupe d'une de ces tours, celle de Toklé, que nous .reproduisons ici
d'après lui (fig. 63). On pénètre dans la salle basse par une porte A. Au
centre de cette salle est creusée une citerne. Pour aller chercher la porte
qui donne dans les escaliers droits montant aux étages supérieurs, il fal-
lait atteindre le niveau du plancher B au moyen d'une échelle. Une
voûte en berceau forme le premier étage, et une voûte d'arête, sans arê-
tiers, supporte la plate-forme supérieure ; un second plancher divise ce
second étage en deux pour réserver, sous la plate-forme, un magasin
à provisions. Un mâchicoulis commande la porte. Le rez-de-chaussée
pouvait servir d'écurie pour quelques chevaux.
Il est intéressant de retrouver à Paris une tour bâtie par les chevaliers
du Temple, et qui présente une disposition analogue à celles qu'on
rencontre en Syrie dans les postes de cet ordre militaire. Cette défense,
iilacée en face du Collège de France actuel, était connue sous le nom de
tour Bichat, parce que le célèbre professeur y fit longtemps ses cours 2.
» Voyez Essai sur la domination française en Syrie durant le moyen âqe, par
E. G. Rey, 1866. ^ '
- Il eût été facile de conserver ce précieux monument qui ne gênait pas sérieusement
le trace des voies nouvelles sur ce point de Paris. C'était un très-curieux exemple des
Iravau.K dus au.x Templiers vers la fin du xii' siècle.
Malgré des réclamations appuyées par les personnages les plus autorisés, la démolition
[ Toun ] — Ifi/i —
Elle dépendait de la commanderie de Saint-Jean de Jérusalem, qui
^3
e^cle-clxausscc?
Piai?. aiinvjcan C
plus tard, an wï" siècle, prit le nom de Sainl-Jean deLatran. «. L'en-
(t trce principale de la cunnuandcric s'ouvrait, dit M. le baron do Guil-
de la tour BidiiU fut {lécidée hâtivement, et c'est à peine si nous eûmes le temps dû
mesurer cet édifice. Quelques chapiteaux provenant de cette démolition ont été trans-
portés au musée de CUiny; mais ce n'était pas par sa sculpturo, bien qu'elle soit Lclb.
que cet édilice intéressait l'historien.
— 165 — [ TOUR ]
<( hermyS en face du Collège de France. Les bâtiments les plus notables
« de l'enclos étaient la grange aux dîmes, le logis du commandeur,
« la tour, l'église et le cloître Nous pensons que cette tour élait le
(( donjon de la commanderie, le dépôt des titres, des armes, des objets
(( précieux, le lieu de réunion des chevaliers, le signe de la suzeraineté
« du commandeur sur les fiefs qui relevaient de Saint- Jean »
La tour de la commanderie de Saint-Jean de Jérusalem, bâtie sur plan
barlong, se rattachait au logis du commandeur par un de ses angles:
par l'autre elle se reliait à la courtine. Cette commanderie ayant été
transformée à plusieurs reprises, il devenait difficile de reconnaître
exactement quelle était la position de la tour par rapport aux bâtiments
de la môme époque. Cependant le plan de Gomboust la montre comme
f.iisant face sur les dehors du côté de l'occidant, et en effet ses défenses
p-.'incipales se présentaient de ce côté. Du reste, les relevés sur phice
nous en apprendront plus que ne pourraient le faire les documents
fournis par les plans anciens de Paris. Yoici donc (lig. Ci), en A, le plan
de la tour à rez-de-chaussée. Ce rez-de-chaussée consistait enunesallo
voûtée en deux travées d'arcs ogives, avec une poteine basse a qui
donnait autrefois sur les fossés extérieurs ; une porte b s'ouvrait égale-
ment sur l'escalier qui permettait d'atteindre le niveau k du sol de la
cour en passant sur un pont mobile (j, car le fossé intérieur /"se proie n-
geait par un redan jusqu'à cet escalier. D était donc le fossé de clôtuic
de la commanderie ; /", le fossé spécial à la tour. La salle basse n'avni
aucune communication avec les étages supérieurs. Pour arriver au pre
mier étage B, il fallait monter par l'escalier C accolé à la courtine occi-
dentale. Ce premier étage ne communiquait pas avec le logis du com-
nianleur, silué en H; il fallait reprendre l'escalier C pour atteindre ^e
niveau du deuxième étage E. De cette salle on pouvait entrer dans le
bâtiment du commandeur par la porte e, percée dans un pan coupé.
C'était encore par l'escalier C que l'on montait à la plate-forme G, qui
était couverte par un comble en pavillon. Cet escalier C était de bois,
enfermé dans une cage dont les murs de pierre étaient minces. Du logis
du commandeur, à mi-étage du premier, on communiquait, par une
galerie crénelée I (voyez le plan K), avec le chemin de ronde 0 de la
courtine. Une coupe longitudinale faite sur mn expliquera plus clairc-
' Voyez rexccllent Itinéraire archéologique de Pans du savant auteur do tant de tra-
vaux précieux sur nos antiquités nationales. M. de Guilhermy déplorait en 1855, comme
tous ceux qui ont quelque souci de nos monuments historiques, la destruction de la loir
Bichat. « La ville de Paris, disait-ii, qui a fait de si généreux sacrifices pour sauver la
<( lour Saint-Jacques la Boucherie, s'est au contraire montrée insouciante envers celle
« de Latran, et cependant, si la première est en jouissance d'une plus grande renommcc,
« l'autre appartenait à une meilleure époque de l'art et se rattachait à une famille d'édi-
« ficps d'un caractère plus intéressant )> Nous ajouterions qucla tour de Latran était
l'i^miquc monument de ce genre en France.
[ TOUR ]
— 166
p^^-T-j
mciilces dispositions (voyez lig. 63). A esL le Tond du fossé, dont la con-
— 167 — [ TOUR ]
ircscarpe ne paraît pas avoir dépassé le niveau B. En C, on retrouve la
C,
0
'■■"Il 1 . ' .■..' '[rT|MT,-R^7-!i=-i|-:i,ii':ii :/,"'i
porte qui donne entrée dans la cage de l'escalier. En D, des meurtrières
[ TOUR ] _ 168 —
sont percées au fond de trois niches ouvertes dans la salle du premier
étage, l'^n E, est le passage crénelé communiquant, à mi-élagu, du logis du
commandeur à la courtine de l'ouest. La salle basse n'était éclairée que
par des soupiraux; quant aux deux salles voûtées au-dessus, des fenêtres
assez nombreuses y laissaient pénétrer la lumière. Les créneaux supé-
rieurs étaient fermés par des volets de bois entrant en feuUlure. La
figure 66 présente la coupe en travers de la salle du preuner étage du
/>£"£" A fKD
côté de la défense. On aperçoit les trois niches pratiquées au fond de la
salle. Devant celle du milieu, est plantée une colonne double qui porte
les deux arcs de décharge sur lesquels repose le mur supérieur (voyez
le plan B et la coupe longitudinale). Car on observera que pour donner
plus de solidité à la construction et porter ses pressions vers l'intérieur,
les murs se retraitent intérieurement sur les formerets des voûtes. De
l'extérieur de la commanderie, la tour avait un aspect sévère. Nous en
donnons la vue {Wiï,. 67), avec la courtine, la cage de l'escalier etl'amorce
du logis du commandeur.
Cette construction, de petit appareil, était bien traitée et n'avait subi
d'autres altérations que celles causées par le voisinage de constructions
modernes accolées à ses flancs. Les voûtes des salles étaient en bon état,
et la restauration de ce curieux spécimen d'une tour de commanderie
n'eût été ni diflicile ni dispendieuse.
— 169
TOUR ]
La tour du Temple, à Paris, datait de la fin du xiii« siècle et avait été
IX. — 22
[ TOUR 1 — l"^^^ —
achevée en 1306, peu avant la dissoluUon de l'ordre'. Cette tour était
sur plan carré, avec tourelles aux quatre augies, montaut de fond. Elle
servait de trésor, de dépots de titres et de prison, comme la plupart de
ces donjons appartenant aux élablissements des chevaliers du Temple.
Cet cdilice fut détruit eu 1805.
Nous possédons encore à Paris un des ouvrages servant de retrait,
de trésor, de lieu de sûreté, dans les hôtels que les princes possédaient
au milieu des villes: c'est la tour que l'on voit encore dans la rue du
Petit-Lion, et qui dépendait de l'hôtel des ducs de Bourgogne. « L'édi-
(( fice, dit notre savant ami M. le baron de Guilhcrmy-, est solidement
<i construit en pierres de taille soigneusement appareillées ; il est percé
« de baies en tiers-point et couronné de mâchicoulis. Un large escalier
(c à vis monte à l'étage supérieur, comprenant une belle salle voûtée en
(t arcs ogives. Les fenêtres qui éclairent l'escalier sont rectangulaires et
(i décorées de moulures. Les degrés tournent autour d'une colonne qui
(( se termine par un chapiteau très-simple; mais ce chapiteau sert de
(c support à une caisse cylindrique d'où s'élancent des tiges vigoureuses
« figurant des branches de chêne dont les entrelacs forment les nervures
<( de quatre voûtes d'arête et dont le feuillage se détache en saillie sur
t( les remplissages de la maçonnerie. » Une chambre secrète est disposée
au sommet de la tour, et pouvait être isolée des passages au moyen d'une
hascule.
La tour a été bâtie par le duc Jean-sans-Pcur, dans les premières
années du xv" siècle. Ce prince habitait cet hôtel lors(|u'il fit assassiner
Louis d'Orléans dans la rue Barbette. L'hôtel de Jacques Cœur, à Bour-
ges, possédait aussi sa tour, réduit et trésor, dont la pièce principale,
au niveau du premier étage, était fermée par une porte de fer^.
Nous ne saurions passer sous silence les tours-portes. Souvent des
portes secondaires, ou même des poternes étaient percées à travers des'
tours, au lieu d'être flanquées par elles. Cette disposition n'apparaît
guère qu'à la fin du xin'^ siècle, et est-elle assez rare. C'est encore dans
la cité de Carcassonne que nous trouverons un des exemples les plus
remarquables de ces sortes d'ouvrages. Sur le front sud de la seconde
enceinte s'élève une haute tour carrée avec quatre échauguettes mon-
tant de fond, qui, à l'extérieur, ne laisse voir aucune issue, mais sur
l'un de ses flancs (celui de l'est) s'ouvre une porte ou plutôt une large
poterne dont le seuil est posé à 2 mètres au-dessus du sol extérieur. La
figure 68 présente le plan de cette tour au niveau du rez-de-chaussée.
Pour atteindre le seuil A, il fallait disposer en dehors une échelle on un
plan incliné de bois. Celte première entrée est défendue par un mâchi-
coulis a, une herse /a et des vantaux c. On pénètre alors sous la voûte
' Voyez Temple.
* Itinéraire archéologique de Paris, p. 29D.
? -Voyez, à l'article Maison, le plan, lig. 34.
— I"l — [ Toun ]
percée d'un œil carré au centre; puis il faut se détourner à droite, et
Ton se trouve en face d'une seconde porte également défendue par un
mâchicoulis d, une herse f, et des vantaux g. Cette seconde porte fran-
chie, on est dans la cité'. Les courtines de l'enceinte sont en B et en C.
L
iCG.<î
\\>
Los deux portes h et i donnent dans un couloir qui communique à l'es-
calier à vis montant à la guérite / et aux étages supérieurs. Le premier
étage (tîg. 69) montre en o le mâchicoulis extérieur, qui est servi par-
dessus la herse yo, lorsque celle-ci est baissée; le second mâchicoulis 5'
et la seconde herse r, servie par le passage /. La salle du premier étage
contient une cheminée k avec four, trois armoires s, et un puits v, qui
possède aussi une ouverture sur les lices. Deux fenêtres /éclairent la
pièce. L'escalier à vis monte, au-dessus de cette salle, sur un premier
crénelage entourant une seconde salle voûtée en berceau, couronnée
par une plate-forme propre à recevoir un engin à longue portée..
La figure 70 donne l'aspect de la tour du côté de la ville.
On observera que cette tour interrompt le chemin de ronde des cour-
tines, sur lesquelles, d'ailleurs, elle prend un commandement consi-
dérable. Un large degré à rampe droite, posé sur des arcs (voyez en E,
fig. fi8), atteint le niveau d'un des chemins de ronde et débouche en
face d'une porte s'ouvrant sur l'escalier à vis. La pente du sol intérieur
' Voyez lo plan général de la cité. C'^tte porte est celle de Saint-Nazairc (architecture
MILITAIUE, fig 11, en D).
[ Touii ] — 172 —
s'inclinant vers l'entrée, une gargouille est percée en G, à 2 mètres en-
viron au-dessus du sol des lices, et pouvait, au besoin, servir de porte-
voix pour des patrouilles rentrantes. Cet ouvrage, qui appartient aux
défenses ajoutées h la cité de Carcassonne par Philippe le Hardi, est
construit comme la tour de l'Évêché, en assises de grès dur, à bossages,
et appareillé avec soin. Il domine la barbacane de l'enceinte extérieure
et tous les alentours, car il se trouve planté sur le point le plus élevé
du plateau. Sa masse sert masque à l'église de Sain t-Nazaire, distante
seulement de 25 mètres. Sa plate-forme est couverte de dalles, et une
guette H (voyez fig. 70) la surmonte, afin de permettre au maître engi-
néor de commander la mauduivre du grand engin mis en batterie sur
cette plaie-forme'.
Du dehors, la tour de la poterne Sainl-Nazaire présente un aspect
plus imposant encore, car le sol des lices est à 3 mètres en contre-bas
du seuil de la seconde porte. La figure 71 montre ces dehors du coté
de la polernc, les hourds étant supposés mis en place pour la défense.
Ces hourds ne sont posés que sur les trois faces de la tour, devant le
crénelage du chemin de ronde, laissant les échauguettes libres et leurs
meurtrières; de sorte que ces échauguettes flanquent les hourds et sont
flanquées par les arehères latérales de ceux-ci. Les hourds sont doubles
et disposés ainsi que l'indlcjuc la coupe (lig. 71 Ois).
1 La picrricTC est fig^méc cii battorie sur cette platc-formr
173
XOUB
I-I
7^'
Suivant l'usage, la communication entre le chemin de ronde A ordi-
naire et le chemin de ronde B de guerre se faisait par les créneaux percés
T(.IR
T.^l —
dans le parapi'L. De ce elieniiu de ruade U,i)ar un buuL d'échelle de mou-
— 175 — [ Toun ]
nier, les arbalétriers montaient sur le chemin relevé G et pouvaient
envoyer des carreaux par le mâchicoulis D. Trois rangs d'arbalétriers
tiraienf ainsi simuUanément. De plus, des projectiles étaient jetés verti-
calement, au l)esoin, par les mâchicoulis M.
Profitant du commandement do la plate-forme supérieure E, un qua-
trième rang d'arbalétriers envoyait des carreaux au loin par les cré-
neaux à volets et les meurtrières percés dans le parapet F. Les lignes
ponctuées indiquent les angles de tir.
Quelquefois la disposition des tours-portes était adoptée par raison
d'économie. Il était moins dispendieux d'ouvrir une baie à la base d'une
tour que de flanquer celte baie de deux tours suivant l'usage le plus
général. Plusieurs des bastides bâties dans la Guyenne sous la domi-
nation anglaise, ont, pour portes, des tours carrées. On trouve même
avant celte époque, dans la contrée, des traces de portes percées à tra-
vers des ouvrages carrés ou barlongs. Telle est la porte Brunet à Saint-
Emilion, dont la construction est encore romane, bien qu'elle ne re-
monte guère plus loin que le commencement du xiii'' siècle. Une des
[ TOUR ] — 170 —
portes de Cadillac offre une disposition curieuse, parmi les ouvrage
de cette nature. Ce ne fut qu'en 1315 que la clôture de la bastide de
Cadillac et ses poiHails furent commences'. Les habitants devaient;
élever les murs, et le soigneur du lieu, Pierre de Grailly, les quatre por-\
tails bons et suffisants. 11 paraîtrait que de ces quatre portails, le sire de
Grailly n'en éleva que deux. Or, voici l'un de ceux-ci, û.\i porte Garonne^
construit avec la plus grande écoiinmic. mais présentant une disposition'
peu commune. \
Des fossés de 20 mètres de largeur environ, remplis par les eaux de
î'CEille, entourent l'ancienne bastide. La porte Garonne projette toulei
son épaisseur en dehors de la courtine, .dont les chemins de ronde con-'
tinuent derrière elle, et bat le fossé. Yoici (fig. 72) le plan de cette porte!
au niveau du rez-de-chaussée, en A, et au niveau du premier étage, en B.t
Dans ce dernier plan, on voit en veai/ le chemin de ronde de la courtinc,|
que l'ouvrage n'interrompt pas. Les mâchicoulis et meurtrières 6 sonlj
percés à 2 mètres eu contre-haut du sol de ce chemin de ronde, et ni
pouvaient, par conséquent, être servis par les gens postés sur ce chemin!
mais bien par les soldats placés sur un plancher de bois qu'on voij
tracé en d dans la coupe longitudinale (fig. 73); or, on no pouvait scj
placer sur ce plancher qu'en passant par une porte percée au niveau!
du plancher du premier étage en<? (voyez le plan B), et l'on ne pouvait;
monter sur ce plancher que par une échelle mobile tracée en /(voyezj
la coupe 73) et qui partait du sol de la porte. Les gardes de la porte'
avaient donc l'unique charge de veiller à sa défense et ne communia
quaient pas avec les chemins de ronde des courtines. Gomme, d'après
la charte d'établissement des défenses de Cadillac, ce sont les habitants
qui construisent l'enceinte et le seigneur qui élève les portes, il se
pourrait que la garde de celles-ci eût été confiée seulement aux gens
du sire de Grailly. Eux seuls auraient pu ouvrir les portes, eux seuls
devaient les défendre. Le seigneur aurait eu ainsi moins è. redouter les
conséquences de la laiblesse, du découragement, ou môme de la négli-
gence des bourgeois, assez disposés en tout temps à ne pas affronter les
longueurs et les privations d'un siège.
S'entendre avec des ennemis et leur faciliter les moyens de passer un
fossé plein d'eau, de 20 mètres de largeur, et d'escalader un rempart de!
10 mètres, c'était là un acte de trahison que de braves gens ne pouvaient
accomplir; mais laisser surprendre le poste d'une porte ou écouter desj
propositions, et consentir à baisser le pont-levis devant une troupcj
qui fait de belles promesses, c'était ce qui arrivait fréquemment auxi
milices. I
Il semble que le constructeur de la porte Garonne de Cadillac ait voulu'
' Voyez la Guyenne militaire, par M. Léo Drouyn, t. II, p. 255. Voyez aussi, dans,
le même ouvrage, la porte de Saiut-Macaire, dite porte do Cadillac, laquelle est sur planl
barlong et couronnée par une simple rangée de màclucoulis. ;
— ''7 — [ TOUR ]
prévenir ce danger en faisant de cette défense, maigre son peu d'im-
portance, un poste absolument indépendant des remparts de la ville.
Dans notre coupe longitudinale (73), on voit que le chemin de ronde
en n n'a point de vues sur l'intérieur de la tour, et que ce chemin de
ronde est facilement surveillé par les hommes postés sur le plancher d.
La place de l'échelle mobile qui permettait d'atteindre la porte e (voyez le
plan 72 B, et la coupe 73) est parfaitement visible encore. Le pied-droit
9 (voyez le plan) est plus large que le pied-droit q. Puis le mâchicoulis
IX. — 23
[ TOUR ] — 178 —
et les meurtrières ne commencent qu'après la porte e (voyez la coupe j
transversale fig. Ih). Le mur de garde de ces meurtrières, porté sur deux
corbeaux saillants et sur un arc, laisse donc une sorte de rainure entre
lui et le mur latéral,^; rainure dans la([nelle passait l'échelle. Celle-ci
était en doux parties : l'un des jandjages de la partie supérieure était
lixe, posé sur un repos ménagé sur le corbeau ii côté du mur de garde;
l'autre suivait le mur <; jusqu'au sol. La seconde partie de l'échelle/
(voyez la coupe 73) coulait au besoin sur le jambage i accolé au mur,
et sur l'autre jambage / maintenu en l'air par la pièce de bois m ap-
— 179 —
TOUR 1
piiyée sur le repos du corbeau s. Par la porte e, au moyen d'un cordage,
il était aisé de faire glisser l'échelle descendante sur les montants de
l'échelle fixe. Bien entendu, un guide empêchait cette échelle descen-
dante de sortir de son plan.
Les hommes de garde ayant remonté l'échelle passaient par la portée
et redescendaient par la petite échelle sur le chemin de ronde spécial d.
De là ils pouvaient, par trois meurtrières, envoyer des carreaux sur la
première porte, et servir le mâchicoulis, si l'ennemi arrivait jusqu'cà
la porte-barrière t. Un petit pont-levis V fermait la première porte. Le
chemin de ronde d était couvert par un simple appentis très-incliné r.
[ TOUR 1 — 180 —
C'était également par des échelles qu'on montait au second étage et à
la défense supérieure, consistant en des créneaux et merlons percés de
meurtrières avec mâchicoulis, sur la face et les flancs de la tour. Si nous
supposons une section faite de x en // (du plan B) en regardant vers
l'intérieur de la tour, nous obtenons la figure 75. Ce tracé nous montre
l'arc de la porte en a, le soi du chemin de ronde des courtines pour le
service des milices en b, et le chemin de ronde du poste spécialement
affecté à la garde de la tour en c, avec sa porte e donnant sur l'échelle
mobile '.
Cependant ces tours carrées servant de portes ne paraissaient pas
offrir assez de résistance contre un assaillant déterminé ; leurs faces
n'étaient point flanquées, et la défense sérieuse ne commençait qu'à
l'intérieur même delà tour, lorsfjue la porte extérieure était déjà prise.
11 y avait dans ce parti un inconvénient. 11 a toujours été mauvais, en
fait de fortifications, de réserver les moyens défensifs les plus efficaces
en arrière, car les troupes sont alors disposées à abandonner facilement
les défenses extérieures pour se réfugier dans celles qu'elles considèrent
comme plus fortes, mais qui sont les dernières, et qui, par cela même,
excitent les efforts énergiques de l'assaillant. Place entamée est bientôt
» Les relevés très-complets de cet ouvrage nous ont ûto fournis par M. Durand, arclii-
tecte à Bordeaux.
— 181 — [ TOUR ]
prise, l'assiégeant devenant d'autant plus entreprenant et audacieux,
qu'il a déjà obtenu un premier avantage. Il est un autre axiome de dé-
fense qui n'a jamais cessé d'être applicable : Il est plus aisé d'empêcher
un assaillant d'avancer qu'il ne l'est de le faire reculer lorsqu'il a gagné
un poste.
Une porte non llanquée comme celle delà bastide de Cadillac étaitbien-
tùt forcée en comblant le fossé. Alors l'assiégeant se trouvait, il est
vrai, en face d'une seconde défense, relativement forte et bien munie;
mais il lui était facile de mettre le feu aux planchers de la tour en
accumulant des fascines sous le passage, et, dans ce cas, l'ouvrage n'a-
vail plus de valeur. A la fm du xiv* siècle, les tours cependant, à cause
dé leur commandement , prenaient une nouvelle importance ', et un
homme de guerre célèbre, Olivier de Glisson, persista à les employer
comme portes. Toutefois Olivier de Glisson renonça au plan carré, et
adopta la forme cylindrique. Le château de Blain, situé entre Redon
et Nantes, fut bâti à la fin du xiv" siècle par le connétable Olivier de
Glisson. La porte d'entrée de la baille est pratiquée dans une tour ronde,
dite tour du Pont-levis, qui montre encore à l'extérieur et à l'intérieur
l'iM couronnée accostée d'un heaume. Ge chiffre équivaut à une date
certaine, car on le retrouve sur le sceau d'Olivier de Glisson, de 1607,
et sur les bâtiments de l'hôtel du connétable, bâti à Paris vers 1388, et
compris aujourd'hui dans l'hôtel des Archives de l'empire -. On sait,
d'ailleurs, que vers 1366, Olivier de Glisson, qui avait juré de n'avoir ja-
mais d'Anglais pour voisins, alla démolir le château de Gavre que le duc
de Bretagne venait de donnera Jean Ghandos, et en lit porter les pierres
à Blain pour les employer dans la bâtisse du nouveau château. Or, il pa-
raîtrait que le farouche connétable avait adopté, dans les défenses qu'il
faisait élever, un système de portes passant à travers le cylindre d'une
tour ronde avec pont-levis, long couloir, vantaux, mâchicoulis et herses^.
La tour ronde avait cet avantage sur la tour carrée, qu'elle envoyait
des projectiles divergents, ne laissait pas de points morts sous les mâchi-
coulis et était difficile à attaquer par la mine.
Ces tours-portes cylindriques d'Olivier de Glisson avaient sur les cour-
tines un commandement considérable. Celle de Blain est couverte par
un comble conique, et au-dessus du passage voûté de la porte est une
salle carrée, avec cheminée, cabinets et escalier montant aux chemins
de ronde des mâchicoulis.
Le célèbre château de Montargis possédait une tour-porte construite
à peu près suivant ce programme, mais développé. Nous en présentons
' Ainsi que nous l'avons expliqué à propos d'une des tours du château de Vincennes.
Les portes de ce château sont percées dans des tours sur plan barlong analogues à celle
représentée fig. 31 et 32.
- Renseignements extraits d'une note inédite de M. Alfred Ramé.
^ C'est sur ce programme qu'est construite la porte de la baille du château de Blain
dont nous venons de parler.
[ TOUR
— i82 —
7ff
\ ^B^/
les plans (ûg. 76)'. En A, est tracé le plan du rez-de-chaussée. Un pont-
• Voyez du Ceiceau, Les plus excellcns bastimens de France.
— '183 — [ TOUR ]
levis s'abattait en a, sur une chaussée ; b était un large fossé ; d, la cour-
tine isolée de la tour; e, la grande salle crénelée'; /", un second pont-
Icvis, de sorte que la tour pouvait être complètement isolée des dehors
et de la cour du château g.
Quand on avait franchi la première porte a, on se trouvait dans une
cour cylindrique, sorte de puits à ciel ouvert, n'ayant d'autre issue que
la porte /"vers la cour. Au premier étage B, la tour était mise en com-
munication avec la courtine d au moyen d'une passerelle de bois abou-
tissant à un petit poste h. Par deux couloirs réservés dans l'épaisseur du
cylindre, on arrivait aux deux chambres de herses, et l'on trouvait en
face de la passerelle un escalier à vis montant à l'étage supérieur de la
défense, dont le plan est figuré en C. Cet étage ne consistait qu'en une
galerie annulaire crénelée à l'extérieur et à l'intérieur, afin de permettre
aux défenseurs d'écraser les assaillants qui se seraient aventurés dans la
cour circulaire.
W ZIJ
jE^ùwiifiùA.-jr^
n-l-K-
Du rez-de-chaussée on ne pouvait monter aux étages supérieurs. De
petits postes étaient probablement ménagés dans l'épaisseur du cylindre,
' Voyez Salle.
[ TOUR ] — 186 —
entre l'étage des chambres de herses et la galerie de couronnement. La
figure 77 présente la coupe de cette tour, faite sur l'axe des portes en A
et le détail de la galerie supérieure en B. Nous ne saurions dire si cet
ouvrage était antérieur ou postérieur aux défenses faites dans l'Ouest sous
les ordres du connétable de Glisson; mais il est certain qu'il appartient
au môme ordre de défenses.
Nous avons montré, dans l'article Pont, des tours destinées à défendre
ces passages : les unes sont carrées, comme celles du pont de Cahors;
d'autres sont circulaires ou elliptiques, comme la grosse tour du pont
de Saintes. 11 est donc inutile de nous étendre plus longtemps ici sur ces
tours à cheval sur des passages. Il nous reste à dire quelques mots des
tours-phares. Une des plus anciennes est la tour d'Aigues-Mortes, dite tour
de Constance, bâtie par saint Louis. Cette tour cylindrique a 29 mètres
de hauteur sur 22 mètres de diamètre ; une tourelle de 11 mètres s'élève
près du crénelage sur la plate-forme, et portait les feux de nuit destinés
à guider les navires entrant dans le port. Cette plate-forme est disposée
pour recevoir les eaux pluviales qui s'écoulent dans une citerne. Deux
salles voûtées sont pratiquées sous le crénelage et ne sont éclairées que
par des meurtrières.
Sur la tour carrée du fort Saint-Jean qui flanque le côté gauche de
l'entrée du vieux port de Marseille, et qui date du xiv* siècle, existait
autrefois une tourelle portant un feu. Sur les côtes de la Méditerranée,
dans les environs d'Aigues-Mortes, on voit encore la trace de tours ii^olées
qui servaient à la fois de phares et de postes pour défendre le littoral
contre les descentes fréquentes des pirates,
La plupart de ces ouvrages datent des règnes de saint Louis, de Philippe
le Hardi el de Charles YI.
Le climat destructeur des côtes de l'Océan n'a pas laisse subsister de
tours de phares d'une époque reculée, et l'on peut considérer comme
une des plus anciennes la tour du port de la Rochelle, dite tour de
la Lanterne. Cet ouvrage, attaché aux remparts, s'élève sur le bord de la
mer, à 100 mètres environ du goulet du port, à l'extrémité du front
de gauche. C'est une grosse tour de 16 mètres de diamètre, terminée
par une flèche pyramidale de pierre.
Nous donnons les plans (fig. 78) de ses trois étages, en A à rez-de-
chaussée, en B au niveau du premier, et en C au niveau du chemin de
ronde'. L'étage bas est voûté; il est mis en communication avec la ville
parle couloir a, mais n'est relié aux étages supérieurs par aucun escalier.
On n'entre au premier étage que par le couloir ù donnant sur le chemin
de ronde de la courtine. De ce couloir on monte par un escalier à vis
jusqu'au chemin de ronde crénelé de la tour, C; puis, à ce niveau on
trouve le second escalier h qui monte à la lanterne accolée à la flèche.
' M. Lisili, architecte, qui a fait sur le port de la Rochelle un travail très-rcuiarquable,
a liiun \oulu nous peruieltre de reproduire ses relevés de la tour de la Lanterne.
— 185 —
7^
I TOUR j
La figure 79 présente la coupe de la tour. On
remarquera que le chemin
IX. — 2k
[ TOUR ]
— 186
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de ronde est percé de mâchicoulis. En A, est la lanterne qui recevait le
— 187 —
[ TOUR ]
80
feu, lequel, vers certains points de l'horizon, était masqué par la flèche.
[ TOUR ] — 188 —
Il est vrai que la lanterne est tournée du côté de la haute mer, et que
son feu illuminait la pointe de la flèche, ce qui pouvait ôtre, pour les
navigateurs, un moyen de ne point confondre ce phare avec un autre.
La construction de cette tour date de la fin du xiv^ siècle. La figure 80
présente son élévation du côté de l'entrée du port. Un balcon, auquel
on arrive par l'escalier à vis, est pratiqué à mi-hauteur de la flèche de
pierre, et permettait de placer des guetteurs ou encore des feux supplé-
mentaires.
Il a été reconnu, de nos jours, qu'il ne pouvait suffire de placer des
phares à l'entrée des rades ou des fleuves pour indiquer les passes aux
navigateurs, mais qu'il importait, avant tout, de signaler la position du
littoral. « Or, ce littoral présente une série de caps diversement accen-
« tués, qui peuvent être considérés comme les sommets d'un polygone
'( circonscrit à tous les écueils ; et l'on a placé un feu sur chacun d'eux,
« de manière à annoncer la terre aussi loin que le permettent la hauteur
« et la puissance des appareils. On a établi d'ailleurs une relation telle
(( entre l'espacement des sommets et la portée des phares, qu'il soit im-
« possible d'approcher de la côte sans avoir au moins un feu en vue, tant
« que l'atmosphère n'est pas embrumée'. » On comprendra que pour
faire un travail de cette nature, et d'après cette méthode, il faut, avant
tout, posséder des cartes côtières très-exactes. Or, la science topogra-
phique est une science toute moderne.
Les côtes, pendant le moyen âge, aussi bien que pendant la période
de l'antiquité grecque et romaine, n'étaient reconnues que d'une manière
incomplète, assez cependant pour que les écueils ou les promontoires
aient été signalés par des tours ou de simples fourneaux dans lesquels
on brûlait des matières résineuses pendant la nuit.
Si l'on parcourt les côtes de France, particulièrement en Normandie
et sur la Méditerranée, il est bien rare que, dans le voisinage des phares
modernes, établis sur des promontoires, on ne trouve pas les traces de
constructions du moyen âge. Pendant cette période, comme pendant
l'antiquité, si l'on correspondait au moyen de signaux placés sur des
points élevés tant que durait le jour, la nuit les feux devenaient un
moyen habituel de correspondance entre des points éloignés, ainsi que
cela se pratiquait encore dans les montagnes de la Suisse et des Gévennes,
avant l'établissement des télégraphes électriques. Il n'est pas besoin de
dire que ces phares portaient, ou de simples grils à résine, ou des feux
fixes enfermés dans des lanternes, et qu'ils ne pouvaient avoir la portée
de nos appareils modernes.
L'étendue que nons avons été obligé de donner à cet article fait assez
connaître de quelle importance étaient, dans l'architecture du moyen
âge, les constructions à grands commandements. Ce désir ou ce besoin
• ^'oyc/. Mémoires sur réclairage et le halisage des côtes île France, 18Gi, par .M. Lûoncc
Uoynaiid.
— 189 — [ TOURELLE ]
d'élever des tours existe chez toutes les civilisations qui ne sont point
arrivées à un développement complet. Ceux qui bâtissent tiennent à voir
au loin et à être vus. La tour devient ainsi, en même temps qu'une sûreté,
un moyeu de surveillance et une marque honorifique.
Sous le régime féodal, les seigneurs seuls avaient le droit d'élever des
tours; les tenanciers ne pouvaient en posséder (voy. Château, Manoir),
Bien entendu, comme seigneurs féodaux, les abbés usaient de ce môme
droit, qui, pour les seigneurs laïques aussi bien que pour les religieux,
était soumis à l'autorisation du suzerain. C'est ainsi que sous Philippe-
Auguste et sous saint Louis, maint seigneur est contraint de démolir les
tours qu'il fait élever sans, au préalable, avoir obtenu la sanction royale.
Les démontions de tours ordonnées par le suzerain étaient presque
toujours provoquées par les plaintes de voisins. Les abbayes notamment,
et les évoques, veillaient scrupuleusement à ce qu'il ne fût pas élevé de
châteaux avec tours dans leur voisinage. Leurs plaintes à ce sujet sont
fréquentes, et quand les parties ne pouvaient s'accommoder, il fallait
recourir à l'autorité royale. Était-elle toujours respectée? Cela est dou-
teux; de là, entre seigneurs, des conflits qui, en fin de compte, finissaient
par provoquer l'intervention royale au détriment de l'un des deux ad-
versaires, quelquefois de tous les deux, et au profit du pouvoir suzerain.
Le roi, d'ailleurs, en cas de guerre, de défense du territoire, avait le droit
d'occuper et de faire occuper par ses troupes les châteaux, tours et don-
jons de ses vassaux.
Or, en dépit de ce droit, il arriva parfois que les portes des châteaux
restaient closes devant leur suzerain, qui n'était pas toujours en état
de les faire ouvrir par la force. Les châteaux et leurs tours formidables
devinrent ainsi, pour la royauté, à mesure qu'elle s'affermissait, un
souvenir d'insultes souvent demeurées impunies. Louis XI porta un pre-
mier coup à ces nids féodaux. La renaissance, plus encore par mode que
par politique, en vit détruire un grand nombre. Henri IV, Richelieu et
Mazarin démantelèrent les derniers.
Tel était leur nombre, cependant, sur le territoire français, que nous
trouvons beaucoup de ces défenses et de ces postes encore debout.
TOURELLE (Tournelle), S. f. Diminutif de tour, petite tour, ou plutôt
tour d'un petit diamètre. Les manoirs ne pouvaient être munis de tours,
mais de tourelles seulement'. On donnait aussi le nom de tourne II es h
de véritables tours flanquant des courtines, mais dont l'étroite circon-
férence ne pouvait contenir qu'un très-petit nombre de défenseurs; sortes
de guérites ou d'échauguettes. Les portes, les châtelets, n'étaient souvent
munis que de tournelles. Aujourd'hui, on désigne habituellement par le
mot tourelles les ouvrages cylindriques, ou à pans, portés en encorbel-
lement. Ces tourelles s'élevaient, soit sur un cul-de-lampe, soit sur un
' Voyez iL\NoiR.
[ TOURELLE ] — 190 —
contre-fort; elles donnaient un llanquemcnt peu étendu et des vues sur
les dehors d'une habitation, d'une porte ou d'une courtine. On ne com-
mence guère h les employer que pendant le xii'' siècle; les xiii*, xiv% xv'
et XVI* siècles même en font un grand usage, et certaines habitations
du XVII* siècle en possèdent encore'.
La tourelle est fermée et ne communique avec les logis ou chemins de
ronde que par une porte. Elle forme ainsi intérieurement une petite pièce
circulaire, un cabinet, une guérite, et est couverte le plus souvent par un
cône de pierre ou de charpente, i)lor.i]) et ardoise. Souvent les tourelles
contiennent un escalier ;\ vis pour conmiuniciuer d'un premier étage aux
parties supérieures de l'édifice. La figure 1 donne le plan et la vue d'une
tourelle d'angle du xii' siècle, appartenant à la partie la plus ancienne
du château de Vées (Oise). Cette tourelle, cylindrique, est posée sur deux
contre-forts et trois culs-de-lampe, remplissant les trois angles rentrants;
' On voit encore plusieurs tourelles tenant à des hôtels du xvii' siècle, dans la rue
Hautefeuille, à Paris.
— 191 — [ TOURELLE j
elle n'était, par conséquent, évidée que dans la hauteur du second étage.
Sa couverture est un cône de pierre creux. Des cordons de pointes de
diamant ornent sa naissance et sa corniche.
Les clôtures d'abbayes, de courtils, étaient souvent renforcées de tou-
relles aux angles, ou de distance en distance, pour poster des guetteurs.
Quelquefois même ces tourelles avaient deux étages, l'un au niveau du
[ TOURELLE ] — 192
chemin de ronde, l'autre au-dessus, auquel on montait par une échelle'.
Ces sortes de tourelles étaient de véritables échauguettes, et les appelait-on
ainsi pendant le moyen âge 2. Les deux fuseaux cylindriques qui flanquent
la porte de l'abbaye du Mont-Saint-Michel en mer sont bien des tournelles,
dans l'ancienne acception du mot. Voici (fig. 2) une perspective de ce bel
ouvrage bâti en assises de granit rose et gris alternées dans la hauteur
du premier étage, et qui date de 1260 environ 3. Ces deux tourelles ser-
vaient à la fois d'escaliers et de défenses dans leur partie supérieure. La
porte qu'elles flanquent est précédée d'un chàtelet, et l'ensemble de la
construction est intact^. Ce ne sont point des combles coniques qui cou-
ronnent les deux cylindres, mais des i)lates-formes, afin de laisser plus
de liberté aux défenseurs.
La porte principale du palais des papes, à Avignon, est également
flanquée de deux véritables tourelles, dont la disposition mérite l'at-
tention.
Cette façade se compose d'une suite d'arcs percés de mâchicoulis à la
hauteur de 15 mètres au-dessus du sol, et portant un chemin de ronde
crénelé, en arrière duquel le mur de face s'élève jusqu'aux combles et
porte un second crénelage\ Les deux tourelles de la porte reposent, en
tas de charge, sur deux piles des arcs formant mâchicoulis, et profitent
de la saillie du chemin de ronde pour s'élever jusqu'au crénelage supé-
rieur (fig. 3) ; elles flanquent ainsi les deux chemins de ronde inférieurs
A et B, et ajoutent aux défenses de la porte "5.
Les pyramides de couronnement de ces deux tourelles étaient de
pierre et décorées de crochets. On observera que les culs-de-lampe qui
les supportent sont sur plan circulaire, tandis que les tourelles sont elles-
mêmes tracées sur plan octogone, avec nerfs saillants aux angles et
au milieu des faces du prisme. Cette disposition n'est pas rare pendant
le xv*^ siècle.
Beaucoup d'hôtels, et de simples maisons même, possédaient des tou-
relles d'angle permettant de prendre des jours d'enlilade sur les rues, ou
des tourelles engagées contenant des escaliers (voy. Maison, fig. 13, 14,
15, 33, 3i, 35 et 39). Parfois aussi ces tourelles étaient disposées pour
donner de petits cabinets dans le voisinage des pièces d'habitation. Il
' Voyez Clôtitiie, li^'. 5.
- Voyez ECIIAIGI'ETTE.
3 Voyez, à l'article ARCiiiTEcnRE monastiqie, les figures 18 et 19, qui donnent les
plans de cette porte, en B et G fig. 18, et en A fig. 19.
* Voyez, dans les Archives des monuments historiques, le travail de M. Devrez, archi-
tecte, sur le Mont-Saint-Michel en mer.
5 Voyez Palais, fig. 15 et 16 (xiv" siècle).
6 La partie supérieure de ces tourelles était encore intacte au commencement du
siècle; l'ouvrafre a été rasé au niveau du cliemin de ronde depuis lors, mais il existe des
dessins et tableaux, dans la bibliothèque d'Avignon, qui permettent de le rétablir dans
son intégrité.
— Î93 —
existait une charmante tourelle de ce genre dans l'angle de la cour de
IX. — 25
[ TOURELLE ] — 19^ —
l'hôtel de la Trémoille, à Paris; elle formait un porche à rez-de-chausscc,
devant le couloir qui conduisait au jardin •.
Lorsque les tourelles sont posées en encorbellement, les constructeurs
du moyen âge ont apporté un grand soin dans la disposition de l'appa-
reil et dans la répartition des charges, pour éviter la bascule. Ces encor-
bellements naissent beaucoup au-dessous du sol inférieur de la tourelle,
et le cylindre est complet, afin de pouvoir être maintenu dans son centre
de gravité. Il est assez rare qu'une tou-
relle d'angle soit tracée ainsi que l'in-
dique le plan (fig. U, A), c'est-à-dire
ayant les trois quarts de sa surface en
dehors de la construction inférieure. Le
plus habituellement, ou un contre-fort
soulage une partie du porte à faux
(voyez en B), ou plus d'un quart de la
tourelle est engagé dans l'angle (voyez
en G). Mais le xy" siècle se permettait
des hardiesses de construction et aimait
à les montrer. On éleva donc parfois,
à cette époque, des tourelles d'angle
suivant le tracé A. Or, pour maintenir
la bascule de toute la portion abc du
cylindre, il fallait que le cul-de-lampe
prît naissance assez bas pour être chargé
par l'angle h, avant de commencer le
dégagement complet de l'intérieur de
la tourelle. Les constructeurs procé-
daient ainsi. Soit (fig. 5) une coupe faite
sur bh ; soit g le niveau du sol de l'étage
en communication avec le sol inférieur
de la tourelle. La naissance du cul-de-
lampe était placée en n, et assez bas pour
que la charge du quart du plan nopq,
posant sur l'angle de pierre, fût équiva-
lente au moins à la charge tist des trois quarts du cul-de-lampe en
porte à faux. A cet effet, il était laissé eu v un vide qu'on recouvrait
avec un bout de plancher. C'est ce vide qu'on prend, dans les tou-
relles anciennes où il existe, pour des cachettes préméditées 2. Les trois
• Voyez Maison, fig. 36 et 37. Des fragments de cette tourelle ont été déposés dans
la cour de l'École des beau\-arts, à Paris. — Voyez encore l'Architecture civile et
domestique de MM. Verdier et Cattois.
2 J'ai vu ruiner une tourelle dans laquelle le propriétaire d'un manoir avait eu l'idée
de faire enlever le massif d'angle formant contre- poids, croyant que ce massif devait
renfermer quelque trésor. 11 serait tout aussi dangereux de faire remplir de maçonnerie
les prétendues cachettes.
— 195 — f TOURELLE ]
quarts du cylindre en porte à faux étaient facilement reliés au quart
engage dans l'angle, mais encore fallait-il que ce quart engagé fût, à
lui seul, aussi lourd que les trois quarts en porte à faux ; et c'est pour-
quoi les murs des tourelles en encorbellement sont très-minces, souvent
évidés, et présentent une section horizontale analogue à celle qui est
tracée en D dans notre figure 5.
[ TRARES ] — 196 —
TRABES, s. f. Mot latin trabs, adopte par l'P^glise, et signifiant : les
poutres de bois placées en travers ou autour du chœur, sur lesquelles
on posait des lumières et auxquelles on attachait des lampes. Les églises
£:co,xi/i,'/Mor
abbatiales possédaient dcî^ trabes en avant de l'autel principal (voyez
Guœur). Un crucifix était habituellement fixé au milieu de la trabes. Ces
poutres reposaient parfois sur quatre colonnes entourant l'autel. Elles
étaient sculptées et peintes, ou revêtues de pièces d'orfèvrerie de cuivre
i 197 — [ TUAIT J
OU d'argenl • , surmontées d'arcatures entre lesquelles brûlaient des
lampes. (Juelquefois des ligures les décoraient -. Il n'existe plus aucune
de ces trabes dans nos anciennes églises françaises, mais on en voit encore
; quelques-unes dans les églises d'Italie. La petite église conventuelle de
j Saint-Jean aux Bois, dans la forêt de Compiègne (Oise), laisse encore voir
1 les deux extrémités sciées d'une trabes du xiii= siècle couvertes de jolies
■ peintures. Ces extrémités reposent sur deux chapiteaux ménagés au
î droit des piliers de l'entrée du chœur (fig. 1). C'était à la trabes que,
j pendant la semaine sainte, on suspendait le voile funèbre qui cachait
[l'autel et le sanctuaire. L'usage des trabes est antérieur à celui des jubés
'et date des premiers temps du christianisme. Il a été conservé, comme
'beaucoup d'autres coutumes primitives, dans l'Église grecque, et nous
I ne saurions dire pourquoi ces poutres porte-lumières ont été supprimées
lien France. Les églises abbatiales de Saint-Denis, de Cluny, possédaient
; des trabes magnifiquement ornées d'orfèvreries et de chandeliers de ver-
meil, qui étaient posées entre les stalles et le sanctuaire.
, TRAIT (Art du). C'est ainsi qu'on désigne l'opération qui consiste à
II dessiner, grandeur d'exécution, sur une aire, les projections horizontales
et verticales, les sections et rabattements des diverses parties d'une con-
;struction, de telle sorte que l'appareilleur puisse découper les panneaux
i d'appareil, le gâcheur faire tailler les pièces de bois qui constituent une
! œuvre de charpenterie ; le menuisier, les membrures et assemblages des
lambris, portes, croisées, etc.
Le trait est une opération de géométrie descriptive, une décomposi-
tion des plans multiples qui composent les solides à mettre en œuvre
[idans la construction.
■ L'art du trait, développé pendant l'antiquité grecque, était à peu près
ignoré par les constructeurs de la première période du moyen âge, et il
ne semble pas, à voir les monuments carlovingiens, que les efforts tentés
par Charlemagne pour faire enseigner la géométrie aux architectes occi-
dentaux aient produit des résultats sensibles. Ce n'est qu'après les pre-
mières croisades qu'on s'aperçoit d'un développement notable de ces
connaissances en France. A la fin du xii'' siècle, les maîtres des œuvres
avaient repris possession de la géométrie, et, depuis cette époque, leur
habileté en cette science s'accrut d'année en année, jusqu'à la fm du
XV' siècle.
i La pratique de la géométrie descriptive était fort avancée chez les
peuples orientaux et chez les Égyptiens dès une époque très-reculée.
Après la translation de l'empire romain à Byzance, les sciences mathé-
' Voyez du Gange, Gloss.
I ^ « Transpositam veteretn trabera, quœ suprà majus altare ponebatur , in qua etiam
« trabe séries 12. Patriarcbarum et 12. Apostolorum, et in mcdio Majcstas cum Ecclcsia
« et Synagoga figuratur. » {Vitte abbatum S. Albani.)
[ ÏRAlï ] — 198 —
maliquos eurent des foyers puissants à Byzance môme, à Alexandrie, c
plus tard à Bagdad, et dans les contrées soumises à la domination de
kalifes. Les premiers croisés trouvèrent en Syrie des écoles dont il
surent tirer profit, et, dès le commencement du xii" siècle, l'art de pro-
jeter les solides, de développer leurs surfaces, était déjà mis en pratique
en Occident. Si les éléments de la géométrie semblent à peine connus
des constructeurs carlovingiens , ils sont évidemment familiers au>
architectes clunisiens, qui ont élevé la nef de Yézelay vers 1100 ; et
trente ans plus tard, on s'aperçoit, dans la construction du porche dt
la même église, que ces constructeurs ont, en géométrie descriptive
des connaissances déjà étendues, car toutes les parties de ce porche, e!
l'appareil notamment, sont tracées avec sûreté et précision. Bien plus,
on voit naître, dans les tracés de cette belle école clunisienne, une mé-
thode, non plus empirique comme celle des constructeurs antérieurs du
moyen âge, mais appuyée sur un principe qui, à nos yeux du moins, est
excellent, puisqu'il est logique et vrai. Nous expliquerons cette méthode
en quelques mots. Toute structure est élevée pour remplir un objet, sd
jiropose une fin ; il semble donc que ce soit l'objet qui doive imposer lesl
moyens : ces moyens sont ou doivent être subordonnés essentiellement!
à l'objet. Une salle, par exemple, a pour objet un espace vide couvert;'
c'est ce vide couvert qui est l'objet, et non les piliers ou les murs; ceux-
ci ne sont et ne doivent être que les moyens d'obtenir le vide. Supposons'
que la salle soit voûtée : c'est la voûte qui couvre l'espace vide, c'est elle
qui est la partie essentielle de la structure, parce que c'est elle qu'ill
s'agit de maintenir en l'air; c'est donc la voûte, sa forme, son étenduel
et son poids qui commandent la disposition, la forme et la résistance des'
points d'appui. Par déduction logique, la surface à couvrir, et le moyen]
de la couvrir (soit une voûte) étant donnés, c'est la voûte qu'il s'agitl
d'abord de tracer, et c'est son tracé qui doit imposer celui des piliers ou
des murs. En toute chose, c'est la conclusion à laquelle on veut arriver'
qui conmiande les prémisses, et personne ne commencera un livre ou!
un discours sans savoir, au préalable, ce qu'il veut démontrer. !
Une méthode aussi naturelle, aussi simple, aussi logique, ouvrait alorsj
un champ nouveau à l'architecture, conmie elle l'ouvrirait encore aujour-i
d'hui, si l'on voulait se donner la peine de l'appliquer avec rigueur etènl
utilisant les éléments dont nous disposons. Nous disons qu'alors, au
xir siècle, cette méthode ouvrait un champ nouveau à l'art, parce que,'
depuis la décadence antique, l'art ne vivait plus que sur des traditions'
confuses et corrompues, traditions dont les éléments étaient oubliés ou .
incompris, parce qu'on ne se mettait guère en peine, pas plus qu'aujour- .
d'hui, en architecture, de faire concorder les prémisses avec la conclu- '
sion, ou les moyens avec l'objet; on parlait pour parler. Au milieu de
cette confusion et de cette ignorance de la pratique de l'art, l'introduc-
tion d'une méthode satisfaisante pour l'esprit, facilement applicable, qui
ne demandait tout d'abord que des connaissances en géométrie peu !
— 199 — [ TRAIT ]
étendues, qui d'ailleurs était susceptible de perfectionnements infinis,
, comme la suite l'a prouvé, et comme on le reconnaît encore quand on
i veut l'appliquer, devait produire un de ces développements subits signa-
', lés de loin en loin dans l'histoire de l'art. C'est ce qui arriva. Heureu-
sement pour ce temps, les monastères clunisiens renfermaient l'élite
( des intelligences en Occident, et étaient à la tète, par l'enseignement, de
t toutes les connaissances qui pouvaient alors donner une direction nou-
1 velle aux arts et aux lettres. Si l'on examine les monuments que ces reli-
gieux ont élevés pendant la première moitié du xir siècle, on constate
jusqu'à quel degré ils avaient pu s'assimiler cette architecture dont ils
I avaient pris les éléments en Syrie, mais aussi comment ils allaient ferti-
1 User ces éléments en les soumettant à une méthode géométrique rigou-
reusement déduite de l'objet. Dorénavant, dans le tracé de la structure,
c'était la chose portée, sa configuration, sa pesanteur, sa position logique,
; qui allaient imposer les membres et les formes de la chose qui porte.
.Encore une fois c'était là un progrès, une idée nouvelle, car cette idée
n'avait été développée avec cette rigueur, ni chez les Grecs, ni dans les
(édifices romains. Elle sera encore de nos jours un des éléments de pro-
ïgrès, en laissant faire au temps, et en tenant compte des études qui se
: poursuivent malgré les entraves académiques, parce qu'elle est singuliè-
rement propre à l'emploi des nouveaux matériaux que l'industrie nous
fournit.
! Il faut dire que pour appliquer rigoureusement la méthode de tracé
; qu'inauguraient les maîtres, dès le milieu du xii^ siècle, il fallait que
I ceux-ci fussent eux-mêmes traceurs, et que les formes de l'architec-
Itiire fussent combinées en raison des nécessités de la structure. Il fal-
îlait qu'ils eussent sans cesse devant les yeux de leur intelligence les
i moyens pratiques applicables, non-seulement à la partie, mais à l'en-
isemble. Ils ne se fiaient point à l'opération du ravalement, si commode
pour dissimuler des négligences, des oublis ou des erreurs; car chaque
pierre sortie de la main de l'ouvrier devait prendre exactement la place
qui lui était destinée, suivant la forme nécessaire et tracée d'avance,
ipour ne plus être retouchée. Le sj'stème de voûte trouvé par ces maîtres,
vers 1150, et atteignant si rapidement son développement logique, sys-
tème dont les éléments étaient entièrement neufs, dérivait d'une mé-
thode de tracé spéciale, rigoureuse dans son principe, mais très-étendue
idans ses applications. En étudiant les édifices élevés dans l'ancienne
France de 1130 à 1160, on découvre aisément les écoles qu'ont dii faire
les constructeurs pendant cette période, les difficultés qui surgissent
d'un emploi encore incomplet de la méthode à suivre, les perfec-
tionnements qui se développent à mesure que ces maîtres entrent plus
avant dans l'application vraie du système adopté. C'est ainsi, en effet,
que se forme un art, et non par des essais vagues, produits de ce que
il'on croit être une inspiration spontanée, ou d'un éclectisme nuageux ne
■se rattachant à aucun principe arrêté. En architecture, tout est problème
[ ÏHA1T ] — -00 —
ii résoudre : dos traditions établies peuvent être suivies et fournir long-
teuips une carrière à l'artiste; mais si ces traditions viennent à manquer
ou sont reconnues insuffisantes, l'art, pour ne pas tomber au dernier
degré de l'affaissement, a besoin de recourir à des principes absolus, doit'
adopter une méthode logique dans sa marche, serrée dans son applica-
tion. Les maîtres du \if siècle comprirent ainsi leur rôle, et s'ils ne nous
ont pas laissé d'écrits pour nous le dire, ils ont élevé assez de monuments,
encore entiers, pour nous le prouver. Alors les développements de l'ar-
chitecture religieuse et de l'architecture militaire étaient ce qui préoc-
cupait le plus ces maîtres, et cependant les jjrincipes qu'ils adoptent,
s'étendent sur toutes les autres branches de l'art. Une fois dans la voiel
logiquement tracée, ils ne s'en écartent pas, car elle les conduit aussi
bien à la structure de l'église, sur des formes nouvelles, qu'à celle de la.
forteresse, du palais ou de la maison.
Nous avons été si fort déshabitués de raisonner, quand il s'agit d'ar-,
chitecture ; les formules académiques sont tellement ennemies de l'exa-j
men, de la critique, de la juste appréciation de l'objet, du besoin et des'
moyens pratiques, que, de nos jours, la nécessité faisant loi et étant
supérieure aux préjugés d'écoles, les architectes ont vu s'élever à côté'
d'eux un corps puissant destiné probablement à les absorber. Ceux que|
nous appelons ingénieurs ne font pas autre chose, à tout prendre, que
ce que tirent les maîtres laïques vers le milieu du xii^ siècle. Ils prennent
pour loi : le besoin exactement rempli à l'aide des moyens les plus vrais
et les plus simples. Si leur méthode n'a pu encore développer des formes
d'art nouvelles, il faut s'en prendre à l'influence de ces préjugés d'écoles
auxquels ils n'ont osé se soustraire encore entièrement. Ils arriveront àl
s'en affranchir, on n'en saurait douter, car, encore une fois, la nécessilc|
les y pousse : l'exemple que nous présentons ici finira tôt ou tard parj
les convaincre qu'il est des traditions abâtardies avec lesquelles il fauti
rompre ; qu'on ne renouvelle pas un art comme l'architecture, en s'as-!
similant des formes antérieures sans les passer au crible d'un examen
scrupuleux, mais bien plutôt en partant d'un principe établi sur le rai-
sonnement et sur la logique.
Peut-être les moines du xii'' siècle exprimèrent-ils leurs regrets de
voir abandonner les traditions de l'art roman et les restes des arts anti-
ques, en face de la nouvelle école des maîtres laïques qui cherchaient à
établir leur système sur l'examen, les procédés géométriques et la stricte:
observation du besoin ; leurs doléances ne sont point parvenues jus-'
qu'à nous; et, d'ailleurs, si elles se produisirent, le mouvement social
qui prétendait soustraire la civilisation à leur influence exclusive fut le'
plus fort. Les écoles des couvents elles-mêmes, bien que puissantes,
furent entraînées, en tant que les établissements monastiques aient con-
servé des écoles de maîtres des œuvres, le xir siècle écoulé. Il fout rendre;
cependant à ces établissements la justice qui leur est due, ils avaient
commencé (les Clunisiens entre tous) la révolution savante qui allait
— 201 [ TRAIT ]
renouveler l'art de l'architecture. Dans leurs écoles, ainsi que nous le
(lisions tout à l'heure, l'étude de la géométrie était évidemment en hon-
neur dès la première moitié du xn" siècle. Ils commencèrent, sans en
avoir conscience peut-être, la ruine de l'art roman, ou du moins ils ne
prétendirent pas établir l'hiératisme. En supposant qu'ils aient reconnu
le danger qui menaçait les traditions romanes, ils n'avaient pas, pour le
combattre, cet éclectisme irraisonné de nos Académies d'art modernes,
puisqu'ils ne connaissaient guère qu'une forme architectonique, celle
qu'ils avaient pratiquée. Un moine de génie semble même avoir provoqué
cette révolution de l'art de bâtir.' Suger fit reconstruire l'église de Saint-
Denis en H37. Elle était terminée, ou peu s'en faut, en llZil. Or, on
voit apparaître déjà, dans ce qui nous reste de ce monument, le sj'stème
de structure dit gothique.
Les voûtes, qui constituent la partie la plus importante de ce système,
sont conçues en dehors des données romanes. La figure l'^ explique
l'ensemble du tracé de la partie conservée du tour du chœur élevé par
Suger. Le plein cintre a complètement disparu ; tous les arcs sont tracés
«n tiers-point, et c'est leur projection horizontale qui commande impé-
rieusement déjà la place et la forme des piliers. En d'autres termes,
l'architecte a dû tracer les voûtes d'abord sur son plan, avant d'arrêter
la disposition des piliers. Son intention a été évidemment de chercher,
autant que possible, des branches d'arcs d'une portée égale, puisque,
dans toute cette partie occupée par les chapelles et les doubles colla-
téraux, il était nécessaire que les clefs des voûtes fussent de niveau, ou
à très-peu près.
Les piliers A, B, C, D, E, et les archivoltes AB, BC, CD, DE, ont été
refaits sous saint Louis, mais les socles des piliers A, B, G, datent de
l'époque de Suger. Quant aux voûtes hautes du sanctuaire, elles ont
été reconstruites également au xiii" siècle. Nous ne nous occupons donc
que de la partie comprenant les chapelles et le double collatéral qui
appartient à la structure de 1137.
On remarquera que les branches d'arcs ogives ab, cd, de, df, etc., sont
sensiblement égales. Du moment que l'arc brisé était admis, les petites
différences de longueur de ces branches n'empêchaient pas que leurs
■clefs atteignissent un même niveau. Les clefs des arcs-doubleaux FG, HI
(arcs en tiers-point), sont à un niveau plus bas que les clefs b eid; ce
qui devait être, puisque les branches F^, gG, etc., de ces arcs, sont plus
courtes que celles des arcs ogives. Quant aux arcs-doubleaux KL, tracés
sur plan horizontal circulaire, leurs clefs sont à un niveau intermédiaire
•entre celui des clefs bd et celui des clefs gh. Les clefs m des formerets ef
n'atteignent pas non plus le niveau des clefs d. Il en résulte que les voûtes
d'arête LKI/e, LKFO, sont bombées d'une manière sensible '. Ces arcs
de voûte et leurs rabattements tracés, le maître de l'œuvre a projeté leurs
^ Voyez Construction, fig. 65, H, et Volte, fig. 22.
IX. — 26
[ TRAIT ] _ 202 —
naissances sur les points où elles devaient porter, ainsi que nous l'avons
indique en P pour la colonne p, — le profil des arcs-doubleaux étant n
et celui des arcs ogives s; — ces naissances ont imposé la l'orme el la
dimension des tailloirs, el i)ar suite celle du chai)itcau et de la colonne;
de telle sorte que (voyez le détail R d'une chapelle) ces colonnes prennent
un diamètre en raison de la puissance ou du nombre des arcs qu'elles
portent, ce qui est parfaitement raisonné el logique.
— 203 — [ TRAIT ]
Il existe, dans le tracé général de ces chapelles et collatcranx du
chœur de l'église de Saint-Denis, une irrégularité notable. Les projec-
tions d'arcs-doubleaux normaux au cercle du rond-point ABC ne tendent
pas au centre Q de ce cercle. Le centre de la seconde précinctiou LK est
en T, au delà du centre Q sur le grand axe, tandis que le centre de la
troisième précinctiou d, d\ sur laquelle sont posés les centres des cha-
pelles circulaires, est en Q, et celui de la tête e\ des chapelles est en V.
L'arc-doubleau ce a donc plus d'ouverture que l'arc-doubleau Hl, plus
encore que celui xi, plus encore que celui ;jr. Par contre, l'arc-dou-
bleau Ort a moins d'ouverture que celui FG, etc. Si nous prolongeons
jusqu'au grand axe les projections horizontales d'arcs-doubleaux Ae, Bl,
Cî, Dyo, nous voyons que seule la ligne ke tombe sur le centre T, et que
les autres rencontrent le grand axe au delà de ce point. Le traceur a fait
damer ces lignes comme on fait danser les marches d'un escalier dans une
partie tournante, pour éviter les différences trop grandes que donneraient
les secteurs à chacune de leurs extrémités. En effet, si le maître eût tracé
les rayons tendants à un centre, les arcs d'entrée des chapelles eussent
eu une ouverture hors de proportion avec celle des archivoltes AB du
sanctuaire. Le tracé des arcs des voûtes devenait plus difficile, ou plutôt
les écarts considérables entre les longueurs de branches d'arcs eussent
été un embarras pour le constructeur, sans compter le mauvais effet
produit à l'œil.
Il y a aussi dans ces irrégularités, appréciables seulement sur un plan
exactement rapporté, un effet de perspective cherché. Il faut se rappeler
que la place Z, dans le sanctuaire, était occupée par un magnifique autel
avec le reliquaire des martyrs, le tout refait avec luxe par Suger, et que,
par suite de la déviation des rayons des chapelles, les cérémonies prati-
quées en avant de l'autel des reliques se faisaient ainsi réellement au
centre de ces chapelles. Quant à la plus grande ouverture des arcs-dou-
bleaux ce, relativement à celles des arcs-doubleaux des chapelles anté-
rieures, c'était un moyen de donner plus de profondeur à l'église suivant
son grand axe, et de combattre l'effet de raccourcissement de l'abside
produit par la perspective.
Ces délicatesses nous paraissent étranges aujourd'hui, et plutôt que
d'en chercher le sens ou d'en constater les résultats, nous préférons
mettre ces défauts de plantation sur le compte de l'ignorance de ces
artistes anciens, quitte à nous émerveiller demain devant des irrégula-
rités non moins importantes signalées sur des monuments de l'antiquité
grecque ; irrégularités qui sont le résultat d'un besoin de l'œil et d'une
très-délicate appréciation des effets perspectifs. Ayant ainsi deux poids
et deux mesures, méprisant ici ce que nous admirons là-bas, nous ne
tenons point compte, d'ailleurs, dans nos constructions, de ces consé-
quences des lois de la perspective. Il faut convenir que, s'il était facile
de modifier les largeurs des entre-colonnements ou les diamètres des
colonnes dans un portique grec, puisque ces recherches ne modifiaient
[ TRAIT ] — 20^ —
point le système de structure en plates-bandes, il l'est beaucoup moins
d'appliquer ces lois imposées par un besoin do l'œil, à des édifices voûtés.
Il fallait que le système de voûtes adopté se prêtât à ces libertés ; c'est
aussi ce qui arriva lorsqu'on abandonna la voûte romaine et la voûte
romane pour inaugurer la nouvelle structure. Aussi les maîtres du
xii" siècle, si délicats dans leurs conceptions, profitèrent largement des
facilités données par le nouveau système des voûtes françaises pour
obtenir de grands effets à l'aide de moyens simples et pratiques. Une
fois le tracé général obtenu, il n'y avait aucun embarras à bander un
arc suivant un angle plus ou moins ouvert. Il suffisait de tracer sur l'airo
la direction de cet arc et d'en faire le rabattement. Le patron du claveau,
posé perpendiculairement à cette direction, donnait la naissance de l'arc.
En réunissant tous ces patrons sur un point, on composait le sommier;
le sommier composé, en raison de la forme des claveaux et de la direc-
tion des arcs, on traçait le chapiteau qui devait porter le sommier. Le
chapiteau tracé, on avait la colonne ou la pile. Donc, c'était par le tracé
général des voûtes que le maître commençait l'opération graphique du
plan. Une méthode pareille exigeait, il est vrai, une pratique très-com-
plète de la géométrie, non-seulement de la pari du maître, mais aussi
chez les metteurs en œuvre, car il fallait à chaque sommier se rendre
compte de la pénétration des surfaces qui venaient se grouper en fais-
ceaux; mais on ne prétendra pas, probablement, que ces connaissances,
poussées très-loin chez le maître et facilement comprises par les aides,
aient jamais été une marque d'ignorance et de barbarie. xVyant mis sous
les yeux de nos lecteurs un de ces tracés généraux, il est nécessaire de
pénétrer plus avant dans les méthodes de détail. Prenons d'abord un des
exemples les plus simples. Soit (fig. 2) un pied-droit de porte avec ébra-
sement extérieur. Cet ébrasement devra être nécessairement couvert par
des arcs. Nous prendrons, pour faire ces arcs, des pierres d'une dimen-
sion proportionnée à leur portée. Soit en A une échelle d'une toise. La
dimension d'un pied sera donnée aux claveaux ; l'ébrasement ayant
quatre pieds de profondeur, (juatre rangs de claveaux superposés le fer-
meront. Sur le tympan T, servant de cintre, nous tracerons donc le pre-
mier rang B de claveaux ; sur ce premier rang le deuxième C, et ainsi
pour les deux autres D, E. Un bandeau F d'archivolte sertira les quatre
rangs. La projection horizontale BCDE des naissances de ces claveaux
donnera la dimension des chapiteaux dont les carrés supérieurs G auront
ainsi un pied sur chacune des deux faces vues. Suivant la saillie que
nous voudrons donner à ces chapiteaux sur le fût des colonnes, nous
tracerons celles-ci. S'ils doivent être engagés, ces fûts seront tracés tan-
gents aux côtés a, b (voyez le détail H) ; alors les chapiteaux seront eux-
mêmes engagés et leurs milieux seront en d. Si nous préférons que ces
chapiteaux soient entiers, nous tracerons le fût de la colonne, le centre
au milieu i du carré. Les deux partis ont été adoptés au xii'^ siècle, le
second plus rarement dans les provinces françaises que le premier.
205 —
[ TRAIT ]
\^
1'
-i h
La saillie du tailloir m sera franche et se profilera régulièrement autour
de la tèle des chapiteaux. Cette saillie recevra le bandeau d'archivolte F.
r TRAIT ] — 206 —
D'ailleurs la projection horizontale des chapiteaux et de leurs tailloirs
donnera celle des bases et de leurs socles, ainsi que le dcniontre
la projection verticale L. Ce dclail très-simple, puiN(pril ne s'agit
que du tracé d'une suite d'archivoltes concentriciucs, lait ressortir
le principe dominant. Ce sont les arcs, leur jjrojection horizDulale,
qui commandent la forme des chapiteaux, les luis et les bases des
colonnes. Le maître a dû tracer ces branches d'arcs avant de tracer le
plan par terre '.
S'il s'agit de tracer les arcs d'une nef et leurs supports, ropéralion
(cela va sans dire) est pluscomplicjuée. En architecture, comme en toute
chose, quand un principe nouveau est admis, les premières applications
qu'on en fait ne sont pas les plus simples. Nos moteurs à vapeur sont
moins compliques que ne l'étaient ceux du commencement du siècle;
ce n'est que par l'étude que riiommc arrive à simjjlifier ce que son génie
lui fait trouver tout d'abord.
Mettons en parallèle deux systèmes de piles de nefs portant des voûtes
en arcs d'ogive (fig. 3). L'un, A, appartient à l'église cathédrale de Paris;
l'autre, B, à l'église cathédrale de Reims. Le premier date de H95, le
second de 12"2() environ. Jetons les yeux sur la coupe de la nef de
l'église Notre-Dame de l*aris (voy. Cathédrale, lig. 2). Nous verrons que
des piliers cylindriques partent : à rez-de-chaussée, deux archivoltes, un
arc-doubleau, deux arcs ogives et un faisceau de trois colonnettes des-
tinées à porter les arcs des voûtes hautes ; au premier étage, une galerie
voûtée, c'est-à-dire un arc-doubleau et deux arcs ogives; à la hauteur
des fenêtres, un contre-fort, le mur percé de baies, deux colonnettes
pour les formerets, l'arc-doubleau et les deux arcs ogives des voûtes
hautes. Le maître de l'cL'uvre, en maintenant le système des piles cylin-
dri(iues, croyait certainement partir d'une donnée simple, et cependant
ce premier point devait lui causer des embarras et l'obliger à des com-
plications d'épurés.
On voit sur notre figure 3, en A, la projection horizontale de tous ces
membres superposés à la demi-circonférence du pilier cylindrique. Sur
cette circonférence, le traceur a fait retomber l'arc-doubleau a et l'arc
ogive b du collatéral, l'archivolte à deux rangs de claveaux ccd portant
l'ordonnance longitudinale, la colonnelle e et celle /" destinées cà porter
l'arc-doubleau et l'arc ogive des voûtes hautes. l'our recevoir ces mem-
bres, il a tracé le tailloir du chapiteau opqr carré aux angles abattus, ce
qui n'empêche pas qu'il reste des surfaces horizontales v ne portant rien.
Ce premier tracé reçoit le plan des piliers au niveau de la galerie, plan
(pi'on trouve en ghijv^. Adossées à la partie interne de ce pilier, ont
été tracées les colonnettes / des arcs-doubleaux et m des arcs ogives des
voûtes de celte galerie. Les projections horizontales des arcs de ces
voûtes sont les mêmes que celles des arcs ab des voûtes du collatéral. La
« Vciyez PditTi:, (iir. 53, 50, 60. 62, 63 ft Gi.
— 207 — [ TRAIT j
clairc-voie de la galerie étant enveloppée par une archivolte, la projec-
tion horizontale de cette archivolte a été tracée en n et s, débordant vers
la nef, en n', le nu du tympan de l'archivolte inférieure pour former
saillie sur les chapiteaux du pilastre d'angle voy, (CATiiÉimALE, lig. h).
cv/am-ifûr.
Quant à l'archivolte interne 5, elle sert de formeret à la voûte de la ga-
lerie. Pour mieux ouvrir la claire-voie, les petites archivoltes formant
arcature (voy. Cathédrale, fîg. h) retombent en t sur le pilastre ?, et non
sur une colonnette. Le nu extérieur du mur au-dessus de la galerie
étant en w, porté sur le formeret s, le contre-fort extérieur est en XXV
(voy. Cathédrale, fig. 2).
Les colonnettes e, f, continuent à s'élever et reçoivent l'arc-doubleau é
[ TRAIT ] — 208 —
el l'arc ogive /*', dont la naissance est projetée sur notre figure. Ces
naissances donnent la lornic des chapiteaux et des tailloirs traces en y.
Sur la saillie Z de ce tailloir retournant d'équerre, repose la base de la
colonnctte W qui porte le formeret de la voûte haute. Il ne faut pas
oublier que ces voûtes hautes sont croisées, c'est-à-dire que les arcs
ogives prennent deux travées, et donnent, par conséquent, une projec-
tion horizontale voisine de /i5 degrés. Les difficultés de tracés eussent
encore été augmentées, si ces arcs ogives eussent été les diagonales d'une
seule travée.
On voit, par cet exemple, quelles complications et quels tâtonnements
entraîne l'emploi incomplet d'une méthode, une fois un principe admis.
L'ordonnance ne commence réellement qu'au-dessus du tailloir des
gros chapiteaux, et cette ordonnance est gênée par cette nécessité d'un
tailloir carré posé parallèlement au grand axe de la nef. L'architecte
a procédé logiquement pour la partie supérieure ; il a tracé ses arcs
de voûtes avant tout, et ceux-ci lui ont donné la forme, la place et la
dimension des supports ; mais cette surface carrée dans laquelle il fal-
lait se renfermer et qui lui était donnée par le cylindre inférieur, l'obli-
geait à mêler les membres, à les enchevêtrer les uns dans les autres pour
trouver leur place. Encore, malgré ces efforts, laissait-il sur ces tail-
loirs, trop restreints en deux sens, des surfaces non occupées. Voulant
avoir, à rez-de-chaussée, des piliers cylindriques et adoptant l'ordon-
nance de la structure nouvelle, il eût été plus logique et plus simple de
poser les tailloirs diagonalement, puisque c'était parallèlement et per-
pendiculairement au grand axe de la nef qu'il avait à développer les
membres de la structure. En effet, si les tailloirs eussent été tracés
ainsi que nous l'avons indiqué en G, le traceur plaçait les diagonales
dans le sens du développement des membres portants ; il était moins
gêné et ne laissait pas des surfaces inoccupées. Ce raisonnement, comme
on le pense bien, fut bientôt suivi par les maîtres, dès le commencement
du XIII* siècle. La cathédrale de Reims fut fondée en 1212 ; la partie
de la nef voisine du transsept s'élevait vers 1220, vingt-cinq ans après
la construction des piles de la nef de Notre-Dame de Paris. Le plan B
(fig. 3) donne la moitié de la projection horizontale d'un des piliers de
la nef de Notre-Dame de Reims (partie ancienne), avec les membres
qui portent ces piliers. L'architecte conserve la pile cylindrique, mais
il diminue comparativement son diamètre, et il la cantonne de quatre
colonnes engagées '. Sur cette pile (voy. Cathédrale, fig. 16), il pose un
chapiteau, ou plutôt un groupe de chapiteaux (voy. Chapiteaux, fig. 33),
dont les tailloirs réunis adoptent la forme générale indiquée en G.
Mais, grâce à ces colonnes engagées sur le cylindre et à la forme franche
des tailloirs, l'ordonnance qui commence au-dessus de cette pile se lie
' Une tentative de ce g:enrc avait déjà été faite dans la partie de la nef de Notre-Dame
de Paris voisine des tours, et dont la construction date de 1215 environ.
209 [• TRAIT ]
à la partie inférieure. En effet, la colonne engagée G (côté de la nef)
porte une autre colonne d'un diamètre un peu plus faible et deux
colonnettes D qui monteront jusqu'aux voûtes hautes pour recevoir
l'arc-doubleau F et les arcs ogives IL La colonne engagée K porte l'archi-
I volte longitudinale, dont la largeur est K'K", et au-dessus se découpe la
pile LMN du triforium avec sa colonnette 0, puis le jambage de la fenêtre
I supérieure UU'U" enveloppée par le formeret de la voûte haute dont
la colonnette est en L La colonne engagée P porte l'arc-doubleau Q ;
I au-dessus la pile postérieure du triforium R se reliant au mur de clôture
[ du passage intérieur SS'. Sur la pile se détache la colonne T adossée
au contre-fort avec passage extérieur. Les arcs ogives des voûtes des
\ collatéraux se rangent en V, leur trace sur le tailloir étant en V '. Le
I progrès sur l'exemple précédent est très-sensible. Tous ces membres ont
I leur place, ne se gênent plus réciproquement : aussi, à Notre-Dame de
' Reims, la stabilité est parfaite, l'effet clair, l'aspect rassurant. Les consé-
; quences logiques du principe devaient cependant être poussées plus
loin encore.
I En 1231 furent commencés les travaux de reconstruction de la nef de
1 l'église abbatiale de Saint-Denis. L'architecte chargé de cette reconstruc-
tion est resté inconnu, ainsi que la plupart des maîtres des œuvres de
cette époque. Mais l'édifice qu'il nous a laissé indique dans toutes ses
parties une sûreté et une perfection rares dans l'art du trait.
Prenons, ainsi que nous venons de le faire pour les cathédrales de
' Pans et de Reims, une des piles de la nef, et voyons comment les divers
_ étages de la construction viennent se poser sur cette pile. Les dernières
traces de la colonne cylindrique centrale qui s'accorde si peu avec les
divers membres des voûtes sont effacées ; les arcs de ces voûtes comman-
dent absolument la forme de la pile. Les archivoltes longitudinales se
composent, suivant l'usage, de deux rangs de claveaux'-^; les arcs-dou-
bleaux des voûtes du collatéral qui reçoivent les dallages des terrasses
sont composés d'un même nombre de claveaux ; puis il faut la place des
' arcs ogives. Les voûtes hautes se composent d'un arc-doubleau ne por-
tant que les remplissages, et n'ayant qu'un seul rang de claveaux de
33 centimètres de largeur, de deux arcs ogives et de deux formerets qui
' sertissent les meneaux des fenêtres. La position nécessaire de ces mem-
■ bres de voûtes donne rigoureusement la forme et le nombre des mem-
l'bres de la pile. En effet (fig. U), l'arc-doubleau des voûtes du collatéral
r comprend les deux membres aetb; l'archivolte longitudinale, les deux
^ mêmes membres a' et b' ; l'arc ogive, le membre c. L'arc-doubleau des
^voûtes hautes se compose du membre d, et l'arc ogive des mêmes voûtes
' Pour bien saisir la place et la fonction de tous ces membres, il est nécessaire de
recourir à la figure 14 de l'article Cathédrale.
' 2 Voyez Architecture religieuse, fig. 36. Cette gravure trace, en perspective, la coupe
de la nef de léglise abbatiale de Saint-Denis.
IX. — 27
[ TRAIT ] — 210 —
du membres. La projection horizontale de la naissance de ces divers arcs
est tracée sur notre figure avec leurs profils. L'arc ogive c du collatéral
peut naître et prendre sa courbure avant la doublure b de l'arc-doubleau,
de sorte que cet arc ogive repose sur l'assiette qui sert de point d'appui
•i celte doublure h; aussi voit-on les deux projections se confondre enc.
La pile se compose donc d'une seule colonne engagée pour ces deux
membres confondus. Les projections des arcs sont d'ailleurs exactement
comprises dans les lignes fgh ih l m nopsc coupant à angles droits et for-
— -11 — [ TRAIT ]
mant Vépannelage dr lu pile. Les colonnes engagées sont tracées en
retraite de ces lignes, leurs centres sur les diagonales, de manière à
donner la saillie des chapiteaux, dont la tête, sous les tailloirs saillants,
est celle projection fghik, etc. Pour les arcs des grandes voûtes est tracé
le faisceau spécial de colonnes engagées qr; les tailloirs des chapiteaux
de ces arcs sont tracés en sluv ; les saillies des tailloirs des autres chapi-
teaux en f'h'k', etc. Du côté A de notre figure est tracée la pile avec ses
bases. Au-dessus des archivoltes longitudinales, à la hauteur du trifo-
rium, se dégage la colonnelte engagée B, qui porte le formeret à l'inté-
rieur. En DEFGH est tracée la pile au niveau du triforium. Le passage est
en P, le mur ajouré de clôture de ce triforium en I, et le contre-fort exté-
rieur en KL. Au-dessus du triforium est tracée la fenêtre avec sa colon-
nelte M qui porte extérieurement l'arc de sertissure, qui n'est autre que
le formeret lui-même; aussi le centre de cette colonnette M est-il sur
la même ligne que celui de la colonnette B. Au niveau des fenêtres
est posée, sur le contre-fort KL, la colonne isolée N, qui reçoit la tête de
l'arc-boutant et qui laisse un passage, au-dessus du triforium, entre elle
et la pile OQ.
Il est facile de reconnaître que ce dernier tracé est préférable aux deux
premiers. Cela est plus clair et plus logique. Les arcs des voûtes ont cha-
cun leur support; les chapiteaux de ces supports sont nettement accusés
par les épannelages de ces arcs compris entre des parties rectilignes. Les
projections des bases et celles des chapiteaux sont les mêmes, sauf, pour
ces bases, que les angles sont judicieusement abattus en W, afin de ne
pas gêner la circulation.
Dans cette voie, les maîtres du moyen âge ne devaient s'arrêter qu'à
la dernière limite. On ne se soumet pas impunément, dans notre pays,
à la logique. Elle nous pousse, nous entraîne jusqu'aux confins du pos^-
sible. Cinquante ans au plus après l'adoption de ces principes de tracés,
les architectes en étaient arrivés à donner exactement à la section hori-
zontale des piles la section des arcs; on peut se rendre compte de ce fait
en examinant les figures 15, 16 et 17 de l'article Pilier. Ces méthodes les
amenaient à ne plus concevoir une construction que par des tracés de
projections horizontales superposées, et c'était naturellement les plans
des parties supérieures (complément de l'œuvre) qui commandaient
les sections horizontales des parties inférieures. Du temps de Villard
de Honnecourt, on s'en tenait encore aux tracés conçus dans l'esprit de
ceux que nous venons de présenter. On trouve, parmi les croquis de cet
architecte, des indications qui se rapportent exactement aux méthodes
que suggère l'étude des monuments de cette époque'.
Villard de Honnecourt donne quelques plans d'édifice voûtés, et l'on
peut constater que le tracé de ces plans dérive essentiellement de la né-
' Voyez V Album de Villard de Honnecourt, d'après le manuscrit original, publié par
J. B. Lassus et A. Darcel, 1858.
[ TRAIT ] — 212 —
cessité de structure des voûtes. Ce fait est évident pour qui voudra jeter
les yeux sur les plans des cathédrales de Cambrai et de Mcaux ', sur le
plan conçu et discuté entre lui Villard et Pierre de Corbie-, sur celui du
chœur de Notre-Dame de Vaucelles, de l'ordre de Citeaux^ Ce dernier
plan, dont nous donnons (iig. 5) le principe, est une des belles concep-
tions du commencement du xiii* siècle '. La méthode de tracé de l'abside
est simple. Le quart de cercle AB a été divisé en sept parties. Chacun de
' Plaiiclics xwii et xxviii.
2 Planclu- xxvui.
3 Planche xxxii.
* L'église cistercienne de Vaucelles s'élevait à quelques kilomètres de Cambrai; elle
avait été dédiée, en 1235, par Henri de Dreux, archevêque de Reims. En 1713, elle était
encore debout, et ne fut détruite qu'à la lin du dernier siècle.
— 213 — [ TRAIT ]
ces rayons donne, ou la position des piles ob, cd, etc., ou les centres des
voûtes efyh, etc. Les chapelles circulaires sont adroitement réunies au
collatéral, en laissant une circulation facile. Les arcs des voûtes sont
combinés de manière à donner des branches d'arcs d'un développement
à peu près égal. Un plan général ainsi tracé, l'architecte avait la direc-
tion de chacun des arcs. 11 arrêtait leur section; puis, posant ces sections
sur les naissances, suivant la direction indiquée, il en déduisait le tracé
des piles.
Nous avons si souvent l'occasion, dans le cours du Dictionnaire, de
donner des tracés d'ensemble et de détails d'édifices, qu'il ne paraît pas
utile ici d'insister sur les procédés géométriques de ces tracés. Ce qu'il
est important de faire ressortir, c'est le côté méthodique de ces procédés,
soit qu'il s'agisse de la composition, soit qu'il s'agisse de la structure et
de la valeur ou de la forme à donner aux divers membres.
Ceux qui nient l'utilité qu'on peut tirer de l'étude de notre architec-
tiM-e du moyen âge, parce qu'ils n'ont pas pris la peine, le plus souvent,
d'en connaître l'esprit et les éléments, ou qui feignent de considérer nos
recherches comme une tendance vers une renaissance purement maté-
rielle des formes adoptées par les artistes de ces époques éloignées (bien
que nous ayons toujours dit et écrit que ces études ne doivent être con-
sidérées que comme un moyen et non comme le type d'un art immuable),
tantôt dédaignent cette architecture parce qu'elle ne serait, à les croire,
qu'une structure, non un art ; tantôt l'accusent de se laisser entraîner
aux fantaisies les plus étranges, ou encore d'être subtile et ha?'die outre
mesure; d'être le résultat de Vignorance subitement réveillée, ou de la
science, abstraction faite du choix de la forme; d'être pauvre d'invention,
ou riche à l'excès dans ses détails, hiératique ou capricieuse...; de sorte que
si l'on avait, par aventure, souci de réunir ces appréciations, la difficulté,
avant de les combattre dans ce qu'elles ont d'excessif ou d'erroné, serait
de les concilier. Cependant si l'on examine avec attention les méthodes
employées par ces maîtres du moyen âge, on reconnaît tout d'abord
qu'elles dérivent de principes définis, clairs, établis sur une observation
profonde et judicieuse des conditions imposées à l'architecture en géné-
ral, quel que soit le milieu ou le temps ; que ces méthodes se développent
suivant un procédé logique dans sa marche, sincèrement appliqué dans
la pratique.
Aucune architecture ne saurait supporter mieux que la nôtre, pendant
la belle période du moyen âge, cette superposition des plans d'une struc-
ture, superposition qui fait voir qu'aucun membre n'est superflu, que
tous ont leur place marquée dès la base. Qu'on essaye d'en faire l'épreuve !
et avec la dose de bonne foi la plus légère (encore en faut-il), on recon-
naîtra bien vite que, ni l'architecture grecque, ni même l'architecture
romaine, souvent si rationnelle, ne possèdent au même degré ces qua-
lités logiques de structure.
Le système de tracé de notre architecture du moyen âge, du xii^ siècle
f THANSSEPT ] — 214 — !
à la fin du \v% peut se résumer en ces quelques mots : a C'est la chose
portée qui commande la forme de la chose qui porte. » Et cela sans qu'on
puisse trouver une seule exception à cette loi si simple et naturelle. De
ce système à l'absence de tout système qui nous fait, entre autres exem- i
pies, élever des colonnes le long d'un mur pour ne rien porter du tout,
et pour occuper les yeux des badauds, il y a loin, nous en conviendrons
volontiers. Mais considérer comme un progrès cet oubli des lois les plus [
naturelles de l'arcliitecture, et prendre des airs dédaigneux devant les
œuvres d'artistes qui ont appliqué une raison rigoureuse à ce qu'ils
faisaient, quand on a perdu l'habitude de raisonner, cela ferait sourire,
si ce n'étai.t pas si cher.
TRANSSEPT, s. m. (croisée). Mot dérivé du latin et que plusieurs écri-
vent (ranscepl. Nous préférons adopter l'orthographe transsept, de tram
et sepire, enclore au delà. En effet, dans les basiliques primitives et dans
les anciennes églises conventuelles, la clôture du chœur est placée dans
le transsept, l'abside étant réservée au sanctuaire.
La basilique romaine possédait parfois un transsept, c'est-à-dire un
espace transversal entre le tribunal et les nefs. Dans la basilique du forum
de Trajan (basilica Emilia), le tribunal occupait la largeur des cinq nefs; 1
les basses nefs se retournaient devant l'hémicycle ' ; donc, ou ces basses '
nefs formaient une sorte de transsept, ou entre elles et le tribunal il res-
tait un intervalle nécessaire à la construction delà couverture. Plusieurs
basiliques chrétiennes des premiers siècles possédaient un transsept. C'est ;
sur cette donnée qu'est construite la basilique de la Nativité à Bethléem, |
qui date du vi" siècle. La basilique de Saint-Paul hors des murs (Rome), j
commencée en 386 et achevée complètement sous le règne d'Honorius, ;
restaurée à plusieurs reprises, et notamment au xm^ siècle, possédait un ;
vaste transsept, appartenant à la disposition théodosienne. Ce transsept j
primitif formait comme une œuvre à part qui, étudiée avec les textes j
relatifs à la première liturgie chrétienne, présente une disposition d'un
grand intérêt, et qu'on retrouve dans les plans des basili(jues de Saint- ;
Pierre de Rome, de Saint-Jean de Latran, de Sainte-Marie Majeure et j
de Saint-Pierre es liens (Rome) -. j
Le plan de la basilique de Saint-l'anl hors des murs nous donne ce i
transsept de l'église chrétienne primitive bien marqué. La nef principale i
et les quatre nefs latérales (tig. 1) sont séparées de la croisée par un mur |
percé d'un arc triomphal et de quatre arcs secondaires. L'autel majeur, i
1 Voyez les frajçments ilii plan du dipitole. '
2 Nous engageons nos lecteurs à consulter, à ce sujet, l'evcellent ouvrage de M. Henri
Hubsch : Monuments de l'arcliitecture chrétienne, traduit par M. l'abbé Guerber (186G,
Morel, éditeur). Ce recueil d'églises des premiers siècles, fait avec un soin rare, montre
comme nos voisins d'outre-Rbin sondent scrupuleusement le cbamp des études arcbco-
logiques.
— '-^15 — [ TRANSSEl'T ]
placé en A, avec sa clùUire, sur la confession, séparait le chœur B, occupe
par les jjriucipaux parmi le clergé, des fidèles placés dans la nef.
Les bras du transsept étaient remplis par les clercs et les, personnes
revêtues d'un caractère religieux. 11 ne faut pas oublier que dans les pre-
miers siècles du christianisme, l'autel était entouré de voiles qui n'étaient
ouverts qu'à certains moments de l'oftice; le transsept était ainsi le lieu
sacré, la cella dans laquelle ne pénétraient point les laïques. Dernière
tradition du culte païen et aussi des usages des juifs, que nous retrou- •
vons conservée dans la liturgie des Grecs.
^
C^Cl'/l£Afftfû/^
Le transsept, peu étendu, quand il existe, dans la basilique romaine,
prend, dans les grandes basiliques chrétiennes primitives, une impor-
tance considérable : c'est le transsept qui donne à l'édifice chrétien son
caractère religieux, car les nefs ne sont qu'un lieu d'assemblée. Aussi ne
ce?sc-t-il d'être pratiqué dans les églises monastiques. Le plan de l'église
de l'abbaye de Saint-Gall (Suisse) indique un transsept en avant de l'autel
majeur, transsept qui contient le chœur des religieux et les ambons. Les
restes de l'église abbatiale de Saint-Denis bâtie par Dagobert, retrou-
vés par nous sous le dallage de l'église de Suger, montraient l'amorce
d'un transsept devant l'abside semi-circulaire. Nous voyons une sorte de
transsept accusé en avant du sanctuaire de la petite église de Vignory
(Haute-Marne), dont la construction remonte au x* siècle •. Dans l'église
• Voyez Architectiue religieise, fig. 2.
[ TRANSSEPT ] — 216 —
abbatiale de Saint-Savin, près de Poitiers, qui date du xi* siècle, un
traussept très-accusé sépare la nef du sanctuaire*.
Toutefois le transsept ne se manifeste pas de la même manière et en
Ijmême temps dans les écoles diverses d'architecture religieuse de l'an-
jCienne Gaule. S'il semble inhérent au plan de l'église des provinces mé-
ridionales, il n'apparaît que plus tard et d'une manière moins franche
dans les provinces du Nord. (Juant aux églises abbatiales, les plus an-
ciennes, elles sont toujours pourvues de transsepts étendus. Cette dispo-
sition était commandée impérieusement par le service relifieux des
moines bénédictins, el elle fut suivie par les cisterciens dans les con-
structions ({u'ils élevèrent au xii^ siècle. L'église abbatiale de Cluny
possédait même deux vastes transsepts séparés seulement par deux
travées de nefs 2.
Avant l'adoption absolue des voûtes dans la structure des éo-lises la
disposition des transsepts présentait déjà aux architectes de sérieuses
difficultés; car, s'il est facile de poser des fermes de comble sur les murs
parallèles d'une nef, il est moins aisé de couvrir en charpente un espace
carré en ne disposant que des angles comme points d'appui. Aussi, dans
les basiliques les plus anciennes pourvues de transsepts, ou les murs de
ces transsepts s'élèvent au-dessus de ceux de la nef haute, et la charpente
repose alors sur des arcs-doubleaux qui franchissent la largeur de la nef;
ou au contraire les murs de la croisée sont plus bas que ceux de la nef,
et c'est la charpente de celle-ci qui repose sur des arcs franchissant la
largeur du transsept. Quelquefois aussi quatre arcs-doubleaux sont ban-
dés à l'intersection de la nef avec le transsept ; sur ces arcs s'élève une
sorte de tour carrée qui possède sa charpente spéciale avec deux pi^-nons.
Cette disposition est adoptée, par exemple, dans l'église conventuelle
de Monreale, près de Palerme ^, et dans la cathédrale de Cefalù (Sicile),
bâties toutes deux sous la domination normande, au xii* siècle. Il y a
tout lieu de croire que les églises construites en France, dans le Nord et
particulièrement en Normandie, au xr siècle, présentaient cette disposi-
tion. Des voûtes ayant remplacé, dans ces édifices, toutes les charpentes
apparentes, pendant les xn" et xiii" siècles, on ne peut à cet égard que
fournir des présomptions ; mais la voûte centrale du transsept normand,
formant lanterne, semble être une tradition de la charpente relevée que
nous trouvons encore à Cefalù et à Monreale, près de Palerme.
Mais c'est (nous l'avons déjà dit) dans les églises monastiques des Gaules
que nous voyons le transsept s'accuser franchement dès une époque
ancienne. Le plan de l'église primitive de Saint-Remi,sà Reims, encore
visible, malgré les modifications qu'il a subies, possède un transsept
très-étendu et sur lequel, outre le sanctuaire, s'ouvraient cinq chapelles
' Voyez Architecture reiigieise, fig. H.
- Voyez Arcuitixtvre moxastiqie, fîp;. 2.
3 Voyez l'ouvrage du duc de Serradifalco : Del duomu d> Monreale, Palerme. 1838.
— 217 — [ TRANSSEl'T ]
orientées. Ce transsept, ainsi que la nef, était primitivement couvert par
une charpente avec quatre arcs-doubleaux à l'intersection des murs.
Nous en donnons le plan (fig. 2)', qui ne difiere de celui de la grande
basilique de Saint-Paul hors des murs de Rome que i)ar le bas côté du
chœur et l'adjonction des chapelles. Ici encore les religieux occupaient
ce vaste croisillon, et la nef était réservée aux fidèles.
A Saint-Remi, le chœur des religieux était alors en A et l'autel en B ;
la châsse de Saint-Remi en G. Les latéraux de l'église du x-^ siècle étaient
voûtés au moyen de berceaux portant sur des arcs-doubleaux et perpen-
diculaires aux axes de la nef et du transsept. Un triforium ou galerie
couverte en charpente posée sur des arcs s'élevait au-dessus des collaté-
raux et sous les fenêtres hautes de la nef (voy. Travée, fig. 1).
Plus tard le principe de la disposition primitive du transsept se perd :
les fidèles envahissent les ailes ; un collatéral pourtourne le sanctuaire,
sauf dans les églises peu importantes; il se garnit de chapelles nom-
breuses ; les religieux n'occupent plus, pendant les offices, que le centre
de la croisée et les dernières travées de la nef centrale. Alors le milieu
de l'abside devient un lieu sacré, réservé au dépôt des reliques, des tré-
sors, et où les fidèles ne sont point admis. Cette abside gagne en profon-
deur; l'autel des religieux demeure sous son arc-doubleau d'entrée ou
Dans ce plan, toutes les parties teintées en noir existent encore; celles hachées sont
remplacées par des constructions datant de la fin du xii* siècle et ne sont plus visibles
que dans les fondations. Les parties anciennes datent du x« siècle.
lY. — 28
[ TRANSSEl'T ] — 218 —
s'avance au niiliou du Iranssept. Cette transformation eut lieu dans
l'église abbatiale de Sainl-llenii môme, à la lin du xn" siècle. Le chœur
des religieux fut porté en D; le rond-point, derrière l'autel, beaucoup
plus profond, contenait encore la châsse du saint évoque, mais les fidèles
tournaient autour de ce sanctuaire fermé par une clôture et avaient accès
aux chapelles rayonnantes bâties sur une assez grande échelle.
Lorsque vers la lin du xV siècle, on décida de remplacer les charpentes
des hautes nefs par des voûtes, on commença par établir des berceaux :
on n'osait entreprendre de construire des voûtes d'arête d'une grande
portée ' ; mais au centre de la croisée, force était, ou de faire une voûte
d'arête, t\ la rencontre des berceaux, ou une coupole. C'est à ce dernier
parti qu'on s'arrêta, tant on se défiait de la solidité des grandes voûtes
d'arête à la manière romaine.
3
^l
Les jolies églises d'Auvergne, bâties toutes à peu près sur le même
patron, vers 1100-, nous fournissent plusieurs exemples de plans avec
transsept très-judicieusement conç,'us. Le plan (lig. 3) de l'église d'Issoire
' La nef de l'église abbatiale de Vézelny, bâtie en H 00, fait exception. Là on essaya
de construire des voûtes d'arête (voyez Architecture religieise, fijr. 21, et Travée, fi{î. à),
qui sont plutôt des coupoles avec plis aux retombées.
2 Notre-Dame du Port, Saint-Nectaire, Issnire, ÉbreuiL L'église Saint-Etienne de
Nevers doit être rangée parmi les monuments religieux de cette belle école auvergnate.
— 219 —
[ TRANSSEPT J
Â
sort des données primitives quant à la disposition du transsept. Sur les
quatre piles de la croisée sont bandés quatre arcs-doubleaux qui por-
[ TRANSSEPT ] — 220 —
tent, dans les an5i;lcs, des trompillons arrivant à l'octogone; sur cet octo-
gone s'élève une voûte en coupole, contre-butée latéralement en a et 0
par des demi-berceaux'; au-dessus de la coupole se dresse un clocher.
Le sanctuaire A est relevé de quelques marches au-dessus du pavé du
transsept et collatéral circulaire. Deux degrés descendent dans une
crypte. Les fidèles avaient accès partout, hormis dans le sanctuaire, et,
par le fait, les deux croisillons c, d, ne sont que les appendices des cha-
pelles orientées e, f. Ce plan, si bien conçu, devait donner, en élévation,
un motif d'une grande originalité et qui sortait des données admises
jusqu'alors.
Yoici (fig. h) la vue perspective de l'abside de l'église d'Issoire avec son
transsept. On voit que les deux extrémités du bras de croix, au droit des
chapelles orientées, ne s'élèvent pas au-dessus de la nef et de l'abside ;
mais les deux parties a, b, du plan, qui reçoivent les demi-berceaux des-
tinés à contre-buter la coupole, forment un premier gradin, d'un grand
effet, qui conduit l'œil au deuxième gradin enfermant la coupole et por-
tant le clocher central. Malheureusement, ces parties supérieures ont été
alourdies et défigurées à différentes époques ; mais il est aisé de recon-
naître, sur le monument même, et par l'examen des constructions, la
disposition primitive sous les superfétations qui lui ôtent une partie de
sa grâce. Des matériaux de diverses couleurs forment, en certaines places,
des mosaïques qui donnent de la finesse et de l'élégance à cette structure
adroitement étagée. Les plans auvergnats firent école et eurent des imi-
tateurs jusque dans le Nivernais, au nord; jusque dans le Limousin et le
Languedoc, au sud. Toutefois, dans ces dernières provinces méridionales,
ces imitations ne paraissent s'être appliciuées qu'à des églises abbatiales.
La plus importante de toutes est, sans contredit, la célèbre église de
Saint-Sernin (Saint-Saturnin) de Toulouse, dont le chœur et le trans-
sept datent du commencement du xii'' siècle.
La figure 5 donne en A la moitié du plan de son abside avec le trans-
sept et l'amorce de la nef. Ici le transsept n'est plus réservé aux religieux,
ceux-ci se tenaient dans le chœur placé en G, tandis que l'autel était établi
en a sur la crypte renfermant le tombeau de saint Saturnin. En b était un
autel de rétro, réservé à certaines solennités. Aux deux extrémités nord
et sud du transsept sont i)ercées de larges portes p, p, dont nous mon-
trons le complément extérieur en P ; portes faites pour les fidèles ou
plutôt les pèlerins qui aflluaient en grand nombre, à-certains jours, dans
l'église Saint-Sernin. La nef est pourvue de doubles collatéraux, et
l'un des deux pourtourne conqjlétement les bras du transsept et le sanc-
tuaire. Un triforium voûté surmonte ces collatéraux. Cette disposition
grandiose fut suivie vers la même époque, lors de la construction de
l'église de Conques (Aveyron). Nous donnons en B, de même, la moitié
du plan de son abside et de son transsept. Les religieux occupaient, dans
> Voyez Arcuitectire religieise, fig. 10 bis.
— 221 — [ TRANSSEPT j
l'église (le Conques, la môme place qu'à Saint-Sernin. A Conques, les
fidèles n'avaient point accès dans l'église par les extrémités des bras de
croix, mais seulement par les portes latérales m. Ces plans l'ont assez res-
|sortir l'importance que prenait le transsept dans les églises conventuelles.
IRéservé primitivement aux religieux, aux clercs, il est livré aux fidèles
'dès le xii" siècle; à ce moment, il occupe même une surface plus éten-
•due, afin de permettre aux pèlerins qui se rendaient dans ces églises
abbatiales d'assister en grand nombre aux cérémonies du culte et de
|[voir facilement les corps-saints sortis des cryptes à certaines époques de
[ TRANSSEPT ] — 222 —
l'année et exposés au milieu de l'église*. Ce programme tracé pour la
construction des églises bénédictines et cisterciennes, vers le commence-
ment du XII' siècle, fut rigoureusement suivi pendant les siècles suivants.
Au contraire, nous voyons les plans des cathédrales s'élever en France,
suivant les provinces, sur des plans variés, et, dans ces édifices, le trans-
sept, si franchement et universellement adopté pour les églises bénédic-
tines et cisterciennes, ne se montre que çà et là ou à une époque relati-
vement récente. Certaines églises méridionales et du centre, comme la
cathédrale d'Angoulème, comme celle d'Angers, du Mans (ancienne), de
Langres, d'Autun, ont seules le privilège de posséder des transsepts accu-
sés^; mais ces monuments sont antérieurs au mouvement qui, dans le
Nord, lit reconstruire toutes les églises épiscopales. Nous avons suf'lisam-
ment expliqué ailleurs la nature et l'importance de ce mouvement j)oli-
tique, pour qu'il ne soit pas nécessaire de revenir ici sur ce sujet. 11 nous
suffira de constater ce fait : que la majeure partie de ces cathédrales
commencées pendant la seconde moitié du xii'^ siècle, dans le domaine
royal, ont été primitivement élevées sans transsepl. Les cathédrales de
Senlis, de Meaux, n'avaient point de transsept; celle de Paris fut certai- :
nement projetée sans cet appendice^ ; celle de Bourges n'en a point, et à |
Sens il est facile de reconnaître comment il fut établi longtemps après '
la construction de l'église cathédrale.
Des fouilles récemment faites dans cet édifice, sur notre demande,
par M. Lance, architecte diocésain, et relevées avec le plus grand soin
par M. Lefort, inspecteur des travaux, ont mis à découvert non-seule-
ment les fondations, mais les assises basses des piles anciennes dans
l'axe du transsept actuel. La figure 6 donne le plan de la partie posté-
rieure de la cathédrale de Sens. Ce plan, restitué d'après les fouilles,
ne laisse voir qu'un embryon de transsept indiqué par les deux cha-
pelles, C, C *. La nef et les collatéraux sont divisés par travées égales
sans interruption, les espacements entre les piles sont même d'une régu-
larité parfaite. Alors (à la fin du xii^ siècle) la cathédrale de Sens se
rattachait donc au plan qui semblait adopté pour les églises épiscopales
du domaine royal, comme disposition générale, bien qu'elle conservât
des points de rapport avec les monuments de Champagne, et notam-
ment avec la cathédrale de Langres •'', La place de l'archevêque était en A
et celle du maître autel en B. A la fin du xiii" siècle, on commen(;a la
' N'oyez à ce siijut l'article AitciiiTiicn m; mdnastiqie.
2 Voyez CATiiÉniiALE, fij-. il et Zi3, 27, 28 et 34.
3 Nous en inoiis aetiiiis la preine ilans les fondations et au-dessus des voûtes de la
croisée. Très-probablement on ne se décida, à Paris, à donner un transsept à la cathé-
drale qu'après l'achèvement du clneiu-, cest-à-dirc après la mort de Maurice de Sully.
* Les parties ilu plan aiu'ien (pii ont été démolies pendant les xni<',xiv<^ et xvi'' siècles
sont hachées.
5 Voyez Catuedrale, fijj. 28 et 30.
— 223 —
[ TRANSSEPT J
construction d'un pignon de bras de croix en ba. Ces travaux semblent
avoir été longtemps suspendus, car ce n'est qu' au commencement du
[ TRANSSEPT ] — 22A —
XYi^ siècle que ce pignon fut achevé el que celui ef s'éleva au nord '. i
Alors les travées g, h, de l'église ancienne furent abattues, ainsi que lesj
piles /, /.-, et l'on refit de grandes voûtes pour couvrir ce transsept trouvé'
aux dépens de ces deux anciennes travées. Ce fut probablement à cette
époque que le chœur du chapitre s'allongea jusqu'aux piliers/), p : car
lorsque le transsept était à peine accusé par les deux chapelles orien-
tées C, C, le clergé se tenait dans le rond-point ; la nef, jusqu'au devant
de l'autel, était laissée aux fidèles. i
Ne perdons pas de vue que les grandes cathédrales élevées à cette j
époque, c'est-à-dire de 1150 à 1200, s'éloignaient, parleur programme,:
autant que faire se pouvait, de la donnée des églises monastiques. Dans
les cathédrales de la fin du xii'' siècle, pas de clôtures, peu ou pas de
chapelles, le chœur de plain-pied avec le collatéral, relevé seulement
de deux ou trois marches au-dessus de la nef'-. L'évoque se réservait
l'abside, tout le reste du monument était livré au public. Cette façon
de démocratiser l'église, d'en faire la basilique de la cité, paraît surtout
avoir été adoptée dans l'Ile-de-France, et appartenir aux dernières
années du xii' siècle, car les cathédrales rebâties au commencement du
xiii'= siècle, comme celles de Reims, de Laon, d'Amiens, de Chartres, ont;
été conçues avec des transsepts. Toutefois, jamais ces transsepts desi
cathédrales du Nord n'atteignent les dimensions relatives des transsepts
d'églises conventuelles ; ils sont d'ailleurs moins variés dans leurs dispo-
sitions, en considérant comme des exceptions les rares transsepts dont
les extrémités sont terminées en rond-point. Citons ceux des cathédrales
de Tournay, de Noyon, de Soissons, qui ne sont pas postérieurs à la
moitié du xif siècle ^.
Évidemment, le programme des églises monastiques, en ce qui regar-
dait le transsept, varia suivant les ordres, suivant les provinces et le
temps; car, dans ces monuments, en France, nous découvrons des dis-
positions de transsepts très-différents, et c'est surtout dans les provinces
de l'Ouest que les transsepts d'églises abbatiales prennent un dévelop-
pement relatif extraordinaire. Dans l'église abbatiale de Saint-Front de
Périgueux (lui du x'= siècle), le transsept est égal, comme surftice, à la
nef et au chœur, c'est-fi-dire que le plan présente une croix, dite grecque*.]
Le transsept de l'église abbatiale de Saint-Hilaire de Poitiers, qui datait'
du M" siècle, était très-vaste : une nef centrale et six collatéraux y abou-
tissaient ^ Les rares églises bénédictines rebâties au xni^ siècle occu-
* Voyez Cathédrale, fig. 30. [
2 A Notre-Dame de Paris, primitivoiiiLMit, le saiictuaiie était de plain-pied avec son'
collatéral. i
3 Voyez la Munorjrnpliic de In cnihédrale de Noyon, par MM. Vitet et D. Ramée.'
Voyez aussi AnciiiTECTunE religieuse, fig. 30 et 31; Cathédrale, fig. 7 et 10. !
* Voyez Architecture religieuse, fip:. li. '
5 L'église abbatiale de Saiiit-Hilairc de Poitiers fut dédiée en 1049. Voyez Notes,
of a tour in t/ie tvesf of France (Parker, London, 1852J, j
— -25 — [ TRANSSEPT ]
: pcnt encore des transsepts dcvcloppcs, bien qu'alors les nouveaux
ordres prédicants et mendiants élevassent des églises dépourvues de
transsepts'.
Il demeure acquis que les transsepts étaient considérés par les anciens
; ordres et par les cisterciens comme nécessaires au service du culte. Les
églises antérieures aux ordres mendiants, les plus simples comme com-
position de plans, possèdent toutes des transsepts relativement étendus.
Nous choisirons un spécimen parmi ces derniers monuments élevés
avec parcimonie, l'église d'Obazine (Gorrèzc), dépendant de l'abbave
e:Cwi.L'OM07
■ fondée par saint Etienne d'Obazine et reconstruite au xii-^ siècle ; d'au-
^ tant que le plan de cet édifice présente une disposition assez rare en
I France (fig. 7). Outre le sanctuaire, six chapelles orientées donnent sur
' le transsept, dont les croisillons débordent de beaucoup la nef. Le degré
fl communiquait au premier étage des bâtiments du cloître. Le tombeau
1 de saint Etienne est placé en h. Il est évident que ce transsept était
i réservé aux religieux et que la clôture était posée en ce. La figure 8 donne
• la coupe sur c/ de ce transsept, couronné, sur la croisée, par un clocher,
i Ainsi, du bas chœur, les religieux pouvaient sonner les cloches; ils
; officiaient aux chapelles sans sortir de leur clôture, et la nef n'était que
jle heu de réunion des fidèles, complètement indépendant des parties
Voyez ARCniTECTlRE MOSASTIQIE.
IX.
29
[ TRANSSEPT ] — 226 —
réservées au culte. Les églises cisterciennes présentent des dispositions
analogues, permettant aux fidèles d'assister aux cérémonies sans péné-
trer dans les clôtures.
£. :uiLLnuAi:r.
Il ne paraît pas qu'au xnr siècle, du moins, les bénédictins aient tenu
à. conserver ces usages claustraux.
Le plan de l'église abbatiale de Saint-Denis nous en fournirait la
preuve : soit que l'exemple des évèques qui avaient livré toute la surlace
des nouvelles cathédrales aux fidèles ait fini par modifier les règles
monastiques; soit que les bénédictins, en présence de ces dispositions
libérales de l'épiscopat, et peut-être aussi de l'afiluencc que les moines
prêcheurs attiraient dans leurs vastes églises ouvertes à tous et dépour-
vues de clôtures, aient senti la nécessité de ne plus se séparer des
fidèles, habitués à circuler librement dans les églises , toujours est-d
que les religieux de Saint-Denis semblent avoir cherché (lorsque leur
église fut en grande partie reconstruite vers le milieu du xin-^ siècle)
à provocpicr l'afiluence du public dans leur basilique par de larges
dispositions, bien éloignées des habitudes claustrales des siècles pré-
cédents.
Il fallait lutter contre la vogue (jui entraînait les populations vers ces
moines prêcheurs dont les églises n'étaient que de larges salles de
conférences, et ce n'était pas certes en maintenant ces obstacles nom-
breux, qui, dans les églises clunisiennes mêmes, gênaient la vue et la
circulation, qu'on pouvait espérer ramener la foule vers les reliques
— '227 — [ TRANSSErr ]
dont le prestige se perdait tous les jours. Aussi n'est-ce plus dans le
fond des cryptes que les châsses sont conservées ; elles sont placées dans
les sanctuaires, entourées d'objets précieux. On les exhibe d'autant j)lus,
que le peuple perd peu à peu la vénération qu'il leur portait. La pompe
des cérémonies, les facilités données aux fidèles d'y assister, remplacent
chez les bénédictins la discipline sévère maintenue jadis dans leurs
églises ; à défaut de la foi qui s'endort ou vacille, on excite du moins
la curiosité.
Or, les plans successifs de l'église de Saint-Denis nous font, pour ainsi
(lire, toucher du doigt cette modification dans les habitudes religieuses
des grandes abbayes. Ils méritent donc une étude attentive.
Voici (fig. 9) ces plans présentés les uns sur les autres et tels que
les fouilles et les traces de constructions encore existantes ont pu les
faire reconnaître. On voit en a les restes des soubassements de l'abside
et du transsept de l'église de Dagobert, bâtie avec les débris de monu-
ments gallo-romains '. Pendant la période carlovingienne, l'église fut
très-allongée en b au delà de l'abside de Dagobert - ; puis viennent
s'implanter les constructions de Suger'', encore visibles au-dessus du sol
en c. Alors les deux descentes aux cryptes plus anciennes furent ména-
gées en e * ; le sanctuaire se développa largement au-dessus des caveaux
de l'église carlovingienne, et l'on dut y monter par des degrés établis
en j7, des deux côtés de l'autel, et en h.
Un caveau voûté qui existe encore entier en f montre clairement que
le mur i donnait sur le dehors, puisqu'il possède une fenêtre relevée ;
les mars j du fond du collatéral du transsept existent encore, et l'on
retrouve en K les fondations qui indiquent que les constructions de
Suger ne s'étendaient pas au delà des pignons actuels.
La nef de l'église de Suger était plus étroite que celle de l'église
actuelle, ainsi qu'il est aisé de le reconnaître à l'entrée occidentale et
par des fouilles pratiquées en /. Donc le transsept de l'église abbatiale
du xn* siècle, muni d'un bas côté vers le sanctuaire, comprenait l'espace
«mop. Ce bas côté AA était d' ailleurs nécessaire pour recevoir les
emmarchcments qui montaient au sanctuaire et ceux qui descendaient
aux cryptes.
Ces constructions, en partie établies sur les restes assez mal bâtis
de l'église de Dagobert, ou sur des fondations insuffisantes, ainsi qu'il
est aisé de le reconnaître, menaçaient ruine très-probablement vers le
milieu du xin" siècle. Que cette raison ait été déterminante, ou que
l'édifice ne répondît plus parfaitement aux nécessités du moment, on se
' Los hachures de gauche à droite indiquent ces restes.
- Les hachures larges, de droite à gauche, indiquent ces constructions encore visibles
dans les cryptes.
3 Les hachures serrées, de droite à gaucb'^ indiquent ces ouvrages.
* Ces descentes existent encore.
[ TRANSSEPT ] — 228 —
résolut à le rebâtir presque entièrement, et notamment toutes les parties
du transsept, sons le règne de saint Louis (1230 à 12^0).
Xotrc ligure indique, en noir, toutes les constructions refaites alors.
Un coup d'œil sur ce plan fait comprendre l'importance nouvelle que
l'on donne au transsept et aux collatéraux qui l'accompagnent. La nef
fut sensiblement élargie et se raccorda avec le sanctuaire (dont les écar
— 229 — [ TRANSSEPT ]
tomcnts de piles furent conservés) par des biais, qui paraissent fort
étranges, si l'on ne se rend compte de l'état des constructions antérieures
qu'on prétendait conserver vers l'abside.
Les piles B du sanctuaire furent refaites fi neuf, celles T du rond-point
sur des socles du xii'^ siècle. Celles B furent fondées à nouveau dans la
crypte, en passant à travers les voûtes carlovingiennes. On se contenta
de rebâtir sur la vieille fondation les piles qui portent sur l'angle de
l'abside mérovingienne; mais, au lieu des trois travées D, on n'en lit que
deux, et les emmarchements montant au sanctuaire furent reportés en E.
Des cbapelles furent établies en F au niveau du sol du sanctuaire. Une
des portes de l'ancien transsept de Suger fut remontée en G K Saint
Louis voulut refaire à neuf les tombeaux de ses prédécesseurs. Ces tom-
beaux furent disposés en H, c'est-à-dire sur l'emplacement qu'ils avaient
occupé dans les églises précédentes. Celui de Dagobert s'éleva en L,
très-probablement sur le lieu où la tradition plaçait la sépulture-. Alors
le chœur des religieux s'étendit dans la nef depuis le transsept jusqu'au
point M, et le public put circuler dans les collatéraux et traverser les
bras de croix. Des chapelles furent dédiées en N et en P. Beaucoup plus
lard cette dernière fut occupée par le tombeau de François I". Au
XIV' siècle, on éleva d'autres chapelles le long du collatéral nord, en R.
Les sépultures des abbés remplirent le croisillon S.
Ces plans superposés ont cela d'intéressant, qu'ils nous font recon-
naître les modifications que le temps apporta dans les usages monas-
tiques de l'une des plus puissantes abbayes de France. D'abord, comme
dans l'église primitive, le transsept, très-étendu, relativement h la
largeur de la nef, est fait pour contenir et enclore les religieux, qui
n'ont avec les fidèles aucune communication. Puis, sous les Carlovin-
giens, tout en maintenant la disposition du transsept primitif, on y
ajoute un sanctuaire profond, qui fait comme une seconde église propre
à l'exhibition des reliques. Sous Suger, ce sanctuaire s'élargit, se garnit
de chapelles nombreuses, et le transsept s'ouvre davantage sur la nef.
Enfin, au xiii'^ siècle, la clôture monastique, dans l'église, n'est plus
absolue ; le chœur des religieux est complètement entouré des fidèles,
qui ont accès partout comme dans les cathédrales, excepté dans le
sanctuaire occupé par les reliques, et dans le chœur entouré de stalles,
clos par un jubé vers la nef et par des grilles basses sur les deux croisil-
lons. On observera que, dans cette église particulièrement vénérée, ce
qui se modifie le moins, c'est le transsept ; juscju'aux derniers travaux
entrepris, il demeure à la môme place. L'autel reste encore, au xiii" siècle,
• Une opération analogue fut faite à la cathédrale de Paris, à celles de Bourges et de
Chartres. Les sculptures du xii<^ siècle furent jugées dignes d'être conservées et furent
remontées dans les constructions du xiii^.
- En fouillant tout le centre du transsept, nous avons trouve, au-dessous du sol de
l'église de Dagobert, de nombreux sarcophages mérovingiens, (Voyez Tombeau, fig. 1)
[ TRANSSEPT ] — 230 — |
en V, au-dessus du point consacre par la tradition'. Ce transsept est
mis en communication avec les bâtiments de l'abbaye, par une large
porte. Il s'ouvre cf^alcment du côté extérieur, donnant sur l'ancien cime-
tière, dit des Valois. D'amples ennuarchemonts permettent aux lidèles
de circuler dans le collatéral du sanctuaire et d'assister aux otliccs des
chapelles. j
Mais si le transsept a conserve sa position et presque ses dimensions
primitives, il ne se trouve plus au Mil'' siècle dans les conditions où il se
trouvait au xi" el môme au \if. Autour de lui l'église s'est développée,
et cela au prulil de l'assistance.
Cependant ces transformations ne se manifestaient que dans les
églises des grandes abbayes, les j)ctils établissements religieux conser-,
valent à peu près les dispositions anciennes du transsept réservé aux
moines. L'église de Saint-Jean aux Bois, près de Compiègnc, est uni
exemple d'une de ces constructions monastiques élevées au xiii' sièclel
sur de petites dimensions. Dépourvue de collatéraux, celte église se com-i
pose d'une large nef et d'un sanctuaire, séparés par un transsept dont
les croisillons sont chacun divisés par une colonne sur le prolongement,
des murs latéraux-. Cette jolie disposition, si convenable pour une petite!
église conventuelle, est présentée dans la vue perspective (fig. 10). Oni
aperçoit dans cette ligure la trabes de l'entrée du sanctuaire '\ Les stalles;
des religieux étaient adossées aux croisillons, et ceux-ci, derrière ces!
stalles, laissaient des espaces libres pour les hôtes ou les personnages qui|
avaient accès dans le monastère. La nef était ainsi réservée aux gens'
du dehors. On ne pénétrait dans les croisillons (jue par de petites portesj
donnant dans l'enceinte du couvent.
Les églises paroissiales subissaient l'influence des abbayes ou cathé-l
drales voisines. Dès une époque reculée, elles possédaient, la plupart,
des Iranssepts, principalement dans les provinces du Nord, du Centre et
de l'Est. Dans le Poitou, la Saintonge et l'Angoumois, au contraire, il,
n'est pas rare de trouver des églises paroissiales des xii* et xiii'' siècles
dépourvues de transsept. Le centre de la croisée de ces églises parois-
j-iales est habituellement surmonté de tours dans les provinces de l'Ile-l
de-France, de la Normandie, de la Bourgogne et de rAuvcrgne. Lesj
croisillons sont, ou percés de portes, ou fermés, surtout quand ils s'ou-j
vrent sur des chapelles orientées, afin que les entrants et sortants ne'
puissent gôner les lidèles. Nous avons un bel exemple de ces croisillons
' Pour se rendre compte de la disposition ancienne du transsept qui composait en
partie ie eliœur des reliirieux de Saint-Denis, voyez l'ariiele CiiOEin, fig. 2. Aujourd'liiii
les monuments sont retal)lis dans le transsept suivant la disposition adoptée sous saint
Louis.
2 Voyez les plans et élévations de ce joli édifice dans l'ouvrage de M. de Baudot : Eglises
de bourgs et villnges (Morcl, éditeur^.
3 Vovez TiiABES.
— 23 f — [ TRANSSEPT ]
fermés, de transsepts paroissiaux, dans l'église si remarquable de Notre-
Dame de Dijon (fig. li). Ici la galerie du triforium s'interrompt pour
laisser la place de la rose, simplement garnie d'une armature de fer'.
* Voyez Armature, fig. 6 et 7.
[ TRANSSEPT ]
— 232 —
— 233 — [ TRANSSEPT ]
Le passage sous celte rose est porté sur deux colonnettes et trois arcs
bombés.
Un autre passage inférieur se trouve entre ces colonnes et le fenes-
trage du rez-de-chaussée. La chapelle du croisillon s'ouvre en face du
collatéral de la nef, qui ne pourtourne pas le sanctuaire, de telle sorte
que chacun de ces croisillons laisse un espace libre et tranquille pour
les fidèles assistant aux offices dits dans ces chapelles. C'est bien là une
I disposition convenable pour une église paroissiale de peu d'étendue. Le
plan horizontal explique parfaitement l'heureuse composition du trans-
sept de l'église paroissiale de Notre-Dame de Dijon.
I Mais ce plan est, à un autre point de vue, intéressant à étudier. Quand
I on veut connaître une architecture, il ne suffit pas d'en apprécier le
style, d'en analyser les formes et les moyens pratiques ; il est nécessaire
de découvrir les principes généraux qui ont servi à la constituer, à lui
donner l'homogénéité résultant de l'emploi d'une méthode. C'est en pré-
tendant étudier l'architecture des anciens, indépendamment de ces lois
primordiales, qu'on est tombé dans les plus graves erreurs, et que l'anar-
chie s'est emparée des esprits en raison même de l'étendue de ces études.
On nous dit parfois, il est vrai, que ce que nous appelons anarchie,
absence de méthode, n'est autre chose qu'une inspiration pleine de pro-
messes, et que Yart de Vavenir sortira tout armé, quelque jour, de ce
chaos de styles et de formes adoptés sans critique et sans examen. Cette
espérance n'est, suivant notre sentiment, qu'illusion ; car les travaux de
l'esprit n'atteignent un développement qu'autant qu'ils reposent sur un
principe ayant toute la rigueur d'une formule. Quand cette base est bien
établie, que l'artiste se livre à l'inspiration
« S'il a reçu du ciel l'influence secrète n :
c'est pour le mieux ; mais il lui faut s'appuyer sur un terrain solide
pour pouvoir s'élever.
Quand il s'agissait de couper les nefs d'une basilique par ce transsept
et de couvrir le tout avec des charpentes, ou bien quand des rangs de
piliers étaient destinés à porter des berceaux de voûtes, le tracé d'un
transsept ne présentait point de sérieuses difficultés : il en était autre-
mont lorsque le système français d'architecture à voûtes en arcs d'ogive
fut définitivement adopté au commencement du xiii^ siècle ; alors ces
tracés demandaient une attention particulière. Il fallait songer aux
poussées qui allaient agir en tous sens ; dégager ces espaces qui deman-
daient des points d'appui d'autant plus solides, qu'ils étaient plus larges ;
combiner l'arrivée des bas côtés dans cette grande nef transversale de
manière que leur ordonnance s'accordât avec les croisillons ; penser aux
retours des galeries supérieures, à un éclairage qui fût en rapport avec
l'étendue du vaisseau ; proportionner la dimension du chœur à celle
du transsept ; ordonner, soit les chapelles orientées des croisillons, soit
la reprise du collatéral autour du chœur, etc.
IX. — 30
[;TRANSSEPT ] -r- 23-i —
Quand, pour remplir ces conditions si diverses, on n'a pour toute
méthode que sa propre inspiration, ou le vague souvenir de ce c[ui a été
iViit en ce genre avant nous, qu'il faut saisir le Crayon et le compas, con-
venons franchement qu'on ne sait guère par quel bout s'y prendre, et que
Ymi ne peut arriver à un résultat à peu près satisfaisant qu'après de longs
tâtonnements ; encore n'a-t-on pas l'esprit bien tranquille, et peut-on
craindre que cette inspiration derrière laquelle s'abritent tant de vagues
esprits n'ait failli sur quelque point.
Or, si nous prenons des plans d'églises de cette époque, nous recon-
naissons que les méthodes de tracés adoptés généralement alors, non sans
raison, sont suivies avec plus d'attention encore lorsqu'il s'agit de planter
les transsepts.
Nous choisirons donc pour exemple d'une méthode de tracé le plan
du transsept de Notre-Dame de Dijon (fig. 12).
Soit en E une échelle de six toises. Toute la partie de l'église, depuis
le transsept jusqu'à l'abside, est comprise dans un triangle équilaléral
dont la moitié est abC. Les côtés de ce triangle équilat.éral ont chacun
quatorze toises ; donc, la moitié ab a sept toises. Suivant la nécessité
imposée par le système d'architecture voûtée, c'est le tracé des voûtes
qui détermine le tracé des piles.. L'épaisseur du mur b' du transsept
étant fixée à trois pieds, la ligne ab, déduction faite de cette épaisseur
de mur, a été divisée en trois parties égales : la première ligne de divi--
sion donnant l'axe p des piles de la nef, et la seconde l'axe des piles de
recoupement de la voûte du bras de croix. Le tracé des piles a été arrêté
ainsi qu'on le voit en A pour les grosses piles, et en B pour celles de la
nef. Bien entendu (voyez Trait), ces tracés de piles résultent de la forme
et de la dimension des arcs des voûtes, dimensions et formes fixées tout
d'abord en raison de la portée de ces arcs. La pile, dont un quart est
tracé en A, étant connue, il ne s'agit plus que de faire courir la ligne-
d'axe de cette pile sur la ligne d'axe p de division, suivant le cas, ainsi,
que nous allons le voir.
L'épaisseur du mur e de l'abside étant fixée à trois pieds, on a pré-
tendu d'abord obtenir les ouvertures r//^ ///, ij, jk, des formerets de la
voûte absidale, égales. Pour ce faire, la moitié Ij du décagone a été
tracée de manière que les rayons i'o soient égaux à la moitié op de la
nef, déduction faite de l'épaisseur rs (voyez le détail A), la colonnette.
J-' étant destinée à l'arcature basse et au formeret de la voûte haute.
Alors dey en k on a porté un côté égal à ij. Ce point k connu, le patron
de la pile A a été présenté, le point k étant le centre de la colonnette r' ,
toujours l'axe s sur l'axe p. On a eu ainsi l'axe de l'arc-doubleau q. Sur
la base ab, à sa rencontre avec l'axe p, le patron de la pile A a été
présenté. Restait à déterminer la position de l'axe t. Or, la distance de
cet axe à la base ab est égale à la distance de cette base à l'axe V
d'un arc-doubleau de travée delà nef, travée qui est plus longue que
large de (luchjues pouces ; c'est-à-dire que tu égale î/V. Le reste de •
— 235 —
[ TRANSSEPT ]
la plantation s'ensuit naturellement. La distance tq est plus courte que
[ iRANSSErx ] — 236 —
celle tu, ce qui était la conséquence du mode de tracé et ce qui donne
d'ailleurs une meilleure proportion que si ces distances eussent été
égales, car alors le chœur eût paru trop profond pour le transsept.
Un autre monument de la même époque (1231) à 1240) et de la même
province présente une disposition de transsept fort remarquable : c'est
l'église de Notre-Dame de Semur (Gôte-d'Or). Mais à Semur le bas côté
pourtournant le chœur, l'architecte a établi des chapelles latérales
parallèlement aux parties droites de ce bas côté, de manière à laisser
(la nef étant très-étroite) la place nécessaire aux fidèles les jours de
fête '. Il est rare de rencontrer dans nos églises paroissiales ou collé-
giales de l'Ile-de-France, de la Champagne, de la Picardie et de la Nor-
mandie, des partis aussi larges et bien appropriés au service. Dans ces
dernières provinces, les transsepts des églises paroissiales du xii' siècle
et du commencement du xiii" sont peu étendus, encombrés par des
piliers épais, eu égard aux vides, et ce n'est qu'en 125U que ces édifices
religieux du second ordre prennent de l'ampleur.
Par compensation, les dispositions des transsepts de nos cathédrales
du Nord qui en sont pourvues, comme Laon, Reims, Amiens, Chartres,
sont tracées avec une ampleur et une entente des grandes réunions
publiques qui ne laissent rien à souhaiter (voyez à l'article Cathédrale
les plans de ces édifices). Largement éclairés par les roses qui s'ouvrent
dans les pignons des croisillons et par des galeries ajourées, donnant
entrée, du côté du chœur, dans de doubles collatéraux, percés le plus
souvent de portes sur les voies publiques, ces transsepts de nos grandes
cathédrales sont la plus belle disposition qui ait jamais été adoptée pour
réunir sur un point une grande afllucnce de monde. Aussi les xiv^ et
XY^ siècles n'apportèrent-ils aucun changement à ces dispositions.
Les doubles transsepts avec doubles absides, l'une à l'orient, l'autre
à l'occident, adoptés assez fréquemment par l'école rhénane pendant
la période romane et jusqu'au xir siècle, ne se trouvent en France que
dans les provinces de l'Est. Les cathédrales de Verdun et de Besançon
possédaient de doubles transsepts avec tours dans les angles rentrants
des absides, celles-ci n'étant point entourées de bas côtés (voyez Archi-
tecture RELIGIEUSE, fig. 39; voyez aussi le plan de l'abbaye de Saint-
Gall, AllCIIITECTURE MONASTIQUE, fig. 1).
En France, beaucoup de nos églises abbatiales et cathédrales du Nord
avaient des tours élevées sur les ailes des transsepts. Cette disposition
existe i Notre-Dame de Reims, à Chartres, à Laon, aux églises abbatiales
de Saint-Denis, de Cluny, de Vézelay, etc. Quelquefois dévastes porches
s'ouvrent sur les extrémités des bras de croix; mais ce parti, si franche-
ment adopté à la cathédrale de Chartres, est postérieur de quelques
années à la construction du transsept. Après les désastreuses guerres
contre les Albigeois, la plupart des églises qu'on rebâtit dans le Lan-
1 Voyez, Archives des monument'^ /niforïques, les plans et les coupes de cet édifice.
— 237 —
[ THANSSEPT ]
uedoc furent élevées sans transsept. Telle est la cathédrale d'Alby.
[ TRAYAISON ]. — 238 _-r- i
Les é"-lises de la ville nouvelle de Carcassonne, celles de Montpczati
do Moissac (Tani-ct-Garonne), etc., ne se composent que d'une nef avcc|
chapelles. C'est qu'en effet la construction d'un transsept nécessite deil
dépenses considérables, et que si l'on prétend élever une église à rai(i('
de faibles ressources, il faut éviter ces appendices.
Il est rare de trouver dans les églises postérieures à 1250 des disposij
tions nouvelles dans la construction des transsepts. Cependant un(<
église champenoise, Saint-Urbain de Troyes, fait exception. Son trans-i
sept, très-ingénieusement conçu, satisfait entièrement au prograninn
de l'église paroissiale K Deux porches abritent, h l'extrémité de chacui
des croisillons, des portes doubles, et à l'intérieur les voûtes de cc^
croisillons sont tracées sur une donnée nouvelle.
La vue intérieure (fig. 13) de l'un de ces croisillons explique la dispo;
sition originale de ce transsept. Divise par un trumeau éclairé dans U
pignon par deux fenêtres percées au-dessus du porche extérieur et pai
deux autres fenêtres ouvertes dans les murs latéraux au-dessus du bal
côté de la nef et de la chapelle qui flanque le chœur, chacun de ce*
croisillons est, dans sa partie supérieure, une véritable lanterne. L'aspec
du transsept de Saint- Urbain est saisissant. L'architecte a su éviter 1;
pauvreté de ces revers de pignons éclairés ordinairement par des rose
au-dessus de murs pleins percés seulement de portes à rez-de-chaussée
Ce parti nous paraît préférable à celui qui fut adopté dans quelque
édifices, tels que ies cathédrales de Metz et de Soissons-, l'église tii
Moret, etc., et qui consiste à remplacer les roses par d'immenses verrière
s'ouvrant sous les formercts des pignons et descendant jusqu'aux archi
voltes des portes^', ou à considérer les roses elles-mêmes, avec la galerii
à jour ({ui les supporte, comme de véritables fenêtres comprenant 1
largeur totale du croisillon. Mais il faut ajouter que l'église Saint-Urbaii
de Troyes est un chef-d'œuvre, si l'on considère la conception général
et l'entente des détails.
Très-rarement les transsepts des églises du moyen âge possèdcnt-il
drs tribunes à l'intérieur des pignons des croisillons; et quand il
existent, comme à la cathédrale de Laon et dans l'église abbatiale d'Eu
par exemple, ces ouvrages datent d'une époque postérieure à celle M
la construction jirimitive de l'édifice. !
On doit aussi considérer comme une exception les porches de transi
septs surmontés d'une tour. Le croisillon sud de la cathédrale du Man
nous en fournil un exemple datant de la lin du xui^ siècle. '
TRAVAISON. s. f. Yieux mot correspondant à ce que l'on entent'
aujourd'hui pui entablement, mais ne s'appliquant qu'aux ouvrage;,
de bois.
' Voyez le plan de cM<i ég-lisc à l'article Cunstrictiox. fig. 102. '
'^ Bras lie croiv uurtl. \
3 Voyez Pioxo.N. :
— 239- — f TRAVÉE ]
i TRAVÉE, s. f. Mot employé pour désigner loule" ordonnance entre
jos 'points d'appui principaux ou pièces maîtresses d'une construction.
|4insi on dit, travée de plancher, pour indiquer le solivage compris entre
tj.eux poutres. — Travée de pont, est la portion du tablier de bois com-
îirise entre deux files de pieux ou entre deux piles. — Travée de salle
*u d'église, est l'ordonnance comprise entre deux piles maîtresses, entre
jcux arcs-doubleaux. — Une travée de comble est l'espace entre deux
l'rmes de charpente.
{ Du moment qu'une salle est divisée par des points d'appui espacés
;ans sa longueur, pour porter soit une voûte, soit des fermes ou des
)outres, cette salle se compose d'autant de travées qu'elle contient
te divisions.
i Dans la structure du moyen âge, en F*rance, l'histoire de la travée est
litéressante, parce qu'elle détermine les essais successifs par lesquels,
l.e la basilique romaine couverte en charpente, on arrive à la nef voûtée
■m arcs d'ogive.
!i Personne n'ignore que la basilique romaine se composait habituelle-
jiient d'une nef principale, dont les murs, portés sur des rangées de
lolonnes, étaient ilanqués latéralement de collatéraux simples ou dou-
bles. Les collatéraux étaient parfois surmontés de galeries ou tribunes
^-dessus desquelles s'ouvraient les jours qui éclairaient la charpente
i'inbrissée. Cette disposition fut suivie dans la construction des pre-
lières églises et des grandes salles d'assemblée élevées dans les Gaules,
iliaque entre-colonnement de la basilique constituait une travée.
, Le plan de la basilique romaine fut suivi, dans le nord des Gaules,
jisque vers le milieu du xi" siècle ; mais déjà, antérieurement à cette
;joque, le mode de structure avait subi des modifications par suite des
jipports fréquents des peuples occidentaux avec l'Orient. Le plus ancien
lonument de ce temps que nous possédions sur des dimensions con-
.dérables, dans la France septentrionale, pst certainement la nef de
j-^glise abbatiale de Saint-Remi de Reims. Cette nef était — ainsi qu'il
-t facile encore de le reconnaître — primitivement couverte par une
fiarpenle apparente, tandis que les collatéraux, voûtés à rez-de-chaus-
Ije, étaient surmontés d'une galerie couverte par des charpentes avec
f'cs-doubleaux. La figure 1 donne une travée de la nef de l'église
,)batiale de Saint-Remi ^ Le grand mur A repose sur une file de piles
l'mposées de colonnes en faisceaux à rez-de-chaussée, et sur des piliers
jsection quadrangulaire au niveau de la galerie du premier étage. Des
[lionnes avec arcatures divisent les ouvertures donnant sur cette galerie,
•ii-dessus des combles des collatéraux s'ouvrent les deux rangs de
■Hêtres B et C. Les voûtes des bas côtés, à rez-de-chaussée, se composent
! arcs-doubleaux D et F portant des berceaux perpendiculaires à la nef
concentriques aux archivoltes E. Les pilettes G, qui formaient comme"
l' 'Voyez une portion du plan de cette nef à l'arliclc Tra>sîept, fig. 2.
[ TRAVÉE J — 2^0 —
un second collatéral étroit, avaient pour objet de diminuer l'effet d(:
poussée qu'aurait exercé l'arc-doubleau unique sur le mur de clôture H.,
L
/^.CUIlùMUttOT
Au premier étage, l'arc-doubleau I, ne portant qu'un solivage de boi^
n'exerçait pas sur le mur H une poussée que ce mur renforcé de contrei
forts cylindricpies ne pût maintenir. Le grand mur A se trouvait élrésil
— 2/|l — [ TRAVÉE ]
ïonné par ces berceaux du rez-de-chaussée et par les arcs-doubleaux
de la galerie. Il n'était décoré, suivant l'usage du temps, que par des
peintures '.
Cet exemple d'une nef construite au commencement du xi" siècle
indique un premier effort pour sortir des données de la basilique
romaine antique. Ce sont des faisceaux de colonnettes qui remplacent
les colonnes monostyles, et des voûtes portent déjà le sol de la galerie
supérieure. Cependant ces grands murs n'étaient reliés dans leur déve-
loppement qu'à leur sommet, par les cntraits des charpentes ; ils n'étaient
pas construits avec les excellents matériaux et mortiers qu'employaient
les Romains; ils bouclaient souvent ou se déversaient d'un côté ou de
l'autre. Leur aspect ne laissait pas d'être froid, et les peintures dont on
les décorait, vues obliquement, poudrées par le temps, perdaient bien-
;i tôt leur éclat. Les charpentes, à cette hauteur, ne pouvaient être que
I difficilement réparées, et si le feu y prenait, l'édifice entier était perdu.
I On songea donc à diviser franchement les nefs par travées apparentes
accusées par de grands arcs-doubleaux. Un autre édifice du milieu du
.\i' siècle nous fournit un exemple de ce nouveau parti : c'est l'église
ji Notre-Dame du Pré, au Mans. Dans la nef de cet édifice, chaque travée
'■ comprend deux arcades (fig. -J). Une grosse pile à section quadrangu-
: laire, flanquée de colonnes engagées, alterne avec une pile cylindrique.
i Au droit de chacune des grosses piles A est bandé un arc-doubleau B.
Une ferme de charpente est posée au droit de la pile cylindrique C. Les
l collatéraux D sont fermés par des voûtes d'arête avec arcs-doubleaux
reposant sur les colonnes engagées des grosses piles et sur les chapiteaux
(les piles cylindriques. Les chevrons de la charpente, posés longiludina-
j: lenient, comme un solivage, portaient sur les pignons des grands arcs-
; doubleaux B et sur la ferme intermédiaire. Ce solivage, plus ou moins
<iécoré, avec entrevous en madriers, formait lambris sous la couverture.
Kn F, est figuré l'un des pignons des grands arcs-doubleaux avec le
lambris"-. Il y a tout lieu d'admettre que la nef de la cathédrale du
Mans était originairement construite suivant ce principe. A Notre-Dame
1 Au xii^ siècle, des voûtes ayant été construites sur cette nef et appuyées sur des colon-
nettes accolées aux piliers avec assez d'adresse, des arcs-boutants durent les contre-buter.
Lus berceaux des collatéraux furent détruits, ainsi que les pilettes G, et des voûtes d'arête
les remplacèrent. Cependant la disposition des voûtes en berceaux perpendiculaires aux
murs fut conservée dans le transsept. Ces travaux ne purent qu'altérer la solidité de l'édi-
fice bâti de matériaux de petites dimensions; si bien qu'on dut (il y a quelques années)
reconstruire les voûtes bautes en matériaux légers et restaurer les parties inférieures.
Ces travaux ont malheureusement fait disparaître des traces curieuses de la disposition
première. On voit encore cependant, sur plusieurs points, les sommiers S des arcs-dou-
bleaux des collatéraux primitifs.
" CeUe disposition fut adoptée dans l'église de San-Miniato,près de Florence; elle était
^ assez fréquente au milieu du xi'^ siècle dans nos provinces du Nord, et notamment dans
p *& Champagne.
IX. — 31
[ TRAVÉE ] — 2^2 —
du Pré, dos voûtos ont clé refaites au xiv* siècle sous l'ancienne char-
pente, eu supprimant partie des arcs-doubleaux primitifs, dont oa
retrouve facilement la trace. Prenant ainsi deux arcades de la nef
pour faire une travée, il en résultait un plan carré ou approchant,
c'est-tVdire que l'espace AA. était égal, ou à peu près, à la largeur de la
nef principale ; de sorte que si l'on voulait définitivement voûter cette I
nef, il était tout simple d'adopter tout d'abord une voûte sur plan:
carré, avec arc-doubleau intermédiaire; c'est-à-dire une voûte donnant i
— 'i/l3 — [ TRAVÉE [
■en projection horiLonlule le plan tracé en P (lig. 2). Alors les arcs-
doubleaux ab, cd, n'étaient que la reproduction des arcs-doubleaux des
grosses piles, et l'arc-doubleau intermédiaire ef remplaçait la ferme de
charpente; les arcs ogives ad, cb, portaient les remplissages de voûtes
bandés à la place qu'occupaient les lambris. Mais avant de passer outre
à l'examen des développements de ce principe, il est nécessaire de men-
tionner un système de travées issu d'un autre mode de structure.
Les Romains n'avaient pas seulement adopté, pour la construction de
grandes salles, le système de files de colonnes portant des murs au-
dessus de plates-bandes déchargées par des arcs noyés dans ces murs ;
ils avaient élevé, sur des piles isolées et largement espacées, de grandes
archivoltes portant les murs longitudinaux. Des berceaux, concentri-
ques à ces archivoltes, fermaient les collatéraux, et des charpentes ou
des voûtes (comme à la basilique de Constantin à Rome) couvraient^
la nef principale. Le Bas-Empire avait construit des édifices en grand
nombre d'après ce système, en conservant parfois les charpentes sur
la nef centrale, ainsi que le constatent certaines basiliques de la Syrie
septentrionale. De ce système était dérivé, dès le,s premiers siècles du
christianisme, un mode mixte qui consistait à diviser les grandes travées
carrées portant des voûtes d'arête sur la nef principale, en deux arcades,
de manière à pouvoir trouver des voûtes d'arête également carrées sur
les bas côtés, dont la largeur était ainsi égale ou à peu près à la moitié
de celle de la nef principale. C'est sur ce plan que fut conçue, à Milan,
la célèbre église de Saint-Ambroise, dès la tin du l\« siècle; du moins
le fait parait-il probable». Or, ce type fut adopté dans la construction
d'un grand nombre d'églises carlovingiennes, notamment sur les bords
du Rhin, et se perpétua jusqu'au xiii^ siècle.
Comme dans l'exempie que nous venons de donner (fig. 2), chaque
travée de l'église carlovingienne du Rhin se composait de deux grosses
piles et d'une pile intermédiaire d'une section plus faible; mais cette
pile intermédiaire ne portait plus que l'arc-doubleau des voûtes du
collatéral, et elle ne remplissait aucune fonction du côté de la nef prin-
* ^'oyez, à ce sujet, Étude sur l' architecture lombarde par M. de Dartcin, ingénieur
fies ponts et chaussées. Toutefois, si nous ne contestons pas Tancienneté de la dispo-
sition du plan de l'église Saint-Ambroise de Milan, il nous semble que l'auteur de cet
excellent ouvrage, dans la notice qu'il donne sur cette église, ne tient pas assez compté
des restaurations qu'elle eut à subir, et qu'il s'appuie dune manière peut-être trop ab-
solue sur des textes. Combien n'avons-nous pas d'édifices en France, par exemple, dont
a reconstruction presque totale n'est mentionnée que d'une manière incidente, ou ne
1 est pas du tout ! Aucun texte ne fait mention de la reconstruction de la façade de Notre-
ame de Paris, entre autres; en faut-il conclure que cette façade est celle d'Etienne de
Garlundc flUO) ou date de l'épiscopat de Maurice de Sully (lltJO-1190)? Après le grand
mstre de llQfi, c'est-à-dire après la ruine des voûtes de l'église Saint-Ambroise de
Mdan, ce monument dut subir un remaniement presque total. Des voûtes ne s'écroulent
pas sans cause; un sinistre aussi grave est habituellement ia conséquence dun déverse-
[ TUAVÉK ] — 2^1?! —
cipalo. La Iravce que nous présentons ici (fig. 3) de la nef de la calhédrale
de ^Vo^nls, nef qui date de la moitié du xii" siècle, explique sullisamment
ce système. Une grande voûte d'arête carrée A, à nervures, couvre
chaque travée de la nef, sans arcs-doubleaux intermédiaires; et la pileB
n'est placée là que pour obtenir, sur le collatéral C, deux voûtes d'arôte
romaines. La question était d'avoir des surfaces carrées, ou approchar.t,
pour fermer les voûtes, qui dérivaient toujours de la tradition romaine;
or, les collatéraux ayant, en largeur, la moitié environ de la largeur de
la nef, il fallait, pour avoir des espaces carrés sur ces collatéraux comme I
sur la nef, doubler les piles. Le trace T nous dispense de plus longues ;
explications à ce propos. La nécessité de voûter les grands édilices, les
basiliques, les églises, était reconnue partout en Occident, aussi bien
<lans l'Italie du nord qu'en France et sur les bords du Rhin; seulement |
les diverses écoles d'art de ces contrées ne résolvaient pas le problème I
de la même façon. Pour ne considérer les choses que d'une manière'
générale, l'école que nous appellerons carlovingienne, et qui s'inspirait
principalement de l'architecture romaine des bas temps, n'avait en vue
que la voûte romaine, berceau, voûte d'arête ou coupole; cette école-
n'abandonna cette tradition que quand elle adopta le système de struc-
ture importé de France vers le milieu du xiii'^ siècle. L'école propre-
ment française abandonna au contraire de bonne heure le système des
voûtes romaines, chercha autre chose, et le trouva : tout est là. (Ju'on
découvre en Lombardie ou ailleurs des piles cantonnées de colonnes et
des archivoltes dans des nefs, quelques détails de décoration analogues,
et antérieurs à notre architecture romane française, et qu'on en conclue
que nous avons pris chez les autres cette architecture romane, nous ne
voyons pas trop l'intérêt qui s'attache à cette priorité. Chacun puisait au
fonds conunun latin pour les arts comme pour les langues d'Occident,
du vin'" au \i'' siècle; mais qu'on nous montre ailleurs qu'en France,
et qu'au nord de la Loire, avant 1130, un système de voûtes tel que
celui admis dans les constructions de Yézelay dès le commencement du
xii*" siècle, et à Saint-Denis en LUO, alors nous serons les premiers à
reconnaître ce qu'on voudrait si bien nous prouver en Fi'ance, savoir :1
que nous n'avons jamais possédé une architecture propre, pas plus!
mont des piles : or, les piles actuelles de Saint-Aiiihroisc ne paraissent pas avoir subi
des altérations de nature à pouvoir occasionner la chute des grandes voûtes. De l'examen
que nous avons fait de cet édifice, il y a peu d'années, il résulte que nous ne pourrions
assigner à sa nef (les voûtes non comprises) la date du ix"' siècle. Les profils, les sculp-
tures de toutes les parties supérieures, la structure même de ces parties, semblent appar-,
tenir au xii^ siècle, époque brillante pour l'art en Lombardie comme en France. Les mo-'
numents élevés sur le sol nord de l'italio, et dont la date carloviiii-Monne ne saurait être
discutée, ont un caractère barbare, comme structure, qu'on ne retrouve pas dans Saint-
Ambroise de Milan. Toutefois, nous le répétons, nous croyons bien, comme M. de Dartciii,
que la disposition du plan aiiparlient au ix"^ siècle, ainsi (lu'une partie des coastruclioa:
inférieures, l'autel, etc.
— 245 —
[ TRAVÉE ]
au XII' siècle qu'au xi\\ Jusqu'à ce que cette preuve soit faite, nous
[ THAVÉE ] ■ - -— 266 —
oonliiuRTons à répéler : Il n'y a d'archilecluro originale que colle q;
s'appuie sur un nouveau principe, sur un principe non encore admis, ij
syslèmc de voûtes inauguré en France, au nord de la Loire, de 1130
1150, ne se trouve nulle part avant cette époque: ce système n'est p.;
seulement une forme, nouvelle alors, ou un procédé ; c'est tout l
principe qui s'étend aux diverses parties constituant un édilice et q-
oblige de coordonner ces parties suivant certaines lois déduites confo,
mémcnt à la logique. Or, l'architecture inaugurée en France de 11:
à 1150 était véritablement neuve alors, sans précédents, indépendan
des formes acceptées jusqu'alors; donc cette achi lecture peut, au mei
leur titre, être appelée française '. Laissons pour le monienl le syslèn
de travées des nefs rhénanes, et reprenons l'élude des édilices qi
appartiennent à nos écoles. Nous venons de voir (fig. 2) une lrav(
composée de deux grosses piles portant des arcs-doubleaux sur la \v
principale, avec pile intermédiaire plus faible, divisant le collatéral poi|
le )Ouvoir fermer i)ar des voûtes carrées, et portant une ferme de cha^
pente sur cette nef principale pour diminuer la portée des lambr!
de bois. Voici maintenant un autre système moins ancien que celui g
la figure 2, et appartenant à une autre province, où les piles sont égale
et, divisant le collatéral en voûtes sur plan carré, donnent, sur la nef cer
traie, des plans barlongs qu'on a prétendu voûter, suivant une donne]
déjà complètement étrangère au système romain. Il s'agit de la nef (|
l'église abbatiale de Vézelay (fig. h), premières années du xii'' siècle. Cetll
nef, dont nous donnons une travée en A, possède des arcs-doubleau
sur les collatéraux connue sur la partie haute, au droit de chacune de
piles dont la section est tracée en B. Ces arcs sont plein cintre, ainsi qu
les formerets, et bien que la naissance de ceux-ci soit relevée, cependar
leur clef n'atteint pas le niveau de la clef des arcs-doubleaux. Il e
résulte que pour bander la voûte haute dans chaque travée, et ne pa
faire des pénétrations, mais un semblant de voûte d'arête, il a fallj
tâtonner et chercher des formes d'ellipsoïdes qui ne sauraient êtrj
tracées géométriquement. C'était une première tentative vers une fornij
de voûtes non encore admise. Trente ans plus tard, vers 113-2, on élevai
* En 1845, M. Vitet écrivait ceci : « Que tous ceux à qui ces questions inspirent u!
« sérieux intérêt cessent de s'cvertucr à prouver, les vuis que l'ogive nous est venui
« d'Orient, les autres qu'elle est indigène : querelles vides et oiseuses ! Qu'ils cherche^
« par qui a été mis en œuvre le système ù ogive, pourquoi l'influence de ce système '
« été si grande et si universelle, comment pendant trois siècles il a pu exercer sur un'
« moitié de l'Europe une absolue souveraineté; qu'ils clicrclient enfin si la naissance c
« les progrès de ce système ne sont pas inséparablement liés ù la grande régénératioi,
« des sociétés modernes, dont le xii'' siècle voit éclore les premiers germes Les révol
« lutions arcbitecturalcs ainsi envisagées ne se confondent plus avec ces fantaisies futilÀ
« et épluhni'res qui font préférer telle étoffe à telle autre pendant un certain temps; ellej
« sont de sérieuses, de véritables révolutions, elles expriment des idées, w {Monographl
de Notre-Dame de Koy on, p. 130.)
— 2^7 — [ Tn.wÉE ]
■le porche de la môme église (voyez en P); les travées de ce narthex, un
[peu plus larges que celles de la nef, portent sur des piles dont la section
est semblable à celle B. De même que dans la nef, des arcs-doubleaux
■sont bandés au droit de chacune des piles, soit sur la partie centrale,
,»>soit sur les collatéraux, mais ces arcs-doubleaux sont en tiers-point'.
h
' • Voyez Construction, fig. 19, la coupe de ce porche. Voyez Por.CHE et Ogive, fig. 3^
h et 5.
[ TUAYjiE ] — 2/(8 — '
Les lormcrels ont leur naissance au même niveau que celle des arcs-i
doubleaux. Il en résulte (jue, la travée étant barlonyue, les clefs de ces'
ibrmerets sont beaucoup au-dessous des rlefs de ces arcs-doubieaux,
La voûte fermée sur cet espace estannulaire, d'unarc-doubleau à l'autre,
j)éuétréc par des ellipsoïdes dont les formerets sont une section. Cela
j)()uvait être délini géométriquement, et ce système présentait une
parfaite solidité. D'ailleurs des voûtes d'arête rampantes, bandées sur
la galerie du premier étage', contre-bulcul parfaitement la voûte cen-
trale. Deux des voûtes de ce porche, de la même époque que les autres,!
possèdent même déjà des arcs ogives. Le constructeur, en fermant ces;
voûtes d'après la méthode que nous venons d'indiquer (fig. h, P), sentait
bien que, tout en se rapprochant d'un corps ellipsoïde, elles possédaient
cependant des arêtes saillantes (ces voûtes étant bâties de moellons
irréguliers) maintenues seulement par l'adhérence des mortiers; que,
par conséquent, il y avait à bander sous ces arêtes un cintre permanent'
de pierre, remplaçant le cintre provisoire de charpente destiné à lesj
maçonner. C'était donc un acheminement vers la voûte en arcs d'ogive.'
Mais revenant à notre iigure 2, on allait, dans d'autres provinces, déduire,
de ce système mixte d'arcs et de lambris un mode complet de voûtes,!
sur un principe absolument neuf, mode qui devait se fondre bientôt!
avec celui ({u'inaugurait le porche de l'église abbatiale de Vézelay.'
C'est en 1150 que l'évêque Baudouin II, comme on sait, entreprit la
reconstruction de la cathédrale de Noyon, qui fut achevée bien avant!
la lin du Mi'^ siècle. En 1293, un violent incendie réduisit en cendres lai
ville et, dit la chronique, la cathédrale de Noyon. 11 est clair que les char-
pentes seules furent brûlées et que les voûtes furent peut-être altérées.
Aussi les voûtes de la nef, ainsi que l'indiquent les profils des arcs et
leur genre de construction, appartiennent-elles à cette dernière époque.j
A l'origine, c'est-à-dire au xn" siècle, ces voûtes, comme beaucoupi
d'autres datant de cette époque, avaient leurs arcs ogives bandés dej
deux en deux piles avec un arc-doubleau simple intermédiaire (fig. 5).
La pile intermédiaire qui, dans la figure 2, porte seulement la ferme
de charpente divisant en deux l'espace entre les arcs-doubleaux, por-
tait alors rarc-dou])leau intermédiaire destiné à remplacer la ferme
de charpente. Les arcs ogives (fig. 5j étaient bandés d'une grosse pile
à l'autre. La ti'avée était encore constituée comme celle de la figure 2.
G'est-à-dii-e (jne la pile intermédiaire A, destinée à porter un simple
arc-doubleau des gramles voûtes, était plus grêle que les piles B portant
les arcs-doubleaux principaux et les arcs ogives. Cela était conforme
à la logique. Alors les arcs reposant sur les piles B étaient seuls contre-
butés par des arcs-boutants. La coupe C de la nef et du collatéral com-
plète rintelligencc de ce système de construction. La plupart des
premières voûtes bandées d'après le principe admis au xii*^ siècle, dans
' Voyez la coupe.
— 2Zi9 —
' l'Ile-de-France, sont ainsi tracées. La travée des nefs centrales est égale,
IX. — 32
[ TRAVÉE ] — 250 —
OU à très-peu près, à la largeur uiènie de ces uefs, mais elle se divise en
deux au moyeu d'une pile intermédiaire qui sert à porter les arcs des
voûtes du collatéral et à recouper les arcs ogives des" hautes voûtes.
Mais ce système, justidc dans une construction assez vaste, n'était
guère admissible pour de petits édifices. Les piles intermédiaires, dans
ces derniers monuments, eussent élé trop grêles, inutiles etencombrantes.
Les architectes les suppriment, ils ne conservent que les piles princi-
pales A (fig. 6), mais ils ne construisent pas moins les voûtes conformé-
ment au principe que nous venons d'indiquer. Cette dernière travée qui
appartient à la nef de la petite église de ^esle, près de l'Ile-Adam,
montre connue le constructeur a seulement élevé la pile destinée à
porter l'arc-doubleau intermédiaire I sur la clef de l'archivolte du
collatéral', parce qu'il eût été inutile, en effet, de faire porter celte pile
intermédiaire sur le sol. En B, est tracée la coupe de la travée, et en D
le détail des bases des colonnettes sur les chapiteaux des piles mono-
cylindriques. Ces deux exemples appartenant à deux édifices de dimen-
sions très-différentes, mais construits à peu près à la même époque, font
ressortir une des qualités principales de celte belle architecture française
de la fm du xii' siècle, l'unité d'échelle-. Les écartemenls des piles, les
hauteurs de galeries de circulation G, les largeurs des baies, les mem-
bres des moulures, sont à peu près les mêmes dans les deux monuments.
Nous pourrions saisir ces analogies dans les cathédrales de Paris, de
Sentis, de Soissons, de Laon, dans les églises de Saint-Leu d'Esserent,
de Braisne, elc ^. Examinons maintenant une travée de nef de l'un des
plus grands monumenls du commencemefit du xiir' siècle, la cathédrale
de Bourges ''. Ce vaisseau cijmprend une nef centrale et des doubles
collatéraux dont les voûtes sont à des niveaux différents. Ainsi (fig. 7),
les voûtes du premier collatéral sont bandées au niveau A, et celles du
second collatéral au niveau B, d'où il résulte que la nef cenlralcest
éclairée par les fenèlres C, percées au-dessus du comble qui couvre les
voûtes du second collatéral. Dans la hauteur de ce comble règne une
galerie de circulation D, de même qu'il en existe une seconde en E j
au-dessus des voûtes du premier collatéral. Les fenêtres F éclairent les |
voûtes hautes. Ces voûtes sont construites d'après le système précédera- j
ment décrit; et l'on observera que les piles G, qui portent seulement
les arcs-doubleaux d'intersection, sont d'un plus faible diamètre que
celles II, (jui portent les arcs-doubleaux et les arcs ogives.
» Lu construction de l'église de Nesie (Seinc-et-Oise) date de 1 175 en\iroii. Cet édi-
fice e^t contemporain de la cathédrale de Sentis et de l'église abbaUale de Saint-Leu
d'Esserent.
2 Voyez Echelle. i
3 Voyez, à l'article Cathédrale, une travée de Notre-Dame de Paris, fig. à. j
* Voyez le plan de cette église à l'article Catueduale, fig. 6, et sa coupe, ProportioS, j
lig. 7. ' ■ i
— 251 — [ TRAVÉE 3
La telle disposition de la nef de la calhrdralc de Bourges, avec son
premier collatéral très-élcvé, disposition qui ne se trouve guère répétée
£■. CJ'U.ICVCT
en France que dans le tour du chœur de la cathédrale du Mans ', est
évidemment inspirée des églises du Poitou. C'est un compromis entre
les systèmes de construction des nefs de cette contrée et de l'ile-de-
1 Voyez Cathédrale, fig. 35.
[ TRAVÉE
— 252 —
France. La nerceuLiale de lacalliedrale de Bourges reçoit des jours dans
— 253 — [ TRAVÉE ]
45a partie haute, au-dessus des combles des bas côtes, ainsi que les nefs
de nus églises de l'Ile-de-Fiance, ce (jui n'a pas lieu dans la caliiédrale
de Poitiers ; mais le collatéral intérieur comprend, sous voûtes, une hau-
teur considérable, et n'est plus, connue à Notre-Dame de Paris, comnje
autour du chœur de Notre-Dame de Chartres, connue à Cologne, égal
en hauteur au second collatéral.
Voici, en clJ'et, une travée de la nef de la cathédrale de Poitiers, dont
la construction, nu i)eu antérieure à celle de la cathédrale de Bourges,
conforme d'ailleurs aux traditions romanes du Poitou et de la Vendée,
accuse l'in^portance du collatéral dans ces édilices^ Notre figure 8
i suppose, en A, la coupe faite sur l'axe longitudinal du bas côté, et en B,
\ sur l'axe de la nef centrale. Les voûtes des collatéraux, épaulées par des
! contre-forts épais, contre-butent les voûtes hautes. Ces collatéraux sont
1! chacun i)resque égaux en largeur à la nef, de sorte que ce vaisseau est
I plutôt une grande salle à trois nefs qu'une église suivant la tradition
l' de la basilique transformée. L'arcature porte au niveau C une sorte de
balcon, ou chemin de ronde continu, qui passe derrière chacune des
piles, dans l'épaisseur des contre-forts. Un seul comble à deux pentes
|: couvre la nef et ses collatéraux. Cette construction, montée avec beau-
li coup de soins, est remarquable par ses belles proportions et l'heureuse
1: concordance de toutes ses parties. Les voûtes, tracées suivant la méthode
I du Poitou et de l'Anjou, tiennent de la coupole et de la voûle en arcs
1 d'ogive (voyez Voute). 11 y a dans cette composition une ampleur, une
raison et une sobriété qui sont la vraie marque de la puissance chez
l'artiste. Ce mélange de qualités supérieures, trop rare aujourd'hui, se
retrouve dans la composition des travées de vaisseaux voûtés de 1150 à
I 1250, que ces vaisseaux soient destinés à un service religieux ou civil.
' Après la composition de la coupe transversale, en effet, c'est celle de la
fiavéequi détermine les proportions et l'aspect de l'intérieur d'un vais-
seau avec ou sans collatéraux. Or, ces larges travées des monuments
du Poitou, de l'Anjou, du Maine, de l'Angoumois, surprennent par leur
disposition grandiose, bien que la plupart de ces constructions soient
d'une dimension médiocre. Paraître grand est certainement une qualité
pour un intérieur destiné à contenir la foule. On s'y trouve à l'aise,
même (pumd l'espace vient matériellement à manquer. La cathédrale
de Poitiers est d'une dimeusiqu médiocre-, et cependant, grâce à la
I belle disposition de ces larges travées, l'impression qu'elle laisse est celle
d'un très-vaste intérieur.
Certaines églises de la même contrée, de l'Anjou et du Maine, se
composent de vaisseaux à une seule nef, et là encore la composition des
travées est largement comprise. Nous citerons, entre autres, la nef de l'é-
■ * Voyez Cathédrale, fiy-. 64 et lib, le plan et la coupe transversale de la caUiéilralc
' <le Poitiers.
■^ Voyez son plan, Cathédrale, fig. à^t
[ TRAVÉE ] — 2')k — ,
ç;li-^e ahbnti?.!G de Xotro-Itrimp delà Coulluro. au >Tars (Un du xii^ ?iècle)i
-^ 1 J!
, ' ' ' I ^
divisée par travées sur plan carré, avec balcon relevé, comme t\ Ia|
t — 255 — [ TRAVÉE ]
cathédrale de Poitiers, porté sur de grands arcs de décharge d"uii bel
effet '. Voici (fig. 9) une travée de cette nef, dépourvue de collatéraux.
il n'est pas besoin d'être architecte pour comprendre le parti qu'on
peut tirer de cette disposition grandiose, simple, se prêtant à tous les
■^ * Une disposition analogue existe dans la nef tle l'église abbatiale de Sainte-Radegonde
? Poitiers, et existait, au xu'= siècle, dans la nef de la cathcdrale de Bordeaux.
[ TiîAVÉC ] — 25G —
modes (le structirre'. L'influence de ce sy5tèrrie(le largos travées voûtées
simples ou avec des eollaléraux presque égaux à la nef centrale, ne
s'étendit guère au delà du Maine et du 13erry vers le nord; et, ainsi que
nous le disions tout à l'heure, on peut en retrouver un dernier souvenir
dans la composition des travées de la cathédrale de Bourges. De ce côté-
ci de la Loire, le système indiqué dans les exem.ples (jue nous avons
donnés (fig. 5 et 6) persiste pendant le xiii'-' siècle, mais on ahandonne
alors (sauf quelques cas assez rares) le mode de voûtes avec arc-doubleau
intermédiaire, recoupant les arcs ogives, c'est-à-dire que les travées, au
lieu d'être doublées, sont simples et portent chacune leur voûte propre.
N'cst-il pas évident qu'il règne dans ces compositions de travées, pendant
la période comprise entre 1130 et 1230, une liberté dont on ne saurait
méconnaître la valeur et l'étendue? Aucune autre architecture ne se
prêterait à des formes et à des aspects aussi variés sans sortir des prin-
cipes qui la dirigent. Or, cette souplesse n'est-clle pas la conséquence du
système de structure admis ? Et de ce que ce système de structure se
concilie avec la liberté et y conduit, en faut-il conclure que cette archi-
tecture n'est autre chose (]u'un procédé suranné, n'ayant plus aujour-
d'hui d'application? L'élude attentive des proportions ne ressort-elle
pas des divers exemples qui viennent de passer sous les yeux de nos
lecteurs?
A dater de 1220 environ, la travée des nefs à collatéraux, dans les
édifices du Nord, est déterminée d'une manière plus précise. Les pilicrs,j
égaux en épaisseur, porlent chacun les nerfs complets des voûtes d'arèle,,
haute et basse; les murs, entre ces voûtes, s'ouvrent largement, et sont
remplacés par des fenêtres qui prennent toute la surface comprise entre
les piliers et les formerets. C'est d'après ce principe qu'est conçue la nef
de la cathédrale d'Amiens, bàlie entre 1220 et 1230 -. Nous donnons |
(fig. 10) une Iravéc de cette nef, qui n'a pas moins de /42",50 sous clef ^ |
Le plan des piliers, au niveau du rez-de-chaussée, est tracé en D, au
niveau de la galerie (triforium) en G. Cette galerie est fermée par unj
nun- mince M, auquel s'adosse le comble en appentis qui couvre le:
collatéral. On voit en G la fenêtre du collatéral, qui, élevée sur une !
arcature et nuu' d'appui, comprend toute la surface qui existe entre les I
piles engagées et l'arc formeret. Même système pour les fenêtres hautes F. '
On voulut bientôt supprimer même les pleins qui formaient, derrière le ;
comble du collatéral, le triforium''; les murs minces M furent ajourés, |
et les combles couvrant les collatéraux établis en pavillons sur chaque j
1 En A, est tracé le plan de la pile, avec le chemin de ronde au niveau a.
2 Voyez AiiciiiTECTinii itKi.unEisii, fig. 35; Cathédrale, fi;,^ 19 et 20.
3 Notre figure, à cause du manque d'espace, et pour conserver la même écliolle que
celle des précédentes (0,00.5 pour mètre), divise la travée en deux parties; la partie B j
surmontant, en exécution, la partie A.
* Ni'vez ARcruTECTiitE iu:i,iiiii;rsF, liir. 36. '
I
- — 257 — [ TRAVÉE ]
voûte basse, avec chéneau sur les arcs-doubleaux. Alors la fenêtre
supérieure se liait au triforium,etla claire-voie vitrée descendait jusque
^. ou/LL/iu-Ator.
dans la galerie. C'est d"après ce principe qu'en 1240 on reconstruisit
la nef de l'église abbatiale de Saint-Denis, le chœur des cathédrales de
IX. - oo
[ TRAVÉE J
Ce iMica
Troye:? et de Beauvais, et un peu plus tard (1260 environ) celui de la
— 259 — [ TRAVÉE ]
j cathédrale de Sées, dont nous traçons en A (lig. 11) une des travées '. Le
sol du chœur est au niveau B, celui du collatéral en C. La galerie
I (triforium), sous la fenêtre haute, est ajourée jusqu'au niveau d'un
' appui D, derrière lequel passe le chéneau. La claire-voie postérieure
: de cette galerie ne reproduit pas exactement le dessin de l'arcature
j antérieure (voy. Triforium). Gomme à la cathédrale d'Amiens, tous les
\ espaces laissés entre les piliers, sous les voûtes, sont remplis par des
I lenêtres décorées de vitraux , de telle sorte que ces travées présentent
une surface considérable de peinture translucide de l'effet le plus brillant.
Vax Û, est donnée la section d'une pile sur plan ovale, afin de laisser aux
l vides le plus de surface possible. C'est suivant ces données qu'au xiv^
i siècle on construisit la nef de l'église abbatiale de Saint-Ouen de Rouen
: (fig. 11), dont nous présentons une travée en R.
j Ces trois derniers exemples montrent comment les maîtres des œuvres
1 tendaient à diminuer les pleins et à augmenter les surfaces des vitraux
jjdans les églises voûtées. Ce principe ne se modifie guère jusqu'au
; XVI* siècle; les portions des cathédrales d'Auxerre, de Troyes, de Sens,
I de Béarnais, qui datent des xv'' et xvi^ siècles, reproduisent, sauf dans
1 les détails, le parti que nous voyons adopté au xiv^ siècle à Saint-Ouen
1 de Rouen. Ce parti convenait parfaitement d'ailleurs, dans notre climat,
( à de très-grands vaisseaux. Grâce aux vitraux colorés ou grisailles, on
: atténuait l'effet des rayons du soleil, et cependant partout pénétrait une
lumière chaude et douce qui ne laissait aucun point obscur. La répar-
Lilion de la lumière dans de grands espaces couverts et fermés est une
(liflicultc contre laquelle, trop souvent, le mérite de nos architectes
modernes vient se heurter. Aussi la plupart des grandes salles bâties de
I notre temps ont-elles un aspect froid et triste. De larges places sombres,
! soit sur les parois, soit sur le sol, coupent ces vaisseaux, les rapetissent
aux yeux et ne se prêtent point à la décoration. La foule même répan-
; due dans ces salles forme des taches noires d'un aspect désagréable. Au
! contraire, au milieu de ces anciens édifices entièrement ajourés entre
i les nerfs principaux de l'ossature, il circule comme une atmosphère
II lumineuse et colorée qui satisfait les yeux autant que l'esprit. On se sent
j à l'aise dans ces vastes cages qui participent de la lumière extérieure en
'l'adoucissant. C'est en grande partie à cette judicieuse introduction des
rayons lumineux que ces vaisseaux doivent de paraître beaucoup plus
vastes qu'ils ne le sont réellement. Aussi l'église abbatiale de Saint-Ouen,
qui n'est, après tout, que d'une dimension très-ordinaire 2, paraît-elle
nvaliser avec nos grandes cathédrales.
On se rendra compte de la disposition des travées des salles de palais
et châteaux en recourant aux articles Construction, Palais, Salle.
' Travée des parties parallèles du chœur.
^ Voyez Architecture religieuse, fig. 62.
[ TRÈFLE ]
— 260
TRÈFLE, s. m. Noiri qu'on donne à un mombrc d'architecture do
forme géométrique, obtenu au moyen de trois cercles dont les centres
sont places aux sommets des angles d'un triangle équilaléral. On dit
aussi ty^ilohe (fig. 1). A dater de la fin du \ii^ siècle jusqu'au xvi', on s'est
beaucoup servi de celle ligure dans la conqjosilion des meneaux, des
roses, des arcatures, et en général des claires-voies. Quelquefois les
points de rencontre des cercles sont terminés par un ornement feuillu A,
par une lèle humaine ou d'animal.
— 261 — [ TRÉSOR ]
Il arrive souvent qu'un trèfle inscrit trois autres trèfles, ainsi que
l'indique le tracé B. (Voy. Balustrade, Fenêtre, Meneau, Rose.)
(Juelques auteurs ont voulu voir dans cette figure un symbole. Rien
ne vient appuyer cette opinion. Le trèfle résultait tout naturellement
de l'emploi très-fréquent du triangle équilatéral, dans l'architecture du
moyen âge, comme figure génératrice (voy. Proportion). Il avait l'avan-
tage, pour les claires-voies des meneaux, par exemple, de pouvoir
inscrire facilement dans un arc en tiers-point ub des figures engendrées
par le triangle équilatéral.
TREILLAGE, s. m. Glaire-voie composée de lattes ou de bois légers
, réunis, pendant le moyen âge, par des pointes ou de petites chevilles de
I bois ; puis, vers la fin du xv* siècle, par du fil de fer.
Déjà, vers la fin du xii'' siècle, des treilles étaient établies dans les jardins
privés, et, sous saint Louis, ce mode de former des berceaux avec de la
[i vigne était fort répandu. A cette époque, les treilles du jardin du Palais,
• sur l'emplacement de la place Dauphine actuelle, étaient en grande
réputation. Les treillages consistaient habituellement alors, si l'on s'en
rapporte aux vignettes des manuscrits, en des bois souples croisés,
' retenus par des pointes ou des liens d'osier quelquefois entrelacés. La
1 mode des architectures en treillages ne paraît pas remonter au delà du
; commencement du xvi^ siècle. C'était une importation italienne, et non
point une des plus heureuses.
TREILLIS, s. m. Clôture de fenêtre de fer léger, mais très-serrée ; sorte
I de grillage (voy. ce mot), mais capable d'opposer une résistance sérieuse.
I II est souvent question , dans les romans des xiii^ et xiv^ siècles, de fenê-
tresainsi treillissées au dehors d'une manière permanente (voy. Grille).
On donnait aussi le nom de treillis à des grilles en façon de chevaux de
frise, pour défendre la contrescarpe des fossés des châteaux, (i Tout à.
« l'environ de Plessis, il fist faire (Louis XI) un treillis de gros barreaux
'! de fer, et planter dedans la muraille des broches de fer, ayant plusieurs
; « poinctes, comme à l'entrée par où l'on eu pu entrer aux fossés dudit
!!« Plessis *. »
TRÉSOR, s. m. Pièce réservée, à côté des églises abbatiales et cathé-
drales, aussi dans les châteaux, pour renfermer les objets les plus pré-
I cieux, tels que vases sacrés, reliquaires, pièces d'orfèvrerie, puis encore'
I les chartes, les titres, etc.
La cathédrale de Paris avait son trésor au-dessus de la sacristie
(voy. Sacristie, Palais). La sainte Chapelle du Palais, à Paris, possé-
, dait également un joli édifice annexe, qui contenait les sacristies et le
trésor des chartes. De môme, à la chapelle du château de Vincennes
' Mémoires de Philippe rie Comwines, liv. VI, cbap. vu.
[ TRIBUNE ] — '262 —
(voy. Chapelle). Souvent aussi les trésors des églises étaient pratiqués
dans l'intérieur môme de l'édifice. On voit encore à la (■athédrale de
Reims, dans le bas cùlé du bras de croix septentrional, le trésor entresolé
grillé, qui renfermait les beaux objets que possédait le chaijitre de cette
église. A la cathédrale de Rouen, dans celle d'Évreux, le trésor n'était
qu'une chapelle grillée. A Sens, à Troyes, les trésors des cathédrales
sont annexés à l'église, au côté méridional du chœur; on y accède par
des escaliers donnant dans le collatéral. Dans les châteaux, les trésors
des chartes étaient placés dans le donjon, ceux de la vaisselle dans une
lour proche de la grand'salle, et celui de la chapelle à cùtc ou au-
dessus de la sacristie. Ces trésors, habiluellement voûtés et ainsi à l'abri
des incendies, n'étaient éclairés que par des l'enètres élevées au-dessus
du sol et soigneusement grillées. Leurs portes étaient de 1er et dou-
bles, ou tout au moins munies de deux serrures. On voit encore, dans
l'hôtel de Jacques Cœur, à Bourges, la pièce qui servait de trésor.
L'habitude de disposer dans les châteaux ou hôtels des pièces spécia-
lement alleclées à la conservation des trésors, et particulièrement des
archives, ne paraît guère remonter, chez les seigneurs laïques, au delà
do Philippe-Auguste. Jusqu'alors il était d'usage, parmi les nobles,
d'emporter i)artout avec soi les titres et la plupart des objets précieux
(ju'on possédait. C'était une habitude mérovingienne qu'on trouve
répandue chez tous les peuples de race indo-européenne. Le chef ne se
liait qu'à lui seul pour garder son bien et sa famille, et pendant l'époque
romaine on voit que les armées de burbarps ne marchent qu'accompagnées
<les lourds chariots qui portent les vieillards, les femmes, les enfants et
les dépouilles amassées à la guerre. Pendant la campagne de 1196, contre
Richard, le bagage de Philippe-Auguste tomba dans une embuscade
tendue près de Fréteval, en Vendômois, par le roi d'Angleterre, qui mit
ainsi la main, non-seulement sur la vaisselle et les joyaux de son rival,
mais aussi sur les registres de cens, de taille, de servage, « bref, le
charirier complet de France, que les rois avaient coutume de porter^
avec eux dans tous leurs voyages. Ce fut, disent les Chroniques de Saint-
Denis, une rude lâche que de réparer cette perte et de rétablir toute
chose en légitime état». » Ce fut à dater de cet événement que les rois
français déposèrent les registres d'État dans une résidence fixe. Le char-
trier de France, placé d'abord au Temple, fut transféré partie dans la
grosse tour du Lou^re, partie dans le trésor de la sainte Chapelle, dont
nous avons parlé ci-dessus.
TRIBUNE, s. f. (du lat. tribuna). Partie principale des édifices sacrés,
suivant les académiciens de la Crusca. En effet, dans les basiliques
chrétiennes primitives, la tribune est l'hémicycle qui forme l'abside, où se
tenait l'évéque ou l'abbé entouré de son clergé (voy. Choeur, Transsept),
' Chroniques de Saùit-D>')i/s {Histoire de France de M. Uonr'i iMartiii, t. 111, p. 551).
— 263 — [ TRIBUNE ]
en souvenir de la place qu'oocupait, dans la basilique romaine antique,
le préteur. Des pères de l'Église donnent parfois le nom de tribunal
à l'un des ambons placés des deux côtés du chœur, notamment
à celui du haut duquel on lisait l'Évangile aux fidèles assemblés dans
les nefs '.
Le dessus des jubés, d'où on lisait également l'Évangile et d'où l'on
instruisait les fidèles, prit dès lors le nom de tribune. Par extension, on
donna le nom de tribune, dans l'église, à toute partie élevée au-dessus
(lu sol, soit sur des colonnes et des arcs, soit sur des encorbellements-.
C'est ainsi que ces édifices religieux eurent leurs tribunes du jubé, des
orgues, de l'horloge, du trésor; parfois aussi des tribunes particulières
réservées à quelques fidèles privilégiés, à de grands personnages, aux
familles des fondateurs, etc. On monte à ces loges, relevées au-dessus
(lu pavé, par des escaliers donnant, soit dans l'église, soit dans des bâti-
ments voisins, quand elles sont privées, c'est-à-dire réservées à certains
personnages. Les tribunes étaient encore un moyen d'augmenter les
surfaces données aux fidèles dans de petites églises. Nous n'avons à nous
occuper ici que des tribunes comprises comme annexes intérieures et
élevées des églises, non comme sanctuaires, ambons ou jubés (voy. Jubé,
GnŒUR). Or, l'usage des tribunes remonte assez loin. Galbert raconte
comment, en 1127, Charles le Bon fut assassiné dans la tribune où il
était monté pour prier avec Thancmar, châtelain de Bourbourg ; tribune
pratiquée dans l'église Saint-Donatien, à Bruges. Les corps de ces deux
personnages ayant été transportés dans le chœur par les religieux
pour être inhumés, le parti qui avait fait consommer le meurtre résolut
de les enlever : ce La nuit suivante, le prévôt ordonna de munir d'armes
« l'église et de garnir de sentinelles la tribune {solarium) et la tour, afin
« qu'il pût s'y retirer avec les siens en cas d'attaque de la part des
« citoyens. D'après l'ordre du prévôt, des chevaliers entrèrent armés cette
« nuit dans la tribune de l'église^ Ces misérables (les partisans) ne
« pouvant s'emparer des lieux inférieurs de l'église, avaient encombré
« de bois et de pierres l'escalier qui menait à la tribune, en sorte que
'( personne ne pouvait y monter et qu'eux-mêmes ne pouvaient descen-
<( dre, et ils chexhèrent seulement à se défendre du haut de la tribune
« et de la tour. Ils avaient établi leurs repaires et leur demeure entre
« les colonnes de la tribune, avec des tas de coffres et de bancs, d'où ils
« jetaient des pierres, du plomb, et toutes sortes de choses pesantes sur
« ceux qui attaquaient Enfin, les chanoines de l'église, montant du
« chœur dans la tribune par des échelles^ » Ces curieux passages
• Encore en 1527, au concile de Lyon : « Evangelium alla voce in tribuna et capella
crucis more soiito dixit et evangclizavif. )>
- En latin, solarium.
^ Galbert, Vie de Charles le Bon, cliap. m, trad. de M. Guizot.
* Id., ibid., cliap. xiv.
[ TRIBUNE 1 — 26.'i — I
font connaître que la tribune eu questi(jn était placée sous une tour d'
réglise, qu'elle avait un escalier communiquant avec les logis extérieure
et qu'elle était voisine du chœur. C'était une pièce de premier étagt;
s'ouvrant sur l'église par des arcatures à claire-voie, comme le sont k]
galeries supérieures des collatéraux de nos églises des xi" et xii" siècles!
Si cette pièce servait de tribune, c'esl-iVdire d'oratoire élevé au-dessu
du sol de l'église, elle n'avait point la l'orme tout exceptionnelle qu
nous attachons aujourd'hui à cette partie de l'édifice religieux.
On voit une tribune d'un caractère bien franc et d'une époque asse
ancienne (11 30 enviiou) dans le narthex de l'église abbatiale de Vézelay i
Nous en trouvons une autre dans la petite église de Montréal (Yonne
qui, adossée à la façade, regarde le chœur et dont les dispijsitior.
sont très-remarquables. La figure 1 présente en A le plan de cette trij
bune, et en B la coupe faite sur ab. On monte à cette tribune par deu,
escaliers de pierre donnant dans les collatéraux, et pris aux déjjens di
l'épaisseur du mur de face. Entièrement construite en belles dalles d
pierre dure, elle repose sur une colonne jumelée monolithe et quatij
grandes consoles composées de longues pierres en encorbellement. j
L'arrangement de la colonne avec un cul-de-lampe et des corbeau|
est extrêmement intéressant, comme construction, en ce qu'il se com
bine avec le trumeau de la porte"-. Une table d'autel portée sur la balus
trade pleine et sur une seule colonne jumelée est placée dans l'axe d
la tribune, en C. Les queues des claveaux D d'archivolte de la porte t
le tympan E dégagent naturellement, en s'abaissant, les portes d'en
trée P de la tribune. Une rose d'un excellent style s'ouvre en G, au
dessous des voûtes de la nef. La figure "2 donne la vue perspective d
cette tribune, prise de la nef. Cet ouvrage a été conçu et élevé en mêm
temps que la façade, qui date de la fin du xn'^ siècle, puisque la cor
struclion des encorbellements se relie intimement à cette façade, et qu
les deux escaliers ont été réservés dans le niur en le bâtissant. L'églis
de Montréal est petite, et est terminée par un sanctuaire carré avec u
transsept et deux petites chapelles, également sur plan carré, orientée^!
La tribune, qui peut contenir facilement vingt à vingt-cinq personne^
ajoutait donc à sa surlace. Peut-être était-elle réservée au seigneur, ca
l'église était attenante à un château dont il ne reste plus traces. L
position du petit autel C le ferait croire. Cette tribune pouvait aintj
servir de chapelle privée. Construite en magnifiques matériaux taillé
avec une pureté remarquable, cette église, et sa tribune (si rare), est]
entre les monuments de la Bourgogne, un de ceux qui présentent 1'
plus d'intérêt. j
Tout le monde connail la tribune de la cathédraU' de Paris, qui, i
l'iHl(''ri('ur, s'élève sous la grande rose occidentale, entre les deux tours
' Voyez Porche, fii;. !i,
2 N'ovfz I*(inri;, lij:. (i3 et 6i.
265 —
et dont l'arc sert d'étrésillonnement à la base de ces tours. Cette tribune,
IX. — U
[ ruiDiNE ] _ 266 —
construite en môme temps que la partie inférieure de la façade, et qu
date, i)ar conséquent, de 1210 environ, sert aujourd'hui à porter 1
buffet des grandes orgues. Elle se compose seulement d'un are qu
franchit toute la largeur du vaisseau central, et d'une vuùtc en arc
d'ogive. En largeur, elle occupe la moitié do l'épaisseur des iours,i et me
en connnunication les belles salles voûtées du premier éiage de ces deu^
clochers \)i\r de larges arcades. Deux autres arcades semblables, s'ou-
vrant dans ces salles, donnent directement sur la nef.
Nous ne parlerons pas ici des salles de premier étage, des porches ,oi
clochers posés dans l'a.xe des nefs principales, el qui, s'ouvrauL isur ce;
1 — 267 — [ TRIBUNE ]
'nefs, sont de véritables tribunes, parce que nous avons l'occasion ailleurs
de signaler ces dispositions '.
i Au xiV= siècle, on éleva, dans l'intérieur de la cathédrale de Laon, trois
[Lribunes sous les pignons de la façade occidentale et des deux bras de
broix, pour étrésillonncr les piliers des six tours qui flanquent ces pignons.
:es trois tribunes n'ont donc point une destination définie, c'est un
|noyen de consolidation utilisé. Elles consistent sinqjlement en un arc
|bombé, avec voûte en arcs d'ogive bandée entre les piliers de la pre-
[nière travée. Pendant la seconde moitié du xv-^ siècle, une tribune fut
;;levée entre la première travée de la nef de la cathédrale d'Autun^.
î^ette tribune, destinée à porter un buffet d'orgues, est disposée sur
;m plan original, ainsi que le montre la figure 3, en A. Elle occupe un
u-apèze (ibcd, dont les angles b, c, sont contre-butés par les arcs bf, ce. La
Voûte, avec arcs ogives, tiercerets, liernes, etc., est compliquée et assez
hlate. C'est une construction bien conçue, si l'on a égard aux dispositions
lies piliers anciens qu'on prétendait ne pas modifier. On arrive au sol
•le la tribune par deux escaliers à vis anciens, qui, primitivement, don-
,iaient accès à une sorte de loge extérieure, qui, vers la fin du xn-^ siècle,
;iil remplacée par un beau porche 3. La vue perspective de cette tribune
i'n fait saisir la construction et le caractère. EnB, est un des deux arcs-
|)Outants qui maintiennent la poussée de la voûte, dont l'arc de tête bc
l'st porté sur les deux clefs de jonction oblique b et c. \\ y a là une com-
|)inaison très-simple dans son principe, dont on pourrait tirer un excel-
,ent parti. Les redents et poinçons avec liens courbes n'ajoutent rien
|i la sohdité, et ne sont pas du meilleur style, appliqués à une construc-
tion de pierre.
I Indépendamment de ces tribunes ouvertes, faites pour recevoir des
i'hanteurs, des jeux d'orgues, ou un public privilégié, on pratiquait
J)arfois, dans les églises abbatiales ou paroissiales, et surtout dans les
j'hapelles de châteaux, de petites tribunes fermées, destinées à certains
■)ersonnages. Cet usage devint fréquent pendant le xv'' siècle. Les abbés
;ie descendaient plus au chœur et avaient leur tribune. Les seigneurs
..vaient aussi leur tribune spéciale, soit dans l'église paroissiale, soit dans
eur propre chapelle.
j Voici (fig. h) une de ces petites tribunes closes, pratiquée dans le mur
|le face du bas côté de l'église abbatiale de Montivilliers (Seine-Infé-
jieure). Cette église est romane; mais, au xv" siècle, on rétablit un bas
jôté, dans le mur duquel est ménagée une tribune ^ En A, est tracé le
^'lan de la tribune avec l'escalier qui y conduit, et en B l'élévation sur
' Voyez Clocher, Porche.
- La construction de la cathédrale d'Autun remonte au xii" siècle (voyez C^^thédrale,
•■ 27). ^ ^
3 Voyez Porche, fig-. 12 et 13.
Ces détails nous ont été fournis par M. Pratel. nrcliilcctc nu Havre.
TRIBUNE
le coilaléi-al. Ces claiix's-voics ('•UiieuL garnies intericuieinciiL de cour-
— 269 — [ TRIBUNE ]
tines. a(in que les assistants aux cérémonies pussent voir dans l'église
sans être vus.
lî
^^
SASi-u^œs^ -"%£
£:c.i/iim//n:)! .
Le service des tribunes prenait parfois, dans les chapelles de châteaux,
une grande importance'. L'une était disposée pour le seigneur et les
' La chapelle royale de Vinoeniies possède une belle tribune sous la rose occidentale,
qui consiste en un arc en tiers-point avec voîite d'arête franchissant la largeur du vaisseau.
[ TRIBUNE ] — 270
siens, d'autres pour les habitants du cliàteau, pour les familiers, la
garnison cl tout le service se tenaient sur le pavé, à rez-de-ehaussée.
Il arrivait souvent même que ces tribunes étaient faites de bois. Les
grand'salles des châteaux possédaient également de ces sortes de tri-
bunes de menuiserie peinte et décorée d'étoffes. On y plaçait les musi-
ciens les jours de fête et de banquets, les femmes ou des personnes
étrangères auxquelles on voulait faire honneur les jours de plaids. Ces
sortes de tribunes étaient élevées dans un angle de la salle, et l'on y
arrivait par des escaliers extérieurs.
Dans les églises, on suspendait aussi des tribunes de bois pour recevoir
des orgues, des chœurs ou des personnes privilégiées. A la cathédrale
de Reims, on voit encore les restes d'une de ces sortes de tribtmes
accolée au pignon nord du transsept, et qui date du x\' siècle. Au-des-
sus de la porte d'entrée principale de la cathédrale d'Amiens, il existe
également une tribune de bois, dont la construction remonte à laOO
environ, et qui j)orte sur une ferme armée, masquée derrière trois arcs
en menuiserie.
L'église Saint-Andoche de Saulieu (Côte-d'Or) possède encore une
jolie tribune de bois de la fin du xv'^ siècle, au-dessus de la porte cen-
trale. La figure 5 en donne l'élévation perspective, prise de l'intérieur
de la nef.
En A, est tracé le système de construction de ces tribunes de char-
pente et menuiserie. L'entrait B est entaillé à mi-bois pour laisser
passer le poinçon G, qui s'élève jusqu'à la lougrine n et reçoit les deux
arbalétriers E. Les liens G soulagent les parties intermédiaires de l'en-
trait, le pied de ces liens reposant sur les murs latéraux en I et venant
s'assemblera l'extrémité inférieure du poinçon G rendu fixe par les deux
arbalétriers E. Une doublure décorée masque l'entrait, et la balustrade
de menuiserie fixée de B en D sur cette doublure et sur la longrine D
roidil tout le système.. Le solivage repose sur une lambourde fixée der-
rière l'entrait. G'cst un système analogue qui est appliqué à la cathédrale
d'Amiens, (]uoiquc la portée soit beaucoup plus grande '. La ferme de
cliari)ente Ibrmant le devant de la tribune est divisée en trois travées
(voyez en P). De même les poinçons F sont entaillés à mi-bois dans l'en-
trait H. Le trapèze KLMN maintient la tôte de ces poinçons qui reçoivent
les pieds des liens 0. Les assemblages des arbalétriers sont maintenus
dans l'entrait par des étriers boulonnés et par les deux contre-fiches K, N,
Une triple arcature en menuiserie, qui parait suspendue, masque les
poinçons, les liens, et contribue encore à donner du roide à tout l'ensem-
ble. Ces arcatures retond)ant sur des culs-de-lampe en l'air ne sont
donc pas un vain ornement, mais sont la véritable décoration de la
structure en charpente.
' F.,1 porli'o (le la trihtino dp ro-Iiso Saint-An.loclie de Saulieu n'est que de 5"", 65;
celle de la catlié.liale d'Amiens est de \!i mètres.
— 271 —
TRIBUNE ]
^^^^=^
^==^^^
// 0 u
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On élevait aussi des tribunes sur les places pendant les fêtes publiques,
[ TllIFORIUM ] — 272 —
pour y placer des choristes et des acteurs qui récitaient des mystère:!
devant la foule. Pendant les tournois, des tribunes de charpente recou{
vertes d'étoffes et d'écus armoyés étaient construites sur l'un des côtéi
de la lice et servaient d'abri aux seigneurs et aux dames. Mais ces oui
vrages provisoires sortent du domaine de l'architecture.
TRIFORIUM, s. m. Mol en usage dans la basse latinité (formé du grec)]
introduit dans le vocabulaire de l'architecture par les archéologuej
anglais et qui s'applique aux galeries pourtonrnant intérieurement le'
églises, au-dessus des archivoltes des collatéraux'. Le triforium occupi
toute la largeur du collatéral, ou n'est qu'une étroite galerie de servici.
adossée aux combles des bas côtés. Lii plupart de nos grandes église,
du Nord possèdent un triforium, qui n'est qu'une tradition de la galeri'j
(ambulatoire) de premier étage de la basilique romaine. Quand le trifo
rium prend toute la largeur du collatéral, il est voûté à dater du coni!
mencement du xn" siècle, et, dès l'origine, sa fonction est déterminé^
plus encore par une nécessité de stabilité que par les besoins du servic-j
de l'église. Tant que les nefs des églises étaient couvertes par des char^
pentes apparentes, à l'instar de la basilique romaine, si l'architect','
élevait une galerie de premier étage, comme à Saint-Remi de Reims!
par exemple -, il ne pouvait guère songer à la voûter; il se contentait d'
l)ander un arc-doubleau au droit de chaque pile, arc-doubleau qui recej
vait le solivagc incliné portant la couverture en appentis, qui étayait le
grands murs de la nef, mais qui ne pouvait exercer sur ces murs un^
poussée que la charge des parties supérieures ne pût neutraliser. Ce fu
tout autre chose quand on prétendit remplacer les charpentes apparente
par des voûtes, et par des voûtes en berceau. Ces voûtes s'alfaissèren
bientôt entre les murs déversés sous l'action de leur pression obliquel
il fallut penser à maintenir ces murs dans leur plan vertical. C'est alorj
qu'on eut l'idée de jeter longitudinalement sur les galeries de prcmio
étage un demi-berceau ou arc-boutant continu, pour contre-buter 1.
poussée du berceau central. Dès la fin du xi^ siècle, l'école auvergnatj
arrivait à ce résultat, dont on peut encore constater l'efficacité, si l'oil
visite les églises d'Issoire, de Saint-Nectaire, celles de Notre-Dame dij
Port à Clermont, de Saint-Étienne de Nevers, et même de Saint-Sernii
de Toulouse. Les arcs-doubleaux des galeries primitives (voyez figure
de l'article Travée) étaient conservés, et le solivage de bois incliné étai|
remplacé par ce demi-berceau sur lequel on posait à cru la couverturj
di' tuiles ou de dalles. '
La figure 1 explique cette modification dans les procédés primitifs
En A, on voit encore la travée de la galerie avec ses arcs-doubleaux a?
droit des piles, et son solivage portant la couverture ; en B, le solivag
t Voyez du Gange, Glossaire.
2 Voyez Travée, fig. 1.
— 273 — [ TRIFORIUM ]
ost remplacé par un domi-berceau contre-hiitant la poussée continue du
berceau central C. N'oublions pas, d'ailleurs, qu'avant de se décider à
jeter des voûtes sur les hautes nefs, on avait commencé par se contenter
y—'' '^m
£. CaiLL'HOMOT^
d'arcs-doubleaux portant, en partie, la charpente et la couverture'.
Dans les provinces où l'on osa tout d'abord supprimer les charpentes
pour leur substituer des berceaux entre chaque arc-doubleau de la nef,
' Voyez Travée, fi- 2,
îx. — 35
[ TRIFORIUM ] — 274 —
il était naturel de remplacer de même les lambris des combles en
appentis des galeries par des demi-berceaux. Mais ce nouveau système
de structure obstruait les fenêtres hautes, percées autrefois sous les
charpentes des nefs centrales. Aussi ces églises d'Auvergne dont nous
parlons n'en ont-elles point, tandis que de petites baies éclairent le
triforium.
Les berceaux des hautes nefs ne furent pas tout d'abord bandés, con-
centrifiues aux arcs-doubleaux. On voit que dans les nefs couvertes par
des charpentes, pendant le xi"= siècle, rarc-doui)leau portait un pignon
avec claire-voie, sur les pentes duquel s'appuyait le solivage du comble '.
On laissa donc l'arc-doubleau à sa place, ainsi qu'on le voit en P (fig. 1)2,
en jetant le berceau en D à la place du lambris. Le demi-berceau E du
triforium venait contre -buter le berceau central, tandis que l'arc-
doubleau G contre-butait l'arc de la nef H. La claire-voie du triforium s'ou-
vrait alors en L Cependant on ne gagnait rien à laisser les arcs-doubleaux
de la nef centrale au-dessous du berceau, ce n'était là qu'une tradition
d'une disposition antérieure des édifices couverts par des charpentes
apparentes; on releva donc ces arcs-doubleaux, de manière à rendre
leur extrados concentrique au berceau, ainsi qu'on le voit en M ^.
La figure 2 présente l'aspect perspectif du triforium de la nef de
l'église d'Issoire. Dans cette nef qui date des dernières années du xi*
siècle, les travées sont doubles, c'est-à-dire que les colonnes engagées A
et les arcs-doubleaux B n'existent que de deux en deux piles; la pile C
étant seulement destinée à recevoir les arcs-doubleaux et retombées des
voûtes des collatéraux. Mais on voit en D un arc-doubleau de galerie
comme il en existe un au droit des piles A. En E, est la naissance du
berceau continu de la nef haute, et, à travers l'arcature du triforium
en G, on aperçoit le demi-berceau qui contre-bute cette voûte centrale.
Môme disposition à Notre-Dame du Port, à Saint-Ktiennc de Nevers,
quoique, dans ce dernier éditiee, des fenêtres soient percées à la base du
berceau central. Ce triforium d'Issoire a exactement le caractère qui con-
vient à sa destination. Le mur de la nef est ajouré pour permettre de pro-
fiter de cette galerie nécessaire à la stabilité du monument, et qui donne
un peu de lumière aux voûtes hautes de l'église. Si ce parti était conve-
nable pour des nefs d'une dimension médiocre, — les fenêtres basses des
collatéraux donnant alors assez de lumière, à cause du peu de largeur
du vaisseau, — il était inadmissible dans la construction d'une grande
église, telle que Saint-Scrnin de Toulouse, pourvue de doubles colla-
téraux; car, dans ce dernier cas, la nef centrale eût été laissée dans
l'obscurité. Ne pouvant ouvrir des fenêtres sous les naissances des ber-
ceaux, fallail-il au moins que celles des galeries fussent assez hautes et
i Voyez Travée, fig. 2.
- Coupe de la nef de l'cglise Notre-Dame du Port à Clcrmont.
3 Disposilio» de la nef de l'église d'Issoire (Puy-de-Dôme).
— 275 — [ TRIFORIUM ]
assez larges pour éclairer celle nef centrale à Iravers l'arcalure du trifo-
rium; aussi, dans ce dernier édifice, le triforium prend-il une tout autre
importance qu'à Issoire et à Notre-Dame du Port. On en jugera par le
géométral que nous donnons ici (fîg. 3). En A, est tracé le plan de cette
galerie avec une pile d'angle C ; car le triforium de l'église Saint-Sernin
TRIFORIUM ]
27G —
A
£. Ci-^UKiVi)!
se retourne aux extrémités du transsept. De larges l'eiièlres C éclairent
— 277 — 1 TRIFORIUM J
■t ia c;alcrie et le milieu du vaisseau. Le demi-berceau avec arcs-dou-
jlcaux, qui naît au-dessus de ces fenêtres, contre-bute la voûte centrale
tn berceau, renforcée d'arcs-doubleaux. C'est le système adopte dans
les églises auvergnates, mais plus développée
j Le développement du triforium dans l'église Saint-Sernin de Tou-
liouse ne permettait pas cependant d'ouvrir des jours directs dans la
Inef. Sous le climat du Midi, ce moyen pouvait sufflre; mais sous le ciel
ibrumeux du Nord, la lumière transmise par ces seconds jours n'éclairait
';]u'à peine les nefs hautes : il fallait que des fenêtres s'ouvrissent direc-
tement sur ces nefs au-dessus du triforium. Aussi, dans les provinces
[situées au nord de la Loire, on ne cessa point de pratiquer des ouver-
-lùres directes sous les charpentes, et quand on renonça aux charpentes,
sous les voûtes qui durent les remplacer. Ce fut une des causes qui
empêchèrent les architectes du Nord d'adopter la voûte en berceau
l^voyez V0LTE),et qui les contraignirent à chercher des combinaisons do
Coûtes d'arête. Les tympans sous les formerets des voûtes permettaient,
^en effet, d'ouvrir des baies dans la hauteur même de ces voûtes. Toute-
ilois on ne renonçait point au triforium voûté, qui est regardé comme
iun moyen propre à maintenir les murs des hautes nefs dans le plan
i'vertical, et à conlre-buter les voûtes qui les surmontaient. Plusieurs
'églises de l'époque de transition nous montrent les diverses tentatives
faites en ce sens par les maîtres des provinces françaises du Nord. Nous
citerons en première ligne l'église abbatiale de Saint-Germer (Oise), dont
la construction remonte à la moitié du xii^ siècle 2. Les travées du chœur
de cette église possèdent, au-dessus du collatéral, un triforium voûté
;à la romaine, sans arcs ogives. Cette galerie s'ouvre sur l'église par une
'arcature, et le comble qui la surmonte recouvre des arcs-boutants des-
tinés à maintenir la poussée des voûtes hautes.
La coupe (fig. ^0 faite sur cette galerie explique le système de structure
adopté. Les demi-pignons AB qui s'élèvent sur les arcs-boutants servaient
aussi à porter la couverture, qui se composait d'un solivage avec demi-
fermes dans les parties circulaires. Des baies C sont percées sous ce
comble en appentis, et donnent dans l'église, au-dessous d'un étroit pas-
sage de service ménagé en D, afin de faciliter l'entretien des verrières
'des fenêtres supérieures F.
La figure 5 donne l'élévation intérieure de ce triforium, avec les
• V'oycz à l'article Proportion, fig. 2, la coupe transversale de l'église Saint-Sernin
de Toulouse. Voyez aussi les Archives des monuments historiques, publiées sous les aus-
pices du ministre des Beaux-Arts.
- L'église abbatiale de Saint-Germer est, comme structure, en retard sur l'église ab-
batiale de Saint-Denis, et sur les cathédrales de Noyon, de Senlis et de Paris; elle appar-
tient à une école moins avancée, qui tient encore par bien des points au système roman :
I c'est pour cela que nous la mettons ici en première ligue, sinon par la date (car elle ne
pat élevée qu'en 11 GO), mais par le style.
TUIFORIUM
— 278 —
fenêtres quadrangulairesE du coinble et le passage de service G '. En!
est tracée une des travées parallèles du chœur, et en Lune des travées d
rond-point, déveloi)pée sur plan rectiligne. On observera que la clain
voie à colonnes jumelles repose sur un bahut (voy. la coupe fig. U). C\
bahut empêchait les personnes qui occupaient la galerie de plonge''
leurs regards dans l'église, à moins de se mettre à plat-ventre sur c,
mur d'appui.
Les architectes des cathédrales de Noyon, de Senlis, de Soissons, d^'
Paris, des églises de Mantes, du chœur de l'abbatiale de Saint-Rem
1 Voyez, dans 1ns Archives des monuments historiques, la Monorjraphie de Saint-Germer
nar M. Bœswihvald.
— 279 -
[ TRIFORIUM
de Reims, celui de l'abbaye d'Eu, etc., renoncèrent à ce mur d'appui,
et firent porter les bases des colonnes de la claire-voie directement sur
[ TUIFOIULM ] 280
le sol de la galerie. Des balustrades de bois ou de fer, placées entre ce
colonnes, permirent alors aux assistants, dans les tribunes, devoir!'
pavé de l'église. Le parti mi-roman, mi-gothique, adopté à'saint-Gei-
mer, conserve les fenêtres hautes M (fig. 5) de la basilique primitive'
grâce à l'application du système de voûtes d'arête en arcs d'ogive, tou
nouveau alors'. Cependant ces fenêtres supérieures, très-élevée's au,
dessus du pavé de l'église, n'éclairaient guère que les voûtes; les fenêtrei
percées dans le mur du triforium (voy. la coupe en P) étaient trop éloi
gnées de la claire-voie pour pouvoir donner de la lumière à l'intérieur di
vaisseau sur le sol; d'autant que ce triforium est bas, profond et que l
bahut fait écran. L'architecte du cœur de Notre-Dame de Paris adopt;
résolument un autre parti; comme nous venons de le dire, il supprim;
le bahut et éleva la voûte du triforium. Le maître qui, peu après, ven
1195, construisit la nef de la même église, améliora encore, au point d(
vue de l'introduction de la lumière dans la partie centrale du vaisseau
les dispositions prises par son devancier. Il construisit les voûtes di
triforium transversalement rampantes, afin de démasquer complétemenr
les fenêtres de cette galerie pour le public qui se tenait sur le pavé de 1^
nef. A l'article Cathédrale (fig. 2, 3 et h), nous rendons compte de cette'
disposition, assez clairement pour qu'il ne soit pas nécessaire d'y revsH
nir ici. A Notre-Dame de Paris, des roses remplacent les fenêtres rectan-'
gulaires qui, dans l'église de Saint-Germer,, sont ouvertes dans le mui
auquel le comble en appentis est adossé. Le passage de service intérieui
qui, à Saint-(Jermer, surmonte ces fenêtres, n'existe pas à Paris, mais il
existe à la cathédrale de Noyon ^ ; et là, comme dans le croisillon semi-i
circulaire de la cathédrale de Soissons, c'est un deuxième triforium, ouj
galerie étroite avec claire-voie en façon d'arcature, qui remplace lesl
roses et les fenêtres rectangulaires^. j
Ces larges triforiums voûtés étaient d'une construction dispendieuse!
et ne pouvaient convenir qu'à d'assez grands édifices. Ils exigeaient,!
pour trouver des fenêtres dans les tympans des joutes hautes, unej
surélévation des murs, afin d'adosser les combles en appentis qui cou-i
vraient les galeries de premier étage. Leur utilité ne se faisait sentir quel
lors des grandes solennités, et encore les deux ou trois premiers rangs!
de fidèles pouvaient, de ces galeries, voir ce qui se passait dans l'éiilise,!
si toutefois, comme à Notre-Dame de Paris, à Mantes, à Saint-Remi de)
Reims, les bahuts de pierre étaient supprimés. Pour des églises bâties;
avec plus d'économie et dans lesquelles il n'y avait pas d'occasion de'
* Voyez CoNSTiticTiox, Ogive, Tiluée, ^■o^TE. '
2 Voyez Travée, ûg. 5. '
3 Voyez, à l'article AnciiiTECTiRE nELUiiEisE, la vue perspective du beau triforiun-;
voûté du bras de croix sud de la catbedrale de Soissous. Voyez aussi, à l'article Con- i
STRICTION, fig. 41 et 43, la disposition du triforium du chœur de l'église Notre-Dame de ,
Gbàlons-sur-iMariie. '
— 281 — [ TRIFORIUM ]
recevoir un grand concours de fidèles, le triforuim voûté ne pouvait
faire partie du programme. Aussi des églises qui datent de la même
époque que celles désignées ci-dessus, et qui appartiennent à la môme
école d'architectes, n'en sont-elles pas pourvues. Cependant nous retrou-
vons dans l'Ile-de-France une tendance prolongée à conserver ce parti.
Ce n'est plus le triforium voûté occupant toute la largeur du collatéral,
mais ce n'est pas non plus le triiorium laissant une galerie étroite, un
passage de service en dedans de l'adossement du comble des bas côtés,
comme dans les cathédrales de Reims, d'Amiens, de Bourges et de
Chartres. Ce système intermédiaire est adopté dans l'église conventuelle
de Saint-Leu d'Esserent (Oise) K Voici (fig. 6) la coupe du triforium de la
nef de cette église. Le mur d'adossement du comble A du collatéral ne
s'élève pas assez pour interdire l'ouverture de petites fenêtres B. A défaut
de la voûte, un arc de décharge C reçoit la partie supérieure du mur, et
le passage porte en plein sur la voûte du collatéral. A l'intérieur, cette
disposition présente l'aspect reproduit en perspective dans la figure 7.
^ Celle église date des premières années du xm'^ siècle.
IX. — 36
[ TRIFOBTUM ]
— 282
Comme pour rappeler la voùle des grands Iriforiums, l'architecte a bandé
— 283 — [ TltlFORIUM I
l'arc D, qui n'est plus qu'un simulacre, puisque le véritable arc de
décharge est en C, beaucoup plus bas et simplement bombé (voy. la
coupe). Le triforium ainsi rétréci n'ayant plus h être couvert par un
comble en appentis, mais simplement par un dallage G (voy. la coupe),
on pouvait ouvrir les fenêtres hautes immédiatement au-dessus de
l'arc D (voy. la fig. 7), et même, si le constructeur n'avait pas tenu à la
conservation de cet arc, il eût pu descendre l'appui de la fenêtre jusqu'à
ce dallage G. Bien entendu, ce parti exigeait impérieusement la structure
d'arcs-boutants pour maintenir les hautes voûtes, car on n'avait plus la
ressource des demi-pignons noyés sous les combles en appentis du trifo-
rium voûté, pour remplir cette fonction, ainsi que cela avait été pratiqué
à Saint- Germer.
Un autre monument, contemporain de l'église de Saint-Leu d'Esse-
rent, donne à la fois le triforium avec voûtes et le triforium étroit éclairé
par des fenêtres : c'est la petite église de Moret (Seine-et-Marne). Les
parties parallèles du chœur de cette église possédaient une galerie de
premier étage ou triforium voûté au-dessus des ailes; mais l'abside,
serai-circulaire, sans collatéraux, possède, au-dessus d'un rang de fenê-
tres basses, un triforium dont la composition originale nous montre
une suite de lunettes ou roses sans meneaux, entre lesquelles est ménagé
un passage. La vue perspective (fig. 7 bis) explique cette singulière struc-
ture. En A, est le triforium projeté conformément à la méthode de l'Ile-
de-France, c'est-à-dire voûté. Un degré posé derrière le parement B
monte au triforium de l'abside, qui n'est plus qu'un passage traversant
les piles et s'ouvrant sur le dehors et sur l'intérieur de l'église par de?
roses. On remarquera que ces roses (voy. le plan en P) ne sont pas per-
cées normalement à la courbe de l'abside, mais sont biaisées de manière
à être vues de l'entrée du chœur. Pénétrant un cylindre, ces œils n'ont
jamais été garnis de meneaux ; leurs vitraux, qui sont posés dans le cercle
extérieur, ne sont maintenus que par des armatures de fer. Les détails
de cette partie de l'église de Moret sont du meilleur style des premières
années du xiii^ siècle. Il ne faut point oublier qu'à l'église de Mantes
(Seine-et-Oise), il existe un large triforium voûté comme celui de la
cathédrale de Paris, éclairé par des roses ou œils circulaires, et que ce
triforium, au-dessus du collatéral de l'abside, présente une disposition
qui, bien que conçue d'après des données très-monumentales, paraît
avoir fourni l'idée de la composition de celui de Moret. Le triforium
absidal de Mantes date des dernières années du xii^ siècle. Soit que
l'architecte ait voulu éviter les difficultés résultant de la combinaison de
voûtes sur plan annulaire, soit qu'il ait craint la poussée de ces voûtes
à l'extérieur du cylindre (poussée qui, à Notre-Dame de Paris, est neu-
tralisée par une suite d'arcs-boutants assez compliqués, élevés sur le
second collatéral), parce qu'il n'avait qu'un bas côté et que la construc-
tion était faite évidemment avec parcimonie ; le fait est que cet archi-
tecte a voûté le triforium absidal de l'église de Mantes au moyen d'une
[ TRIFOBIUM ]
M
— 28^
suite de berceaux convergents. La coupe (lig. 7 ter) explique ce système
— 285 — [ TRiFoniUM ]
de construction : les colonnes A reposent sur i'arc-doubleau inférieur;
;elles portent des linteaux de pierre dure, sur lesquels reposent les ber-
jceaux B. Mais comme ces colonnes sont, en plan, posées normalement
h la courbe du rond-point, les travées sont plus larges en G, le long de la
tei\i
claire-voie, qui ne s'ouvre extérieurement qu'en D ; il en résulte que ces
berceaux sont ou rampants, ou présentent des surfaces curvilignes
gauches. L'architecte de Notre-Dame de Mantes paraît s'être arrêté
;\ celte dernière disposition, après quelques tâtonnements ; c'est-à-dire
qu'il a voulu maintenir la section ab des clefs du berceau en tiers-point
de niveau ou à peu près. Alors la trace ac du berceau n'est pas concen-
[ TRIFORIUM ] — 286 —
trique à la trace bd {yoy. en M). Les baies F sont des roses. Il est clair
que l'architecte de l'église de Moret n'a fait qu'interpréter à une petite
échelle ce qui avait été fait à Mantes quelques années avant lui.
Ces exemples, ces déductions variées, montrent combien ces maîtres
cherchaient sans cesse à perfectionner ce qu'ils voyaient faire autour
d'eux. Sans abandonner le principe admis, et sans imiter platement cei
qui semblait présenter les résultats les plus satisfaisants, ils prétendaient!
au contraire développer ce principe, en tirer toutes les conséquences;
et, avant tout, ils savaient qu'un système de structure doit èlre modifir
en raison de la dimension des édifices.
Mais, dans d'autres provinces, on procédait différemment : le triforium
n'était, des le xi* siècle, qu'une claire-voie ouverte dans le mur d'ados-;
sèment du comble du collatéral; claire-voie laissant pénétrer le regard, i
de l'intérieur, sous la charpente. Cependant, à l'origine, ces ouvertures!
étaient plutôt des fenêtres percées de distance en distance dans lesj
tympans d'une arcature aveugle, qu'une galerie (voy. Travée, fig, 2). Cej
n'est que vers le milieu du xii^ siècle que l'arcature aveugle, avec
fenêtres donnant sur les combles des bas côtés, se transforme en claire-i
voie. Le chœur de la cathédrale de Langres, qui date de cette époque,!
nous fournit un bel exemple de ces arcatures s'ouvrant dans le mur d'ados-'
r,ement de la charpente du collatéral. La figure 8 donne le géométral du
triforium de la cathédrale de Langres, en supposant la travée développéci
sur un plan droit, cette abside étant circulaire. En A, est tracé le plan.!
La voûte B est un cul-de-four en tiers-point dans lequel pénètrent les!
fenêtres hautes C. Les colonnettes jumelles ' supportent la double arcadej
qui compose la galerie entre cha<iue pilier du rond-point. Ce parti!
])0uvait être adopté dans une abside, là où les travées sont étroites. Ilj
eût été dangereux de faire porter des tympans larges et épais sur unei
suite de colonnettes. Aussi, dans la nef de la même église, le triforium
n'est-il qu'une arcature aveugle percée d'une baie cintrée à chaque
travée. IMème système adopté à la cathédrale d'Autun, qui est quelque
peu antérieure à celle de Langres. Les architectes tenaient cependant
à occuper l'espace compris entre les archivoltes des collatéraux et les
fenêtres hautes par des claires-voies ; les arcatures aveugles ne présen-
taient qu'une décoration plate et sans utilité. Le maître auquel on
doit la cathédrale de Sens, dont la construction présente des dispositions
si intéressantes, eut l'idée, vers la fin duxii^ siècle, d'établir un triforium
d'après un principe nouveau alors. Afin de bien porter les parties supé-
rieures, qui se composaient primitivement d'un feneslrage avec haut
appui et pile intermédiaire, il divisa de même la galerie en deux travées,
avec pile intermédiaire portant sur la clef de l'archivolte du collatéral.
Puis, dans chacune des travées, il établit ime arcature jimielée reposant
sur une colonnetle et deux pieds-droits. La figure 9 donne en A le plan
' A l'artiilc CnAïuTEAr, voyez la fiiriirc 15.
— 287 — [ TRIFORIUM ]
;t en B rélévalion du triforium de la nef de la cathédrale de Sens. En C,
8 B .
A
est la colonne qui porte l'arc-doubleau de recoupement de la voûte
288 —
W^^^'-
m^
jyt A.
haute. Des fenC'tres refaites après rinccndie, à la tin du xiu" siècle, ont.
— 289 — r TRIFORIUM ]
remplacé les aneiennes baies D, qui étaient jumelées comme l'arcature
principale du trifbrium. Cette construction, qui date de 1180 environ,
nous montre un triforium simplement percé dans le mur d'adossement
du comble du collatéral, comme à l'abside de la cathédrale de Langres,
sans cloison séparative entre ce comble et la claire-voie. Une disposition
V:r\'-^-^^.
analogue, mais avec des formes architecloniques très-différentes, se
retrouve dans une autre province. A la cathédrale d'Évreux, dans la
première travée de la nef, en partie masquée par le buffet d'orgues, est
un reste du triforium du xii^ siècle, qui, percé simplement dans le mur
d'adossement du comble de l'ancien bas côté, aujourd'hui occupé par
un clocher, se compose d'une arcature avec tympans reposant sur des
IX. — 37
r TRIFUUIUiM ] — 290 —
pilettcs isolées. Nous en donnons (fig. 10) l'élévation et le plan horizon-
tal. Ce ti'iforium, à peu près contemporain de celui de Sens, est beau-
coup moins bien entendu, au point de vue de la structure ; car ces
arcs entrecroisés, constituent une assez médiocre décharge, et ces tym-
pans-linteaux peuvent être brisés facilement, ou briser les portées des
chapiteaux au moindre mouvement de la construction. Cependant cet
exemple fait ressortir encore une fois les ressources variées dont ces
architectes du xii^ siècle savaient profiter. C'est là une disposition toute
normande, et qu'on retrouve en Angleterre, dans les monuments de
cette époque.
Le triforium, s'ouvrant directement sous le comble du collatéral,
présentait des inconvénients qu'il est facile d'apprécier. 11 donnait du
froid et de l'humidité dans l'église, car les couvertures de tuiles ou
d'ardoises, si bien faites qu'elles soient, laissent toujours passer l'aii-
extérieur. La vue des charpentes à travers ces claires-voies n'était pas
agréable. Il était difficile d'entretenir la propreté sous ces combles, et,
dans les grands vents, la poussière se répandait dans l'église. Aussi on ne
tarda guère à isoler le triforium du comble, c'est-à-dire à élever entre
celui-ci et la claire-voie une cloison de pierre qui formait ainsi mur
d'adossement. On l'avait bien tenté à Saint-Lcu d'Esserent, ainsi cpie
nous l'avons vu, mais là c'est un moyen terme entre ce dernier parti
et celui du triforium voûté.
La nef de la cathédrale d'Amiens paraît être une des premières con-
structions religieuses dans lesquelles l'architecte ait cherché à séparer
franchement la galerie du triforium du comble en appentis, au moyen
d'une cloison fixe. Voici (flg. 11), en A, le plan d'une demi-travée de ce
triforium '. En B, est le tracé de la pile au niveau de la galerie et au
niveau du rez-de-chaussée; en C, le contre-fort qui porte la colonne
recevant la tête de l'arc-boutant-, et en D la cloison de maçonnerie
avec arc de décharge. En E, est donnée l'élévation de ce triforium sur
la nef. On aperçoit en G l'arc de décharge de la cloison. Comme à Sens,
la claire-voie est divisée en deux travées, la pilclte P portant le meneau
central de la fenêtre et reposant sur la clef de l'archivolte du collatérale
En H, est tracée à une plus grande échelle la projection horizontale de
la pilette P, avec les tailloirs des chapiteaux, celle d'une des colonnettes;
et en î, la section du profil de l'arc V. On remarquera que cette galerie
étant placée à une grande hauteur, et la largeur de la nef ne pouvant
donner beaucoup de reculée, les profils horizontaux, tels que bases et
tailloirs, sont très-développés en hauteur et peu saillants, afin de ne pas
être masqués par Icb projections perspectives ^. Souvent les chapiteaux
• Voyez Travée, fij,'. 10.
2 Voyez la coupe. Cathédrale, fi<r. 20.
3 Voyez Travée, li?. 10.
* Voyez Profil, fig. 26.
[ TIUFOllIUM '
Xi
"UT
O O
K
B
l
E.CUILU<L'VCr
l^ o.
A
des colonnettes de ces triforiums du milieu du xiii^ siècle sont très-bas
[ TRTFORIUM ] — 292 —
d'assises et très-cvasés, afin de développer leur corbeille aux yeux des
personnes placées sur le sol. On trouve un très-remarquable exemple
de ce parti, adopté en raison de l'effet perspectif, dans la cathédrale do
Châlons-sur-Marne. A Notre-Dame d'Amiens, on voit que rarchitecte.
préoccupé de la diminution perspective de son ordonnance de galerie,
en a exagéré les proportions, comme hauteur, par rapport à la largeur.
C'est à de telles attentions dans la conception des diverses parties d'un
édifice, que l'on reconnaît les maîtres. Ceux-ci, en traçant le géométral,
se rendaient évidemment compte des déformations produites par ia
hauteur, l'éloignement et la place relative ; ils obtenaient l'effet voulu,
sans être obligés, comme cela se voit souvent aujourd'hui, de tâtonner
et de modifier sur place des portions tout entières des édifices, pour
n'obtenir, après ces essais dispendieux, que des proportions indécises
ou des effets incomplets.
La coupe du triforium de la nef de la cathédrale d'Amiens (fig. 12),
faite sur ab, montre l'habileté du constructeur. Dans cette coupe, on voit
en A et B les deux arcs concentriques en tiers-point qui forment archi-
volte de la galerie. En C, est le renfort intérieur au droit des grosses
piles, en D un linteau de liaisonnement. L'archivolte B naît sur le cha-
piteau du petit renfort intérieur de la pilette P du plan, et vient pénétrer
les renforts C. En E, est le plafond du triforium faisant chemin de ronde
au-dessus du comble F des collatéraux. En G, la colonne isolée qui
reçoit la tête des arcs-boutanls », et qui porte sur le contre-fort H. En K,
est l'arc de décharge marqué G sur le tracé (fig. 11); en I, la cloison
fermant le comble, et en L un arc de décharge portant cette cloison
et laissant sous son intrados passer la voûte du bas côté. Les grandes
fenêtres supérieures s'ouvrent en M immédiatement au-dessus de la
galerie -. Cependant les murs d'adossement du comble des bas côtés,
vus derrière la claire-voie du triforium, paraissaient nus; on décida bien-
tôt qu'ils devaient être ajourés, et, dans la même église (Notre-Dame
d'Amiens), l'architecte qui éleva l'œuvre haute du chœur établit sur (e
collatéral des combles en pavillon, afin de pouvoir ouvrir des jours dans
les murs de clôture du triforium. Ces galeries participèrent ainsi bientôt
des fenêtres supérieures^. C'est vers le milieu du xiii° siècle que ce parti
fut adopté dans un grand nombre d'églises du domaine royal, notam-
ment à la cathédrale de Troyes et à l'abbaye de Saint-Denis, en grande
partie reconstruite sous le règne de Louis IX. Le triforium de la nef et
du chœur de cette dernière église est très-remarquable comme com-
position. Nous donnons (fig. 13) le plan A et l'élévation B d'une demi-
travée de ce triforium. En G, est tracée la claire-voie postérieure C du
plan, laquelle reçoit le vitrage; de sorte qu'on aperçoit les vitraux de
• Voyez la coupe de la nef, Cathédrale, i'v^. 20.
' Voyez Travée, fi^. 10, et Fenêtre, lif^. 20.
3 Voyez Travée, fig. 11 ; Arciiitectvre religieise, fi;;. 3G, et Fenêtre, fig. 2i.
293 —
TRIFORIUM
cette claire -voie C à travers l'arcature antérieure. Ici le triforium se
• 294 —
l 5
r
«cjlMti
^
O !
relie plus intimement avecles grandes fenêtres supérieures qu'à Amiens,|
au moyen des colonnetles de meneaux D. Mais les tympans T des deuxj
29') — [ TRIFOniCM ]
icaturcs sont encore pleins, Uiudis quun pou plus tard, comme à
:otre-Dame de Paris, sous les roses du transscpt (1260), dans le chœur
les cathédiales de Ik-auvais et de Troyes (1250), dans le chœur delà
Lilhcdiale de Sées (1270), dans l'église abbatiale de Saint-Ouen de
louen (1300), ces tympans sont eux-mêmes ajourés. Alors le triforium
'est que la continuation de la fenêtre supérieure, et n'est séparé de
■elle-ci que par une dalle formant plafond de la f^alerie vitrée et sol
■u chemin de ronde qui la surmonte. La figure Ik explique cette dis-
[ TRIFORILM ] — 296 —
position adoptée dans réglisc abbatiale de Saint-Denis, En A, est le sol
du tril'oriuni; en lî, le sol du chemin de ronde. A Saint-Denis, la galerie
a i)artout la même largeur et n'est plus rétrécie par des renforts auj
droit des piles, comme à la cathédrale d'Amiens. Le contre-fort G portel
la colonne D qui reçoit les têtes des arcs-boutants'. Le collatéral étail!
couvert par des combles en pavillon, avec chéneau E, afin de permettre'
d'ouvrir les jours dans la cloison G -. !
L'exemple le plus complet et le plus développé peut-être du triforium
se reliant absolument à la fenêtre supérieure se trouve à Sées. dans:
le chœur de la cathédrale, dont la construction date de 1270 environ l
Ce monument, conçu d'une manière très-savante, mais mal fondé, sur
un mauvais sol, a beaucoup d'analogie avec le chœur de l'église de.
Saint-Ouen de Rouen. Les défauts de structure, qui en ont comproiniSi
la durée, tiennent à une exécution insuffisante, faute de ressources pro-
bablement. Au point de vue de la théorie, le chœur de la cathédrale de;
Sées dépasserait môme en valeur celui de l'église abbatiale de Saint- 1
Ouen, s'il eût été fondé sur un bon sol, et si les matériaux eussent été!
convenablement choisis et d'une résistance proportionnée aux chargesi
qu'ils ont à porter'"'. i
La figure 15 donne le triforium d'une des travées parallèles du chœur|
de la cathédrale de Sées. L'archivolte A du collatéral est surmontée i
d'un gable, derrière le rampant duquel s'amorcent les colonnettes qui
composent la claire-voie du triforium et la fenêtre haute. L'ordonnance
de cette partie supérieure commence donc immédiatement au-dessus
des archivoltes (voy. Travée, fig. 11), et, dès le niveau B, les sections
de l'arcature du triforium et des meneaux des fenêtres sont indi-
quées. Une seule dalle €, qui fait appui des fenêtres, recouvre la galerie
du triforium et sert de chemin de ronde extérieur au-dessus de cette
galerie. Gomme à Saint-Denis, comme dans le chœur de la cathédrale
d'Amiens, la claire-voie vitrée extérieure D n'est pas semblable à la
claire-voie intérieure, ce qui est fort bien calculé ; car si les formes des
arcatures î\ jour sont pareilles à l'extérieur et à l'intérieur, il en résulte
en perspective des superpositions de lignes d'un mauvais effet. Au con-
traire, ces arcatures étant différentes, l'cril les sépare assez naturelle-
ment, et les intersections des courbes produisent des combinaisons
variées et riches. A Sées, comme fi Saint-Ouen de liouen, ce n'est plus
un bahut plein, m;iis une balustrade à jour qui forme api)ui de la
* Voyez AnClIlTECTURE RELIGIEUSE, fig. 36.
- Pour se rendre compte de la position de ce triforium au droit dos piles, voyez
l'article Trait, fifï. à.
3 Voyez Travée, fig-. 1 1 .
* Les fondations du ilinMir de la cathiMlrale de Sées ne sont que des maçonnerie?
appartenant à un monument beaucoup plus ancien, sur lesquelles les constructions sont
appuyées tant bien (pie mal, et ces fondations, mal maçonnées, ne sont pas établies sur
le sol résistant. Kvidemnuiit il v a eu là une nécessité d'économie.
— 297 —
TRIFORIUM
alêne, de sorte que, pour les personnes placées sur le sol inférieur, les
IX. — 38
[ TRIFORIUM ] — -^^ —
vitraux de la claire-voie postérieure D se voient à travers cette balustrade.
L'intention d'ajourer de plus en plus les travées au-dessus des collaté-
raux, et d'en faire comme une sorte de tapisserie translucide, sans inter-
ruption, devient évidente à dater de la seconde moitié du xin= siècle, et
se manifeste jusque vers la tin du xiv'^' siècle, dans l'Ile-de-France et les
provinces voisines, sauf de rares exceptions. Comme les hautes fenêtres
elles-mêmes, les galeries du triforium occupent alors tout l'espace com-
pris entre les piles. Trois monuments religieux de cette époque (fin du
xiii'" siècle), dus à un même architecte, très-proJ)ablement, font excep-
tion à cette règle : ce sont les cathédrales de Clermont (Puy-de-Dùme),
de Limoges et de Narbonne, dont les chœurs furent seuls terminés avant
le xiv'' siècle. Dans ces trois églises, les fenêtres hautes n'occupent pas
entièrement tout l'espace libre entre les piles portant les arcs des voûtes;
elles sont plus étroites, et la claire-voie du triforium n'occupe également
que la largeur des fenêtres. Ces galeries du triforium ne sont point
ajourées extérieurement, mais possèdent un mur d'adossement plein,
bien que les collatéraux soient couverts en terrasses, disposition qui, à
notre avis, n'était d'ailleurs que provisoire. De plus, ces galeries pour-
tournent les pihers, au lieu de passer à travers, comme dans nos églises
du Nord'. Il s'en faut que ce parti ait la franchise du mode de structure
adopté dans nos provinces du Nord. Les arcatures du triforium, isolées
des piles et laissant un plein à droite et à gauche de celles-ci, ne pro-
duisent pas un bon effet, ne s'expliquent pas nettement. Et, de fait,
aucune nécessité de construction ne motive ces sortes de trumeaux
alourdissant les piles sans raison.
Pendant que le triforium se développait ainsi en ne faisant plus qu'un
avec la fenêtre supérieure dans le Nord, en Bourgogne les architectes
procédaient autrement pendant le xiii" siècle. Ils conservaient le mur
d'adossement plein pour appuyer le comble en appentis du collatéral,
et, au lieu de réserver au-dessus du triforium un chemin de ronde
extérieurement, ils le disposaient intérieurement. La fenêtre supérieure
de la travée se trouvait ainsi élevée à l'aplomb de ce mur d'adossement,
et non point à l'aplomb de la claire-voie intérieure, conune dans les
exemples précédents -.
Voici (fig. 16) un exemple de cette structure, pris dans la jolie église ;
de Saint-Martin de Clamecy. On voit combien, dans ces monuments i
bourguignons, le triforium prend d'importance. C'est un véritable ,
poili(iue élevé au-dessus des archivoltes du collatéral. Ce système ne .
peut conduire à relier la galerie avec le fenestrage supérieur, posé ,
en retraite ; aussi ne le voyons-nous adopté en Bourgogne, et dans une i
partie du Nivernais, (pie (piand, dansées provinces, on abandonne les '
traditions locales, vers la tin du xiv' siècle, pour recourir au style de
* Voyez AnClUTECTURE RELIGIEUSE, fig. 3S.
- Vovcz Construction-, fig. 78, 79 his cl 88.
^99 ' [ TKIFORIUM ]
rartiiitoclurc di: domaine royal. L'ordonnance du triforium-portique
bourguignon devait nécessairement entraîner les architectes à^ décorer
d'une niiinière particulière ces arcatures qui prenaient une si grande
importance dans les nefs. Les colonnettes ne reposaient plus ici sur
un bahut comme à Amiens, ou sur une balustrade, mais directement
sur le sol de la galerie, accusé par un bandeau saillant; disposition
qui contribuait encore à donner de la grandeur à cette ordonnance. A.
Semur en Auxois, les arcatures du triforium de l'église Notre-Dame
[ TRIFORIUM ] — 300 —
sont décorées de tètes saillantes très-habilement sculptées. Dans la nef
de la cathédrale de Nevers, de petites caryatides supportent les colon-
■V
f|||;il.;i:i;:ii,'!i;,ii:;ii:;;::|ii:;,;;i>i!i,:ii::,|:|:
J^fS^jjllJ i
F
nettes, et les figures d'anges remplissent les tympans (fig. 17). Ces por-
tiques sont élevés en grands matériaux, et, dans leur hauteur, les piliers
eux-mêmes sont souvent composes de monostyles groupés'. Habituelle-
' Comme dans ri'},dise de Seimir en Auxois, dans l'église Notre-Dame de Dijon (voyez
CoNSTRUCTios, fig. 80), dans l'église cathédrale d'Auxerre (voyez Construction, fig. 88).
t — 301 — [ TRIFORIUM ]
'ment, dans les églises bourguignonnes, les fenêtres supérieures n'ont
; pas l'importance relative (par suite de la grandeur du triiorium) qu'elles
i prennent, au xiii^ siècle, dans les monuments religieux du domaine
royal. La figure 16 en est la preuve. Quelquefois même le triforium se
confond avec le fenestrage supérieur. L'église abbatiale de Saint-Seine
,(Côte-d'Or; nous fournit un exemple de cette singulière disposition,
datant du commencement du xiii^ siècle (fig. 18). Ici c'est le formeretde
la voûte haute qui circonscrit l'arcature du triforium, qui n'est plus
qu'une décoration. Ce dernier parti a été fréquemment adopté dans les
églises normandes des xii'' et xiii* siècles, en France comme en Angle-
terre. Mais le triforium dans les églises normandes mérite une étude
particulière. Il se compose, pendant la première période, c'est-à-dire
au XI' siècle, d'un étage élevé au-dessus du collatéral et couvert par une
charpente apparente, et d'un chemin de ronde supérieur au niveau
des fenêtres hautes. On ne peut douter aujourd'hui (depuis les tra-
vaux entrepris par M. Ruprich Robert dans les deux églises abbatiales
de Caen, l'Abbaye-aux-Damcs et l'Abbaye-aux-Hommes) que les nefs
de ces églises n'aient été couvertes originairement par des charpentes
[ TRIFGRIUM ] — 302 —
apparentes '. Or, il existe tonjours. dans les monuments relii^ieux d'une I
grande dimension, en Normandie, une galerie de circulation au-dessus !
du triforium, sous la charpente supérieure. Voici une coupe de la nei
• Voyez la iKiticc de M. Uiipiicli llohert, /'L'ij/isc (!>■ la Sninie-Tnniié et l'église Saint-
Etienne à L'dfii, 18G4.
— 303 — [ TRIFOIÎIUM ]
primitive de l'Abbaye -aux-lloiiimes (lig. 19) ', qui explique clairemcut
ce que nous venons de dire. En A, est le triforium avec sa cbarpente ;
en B. le chemin de ronde au droit des fenêtres supérieures, sous la
grande charpente G. Il est aisé de se rendre compte de l'usage de ce
chemin de rondo. Les charpentes apparentes étaient composées de pièces
de bois formant des saillies, des entrevous ; elles étaient décorées de
peintures. Ces sortes d'ouvrages exigent un entretien fréquent, ne serait-
ce même qu'un époussetage, car les araignées ne tardent pas à garnir de
leurs toiles les creux laissés entre les chevrons ou solives. Ces bois ont
besoin d'être visités pour éviter la pourriture causée par des infdtrations.
Le chemin de ronde B facilitait donc cet entretien et cette inspection
constante. De plus, il permettait de visiter et de remplacer les vitraux des
fenêtres supérieures, et de donner passage aux couvreurs pour réparer
les toitures. En E, est tracée une travée, ou plutôt une demi-travée inté-
rieure, car, dans la nef de l'église Saint-Étienne de Caen, les travées sont
doubles suivant la méthode normande-. La ligne ponctuée abcd indique
la coupe longitudinale du chemin de ronde B. Au xii' siècle, on rem-
plaça, dans presque toutes les nefs normandes- françaises, les charpentes
apparentes par des voûtes. Alors, pour contre-buter ces voûtes, dans le
triforium A, on construisit le demi-berceau continu D, avec arcs-dou-
bleaux f au droit des anciens pilastres f. Ce demi-berceau, non plus
' D'après M. Robert.
2 Voyez Travée, fig. 2.
[ TRIFORIUM ] — 30Zl —
que la voûte supérieure, n'exigèrent la destruction du chemin de
ronde B ; au contraire, ce chemin de ronde fut ouvert plus largement
sur kl nef et décoré de colonnettes (fig. '20). Les fenêtres a, ainsi que les
passages, furent conservées en relevant leur appui d'une assise, afin de
trouver la nouvelle pente du comble. Le sol du chemin de ronde au
niveau b, dans la disposition romane, fut abaissé cnrf, pour donner une
proportion plus svelte à la galerie supérieure. L'architecte n'osa pas
probablement ouvrir en g de nouvelles arcades, comme il l'avait fait
contre la pile centrale de la travée, dans la crainte d'affaiblir les piles
principales, et aussi parce que la perspective des «arcs ogives les mas-
(juait en partie. Ainsi, la raison d'utilité qui avait fait pratiquer les
chemins de ronde sous les charpentes supérieures des églises normandes
primitives devenait, lorsque ces églises furent voûtées, un motif de
décoration qui persiste dans les monuments de cette province jusqu'à
la fin du xiii*' siècle.
Le chevet de la cathédrale de Lincoln (Angleterre) nous fournit un
exemple des plus remarquables de la persistance de cette tradition
(fig. 21). Là le triforium était encore couvert par une charpente appa-
rente comme celui de l'église normande romane, et le chemin de ronde
supérieur se combine avec le fenestrage ouvert sous les formerets. Ce
chemin de ronde n'a plus alors une utilité réelle, puisque les vitraux
pourraient, s'il n'existait pas, être réparés du dehors en passant sur la
tablette de recouvrement du comble du triforium. La claire-voie inté-
rieure du chemin de ronde se relie à la fenêtre vitrée au moyen de
linteaux formant l'assise du tailloir des chapiteaux. Il y a dans ce parti
un désir de produire de l'effet par le jeu de ces deux claires-voies, dont
l'une, celle intérieure, n'est qu'une décoration. On remarquera, dans
cet exemple, combien est chargée de moulures et d'ornements l'arcalure
(lu triforium, et combien cette richesse contraste avec l'aspect nu de
la charpente apparente. Il est évident que, dans cette architecture nor-
mande du XIII'' siècle, la tradition romane conserve son empire et devient
souvent l'occasion de formes et de partis qui ne sont plus justifiés par
suite des changements introduits dans le mode de structure. Une dispo-
sition analogue a été adoptée dans le chœur de la cathédrale d'Ely,
disposition qui reproduit plus exactement encore celle des chemins
de ronde supérieurs des églises normandes romanes. Dans notre archi-
tecture française, au contraire, l'école laïque du xii" siècle laisse de
côté toutes les traditions romanes, et ne s'inspire plus que des néces-
sités imposées par le nouveau mode de structure ; elle procède toujours
d'une manière logique, claire, ne met en œuvre que ce qui est néces-
saire, et peut toujours rendre raison de ce qu'elle fait. Il serait à
souhaiter (ju'on en pût dire autant de nos écoles modernes d'archi-
tecture.
Mais nous devons nous borner, les dociuncnls abondent, et nous ne
pouvons ici que signaler les principaux, ceux (pii présentent un carac-
— 395 —
[ TRIFORIUM
tère tout particulier. Ces exemples suffisent, nous l'espérons, à faire
IX. — 39
f TRIFOUIUM 1 — 300 —
ressortir la variété que nos maîtres du moyen â,2;e savaient apporter dans
leurs conceptions, sans jamais abandonner un principe admis.
Nous ne parlerons qu'incidemment du triforium, dont la forme est
inusitée. La petite église de Champeaux (Seine-et-Marne) possède un
triforium s'ouvrant directement sous le comble du collatéral par des
roses, aujourd'hui bouchées, et trcs-probablemont ijarnies, dans l'origine,
par des meneaux dans le genre de ceux qui remplissent les roses percées
au-dessus du triforitim de la cathédrale de Paris. Dans (juelques églises,
le triforium ne consiste qu'en une baie simple ou jumelle s'ouvrant
également sous le comble. La cathédrale de Béziers, dans les parties
de la nef refaites au xiv" siècle, nous montre un triforium ainsi composé
(Og. 22). Sa claire-voie, ouverte sous le cond)le du collatéral, consiste
en deux baies carrées prolongeant les meneaux de la fenêtre supérieure.
Quelquefois, mais très-rarement, dans la bonne architecture française,
le triforium est simulé et n'est alors ([u'une arcature en placage, une
simple décoration occupant la hauteur du comble du collatéral. Les
dispositions adoptées à Saint-Denis, dans les cathédrales de Ti'oyes,
307 — [ TRINITÉ ]
(le Bcauvais, do Sées, dans l'église abbatiale de Saint-Ouen de Rouen,
persistent pendant les xi\^ et xv* siècles. Les détails du triforium devien-
nent plus déliés, les profils plus maigres, mais on ne voit apparaître aucun
parti nouveau. Les arcaturcs se modifient en raison du goût du moment,
mais elles continuent à se relier au fenestrage supérieur. A la fin du
XV* siècle, cependant, il arrive parfois que la galerie du triforium prend
une ordonnance spéciale, chargée de détails, de redents, de contre-
courbes, de sculptures, en laissant entre elle et le fenestrage un inter-
valle plein. Au xvi^ siècle, on se contente de substituer, comme à Saint-
Eustache de Paris, par exemple, des formes se rapprochant de l'archi-
tecture romaine aux formes gothiques. Ces tentatives, plus ou moins
heureuses, ne constituent pas une invention, un perfectionnement ;
ce sont là des questions de détail sur lesquelles il ne paraît pas utile
de s'étendre.
TRILOBE, s. m. Ornement, baie, rosace à jour, à trois lobes. (Yoyez
Trèfle.)
TRINITÉ, s. f. Le moyen âge a essayé de représenter matériellement
le mystère de la sainte Trinité. C'est à l'école d'Alexandrie qu'il faut
avoir recours si l'on veut connaître les diverses phases par lesquelles
a dû passer la pensée de la Trinité avant d'arriver à l'état de dogme. Nous
n'avons pas, bien entendu, cà nous occuper de l'exposition du dogme,
mais à rendre compte de la forme sensible donnée à la conception de la
Trinité dans nos monuments du moyen âge. « Dès le iv" siècle, écrit
« M. Didron ', avec saint Paulin, évêque de Noie, qui est né en 353 et
« est mort en Zi31, apparaissent les groupes de la Trinité. A l'abside de
« la basilique de Saint-Félix, bâtie à Noie par Paulin lui-même, on voyait
« la Trinité exécutée en mosaïque. »
Saint Paulin expliquait, dans les vers qu'il fit à cette occasion, que
le Christ était représenté sous la forme d'un agneau, l'Esprit-Saint sous
celle d'une colombe, et que «la voix du Père retentit dans le ciel».
Le même évêque, dans la basilique élevée à Fondi sous le vocable de
Saint-Félix, avait fait représenter le Fils sous la forme d'un agneau avec
la croix, le Saint-Esprit en colombe, et le Père sous l'apparence d'une
main qui (probablement) couronnait le Fils.
« et rutila gcnitor de nubc coronat.
Comme l'observe très-bien M. Didron - : « L'anthropomorphisme, qui
« avait effarouché les premiers chrétiens et qui semblait rappeler le pa-
« ganisme, ne trouva pas la même résistance pendant le moyen âge pro-
' Iconogr, chrétienne, par M. Didron. Paris, 1843.
'- Ibid., p. 539.
f TRiNiTi: ] • — 308 —
(. prcment dit. Une fois arrivé au ix^ siècle, on n'eut plus rien ;\ craindre
u des idées païennes Le Père éternel, dont on n'avait osé montrer
« que la main encore, ou le Jjusle tout au plus, se fit voir en pied. Cepen-
c( dant il ne prit pas une liyure spéciale ; mais il emprunta celle de son
<i Fils, et dès lors il devint fort difficile de les distinguer l'un de l'autre.
u Le Fils continua d'apparaître tel qu'on l'avait vu sur la terre
1
{( La colond)e quitta quelquefois aussi son enveloppe d'oiseau pour
a prendre la forme humaine. Connue le dogme déclarait nettement que
« les trois personnes étaient non-seulement semblables, mais égales
<( entre elles, les artistes étendirent aux représentations la similitude et
« quelquefois môme l'égalité des hypostases divines. » En effet, bon
nombre de peintures de manuscrits des xr et xii* siècles ' représentent
* Entre autres, le beau inaïuisciit de IkrraJe de Landsbertr, Uortiis dcliciarum, bibl.
de Strasbourjj.
— 309 — [ TRINITÉ ]
les trois personnes divines sous la forme de trois hommes de même ùge
et de môme apparence. Au portail de l'église collégiale de Mantes, on
ivoit, dans la voussure de la porte occidentale, la Trinité figurée par une
icroix que portent deux anges (le Fils), par le Père sous forme d'un
ihomine jeune, et l'Esprit en colombe. Mais les artistes prétendirent iden-
tifier les trois personnes divines, afin de faire comprendre aux fidèles
là la fois leur individualité et leur réunion en une seule puissance. 11
[existe, sous le porche occidental, non terminé, de Saint-Urbain de Troyes,
un bas-relief de bois datant des dernières années du .xiii^ siècle, qui
représente la Trinité (fig. 1). Le Père est au milieu, coiffé de la tiare
;\ triple couronne, comme un pape; de la main droite il bénit, de la
.rauche il tient la terre. A sa droite est le Fils couronné d'épines et por-
tant la croix. A sa gauche, l'Esprit, sous la forme d'un jeune homme
limberbc. tenant une colombe. Ces trois personnages n'ont ensemble que
I; quatre jambes, adroitement drapées de façon h faire croire qu'ils en ont
I deux chacun. De petites figures d'un homme et d'une femme agenouillés
f (les donateurs) sont sculptées aux deux extrémités du groupe. L'impossi-
f bilité de séparer les trois personnes divines est amsi matériellement indi-
' quée par la disposition des jambes. Quelquefois la Trinité est représentée
sous la forme d'un homme ayant une tête à trois visages, une de face et
' deux de profil, et deux yeux seulement; ou bien encore, c'est une figure
; géométrique ainsi disposée (fig. 2). Ce triangle mystique était^ visible
encore sur la façade d'une maison de Bordeaux, il y a peu d'années. Des
vitraux, des vignettes de manuscrits, le représentent assez fréquemment
[ TniNITK 1 — 310 —
pendant les xv^ et xvi" siC'clcs. A la même opoquo, dans beaucoup de :
portails d'églises, la Trinité se montre ainsi : Le Père assis, coide de la!
tiare, tient le Christ en croix devant lui. De la bouche du Père descend j
la colombe sur le crucifix. Ces diverses représentations ont un intérêt; |
elles indiquent la marche de l'art comme expression sensible des idées !
théologiques selon le temp^3. Pendant les premiers siècles on redoute >
évidemment l'expression trop matérielle d'un mystère qui doit rester ,
impénétrable. Le Fils est un agneau, l'Esprit une colombe, le Père une \
voix ou une main sortant d'une nuée. Plus tard l'artiste se rassure, i
il donne aux trois personnes divines l'individualité. Elles sont séparées, i
distinctes, mais semblables et assises sur un trône commun. Puis on '
cherche à faire comprendre, par un arlitice matériel, l'unité des trois ;
personnes. Au xv*" siècle, c'est une sorte de problème géométrique dont i
la solution est posée devant les fidèles comme une énigme; ou encore l
c'est un jeu d'artiste, comme cette |
^ tête à trois visages. Au xvi* siècle, l
on adopte une forme antérieure, j
mais peu répandue, celle de la dis- j
tinction absolue des trois per- i
sonnes, en raison du rôle que leur |
attribue l'idée chrétienne. Le Père :
est le personnage immuable ; le
Fils, le rédempteur, et l'Esprit,
l'émissaire émané du Père ; amour,
selon saint Augustin et saint Tho-
mas d'Aquin. (i Jésus, ayant été
<( baptisé, sortit de l'eau sur-le-
(( champ, et voilà que les cieux lui
« furent ouverts et qu'il vit l'Esprit
« de Dieu descendant sous la forme
« d'une colombe et venant sur
(( Ir.i. Alors une voix du ciel dit:
(( Celui-ci est mon fils bien-aimé
(( en qui je me suis complu '. » li
est donc assez important de faire ces distinctions des caractères donnés
à la Trinité figurée dans les monuments anciens.
Le moyen âge admet aussi une Trinité du mal. De même que les théo-
logiens avaient prétendu trouver le reflet de la Trinité sainte dans l'àme
humaine : volonté, amour, intelligence, confondus en une substance,
ils supposèrent le mal avec des facultés correspondantes. Des sculptures,
des peintures de vitraux et de manuscrits représentent en effet la Tri-
nité salanique (fig. 3) -. Cette miniature du xiii^ siècle montre le pécheur
' Mattliicu, m, 10, 17.
2 Mss. ancien l'oiuls Saiut-Gerniaiii. n° 37, Psnlm., BiblioUi. imper.
— 311 — [ TROMPE ]
;()umis aux lois de la Trinité du mal, armée d'un glaive et couronnée,
[îatanest souvent représenté ainsi dans les bas-reliel's du Jugement der-
[lier. Outre ses trois visages qui correspondent, dans le mal, aux trois
iivpostases de Dieu, son corps est couvert parfois d'autres faces hu-
hiaines, comme pour marquer que la puissance du mal est plus étendue,
|)ar ses facultés, que celle du luen.
I TROMPE, s. f. Appareil de claveaux, ayant la figure d'une coquille,
qui sert à porter en encorbellement, soit un angle saillant sur un pan
îîoupé, soit un parement droit sur un angle rentrant. Les constructeurs
■lu moyen âge ont fait un grand usage des trompes pour porter les
îlèches de pierre à huit pans sur les tours carrées, des cchauguettes sur
des parements, des tourelles en encorbellement; ils ont employé les
trompes à la place des pendentifs pour établir des coupoles sur des arcs-
doubleaux reposant sur quatre piles.
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CU^/-/ll-A!J/'.
Les trompes sont appareillées, soit au moyen d'une suite d'arcs con-
centriques, soit en forme de cône. La figure 1 donne une trompe com-
posée d'arcs concentriques biseautés à ù5 degrés, de manière à pénétrer
[ TROMPE ] — 312 — '
les côtés du carré. En A, est tracée la projection horizontale d'une de,'
ces trompes, en B son élévation, en G sa coupe. Ces sortes de trompes 1
sont les plus anciennes, on en trouve dans les monuments du xi^ siècle;!
elles sont d'un appareil facile, chaque arc étant indépendant. On en voili
souvent à la base des pans des llèches des xi" et xir siècles pour passer
du carré à roctogone. Au xu'^ siècle apparaissait aussi déjà des trompes :
coniques, ainsi que le mmUre la figure :2. Pour éviter la réunion dos
angles très-aigus des claveaux composant la trompe, au sommet du cône, ,
' ^^^ [ TROMPE ]
les apparcilleurs ont souvent établi un morceau de pierre demi-circulaire
à la place de ce sommet en a; ils formaient ainsi un petit cintre sur
lequel repose l'intrados des claveaux. Telles sont les trompes qu'on voit
encore aux tourelles de l'abbaye de Chailly (Oise) (fin du xii-^ siècle)
(fig. 3). Alors cette première pierre posée au sommet de l'angle rentrant
en à, évidée en cône, est appelée trompillon.
S'il s'agit, comme dans les deux exemples précédents, d'obtenir un
plan à 45 degrés, coupant un angle droit rentrant, en projection hori-
zontale, la construction des trompes ne présente aucune difficulté. Les
claveaux, dans ce cas, ont leur extrados tracé sur un cylindre parallèle-
ment à son axe et leur intrados sur un cône ; mais si l'on veut établir
un angle saillant suspendu sur un angle rentrant, les difficultés se
présentent. Ainsi (fig. -4), soit un angle rentrant ABC, sur lequel il s'agit
de suspendre une construction formant l'angle saillant ADC, l'appa-
r'eilleur commencera par établir une suite de corbeaux suivant la dia-
gonale BD du carré (voyez la projection verticale P), puis il remplira les
deux vides AD, CD, au moyen de deux trompes coniques biaises. Le
second claveau a formera tas de charge, pour porter l'angle saillant /;•
IX. - 40
[ TROMPE ] — 31^1 —
La bascule dos corbeaux e^t maintenue par la charge qui porte sur leur
(jueue de d en e el qui s'élève jusqu'au-dessus de l'extrados des arcs.
A la lin du xv* siècle, on se plaisait à soulever des difficultés de coupe
de pierre, i)our faire preuve de savoir. Les constructeurs cherchèrent
Pt9hRD
alors à supprimer ces corbeaux, el ;\ soutenir les angles saillants sur un
angle rentrant ou sur un pan coupé, par un système d'appareil de cla-
veaux. Mais alors il fallait que ces claveaux fussent taillés à crossettes,
ce qui, en principe, est une mauvaise méthode, la pierre n'étant plus
— 315 — [ TRUMEAU ]
chargée parallèlement ?i son lit. Ce sont là des artifices de stéréotomie
qui n'ont rien à voir avec l'art sérieux du constructeur, et qui sont faits
pour amuser les esprits curieux de problèmes inutiles.
TROMPILLON, s. m. — Voyez TROMPE.
TRONE, s. m. — Voyez Chaire.
TROU DE BOULIN, s. m. — Voyez Échafaud.
TRUMEAU, s. m. Ce mot s'applique généralement à toute portion de
mur d'étage comprise entre deux baies. De même qu'un crénelage se
compose de créneaux, qui sont les vides, et de merlons, qui sont les
pleins, le mur d'une habitation comprend des trumeaux et des fenêtres
à chaque étage. On donne le nom de trumeaux, spécialement dans l'ar-
chitecture du moyen âge, aux piliers qui divisent en deux baies les
portes principales des grandes salles, des nefs d'églises, des courtils,
des préaux, etc. Pour les grandes portes monumentales, les architectes
du moyen âge ne pensaient pas que les vantaux de bois battant en feuillure
l'un sur l'autre présentassent une fermeture suffisamment solide. Entre
ces deux vantaux ils élevaient une pile de pierre formant battement
lixe, pile dans la large feuillure de laquelle venaient s'engager les ver-
rous horizontaux, les fléaux ou barres des vantaux de bois '. Ce parti
devint un des beaux motifs de décoration des portes principales ; il
permettait aussi de porter les linteaux de pierre sous les tympans,
lesquels étaient chacun, sauf de très-rares exceptions, d'une seule
pièce.
Nous ne trouvons, dans l'antiquité grecque ou romaine, aucun
exemple de portes divisées par un trumeau; cette disposition appartient
exclusivement, paraîtrait-il, au moyen âge, et ne date que de la fin du
xf siècle. Elle permettait d'établir facilement, par une seule issue, deux
courants pour la foule, sans qu'il y eût confusion, l'un entrant, l'autre
sortant. Les baldaquins de bois, transportables, recouverts d'étoffes,
qu'on appelle dais, et que le clergé, en France particulièrement, fait
porter au-dessus du prêtre desservant ou de l'évêque en certaines cir-
constances, dais qui atteignent les dimensions d'une petite chambre, ne
pouvant passer par l'une des deux baies des portes principales des
églises, on supprima parfois, dans le dernier siècle, les trumeaux milieux ;
des objets d'art d'une grande valeur furent ainsi détruits. Ces mutila-
lions, heureusement, exigeaient des dépenses assez considérables pour
soutenir les linteaux et tympans ; aussi existe-t-il encore un bon
nombre de portes garnies de leurs trumeaux. L'une des plus anciennes
et des plus remarquables est la grande porte de la nef de l'église abba-
tiale de Vézelay. Le trumeau de cette porte est franchement accusé et
' On donnait aussi à ces trumeaux do portes le nom d'esfanfichcs.
[ TRUMEAU 1
316
i
présente un profil d'un très-beau caractère'. Les baies sont larges; les
* Voyez PouiE, lijj. 51.
I — 317 — [ TRUMEAU ]
'deux linteaux et le tympan qui les surmonte reposent solidement sur
lies deux encorbellements de ce pilier central (voyez tig. Ij. La statue de
{saint Jean-Baptiste, vêtu d'une robe et d'une peau, portant l'agneau
Idans un nimbe, occupe l'axe du pilier; il précède, pour ainsi dire,
! l'assemblée qui garnit le tympan. A sa droite et à sa gauche sont deux
ligures de prophètes, et ses pieds reposent sur un beau chapiteau.
.L'intention évidente de l'architecte a été de laisser l'espace le plus large
possible pour la foule, et de soulager la portée des linteaux au moyen
de ces puissantes saillies latérales décorées de figures. Quand les vantaux
sont ouverts, l'effet de ce trumeau se détachant sur le vide de la nef est
imposant. Rien, dans l'antiquité, ne rappelle ces formes, ces silhouettes
d'un effet étrange. L'artiste qui a composé cette porte, qui a profilé ce
[trumeau, savait son métier. Là nulle hésitation, la décoration est en par-
' faite harmonie avec la structure, et, en examinant cette œuvre, l'idée ne
vous vient pas qu'elle pût être conçue autrement. Il est rare que les tru-
meaux de portes aient cette ampleur magistrale. Pendant le xii* siècle,
ils ne consistent qu'en une pile que l'architecte projette aussi grêle que
I possible pour ne pas gêner la circulation, et qui est décorée habituel-
'lemcnt par la statue du personnage divin ou du saint sous le vocable
duquel est placée l'église. C'est sur ces données qu'est composé le tru-
meau de la porte centrale occidentale de la cathédrale de Sens(fig. 2);
, celte porte date de 1170 et fut restaurée à la fln du xiii* siècle.. La statue
' de saint Etienne, patron de l'église, décore le trumeau, sur les parois
ikiquel s'élèvent des ornements du meilleur style*. Les bas-reliefs qui
décoraient la partie inférieure du pilier ont été mutilés à la fin du der-
nier siècle. On voit, à la porte Sainte- Anne de la cathédrale de Paris
1 (côté droit de la façade), un trumeau un peu antérieur à celui-ci, sur la
face duquel se dresse la statue de saint Marcel. Sous les pieds du saint
est représenté le sépulcre de la femme damnée qui servit d'habitation
, au dragon tué par le saint évêque, dont la tête est protégée par un dais.
[ Les piliers séparatifs des portes étaient traités d'une manière beaucoup
plus simple, lorsque l'édifice ne comportait pas une décoration luxueuse.
■ iXous donnons ici (fig. 3) le trumeau de la porte principale de l'église
de Souvigny (Yonne), église de la fin du xii' siècle, bâtie avec une
. extrême simplicité. Ce trumeau est un monostyle quadrangulaire décoré
par une colonnette prise aux dépens de l'épannelage, et surmonté de
deux corbeaux qui sont destinés à soulager la portée des linteaux.
Ce n'est certes pas par la richesse des détails que se recommande
ce morceau de pierre ; cependant la pureté des profils, l'élégance du
tracé, en font une de ces œuvres qui plaisent aux j^eux. Les belles épo-
ques de l'art ont seules le secret de charmer par leurs productions les
plus simples aussi bien que par leurs splendides conceptions. Quand
. un art n'a plus, pour plaire, d'autres ressources que la profusion de la
1
' Voyez Sculpture, fig, 52.
L TRUMEAU ]
9
318
^5
j^^cwLL/iuMnr-
e^jjLUiU'.uiL,
sculpture et la richesse de la uiaiière, il est jugé : c'est un art do déca-
— 319 — [ TRUMEAU ]
doncc; s'il surprend un instant, la satiété suit bientôt cette première
impression. Prenons encore un exemple dans ces compositions simples
(jui ne séduisent que par une heureuse proportion, une élude délicate
!fe^#i::!!i-';l!!s';!!!!!lii!i!ll!i!l|]l!ll!!!^^^
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du trace. Voici (fig. 4) le trumeau de la porte de l'église de la Nativité à
Villeneuve-le-Comte (Seine-et-Marne)'. Une statue surmontée d'un dais
décore seule ce monostile. L'arcature formant linteau naît sur la pile
' Cette église date des premières années du xiii' siècle.
[ TnrMKAi- ] - 320 —
et cncadie des fii^iircs bas-reliers, représentant la sainte Vierge et les,
trois rois mages. La statue de l'cvêque repose sur un stylobate à section |
quadrangulaire, dont la proportion est étudiée avec beaucoup de soin.j
On reconnaît, dans lacomposi-j
lidu de celte porte, la main d'un
de ces maîtres de rile-de-France,
qui savaient donner à leurs com-j
positions les plus simples le ca-|
chet de distinction particulier
à cette école.
Les églises de Bourgogne bâ-'
ties pendant la première moitié;
du xiii" siècle fournissent de re-j
marquables exemples de portes!
avec trumeaux. La beauté desi
matériaux de cette province per-j
mettait de donner h ces mono-l
styles une faible section, par con-|
séquent une apparence de légè-i
reté que l'on ne trouve point!
ailleurs. Malbeureusement, les!
iconoclastes de 1793 ont fait, en[
Bourgogne, à toute la statuaire,
une guerre acbarnée; bien peu
de trumeaux ont conserve leurs
statues. La composition demeure
toutefois, et c'est ce qui nous
préoccupe ici spécialement. Voici
(fig. 5) le trumeau de la porte
centrale de l'église de Semur
(Côte-d'Or). Ce trumeau, dont la
section borizontale est tracée
en A, est étroit, mais profond,
de manière à porter deux arcs
de décharge au-dessus des deux
baies. La partie extérieure estj
décorée par une colonncttc avecj
chapiteau à tailloir circulaire,]
portant la stahu' de la sainte j
Vierge ' ; sur les lianes de la pilCj
sont sculptées les armes de Bourgogne et la Heur de lis de France entre-;
mêlées de ([uelques petits personnages finement traités. Deux corbeaux,
avec ligurines soulagent les linteaux, qui descendent en contre-bas de laj
* Cctlo staluo n'existe {ilns.
— 321 — [ TRUMEAU ]
v|aliu\ (le toile sorte que celle-ci se détache en partie sur le tympan, dis-
posilion qui donne de la grandeur à la composition. Cette statue était
surmontée d'un dais qui fut refait vers la lin du xiir siècle, ainsi que
le montre noire figure. A l'église Notre-Dame de Dijon, qui date de la
môme époque', et qui a beaucoup de points de ressemblance avec celle
de Semur, le trumeau de la porte centrale, très-mince, se compose d'une
colonnette à l'extérieur, portant la statue, et d'une seconde colonnette
plus haute intérieurement, formant bat-
iLMUont (voyez la section, lig. 6, en A,
faite au niveau de l'adossement de la
statue). Sur le fût de la colonnette in-
térieure est sculptée une tête servant
de gâche aux verrous des deux vantaux.
Ce détail, d'un travail remarquable, in-
dique le soin que les artistes apportaient
jusque dans les menus accessoires,
comme ils savaient prévoir les moindres
nécessités de la structure et en faire
un motif de décoration. La pierre em-
ployée ici étant d'une extrême dureté,
larchilecte a réduit autant que possible
la section du trumeau. La qualité des
matériaux employés a donc évidemment
inilué sur la forme de ces piliers sépa-
ratifs des baies de portes. Quelquefois
un bénitier tenait au trumeau, à l'inté-
rieur, si celui-ci était assez épais pour
permettre le dégagement des deux van-
taux.
Pendant le xiv* siècle, la forme don-
née aux trumeaux de portes se mo-
diiie peu; le principe admis dès le xiii^
siècle persiste, c'est-à-dire que la pile
se compose d'un soubassement plus ou
moins riche sur lequel se dresse une statue adossée, surmontée d'un
dais (voyez Porte). On voit de beaux trumeaux séparatifs aux portes
dos cathédrales de Paris, d'Amiens, de Chartres, de Bourges, de Rouen.
A dater de la fin du \i\' siècle, les trumeaux ne s'arrêtent pas toujours
sous les linteaux; ils pénètrent les tympans, présentent une décora-
tion saillante sur celui-ci, qui prend beaucoup d'importance. Tels sont,
par exemple, les trumeaux des portes de la façade de la cathédrale (h
Tours, qui datent du commencement du xvi* siècle; ceux des églises
Saint-Eustache de Paris, Saint-Wulfrand d'Abbeville , etc. Les articles
<
* 123U a 12i0.
IX.
Z*l
[ TriLE ]
— 322 —
Porte et Tympan rendent compte de ces dispositions, qui appartiennent
i\ la fin du XV* siècle.
TUILE, s. f. Tablettes de terre cuite employées pour couvrir les bâti-
ments. Userait difficile de trouver l'origine de la tuile : les Asiatiques
se servaient de ce moyen de couverture avant la civilisation grecque ;
les Doriens faisaient usage de la tuile et la fabriquaient avec perfection;
les Romains ne couvraient guère leurs édifices qu'en tuiles ou en métal,
et partout où ils ont passé, on trouve quantité de fragments de ces tuiles,
dites romaines, dont la forme est connue de tout le monde.
La couverture romaine se composait de rangs juxtaposés de tuiles-
canal plates, à rebords et h recouvrement, sur les joints desquels on
posait des tuiles creuses également à recouvrement. La tuile plate
^t<iV^^
romaine, comme la tuile grecque, était de forme rectangulaire; ses
dimensions variaient de 0",60 h 0'°,3i de long sur 0"',27 à 0'",23 de
largeur. Les longs côtés parallèles munis de rebords se recouvraient au
moyen d'encoches pratiquées au-dessous des rebords, à leur extrémité
inférieure. Ce système exigeait une main-d'œuvre assez difficile et beau-
coup de soin pendant la mise au four. Les premiers siècles du moyen
âge continuèrent tant bien que mal ce procédé de fabrication; mais il est
facile de distinguer les tuiles laites depuis le iv^ siècle jusqu'au x%des tuiles
romaines. Ces tuiles des premiers temps du moyen âge sunt grossières,
gauches, se recouvrent mal, et sont d'une dimension plus petite que les
— 323 — [ TUILE ]
tuiles romaines, C'est vers le xi" siècle qu'on renonça aux encoches de
recouvrement. On donna, dans les provinces du midi de la France qui
avaient conservé les traditions antiques, la forme d'un trapèze aux
tuiles-caual plates, de manière qu'elles pussent se recouvrir sans enco-
ches et par l'introduction du petit côté dans le plus grand. La ligure 1
explique ce système de couverture de tuiles que nous trouvons adopté,
dès la fin du xi'' siècle, dans nos provinces du Languedoc et de la Pro-
vence. Relativement à leur longueur, ces sortes de tuiles sont plus larges
que ne l'est la tuile romaine, afin de laisser un écartement suflisamment
dégagé entre les tuiles de couvre-joints, qui elles-mêmes devaient être
assez ouvertes pour couvrir l'intervalle occupé par les rebords de la
tuile-canal. Les tuiles-canal étaient primitivement posées à cru sur les
chevrons, ainsi que l'indique notre ligure, sans endôlement. La difficulté
dans ces sortes de couvertures était de combiner les arêtiers. Les tuiles
d'arêtiers, qui se posent aisément sur un comble dont les pans sont plans,
ne peuvent être fixées sur les rencontres de pans composés de tuiles-
eanal avec recouvrement. C'est à l'aide du mortier que l'on parvient à
retenir tant bien que mal ces tuiles d'arêtiers; mais il n'est pas besoin
de dire que ce moyen est contraire aux conditions d'une bonne struc-
ture. Les charpentes qui reçoivent les tuiles sont sujettes à des mouve-
ments produits par les changements de température; dans ce cas, ces
renformis de mortier se brisent, les tuiles d'arêtiers se descellent et sont
retournées par le vent. On évitait cet inconvénient, pendant les xi^ et
XII' siècles, en posant, lorsque les édifices étaient voûtés, des arêtiers
de pierre très-puissants, avec rebords de recouvrement sur les pans
des couvertures. On voit encore les restes de l'emploi de ce système
dans quelques édifices de ,1a Provence et en Languedoc, notamment
dans l'église Sainte-Madeleine de Béziers.
La figure 2 explique la disposition de ces arêtiers de pierre ', terminés
à leur extrémité inférieure par un antéfixe A tenant au premier morceau,
lui donnant du poids et de l'assiette à l'angle de la corniche. En B, est
tracé le profil de l'arêtier, et en G son plan, avec la position des tuiles-
canal à rebords. Les tuiles biaises étaient moulées exprès pour la place
ou simplement coupées. L'espace ab était suffisant pour loger l'épaisseur
de la tuile-canal plate et de la tuile couvre-joints. Sur le dos de l'arêtier,
une entaille courbe rejetait l'eau de pluie sur la couverture et empê-
chait qu'elle ne lavât les joints, simplement garnis de ciment ^. Si ce
système de couverture était entièrement posé sur des charpentes sans
voûtes sous-jacentes, il n'était pas possible d'employer les arêtiers de
pierre que donne la figure 2; ces arêtiers devaient être, comme les tuiles
des pans, de terre cuite. Alors, pour les constructions faites avec soin ,
* De l'église Sainte-Madeleine de Béziers.
- Ce système de couverture a été remployé d'une manière complète dans la restau-
ration des combles de l'église Saint-Sernin de Toulouse.
r TUILE ] — 324 —
on fabriquait des tuiles d'arêtiers spéciales, en raison de la pente de la
toiture. Ces tuiles d'arêtiers étaient munies d'oreillons qui s'eniboitaicnt
■■■rii
K^
sur les tuiles couvre-joints des pans (voy. la fig. 3) K Ainsi n'ctait-on pas
obligé de sceller ces arêtiers à l'aide du mortier. Il ne faut pas omettre
les tuiles gouttières posées à la base des combles en guise de chcncaux,
pour recevoir les eaux pluviales et les conduire dans des tuyaux de
descente de terre ou dans des gargouilles saillantes. Il n'est pas besoin
de dire que ces tuiles gouttières n'étaient employées que dans les con-
structions les plus ordinaires élevées en brique ou en moellon. C'était
un moyen de recueillir les eaux de pluie et de les approvisionner dans
des citernes. Les tuiles gouttières qu'on trouve encore dans le midi et
' Drs le XII" siècle on cm|iloyait ces tuiles d'arèticrs dans les provinces niéridioiial's
et de l'Ouest.
i — 325 — [ TUILE ]
irouest de la France sont très-grandes ; elles mesurent en longueur 0"',i5b
i(2 pieds), et ont d'un côté un rebord A prolongé qui servait à les sceller
r .?//-/z/'./;.'j/-
à la tète du mur sous l'égout du toit (voy. fig. k). Bien entendu, ces
tuiles étaient posées suivant un plan incliné, et se trouvaient ainsi plus
éloignées de l'égout du comble à l'extrémité inférieure du chenal qu'à
!Son point le plus élevé. Ce moyen ne pouvait donc convenir qu'à des
façades de peu d'étendue.
f. L'O/LLr.Uiior.
C'est vers la fin du xii" siècle que les terres cuites pour couvertures,
pour carrelages, pour arêtiers et faîtières, atteignent un assez grand
développement. Les moyens de fabrication se perfectionnèrent encore
pendant le xiii* siècle. La tuilerie de cette époque est remarquablement
belle et bonne. Les terres, soigneusement épurées et corroyées, sont bien
cuites et souvent en très-grandes pièces.
Dans les provinces du nord de la France, dès la fin du xi* siècle, on
avait abandonné le système romain pour les couvertures de tuiles. C'est
qu'en effet ce système ne convient guère aux climats brumeux. Bientôt
[ Tl-ILE ] — 32fi —
la poussière arrêtée dans ces canaux, l'hunnidité aidant, développe des
mousses et des végétations qui envahissent les toitures. Par les bour-
rasques d'hiver, la neige s'introduit sous les couvre-joints et pourrit les
charpentes ; son poids augmente beaucoup celui de ces couvertures déjà
très-lourdes, et fatigue les chevronnages. Si la pente est très-laible, par
les temps de pluie fine chassée par le vent, l'eau s'introduit entre les:
tuiles, qui se recouvrent seulement d'un tiers. Si la pente est assez pro-i
noncée pour assurer l'écoulement des eaux, les tuiles, ébranlées par le
vent, glissent les unes sur les autres, et il faut sans cesse les relever. On'
chercha donc un autre système de couverture de terre cuite, et l'on:
commença par fabriquer de grandes tuiles plates de O^jSb (1 pied) de
long sur 0'".27 (10 pouces) de largeur, et d'une épaisseur de 0'",022;
(10 lignes). Ces premières tuiles plates (nous disons premières, parce que,
ce sont les plus anciennes que nous ayons pu trouver et dont la fabrica-i
lion remonte à la lin du xi^ siècle) paraissent avoir été fort en usage en
. 0-,-27-
1
j
i Mil!
Il' 'llîill
Bourgogne et dans une partie du Nivernais pendant le xii" siècle. Elles
sont bien planes, avec un rebord à la tète par-dessous, formant crochet
continu. Ce rebord (voyez fig. 5) reposait sur des lattes de merrain,
épaisses , larges et formant presque un endùlement (voyez en A). A
Gluny, à Màcon, à Yézelay, on trouve encore de ces sortes de tuiles
depuis longtemps hors d'usage et employées comme tuileaux, on aban-
données dans les débris qui remplissent les reins des voûtes d'anciens
édifices.
Mais la province où la tuile paraît avoir été étudiée avec le plus de
soin, est la Champagne. Il y a la tuile dite ordinaire et la tuile dite du
comte Henri. La première a 0™, 35 sur 0'",215 de largeur (13 pouces
sur 8). Ces tuiles (dont les plus anciennes remontent au xiii* siècle; sont
^ Voyez CUARTENTli.
— 327 — [ TUILE ]
percées d'un trou et munies d'un crochet par-dessous. Nous allons expli-
A
3
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^U. ^
Profil De
Dessus
\ ^ \ \ ,^
quer pourquoi. Alors les chevronnages étaient posés, tant pleins que
[ TUILE j — 328 —
vides; c'est-à-dire que l'espace laissé entre chaque clievron était é":i! I
à la largeur même du chevron. Ces chevrons avaient, lorsqu'il s'agissait i
de couvrir en tuiles, O",!! (faible) de large {h pouces); ils laissaient!
donc entre eux un intervalle de U pouces. Mais ces chevrons n'étaient i
pas égaux d'épaisseur (voy. fig. 5 bis) : les maîtres chevrons portant ,
/b-ww avaient 0'",U (de 5 à 6 pouces); les chevrons intermédiaires, ou
chanlattes, n'avaient que 0'",08 (3 pouces : voy. en A).
L'espace entre les axes «, 0, c, était donc de 0'",22 (faibh'). Sur ces
chevrons étaient clouées les lattes de chêne, espacées les unes des autres
de 0",115. Or, la tuile (voy. en B) possède, comme nous l'avons dif, un
crochet e par-dessous, et un trou t, crochet et trou ménagés au tiers de
la largeur de la tuile. Donc, lorsque l'ouvrier voulait couvrir, il accro-
chait la tuile à la latte de manière que le trou se trouvât sur le chevron,
puis il enfonçait un clou ou même une cheville de bois, par ce trou,
l)énétrant dans le chevron. Les trous se trouvant tantôt à la droite,
tantôt à la gauche, les rangs de tuiles superposés avaient toujours les
trous et les crochets sur une même ligne ; c'est-à-dire, les crochets au
droit des lattes, les trous au droit des chevrons (voy. en G une portion
de couverture où les tuiles sont présentées la pose en train, et en G le
géométral de la couverture avec la pose des tuiles). Ces tuiles, que l'on
trouve encore fréquemment sur les édifices de la Champagne, et parti-
culièrement à Troyes, sont très-bien faites, les crochets bien soudés
avec empattements latéraux (voy. en B). Elles sont légèrement conve.xcs
par-dessus pour bien pincer la pente et ne donner point de prise au
vent. Les crochets ont O^'jOlG de saillie. Ceux-ci, se trouvant toujours
entre les chevrons, mordaient complètement la latte; la tuile était déjà
maintenue toute seule, sans que le couvreur eût besoin d'y mettre la
main. 11 pouvait alors enfoncer le clou ou la cheville dans le trou, clou
ou cheville qui mordait en plein bois du chevron. Nous avons dit que
l'espace entre les chevrons d'axe en axe était de 0'°,22 (faible). Or, les
tuiles ayant 0"\215, en tenant compte des 0,002 ou 0,003 de jeu entre
<'haque tuile, on voit que la largeur de ces tuiles correspondait exacte-
ment aux entre-axes des chevrons. On comprend combien devait être
<1 arable une couverture ainsi faite, les tuiles étant d'excellente qualité.
Le pureau de ces tuiles n'est que de O^.Uo. Or, ces tuiles ayant O^.Sf) de
iiHigueur, il y a toujours, sur le comble, trois épaisseurs de lames de
terre cuite. L'épaisseur de ces tuiles champenoises est de 0'",022 (10 lignes).
Il était fabriqué des tuiles en forme de trapèze pour la partie des cou-
vertures le long des arêtiers, et encore aujourd'hui les tuiliers champe-
nois sont tenus de fournir ces tuiles biaises sans augmentation de jjrix
(voy. en B).
Voici qut'lles étaiciit la dimension et la forme de la tuile dite du
comte Henri (lig. (3j. Cette tuile, plus petite que la précédente, est habi-
tuelli'ment émaillée sur le i)ureau, cest-à-dire de n en b. Sa rive infé-
l'ieure (/est biseautée pour donner une couverture plus unie et ne laisser
— 329 — [ TUILE ]
aucune prise au vent. Son crochet est bien taillé au couteau, avec une
légère encoche au-dessus, en e, afin que le couvreur, dans le tas, puisse
avec la main reconnaître, sans les retourner, quelles sont les tuiles du
rang qu'il pose. Ces dernières tuiles s'attachaient sur des chevronnages
plus délicats que ceux de la tuile ordinaire, et parfois sur un endôlement,
c'est-à-dire sur de fortes lattes équivalant à des voliges, posées presque
joinlives, de manière à laisser seulement le passage du crochet. Alors
les clous étaient enfoncés dans ces lattes épaisses et larges, sans tenir
compte du chevronnage '.
,05-4--
■'.-rr-
o
a
ii.i'iinii
If
/:
)csîOas \= 'YJ3 -1
La tuile du comte Henri est fabriquée avec plus de perfection encore
que la tuile ordinaire de Champagne. On remarquera que le trou est
plus large par-dessous que par-dessus et carré. Gela était fait pour em-
pêcher le clou de fendre la tuile, si celle-ci éprouvait quelques oscilla-
tions par l'effet du vent, ou lorsqu'on clouait la tuile sur l'endôle-
ment. Cet élargissement laissait alors une certaine liberté à la tuile
(voy. en A, fîg. 6).
Les tuiles d'arêtiers de ces couvertures en tuiles plates sont de même
fabriquées avec une grande perfection ; elles étaient maintenues sur la
fourrure d'arêtier de la charpente par des clous ou chevilles, et rendues
solidaires souvent par un crochet soudé extérieurement sur le dos du
rampant (voy. fig. 7).
Les tuiles de noues étaient faites de même que celles d'arêtiers, si ce
n'est qu'elles ne portaient pas de crochets et qu'elles étaient naturelle-
ment tournées leur surface concave à l'extérieur. Quant aux faîtières,
nous leur avons consacré un article spécial (voy. Faîtière).
On voit en Champagne et en Bourgogne (pays de la tuile par excellence)
' C'est avec ceUe tuile émaillée qu'était couverte la cathédrale de Troyes, de manière
à former une mosaïque de couleur rouge, noire et blanc jaunâtre.
IX. — 62
[ TUILE ] — 330 —
des tuiles à crochet dont les angles intérieurs, vus, sont abattus, comme
ceux des bardeaux, et biseautés. Ces sortes de tuiles étroites, émaillées
au pureau, sont fabriquées principalement pour couvrir les combles
coniques (voy. fig. 8). En eflet, les tuiles larges ne peuvent convenir à
ces sortes de toitures, et leurs angles, suivant des tangentes à la courbe,
donnent beaucoup de prise au vent et produisent un mauvais effet. Pour
couvrir en tuiles des combles coniques, il est nécessaire de modifier les
largeurs de ces tuiles tous les quatre ou cinq rangs, suivant le diamètre
^-■o,i33-i
il lilllllllllJ
%^^
de la base du cône et sa hauteur, afin de couper toujours les joints.
A cet elfet, les tuiliers du moyen âge fabriquaient des tuiles de largeurs
variées, et leur donnaient la forme d'un trapèze plus ou moins accusé,,
suivant que le comble conique était plus ou moins trapu (voy. fig. 8).
C'était au couvreur à donner au tuilier la forme de la tuile, quand le
comble était tracé, ce qui était facile à faire. C'était aussi au couvreur à
profiter des dimensions différentes (en largeur) des tuiles, pour raccor-
der les joints, et faire qu'à chaque rang ils tombassent au milieu dei
tuiles du rang inférieur.
Dans quelques contrées du centre, sur les bords de la Loire, du
Nivernais, du Poitou, on fabriquait aussi, vers la fin du xn" siècle, des
tuiles plates en forme d'écaillés '. Ces tuiles, plus étroites que les tuiles
de Champagne et de Bourgogne, sont parfois émaillées et creusées sur
le pureau de trois cannelures qui facilitent l'écoulement des eaux (fig. 9).
* Sur les bas-reliefs de cette époque, ou voit souvent reprcsenlces des tuiles de ccl'.c
f'unie. On eu rencontre parfois aussi sur les monumeuts et dans les débris. *
— 331 — [ TUILE ]
Elles sont percées de deux trous ; sont munies, par-dessous, d'un cro-
chet qui s'appuie sur la tète de la tuile inférieure, et étaient posées sur
\m endùlement de merrain. Ces sortes de tuiles sont épaisses (la terre de
ces contrées n'étant pas très-dure), et n'ont pas résisté aux agents
atmosphériques aussi complètement que les tuiles de Champagne et de
Bourgogne. Toutes les tuiles dont nous venons de donner les formes et
les dimensions étaient moulées sur sable, à la main, coupées au cou-
teau, et non moulées dans des moules, comme le sont la plupart des
tuiles façonnées modernes; leur cuisson (au bois) est régulière et com-
plclc. Les tuiles de Bourgogne anciennes sont inaltérables et aussi
bonnes aujourd'hui qu'au moment de leur mise en place. L'émail qui
hs couvre (surtout l'émail noir brun) et la couverte transparente qui fait
ressortir leur teinte rouge ont résisté au temps. Les émaux jaunes et
verts sont ceux qui sont le plus altérés. Dans les provinces du Nord-Est,
dans les Flandres, on employait, dès lexv^ siècle, la tuile en forme d'S,
encore en usage aujourd'hui et connue sous le nom de tuile flamande.
Cette tuile n'est bonne que pour des couvertures légères et qui n'ont
pas à préserver absolument les parties sous-jacentes. Par les grands
vents, elles laissent passer l'eau de pluie et se dérangent facilement. Dès
une époque ancienne, peut-être le xm" siècle, on cessa d'employer dans
les ouvrages ordinaires des provinces méridionales la tuile-canal avec
couvre-joints, que donne la figure 1. On se contenta d'employer les tuiles
creuses, c'est-à-dire que les tuiles formant couvre-joints, en les retour-
nant, remplacèrent les tuiles-canal plates. Ce genre de couverture est
encore usité dans tout le midi de la France, à partir du Lyonnais, de
l'Auvergne, d'une partie du Limousin, du Périgord et en remontant
jusqu'en Vendée; il n'est pas sans inconvénients. La tuile creuse étant
[ TYMPAN ] — ^!j- —
moulée sur sable, la partie sablonneuse se trouve dans la concavité,
c'est-à-dire dans le canal. Cette surface sablonneuse, qui reçoit toute
l'eau de pluie, est plus poreuse que la surface convexe ; elle conserve
rbumidité, arrête la poussière, et développe des végétations qui encom-
brent les rigoles, ce qui nécessite un entretien fréquent. Ce mode n'est
bon que dans les contrées oii la chaleur du soleil est assez puissante
pour empêcher ces végétations de se former. En adoptant le système de
tuiles plates pour les combles à fortes pentes, les constructeurs du Nord
avaient évidemment reconnu les inconvénients du système anli(iue
romain et de ses dérivés, savoir : la persistance de l'humidité sur les
charpentes et le développement des mousses dans les concavités des
toitures. Le soin avec lequel ils ont fabriqué ces tuiles plates, l'emploi
de l'émail qui empêchait la pénétration de rhumidité et la naissance
des mousses, le système d'attaches, indiquent que les maîtres, en vérita-
bles architectes, ne dédaignaient pas ces détails importants de la con-
struction. Les tuiles plates données dans les deux hgures 5 bis et 6 font
ressortir l'intelligence j)révoyante de ces constructeurs des xiii* et
xiv" siècles. Il est à remarquer que cette industrie du tuilier ne fit que
décroître à dater de la lin du xv' siècle jusqu'au commencement de
celui-ci. Les tuiles de Bourgogne et de Champagne fabriquées pendant
le derniet siècle sont relativement grossières et inégales de cuisson, et
ce n'est guère que depuis une dizaine d'années que l'on s'est occupé
en France de cette partie si intéressante de l'art de bâtir. Nous avons été
poussés dans cette voie nouvelle de l'emploi de la terre cuite aux cou-
vertures par nos voisins les Anglais et les Allemands, qui nous avaient
devancés, ou plutôt qui n'ont jamais cesbé de pratiquer ces utiles indus-
tries, dédaignées généralement chez nous par les artistes, trop préoccupés
de leurs conceptions grandioses et peu pratiques pour entrer dans ces
menus détails de la bâtisse.
TUYAU, s. m. — Yoyez Conduite.
TYMPAN, s. m. Partie pleine comprise entre le cintre d'une porte ,
(archivolte) et le linteau. On donne aussi le nom de tympan aux surfaces j
pleines comprises entre les extrados d'une arcature et le bandeau qui ,
les couronne. La surface A (fig. 1) est un tympan de porte ; la surlace B, i
un tympan d'entre-deux d'arcature. Les tympans de porte, étant posés j
sur le linteau, peuvent être faits de diverses manières; composés de j
petits matériaux en façon de remplissage, ou de grands morceaux de |
pierre parementés décorés de peintures ou de bas-reliefs. 11 arrive aussi i
que les tympans de porte sont à claire-voie, donnent des jours d'imposte; i
mais cette disposition n'est guère adoptée qu'à dater du milieu du
xiir siècle, notamment dans les monuments de la Champagne. La i)lace
occupée par le tympan, sous les ari'hivoUes des portes, était particuliè-
rement favorable à la sculpture. Dans cette position, les bas-reliefs ne ,
; _ 333 — [ TYMPAN ]
pouvaient pas manquer de produire un grand effet, et n'avaient pas
à redouter (protégés qu'ils étaient par la saillie des voussures ou des
porches) l'action destructive de la pluie et de la gelée. Beaucoup de nos
églises conservent encore de magnitiques tympans sculptés (voy. Porte).
i Nous citerons, parmi les plus remarquables, datant du xii" siècle, ceux
' des portes des églises de Vézelay, de Saint-Benoît-sur-Loire, de Charlieu,
'/
du portail occidental de la cathédrale de Chartres, de la porte Sainte-
Anne de Notre-Dame de Paris, de la porte centrale de la cathédrale de
Senlis; parmi ceux du xm" siècle, les tympans, des portes latérales des
cathédrales de Chartres, de Reims, des portails des cathédrales de Paris,
d'Amiens, de Bourges, etc. Jusque vers le commencement du xiii" siècle,
le tympan de porte, s'il est sculpté, ne comporte guère qu'un sujet;
quelquefois, s'il est très-grand, il se compose de deux zones, ainsi qu'on
peut le voir à la porte centrale et à la porte de la Vierge de Notre-Dame
de Paris, rarement d'un plus grand nombre. A dater de 12^0 environ,
les tympans se composent généralement de plusieurs zones. Les sujets se
superposent et se multiplient, ou bien ils sont enfermés dans des com-
partiments architectoniques. La statuaire perd ainsi de son importance
[ TYMPAN ] — 33^ —
magistrale, elle est soumise à une échelle plus petite. Au parti si large
qui consistait à placer un linteau possédant sa sculpture, et au-dessus
un -rand bas-relief, on substitua une superposition de linteaux (voy.
Forte), plusieurs bandes de bas-reliefs dont les figures sent d'autant
plus petites d'échelle que ces linteaux superposés sont plus multipliés.
Au XIV* siècle, la sculpture des tympans est de plus en plus absorbée par
les formes géométriques de l'architecture. Vers la fin du xv* siècle, les
trumeaux se développent en avant des tympans, par des statues et'des
pinacles qui s'élèvent jusque sous la clef des archivoltes. Le trumeau
n'est plus seulement alors un support, mais une sorte de contre-fort,
de pilier très-orné qui coupe la porte, so:i linteau et son tympan, en
deux paris.
Malgré la rigidité de ses principes, l'architecture du moyen âge (et l'on
a occasion de le reconnaître dans le cours de cet ouvrage) évite la mono-
tonie, la banalité, ce qu'on appelle dans le langage des arts, les poncifs.
Harement trouve-t-on, dans les conceptions, même les plus vulgaires,
ces chevilles, ces remplissages insignifiants, si fréquents dans les monu-
ments que nous élevons aujourd'hui à grands frais. Le luxe des niaté-
riaux, l'exagération de la dépense, ne rachètent pas le défaut d'invention,
la pauvreté de l'idée; nos maîtres des \n' et xur siècles étaient, scmble-
t-il, bien pénétrés de cette vérité. Aussi, tout en restant soumis aux
|)rincipes fondamentaux de leur art, ils savaient en déduire les consé-
quences les plus variées, partant les plus attrayantes, les plus nouvelles
aux yeux du vulg^iire.
A l'article Porte, nous donnons d'assez nombreux types de tympans,
disposés déjà d'une façon assez variée ; mais, ici, force nous est de suivre
une méthode, et d'exclure les cas exceptionnels qui, cependant, four-
riissent des exemples précieux de ce que le véritable génie sait tirer de
l'application raisonnée d'un principe vrai. Nous allons procéder, à propos
d'un de ces exemples, comme a dû procéder l'architecte du xni" siècle,
afin de faire saisir la méthode critique de ces maîtres, auxquels on né
saurait refuser, avec le savoir, une modestie que nous n'avons pas le
courage de leur reprocher '.
On sait que pour soulager les linteaux des portes, les arcliitecles ter-)
minaient les pieds-droits par des corbeaux qui diminuaient de toute leur
•sullie la portée de ces linteaux monolithes (voy. fig. 2). Bien que ces
linteaux A fussent déchargés par les archivoltes B, cependant ils avaient
encore à porter le tympan G; parfois ils se brisaient sous cette charge,
surtout lorsqu'ils ne pouvaient être faits de pierre résistante. Si à la
« Peu (l'archifectps du moyen â-c on France ont pravé lonrs noms sur les monuments
qu'ils cicvaicnl, (ontrairement à l'habitude ,ie leurs eonfr.-res italiens. Cette indilTérenro,
ou cet excès de modestie leur a élc reproché par un célèbre critique comme un aveu
d infériorité. Cependant il semblerait que c'est l'œuvie qui doit être jugée, et que ic nom
<ie son auteur ne fait rien a r,iir,iire.
I -^-335 — [tympan 1
'place dès corbeaux D nous plaçons deux goussets de pierre E se contre-
, butant en F, il est évident que le linteau est complètement soulagé, que
;sa hauteur entre lits peut être singulièrement réduite au profit du
1 tympan. C'est en raisonnant ainsi, que l'architecte auteur du portail
1
.méridional de l'église Saint-Séverin à Bordeaux a dû procéder (fig. 3).
: Le linteau de cette porte est en effet réduit à la hauteur d'un bandeau.
Au-dessous, les corbeaux sont remplacés par une arcature trilobée avec
. demi-tympans couverts d'une délicate sculpture de ceps de vigne au mi-
' lieu desquels se jouent des oiseaux. Une inscription qui donne la date
^ de cette porte (12^7) pourtourne l'orle du trilobé. Au-dessus se place,
<ians le linteau, le bas-relief du Jugement dernier; puis, dans le tympan
supérieur, le Christ assis sur un trône, montrant ses plaies, assisté des
deux anges qui portent les instruments de la passion, et imploré par la
■ Vierge et par saint Jean. Dans les voussures, des cordons de feuillages,
les martyrs et les vierges. Sur les jambages en ébrasement, et développés
' latéralement entre les colonnettes, dans la hauteur des demi-tympans
del'areature, les Apôtres, l'Église et la Synagogue.
Cette porte est accompagnée de deux arcades aveugles avec tympans
dans lesquels sont figurées des scènes de la vie de saint Séverin. L'en-
» semble de cette composition, que donne la figure 3, est fort remar-
I <[uable et produit un grand effet, l-^n A, nous présentons, à une grande
échelle, l'un des demi-tympans du trilobé, d'un dessin à la fois original
et gracieux. La sculpture en est plate, en façon de broderie, mais déli-
catement traitée, et devait produire tout son effet, avant que ce portail
î eût été abrité sous un porche plus récent. Le programme est d'ailleurs
; celui de beaucoup de portes d'églises ; on voit cependant que l'archi-
tecte, grâce à ce développement des corbeaux supportant le linteau.
pa-su en tirer un parti entièrement neuf. L'auteur du portail de Saint-
[ TYMPAN
— 336 —
«mmmim i iiiiiiiiiii"i|iiiiinpiiiilliniiiiilllllll |(>^H^^-W|||| ||||| ||>i-^ll|||lillimiHlil|||||||IHIilBI liMllli l|||IIIIIHI|ffi|UJI)lit. Mlllll M li r j r
&^'lr^Lt
Pierre-sous- Vézelay n'avait-il pas aussi tiré un parti nouveau de la com-
— 337 — [ TYMPAN ]
position du tympan de la porte centrale (voy. Porte, fig. 65), en suppri-
mant cette fois le linteau et en le remplaçant par un développement
des corbeaux? Plus tard, vers la fin du xiv^ siècle, les linteaux supportant
les tympans furent fréquemment remplacés par des arcs surbaissés. Les
corbeaux étaient ainsi supprimés; ces arcs surbaissés s'appuyaient sur
les jambages et sur le trumeau ayant une saillie prononcée et découpant
son couronnement en avant du tympan, le plus souvent ajouré et garni
de vitraux. Les sujets en ronde bosse qui remplissaient ordinairement
les tympans du xiii" siècle faisaient ainsi place à un feneslrage garni
de vitraux. Gomme nous l'avons dit, la Champagne avait, la première,
adopté ce parti dès le xiii" siècle. Les portes de la façade occidentale de
la cathédrale de Reims le prouvent. Dans ce cas, le linteau portait une
véritable fenêtre avec ses vitraux colorés, à la place des bas-reliefs. Il
semble toutefois que la disposition des tympans pleins, décorés de sujets
en ronde bosse, est préférable à ces fenestrages. En efï'et, les voussures
garnies de statuettes forment un entourage, une sorte d'assistance au
sujet principal décorant le tj-mpan ; si ce tympan est vide, ces rangées
de voussures n'ont plus de raison d'être au point de vue de l'iconogra-
phie. Les maîtres de la meilleure période du xiii' siècle dans l'Ile-de-
France l'avaient compris ainsi. Mais les belles conceptions iconogra-
phiques s'altèrent déjà dans les provinces voisines dès le milieu de ce
siècle, et les architectes n'admettent plus, souvent alors, la sculpture
que comme un motif de décoration, sans trop se préoccuper de l'unité
des compositions d'ensemble. Ce n'est pas à nous à leur en faire un
reproche, car, dans les édifices religieux que nous élevons, il est rare
que la statuaire sortie des ateliers de divers artistes, et faite sur com-
mandes isolées, présente un ensemble iconographique dirigé par une
pensée. Admettant que chaque figure ou chaque bas-relief soit un chef-
d'œuvre, ce défaut dans la conception générale, ce manque d'unité dans
l'intention produit un assez triste effet. Il faut dire que le clergé, peu
familier avec ces questions, préoccupé d'autres intérêts, plus importants
peut-être au point de vue religieux, ne donne plus ces beaux pro-
grammes d'imageries qui sont si complets et si largement conçus dans
les grandes églises du domaine royal de 1180 à 12^0. Son goût ne le
porte plus à aimer la belle et grave statuaire si bien ordonnée pendant
notre meilleure période du moyen âge. Le joli, un peu fade, inauguré
au xvi^ siècle par l'école des Jésuites, ou le style italien de la basse
renaissance, dominent toujours dans l'esprit des personnages qui, par
leur situation dans l'Église, pourraient contribuer à rendre aux ouvrages
de statuaire religieuse la virilité et le beau style qu'ils ont perdus.
Il est cependant^ quelques-unes de ces compositions de tympans du
XV'' siècle qui ne manquent pas de grandeur. Nous citerons, entre
autres, les tympans du portail principal de la cathédrale de Tours, qui
date de la fin de ce siècle. Celui de la porte centrale (fig. U) est à claire-
voie, avec une sorte de double linteau ou plutôt de double imposte ea
IX. — Zi3
[ TYMPAN ]
arcs surbaissés. Le trumeau central, saillant, découpe la statue, son d^j
330 — [ UNIIÉ ]
et la croix archiépiscopale qui le surmonte, en avant do la claire-voie
vitrée. C'est là, nous le répétons, un parti souvent adopté à la fin du
moyen âge et jusqu'au xvi" siècle. On trouve, dans notre article Porte,
un assez grand nomiire de compositions de tympans pour qu'il ne soit
pas utile d'insister ici sur le système décoratif de ces membres de l'ar-
chitecture du moyen âge; nous ne dirons que quelques mots des tympans
d'arcatures compris entre leurs archivoltes. La sculpture d'ornement
ou la statuaire jouent un rôle important sur ces sortes de tympans,
d'une petite dimension généralement. Ces sculptures, fnites pour être
vues de près, sont traitées avec amour et habilement composées en vue
de la place qu'elles occupent. On voit de très-remarquables tympans
d'arcatures: aux portails de l'église Notre-Dame la Grande, à Poitiers;
â la cathédrale d'Angoulème (xii* siècle); à la sainte Chapelle du Palais,
à Paris; aux portails des cathédrales de Paris, de Bourges, d'Auxerre
(xiii' siècle) ; dans les chapelles de la nef des cathédrales de Bordeaux
ot de Laon (xiv' siècle), etc. (voyez Ange, Arcature, Autel, Cloître,
Sculpture, Trtforium). Souvent ces tympans, lorsqu'ils sont d'une petite
dimension, sont remplis par des animaux fantastiques.
UNITÉ, s. f. Dans toute conception d'art, Yunité est certainement la loi
première, celle de laquelle toutes les autres dérivent. En architecture,
cette loi est peut-être plus impérieuse encore que dans les autres arts
du dessin, parce que l'architecture groupe tous ces arts pour en com-
poser un ensemble, pour produire une impression. L'architecture tend
à un résultat suprême : satisfaire à un besoin de l'homme. La pensée
de l'artiste, en composant un édifice quelconque, ne doit jamais perdre
de vue ce but à atteindre, car il ne suffit pas que sa composition satis-
fasse matériellement à ce besoin, il faut que l'expression de ce besoin
soit nette : or, cette expression, c'est la forme apparente, le groupement
en faisceau de tous les arts et de toutes les industries auxquels l'archi-
tecte a recours pour parfaire son œuvre. Plus une civilisation est com-
pliquée, plus la difficulté est grande de composer d'après la loi d'unité ;
cette difficulté s'accroît de la masse des connaissances d'arts antérieurs,
des traditions du passé, auxquelles la pensée de l'artiste ne peut se sous-
traire, qui l'obsèdent, s'imposent à son jugement, et entraînent, pour
ainsi dire, son crayon dans des sillons déjà tracés.
Un de nos prédécesseurs, dont les écrits son| justement estimés, a dit :
« Aussi faut-il qu'un monument émane d'une seule inteUigence qui en
« combine l'ensemble de telle manière qu'on ne puisse, sans en altérer
« l'accord, ni en rien retrancher, ni rien y ajouter, ni rien y changer '. »
' Quatremère de Quincy, Dict. darchiteCt., Unité. "
[ UNITÉ ] — SZlO —
On ne saurait mieux parler, mais on comprendra qu'il est difficile à un
architecte qui, pour exprimer sa pensée, va puiser à des sources très-
diverses, de remplir ce programme. Nous reconnaissons volontiers que
beau-'.oup d'architectes, de nos jours, n'admettent pas la loi d'unité,
qu'ils en nient la puissance, et préconisent une sorte d'éclectisme vague,
permettant à la pensée de l'artiste d'aller chercher dans le passé, au
nord et au midi, les expressions propres à donner une forme à cette
pensée. Ces artistes affirment que, de cet amas de documents môles,
il sortira Y architecture de l'avenir. Peut-être; mais, en attendant, celle
du présent n'exprime le plus souvent que le désordre et la confusion
dans les idées.
Nous ne sommes pas de ceux qui nient l'utilité de l'étude des arts
antérieurs, d'autant qu'il n'est donné à personne d'oublier ou de faire
oublier la longue suite des traditions du passé; mais, ce que tout esprit
réfléchi doit faire en face de cet amas de matériaux, c'est de les mettre
en ordre, avant de songer à les utiliser. Que fait celui qui hérite d'une
riche bibliothèque, si ce n'est d'abord d'en classer les éléments suivant
un ordre méthodique, afin de pouvoir s'en servir le jour où il en aura
besoin? Faut-il encore qu'après ce premier classement, il ait fait au
moins un résumé analytique de chacun des ouvrages de cette biblio-
thèque, dans son cerveau, afin de pouvoir choisir et profiter judicieu-
sement de ses choix. Parmi toutes les architectures qui méritent d'être
signalées dans l'histoire du monde, il n'en est pas une qui ne procède
d'après la loi d'unité. Sur quoi s'établit cette loi d'unité? C'est là d'abord
ce qu'il convient de rechercher. Les besoins auxquels l'architecture se
propose de satisfaire ne sont pas très-variés. Il s'agit toujours d'abriter
l'homme, soit en famille, soit en assemblée, et de lui permettre, sous ces
abris, de vaquer à des occupations, ou de remplir des fonctions plus ou
moins étendues, suivant que son état social est plus ou moins compliqué.
Si ces premières conditions diffèrent peu, la manière d'y satisfaire est
très-variée. En effet, l'abri peut être fait de bois ou de pierre; il peut
être creusé dans le tuf ou façonné en terre ; il peut se composer de par-
ties juxtaposées ou superposées; il peut n'avoir qu'une destination tran-
sitoire ou défier l'action du temps. C'est alors que l'art intervient et que
la loi d'unité s'établit, et s'établit naturellement, parce que tout, dans
l'ordre créé, n'existe que par l'unité d'intention et de conception. On
veut faire une cabane de bois, on coupe des arbres : unité d'intention.
On réunit ces arbres en utilisant leurs propriétés : unité de conception.
Quoi qu'on puisse dire et faire, c'est donc sur la structure, d'abord,
qu'en architecture la loi d'unité s'établit, qu'il s'agisse d'une cabane de
bois ou du Panthéon de Rome. La nature n'a pas procédé autrement, et
il est plus que téméraire de chercher des lois en dehors de celles qu'elle
a établies, ou plutôt de nous soustraire à ces lois, nous qui en faisons
partie. Les découvertes dans les sciences physiques nous montrent
chaque jour, avec plus d'évidence, que si l'ordre des choses créées ma-
— 3^1 — [ UNITÉ ]
nifeste une variété infinie dans ses expressions, il est soumis à un nombre
de lois plus ou moins restreint à mesure que nous pénétrons plus avant
: dans le mystère du mouvement et de la vie; et qui sait si la dernière
limite de ces découvertes ne sera pas la connaissance d'une loi et d'un
\ atome ! En deux mots, la création, c'est l'unité ; le chaos, c'est l'absence
• de l'unité.
■ Sur quoi établirait-on, en architecture, la loi d'unité, si ce n'était sur
la structure, c'est-cà-dire sur le moyen de bâtir? Serait-ce sur le goût?
Mais le goût, en architecture, est-il autre chose que l'emploi convenable
: des moyens? Serait-ce sur certaines formes adoptées arbitrairement par
un peuple, par une secte ? Mais alors, si nous avons à côté de ces formes
. d'autres formes arbitrairement adoptées par un autre peuple ou une
autre secte, nous aurons deux unités. Nous voyons l'architecture des
, Hellènes parfaitement conforme aux lois de l'unité, parce que cette ar-
;.; chitecture ne ment jamais à ses moyens de structure ; de même, chez
les Romains (quand il s'agit des monuments bâtis suivant le mode
; romain); de même chez les Occidentaux du moyen âge, pendant les xii^
et XIII* siècles. Cependant ces monuments sont fort dissemblables, et ils
sont dissemblables parce qu'ils obéissent à la loi d'unité établie sur la
: structure. Le mode de structure changeant, la forme diffère nécessai-
rement, mais il n'y a pas une unité grecque, une unité romaine, une
unité du moyen âge. Un chêne ne ressemble point à un pied de fou-
gère, ni un cheval à un lapin ; végétaux et animaux obéissent cependant
à l'unité organique qui régit tous les individus organisés.
De fait, l'unité ne peut exister dans l'architecture que si les expres-
sions de cet art découlent du principe naturel. L'unité ne peut être une
théorie, une formule; c'est une faculté inhérente à l'ordre universel, et
que nous voyons adaptée aussi bien aux mouvements planétaires qu'aux
plus infimes cristaux, aux végétaux comme aux animaux. ]\L Quatremère
de Quincy, dans son Dictionnaire d'architecture ', distingue, dans l'art de
, l'architecture, (( différentes sortes d'unités partielles, d'oii résulte l'unité
« générale d'un édifice». Cet auteur divise ainsi ce qu'il appelle les
unités partielles, sans définir, d'ailleurs, ce que peut être une unité
. partielle :
« Unité de système et de principe.
« Unité de conception et de composition.
« Unité de plan.
« Unité d'élévation.
« Unité de décoration et d'ornement.
« Unité de style et de goût. »
L'illustre auteur du Dictionnaire d'architecture ne nous dit pas comment
l'unité de système se distingue de l'unité de conception, ni commen'.
1 Voyez l'article Unité.
[ UNITÉ ] — 3/i2 —
ces deux unités peuvent se séparer de l'unité de style et de goût ; com-
ment l'élévation d'un édilice, qui semblerait dériver nécessairement du
plan, possède cependant son unité distincte de celle qui régit la compo-
sition de ce plan, Nous pensions que l'unité possédait cette propriété de
ne pouvoir être divisée, et que ce qu'on peut diviser est pluralité. Cette
colonne de six unités (et nous ne voyons pas pourquoi on s'en tiendrait ,
à ce nombre) précède le paragraphe où il est dit que l'unité de système |
et de principe ne permet pas de poser des arcs sur des colonnes, ni un i
chapiteau corinthien sur un style ionique. C'est, semble-t-il, un préam- |
bule bien soiennel pour une mince conclusion. Plus loin, cependant i
l'auteur du Dictionnaire, à propos de Vuaiié iVélévation, écrit ces lignes i
qu'on ne saurait trop soumettre aux méditations de l'architecte : « Ce j
« qui constitue particulièrement, dans l'architecture, Vunité d'élévation, j
(( c'est d'abord une telle correspondance de l'extérieur de sa masse |
<( avec l'intérieur, que l'œil et l'esprit y aperçoivent le principe d'ordre
« et la liaison nécessaire qui en ont déterminé la manière d'être. Le but
<( principal d'une façade ou élévation de bâtiment n'est pas d'offrir des
<( combinaisons ou des compartiments de formes qui amusent les yeux.
(( Là, comme ailleurs, le plaisir de la vue, s'il ne procède pas d'un
<( besoin ou d'une raison d'utilité, loin d'être une source de mérite et
« de beauté, n'est plus qu'un brillant défaut. Mais là, comme ailleurs;
« le plus grand nombre se méprend en transportant les idées, c'est-à-
<( dire en subordonnant le besoin au plaisir. De là cette multitude d'élé-
« vations d'édifices dont les formes, les combinaisons, les dispositions,
<c les ordonnances, les ornements, contredisent le principe d'unité fondée
(( sur la nature propre de chaque chose. Ce qui importe donc à l'unité
<( dont nous parlons, ce n'est pas qu'une élévation ait plus ou moins de
<( parties, plus ou moins d'ornements, c'est qu'elle soit telle que la veu-
« lent le genre, la nature et la destination de l'édifice ; c'est qu'elle cor*'
<( responde aux raisons, sujétions et besoins qui ont ordonné de sa dispo-
<( sition intérieure ; c'est que l'extérieur de cet édifice soit uni par le lien
« visible de l'unité à la manière d'être que les besoins du dedans auront
<( commandée. » Nous n'avons pas à essayer, heureusement, d'accorder
les opinions de l'ancien secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-*'
arts avec les enseignements qui découlent des œuvres d'architecture
laissées par les membres passés et présents de la docte assemblée. Ce sont
affaires de famille; nous constatons seulement que cette définition de
Vunité des élévations, quant au fond, peut s'appliquer h l'unité dans les
œuvres d'architecture, sans qu'il soit utile de diviser cette unité. Ne mentir
jamais .-m besoin, à l'ordonnance qu'impose ce besoin, aux moyens
que l'ournit la matière en œuvre, aux nécessités de la structure, ce ^ont
les premières conditions de l'unité en architecture, et ces conditions
ne sauraient séparer le plan de l'élévation, la conception du style*."
1 Voyez les articles Goit, Style.
— 343 — [ UNITÉ ]
Nous ne concevons pas plus un architecte faisant un plan sans pré-
voir les élévations (juc donne ce plan, que nous ne concevrions
l'ombre sans la lumière, ou la lumière sans l'ombre. D'ailleurs qu'en-
tend-on par Vunité de ploîi ? Y^tsl-ca que chaque partie de l'édilice projetée
sur un plan horizontal possède les dimensions nécessaires, qu'elles
soient placées en raison des besoins exprimés, qu'elles satisfassent plei-
nement à ces besoins en même temps qu'aux nécessités de la stabilité,
de l'économie, de la durée, de l'orientation, de l'aspect intérieur et
extérieur? Que chaque partie ne puisse être arbitrairement augmentée,
diminuée, changée, sans qu'il en résulte quelque chose de moins bon?
Que les pleins soient en raison de ce qu'ils doivent porter, et que le modo
de bâtir soit en rapport avec les matériaux à employer et avec les usages
locaux ? Si c'est là ce qu'on entend par Vunité de plan, c'est fort bien,
à notre avis ; mais nous ne pourrions comprendre la conception d'un
plan ainsi dressé sans la conception simultanée des élévations ; car, à
prendre les choses à la lettre, le plan n'est que la projection horizontale
de ce qu'on appelle l'élévation : or, comment concevoir et tracer la pro-
jection horizontale d'une chose qui serait à créer, qui n'existerait pas ?
Mais si, par Vtmité de plan, on entend une image tracée sur le papier
suivant certaines données symétriques, une sorte de dessin de broderie
plaisant aux yeux par certaines pondérations de masses, de pleins et de
vides, en torturant d'ailleurs les besoins auxquels tout édifice doit satis-
faire, afin de rendre cette image plus agréable, alors nous avouons
ne rien comprendre à cette unité ; mais nous comprenons que cette unité
peut être distincte de l'unité d'élévation, puisqu'elle n'a rien à voir avec
les nécessités auxquelles il faut satisfaire, avec le mode de bâtir, avec la
nature des matériaux à employer, avec l'économie. et le bon sens, qui
commande, paraît-il, de ne rien faire en architecture qui n'ait une
raison d'être et dont on ne puisse justifier.
11 est un seul moyen de donner à une œuvre d'architecture Vunité:
c'est, le programme et les forces connues — nous entendons par forces
les ressources en hommes, argent et matériaux — de trouver les com-
binaisons qui permettent de satisfaire à ce programme, et d'employer
ces forces de manière à leur faire produire le résultat le plus complet.
Il est évident que si, pour satisfaire à sa fantaisie, l'artiste jette une no-
table partie des ressources dont il dispose sur un point d'un édifice pour
produire un effet, au détriment des autres ; que si son édifice présente
des échantillons de tous les moyens de structure et d'ornementation par
amour de l'éclectisme ; que s'il ment à la structure que lui fournit son
temps pour imiter des formes appartenant à un mode passé ; que si le
monument qu'il élève n'a aucun lien avec les mœurs du temps ; s'il
choque ces mœurs par des dispositions appartenant à une civilisation
différente ou à un autre climat, son œuvre ne peut prétendre à l'unité.
L'unité n'existe qu'autant qu'il y a relation intime entre l'architecture
et l'objet. Un temple dorien présente un type de l'unité architectonique ;
[ UNITÉ 1 — ^'\ti —
mais, si vous faites d'un temple dorieu une bourse ou une église, l'unité
est détruite : car, pour approprier cet édiliee à une destination autre que
celle pour laquelle on l'a élevé, il faut torturer ses dispositions, détruire
ce qui constitue son unité.
Nous ne saurions trop le répéter, ce n'est qu'en suivant l'ordre que la
nature elle-même observe dans ses créations que l'on peut, dans les arts, i
concevoir et produire suivant la loi d'unité, qui est la condition essen- -
tielle de toute création. Si, dans l'ordre des choses créées on a cru voir
parfois des déviations au principe de l'unité, l'étude plus approfondie
a iini toujours par faire connaître que l'exception, au contraire, con-
firme la règle ; et c'est une des gloires de la science moderne d'avoir
rattaché de plus en plus, par l'observation, l'organisme universel à la loi ;
d'unité, ce qui ne fait pas et ne peut faire que cet organisme ne soit
varié à l'infini.
Nous disons : en architecture, procédez de même ; partez du principe
un ; n'ayez qu'une loi, la vérité ; la vérité toujours, dès la première con-
ception jusqu'à la dernière expression de l'œuvre. Nous ajoutons : Voici
un art, l'art hellénique, qui a procédé ainsi à son origine et qui a laissé
des ouvrages immortels ; voilà un autre art, sous une autre civilisation,
la nôtre, sous un autre climat, le nôtre, l'art du moyen âge français,
qui a procédé ainsi à son origine et qui a laissé des ouvrages immortels.
Ces deux expressions de l'unité sont cependant dissemblables. Il faut
donc, pour produire un art, procéder d'après la même loi.
Avec cette persistance aveugle, qui donne souvent au défaut de com-
préhension les allures de la mauvaise foi, on nous répète : Vous préten-
dez nous faire adopter aujourd'hui les formes admises par les maîtres
du moyen âge; et pourquoi celles-là plutôt que d'autres? toutes nous
sont bonnes, toutes peuvent nous servir, car elles sont toutes du do-
maine de l'humanité. Nous répondons : L'objection part d'une pensée
première à laquelle l'analyse fait défaut. Depuis le xvi' siècle, nous
avons pris en France des formes produites en architecture par l'appli-
cation du principe d'unité, dans certains milieux, pour l'unité môme,
sans recourir à la loi d'où découlaient ces formes. On a cru remplir les
conditions d'unité parce qu'on adoptait plus ou moins fidèlement cer-
taines formes des architectures antérieures à notre temps, formes qui
étaient les conséquences du principe d'unité, mais qui, par cela même
qu'elles étaient les conséquences d'un principe, ne sont pas le principe.
Ceux qui ont pris l'habitude de procéder ainsi, c'est-à-dire de prendre
la forme sans tenir compte du principe qui l'avait fait éclore, ne sau-
vaient admettre qu'on puisse procéder autrement; et, nous voyant étu-
flier et analyser les applications de la loi générale faite par les maîtres
du moyen âge, ils admettent oue nous devons procéder ainsi qu'eux-
mêmes le font, V. est-à-dirc que, prenant la forme, l'apparence pure-
ment plasti(jue de l'architecture du moyen âge, nous considérons cette
forme comme notre unité préférée, non comme une conséquence de la
— 3/i5 — [ UNITÉ ]
loi générale d'unité, et que, dès lors, nous aurions cette prétention de
prescrire l'emploi de cette forme.
Pour être plus clair, ayons recours à une comparaison que chacun
peut saisir. Il va, dans la nature inorganique que nous avons sous les
yeux, une quantité innombrable de cristaux qui sont la conséquence
d'une loi de la cristallisation. Reproduire l'apparence plastique de ces
cristaux en n'importe quelle matière, ou établir des conditions phy-
siques ou chimiques à l'aide desquelles ces cristaux peuvent se former
d'eux-mêmes sous l'empire de la loi générale, sont deux opérations
très-distinctes. La première est purement mécanique et ne donne qu'un
résultat sans portée ; la seconde met un attribut de la création au
service de l'intelligence humaine. La question est donc ainsi réduite
à sa plus saisissante expression : copier en une matière quelconque des
cristaux qui sont le produit d'une loi régissant la cristallisation ; ou
chercher la loi, afin qu'en l'appliquant, il en résulte naturellement les
cristaux propres à la matière employée. Pour trouver cette loi, il faut
nécessairement définir les qualités de ces cristaux, analyser leur sub-
stance et les conditions sous lesquelles ils prennent la forme que nous
leur connaissons. Et serait-on bien venu, dans le domaine de la science,
de dire à un chimiste qui cherche la loi de la cristallisation, qu'il pré-
tend nous faire vivre dans une géode ?
Malheureusement, ce qu'on ne se permettrait pas dans le domaine de
la science, on se le permet, sans scrupules, dans le domaine de l'ar-
chitecture, par suite de l'obscurité que l'on s'est complu depuis long-
temps à jeter sur l'étude de cet art et ses principes. L'architecture n'est
pas une sorte d'initiation mystérieuse ; elle est soumise, comme tous
les produits de l'intelligence, à des principes qui ont leur siège dans
la raison humaine. Or, la raison n'est pas multiple, elle est une. Il n'y a
pas deux manières d'avoir raison devant une question posée. Mais
la question changeant, la conclusion, donnée par la raison, se modifle.
Si donc l'unité doit exister dans l'art de l'architecture, ce ne peut être
en appliquant telle ou telle forme, mais en cherchant la forme qui
est l'expression de ce que prescrit la raison. La raison seule peut établir
le lien entre les parties, mettre chaque chose à sa place, et donner à
l'œuvre non-seulement la cohésion, mais l'apparence de la cohésion, par
la succession vraie des opérations qui la doivent constituer. Si large
qu'on veuille faire la part à l'imagination, elle n'a, pour constituer une
iforme, que la voie tracée par la raison. Les génies n'ont pas procédé
autrement, et leurs ouvrages ne nous charment que parce qu'ils s'em-
parent de notre esprit ou de notre cœur, en passant par le chemin de
notre raison.
Nos monuments du moyen âge possèdent par excellence l'unité :
1° parc-e qu'ils remplissent exactement, scrupuleusement, servilement,
les programmes donnés, et qu'ils sont ainsi la plus vive expression de la
civilisation au sein de laquelle ils ont été construits ; 2° parce que leur
IX. — hk
i VAKTAn. 1 — 3?i6 —
l'orme n'est que le résultat combiné des moyens employés ; 3° parce que |
ioules leurs parties sont conçues de manière à satisfaire aux besoins i
pour lesquels ils sont élevés, et à assurer leur stabilité et leur durée; i
U° parce que leur décoration procède suivant un ordre logique et est |
toujours soumise i\ la structure ; 5" parce que cette structure elle-même !
est sincère qu'elle ne dissimule jamais ses procédés et n'emploie que
les forces nécessaires.
Nos monuments du moyen Age n'ont pas six unités, ils ont Yu7iité. Les -
articles du Dictionnaire font assez ressortir cette qualité, pensons-nous, '
pour qu'il ne soit pas nécessaire de s'étendre plus longtemps sur son
imptjrlance. '
s:;^^
VANTAIL, s. m. {ventail, ivis, huis). Valve de menuiserie, tournant sur
des <^onds ou pivots, fermant la baie d'une porte. Il était d'usage, dans
l'antiquité grecque, de suspendre souvent les vantaux au moyen de
d'eux tourillons tenant au montant de feuillure. Ces tourillons entraient
dans deux trous cylindriques ménagés sous le linteau et à l'extrémité du
seuil. Ce procédé primitif obligeait de poser le vantail en construisant la
porte. On voit encore des vantaux ainsi suspendus aux portes de monu-
ments de la Syrie septentrionale qui datent des iv' et v' siècles. Il faut
savoir que ces vantaux sont de pierre (basalte généralement), et qu'il
n'était pas possible de les suspendre autrement, puisqu'on ne pouvait y
attacher des pentures. Toutefois ce procédé fut appliqué dans les Gaules
aux portes de bois, et nous retrouvons cette tradition conservée jusque
vers la fm du xvi" siècle pour les constructions rustiques, notamment
dans le Nivernais et en Auvergne.
Ces vantaux primitifs se composent d'un montant de feuillure A
(fier 1) pris dans un arbre branchu, de manière à trouver la traverse
haute B dans le même morceau. Cette traverse haute s'assemble en C
dans un montant de rive D, qui reçoit également le tenon E d'une tra-
verse basse. Des planches épaisses sont chevillées sur cette membrure,
qui n'est apparente qu'à l'intérieur. Les deux tourillons a et b entrent
dans les trous cvlindriques a', b' , ménagés dans le seuil et dans une pierre
tenant au jamlwge. Dans cette structure, il n'y a pas un clou ; le tout
est maintenu par des chevilles de bois. Ces sortes de vantaux sont doubles
habiluellement, el leurs montants de rive battent sur un arrêt tenant au
seuil et sur une traverse haute, de bois. Ils étaient fermés, à l'intérieur,
par une barre de buis entrant dans les chantignoles G chevillées sur les
montants de ballement. Il y a tout à croire que cette façon de vantail
remonte aux Gaulois, puisqu'on trouve encore la trace, dans des con-
structions privées de l'époque gallo-romaine, de ces trous cylindriques
— 3i7 — [ VANTAIL ]
destinés à recevoir les tourillons des montants. On comprend sans peine
combien ce grossier moyen de suspension des vantaux était défectueux.
Les tourillons de bois roulaient difficilement dans leurs douilles de
pierre a' , b' ; si les portes étaient d'une assez grande dimension, il fal-
lait employer beaucoup de force pour faire pivoter les vantaux. Dès
l'époque gallo-romaine, les pentures étaient en usage, puisqu'on en
retrouve encore, et ce moyen de suspendre le huis fut généralement
adopté à dater de la période carlovingienne (voyez Serrurerie). Toute-
fois les vantaux furent composés au moyen de membrures sur les-
quelles on appliquait des frises, si les portes étaient d'une assez grande
dimension.
Le système de décharges pour empêcher les vantaux de donner du nez,
c'est-à-dire de fléchir dans le sens de leur largeur sous leur propre poids,
est toujours admis ; on se sert même encore parfois, pendant le xii"
siècle, de bois branchus pour former ces décharges, ou du moins l'une
d'elles ; et les pentures de fer sont, ou apparentes à l'extérieur sur les
frises, ou prises entre celles-ci et la membrure, comme dans l'exemple
[ VANTAIL ] — 348 —
que nous donnons ici (fig. 2), qui est lire d'une porte de l'ancienne
église de Saint-Martin d'Avallon. On voit, dans cette ligure qui présente
l'un des vantaux vu du côté intérieur, que le montant de feuillure A
est taillé dans un arbre branchu. Des épaulements B et [C, ménagés
dans ce montant^ reçoivent les pieds des décharges qui soulagent encore
l'extrémité de la traverse haute D et le montant de battement E. Un
gousset G réunit ce montant à la traverse basse H. Les pentures de fer
sont prises entre cette membrure et les frises extérieures de revêtement,
qui ne laissent voir que les chevilles qui les retiennent aux décharges et
les têtes de clous qui les attachent à ces pentures. Ce travail assez grossier
est cependant fort bien entendu au point de vue de la solidité et de
l'usage, liienlùt l'exécution devint plus délicate, et les vantaux reçurent
extérieurement diverses sortes de décorations, soit par l'application de
pentures de fer forgé, soit par des revêtements de bois finement tra-
vaillés, soit par des peintures, des têtes de clous, des plaques de bronze
ou de fer battu. Habituellement ces décorations dépendent de la btruor :
— ZU9 — [ VANTAIL ]
ture. Ainsi, par exemple, dans la ligure 3 que nous donnons ici ', on
voit que le système de structure du vantail, composé d'un treillis de
décharges compris entre les montants et les traverses, reproduit exté-
rieurement, sur les frises, un treillis de moulures fines, perlées, avec
têtes de clous aux rencontres (voyez le détail A). Ces clous s'engagent de
quelques millimètres dans la saillie de ces moulures, ainsi que l'in-
dique le profil B en C. Les têtes de clous sont garnies d'une rondelle de
fer battu ornée (voy. en G). Les pentures sont, comme dans l'exemple
précédent, prises entre la membrure et les frises de revêtement. Bien
> Tiré de vantaux des portes de la cathédrale de Coiitances, et d'une porte, aujour-
d'hui détruite, que l'on voyait sur le côté de l'église du Mout-Saint-Michel eu mer,
xiu* siècle.
[ VANTAIL ] — 350 —
entendu la membrure est à rinlcricur. Les moulures en treillis sont
clouées sur ces frises et correspondent au treillis des décharges. Les
frises sont donc parfaitement maintenues par le parti décoratif, et les
clous consolident les assemblages à mi-bois de la membrure treillissée.
Ces bois croisés en tous sens, cloués ensemble, ne peuvent jouer, et la
solidité de l'ouvrage est complète. Ces décorations rapportées (wtérieu-
rement sur les frises ne sont pas toujours la reproduction de la struc-
ture des membrures ; elles consistent souvent en des moulures clouées
suivant certains compartiments géométriques, ainsi que l'ont j)ratiqué
de tout temps les Arabes, en des formes empruntées à l'architecture,
telles que frises, arcatures, gables, etc. '. On voit encore, sur les van-
taux des portes occidentales de la cathédrale de Sées, des applications
de ce genre qui figurent une sorte de grille composée de rangs de petites
arcatures finement travaillées. Les rangées d'arcatures, au nombre de
six, dans la hauteur du vantail, y compi-is le couronnement (voy. fig. [i),
sont simplement clouées sur les frises qu'elles maintiennent planes. En
A, est tracé le détail en coupe d'une de ces arcatures avec sa colonnette,
et en B la section de celle-ci. Les colonnettes, leurs chapiteaux et bagues
sont faits au tour. Les rangs d'arcatures sont évidés dans une planche,
et cloués, ainsi que l'indique notre tracé. Toute cette décoration était
peinte, ainsi que le fond, de vives couleurs.
On trouve dans l'article Menuiserie une assez grande variété de ces
vantaux décorés, soit par application, soit par combinaison des assem-
blages 2. Nous ne croyons donc pas nécessaire de nous étendre plus
longuement ici sur ces ouvrages de bois.
11 arrivait aussi que l'on recouvrait les vantaux de portes au moyen
de plaques de métal, bronze ou fer, et cela indépendamment des pen-
tures ^. On voyait encore à la porte de gauche de la façade occidentale
de l'église abbatiale de Saint-Denis, au commencement du dernier
siècle, des vantaux de portes rapportés de Poitiers par Dagobert, et qui
étaient recouverts de lames de bronze ajourées représentant des rin-
ceaux avec des animaux. Ces vantaux avaient été replacés sur cette
façade lors de sa reconstruction sous l'abbé Suger, comme des ou-
vrages dignes d'être conservés *. Les moines et les chapitres détruisirent
bon nombre de ces précieux objets depuis le règne de Louis XIY, et la
révolution de 1792 jeta au creuset ce qui restait, si bien qu'aujourd'hui
on a grand'peine, en France, à retrouver quelques traces de ces vantaux
' Voyez Mem'iskrie, fig:. 11.
- Voyez MKNTisEniE, fij,'. 12.
3 Voyez, à larUclc Serrubebie, quelques exemples de ces pentures.
* « Sur les anciens baUans de la porte ancienne de l'église que lit bastir le roy Da-
« grobert, cecy est escrit en lettres très antiques et entrelacées l'unes dans l'autres, assez
« difficiles à lire : Hoc opm Airnrdm coeksti munere frétas, Offert eccc tibi Dyonysi
« pectorc miti. » (D. Doublet, Antiquités et recherches de l'abbaye de Saint-Denys en
France, liv. 1, diap. xx>iii. )
— 351 — [ VANTAIL ]
garnis de métaux plus ou moins habilement décorés. Quelques débris
d'ouvrages de fer ont seuls échappé, à cause de leur peu de valeur, à
ces dévastations. Des portes de trésors, de sacraires, laissent encore
voir leurs revêtements de fer battu. Ces revêtements sont toujours faits
au moyen de bandes de fer, car on ne fabriquait pas alors de la tôle :
c'était au marteau qu'on pouvait obtenir des fers minces en pièces
d'une faible dimension. Ces bandes étaient, le plus souvent, posées en
j treillis avec un clou à chaque point de rencontre. La figure 5 présente
f un de ces vantaux bardés de bandes croisées de fer battu et reliées par
des clous avec rosace formant rondelles. En A, est donnée l'une de ces
[ VANTAIL ] — 352 —
rosaces ; en B, la section avec le croisement des fers, et en G la section
de la bordure d'encadrement '. Ces sortes de vantaux n'ont que des
dimensions médiocres. Dans la figure 5, entre les bandes croisées, on
aper(joil le bois, mais il n'en était pas toujours ainsi : des ornements de
fer battu découpés étaient parfois posés dans les intervalles de ces bande*
(fig. 6); ils formaient des rosaces maintenues au centre par un clou
et par les bandes, sous lesquelles leurs extrémités étaient pincées. Ainsi
le bois du vantail était presque totalement couvert par une armature
solide qui composait une ricbe ornementation. Le fragment que nous
donnons ici paraît dater du xiv^ siècle, et provient de la collection
des dessins de feu Garneray -. On bardait aussi les vantaux de bandes
de fer horizontales posées à recouvrement. Ces bandes étaient unies ou
» 11 existe encore des vantaux de ce genre à Sens, à Rouen (cathédrales). Nous en
avons vu dans beaucoup d'églises, d'où ils ont été enlevés depuis une vingtaine d'années,
à cause probablement de leur état de vétusté. L'exemple donné ici a été dessiné par
nous, dans un magasin de ferrailles à Rouen.
- Sans indication de provenance.
— 353 — [ VANTAIL ]
découpées en manière d'écaillés ou de lambrequins (fig. 7), maintenues
les unes sur les autres, ainsi que l'indique la section A, avec force clous
qui pénétraient dans le bois. Ce vantail était attaché à une porte de
l'abbaye de Saint-Berlin, à Saint-Oraer'. 11 paraît également remonter
au XIV* siècle. C'était ainsi (sauf les ornements) qu'étaient habituelle-
ment bardés des vantaux de poternes des ^ châteaux, quelquefois môme
des habitations privées. On se contentait le plus souvent, pour les van-
taux de portes des maisons et. hôtels, de garnitures de têtes de clous
plus ou moms ouvragées (voyez Clou), posées en quinconce ou suivant
la trace des traverses et décharges contre lesquelles les frises s'appli-
quaient.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, il ne nous reste, en France,
aucune trace de vantaux de portes du moyen âge revêtus de bronze ;
cependant plusieurs églises en possédaient. Dom Doublet ' parle des
portes faites d'après les ordres de l'abbé Suger pour la façade occiden-
tale de la nouvelle église. Ces portes étaient, paraîtrait-il, très-riche-
ment décorées de lames de bronze doré et émaillé. « Il fit venir (Suger),
« dit D. Doublet, plusieurs fondeurs et sculpteurs expérimentés, pour
* Dessin de la collection Garneray.
2 Antiquités et recherches de l'abbaye de Saint-Denys en France, liv. I, cbap. xxxiii.
IX. — 45
[ VANTAIL ] — 354 —
« orner et enrichir les battans de la porte principale de l'entrée de
« l'église, sur laquelle se void la Passion, Résurrection, Ascension et
(( autres histoires (avec la représentation dudit abbé prosterné en terre),
« le tout de fonte ; et qu'il luy a convenu faire de grands frais, tant pour
7
*i!l|!lil!iil|i!lil'ii:,iilllll'iJll!lil|liii^lliyil!Îtj
f:;j:!rri^':f^.à^:'^i!'i'î!|!,*^i;iiL
Mimmmu^'^^ï^r:
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« le métal que pour l'or qui y a esté employé pareillement aussi pour
« les battans de la porte de main droite, en entrant, qu'il a fait enrichir
(( de métail, or et esmail, laissant les anciens battans de la troisiesme
« porte de main gauche, qui estoient au premier bastiment de l'église.»
Une inscription en vers était apparente sur le bronze de la porte princi-
pale. Nous la transcrivons ici d'après dom Doublet:
« Portarnm quisquis attollere qu<Tris honorcm,
« Aiiruni nec sumptus, operis inirare laborem,
« Nobilc clarct opus, sed opus quod nobile clarct :
« Clarilicet mentes, ut eanl pcr lumina vera,
« Ad verum lunicu, ubi Christus janua vera,
« Oiiale sit intus in bis déterminât aurea porta,
« Mens bcbes ad verum per materialia surgit,
ti Et demcrsa prius bac visa luce resurgit. »
— 355 — [ VERTUS J
Et sur le linteau au-dessus des vantaux:
« Suscipe vota tui judex distri«:te Suggeri,
« Inter oves proprias fac me cleraenter liaberi. »
Si le latin est médiocre, les pensées sont assez belles et bien appro-
priées à l'objet.
' Nous ne chercherons pas, en l'absence de tout document graphique,
! à donner une restauration de ces monuments qui devaient être si inté-
ressants.
On connaît les belles portes de bronze de la basilique normande de
Monreale près Palerme, celles de la cathédrale de Pise, celles deVérone.
I Ces vantaux sont composés par panneaux dans lesquels sont inscrits des
i^ sujets en bas-relief, avec ouvrages niellés et damasquinés. Il est à pré-
r sumerque les vantaux des portes principales de l'église abbatiale de Saint-
Denis étaient conçus de la même manière. On voit aussi sur le flanc mé-
ridional de la cathédrale d'Augsbourg des vantaux de portes revêtus de
bronze, par panneaux, qui datent du xii« siècle, mais qui contiennent
j des fragments provenant d'un monument beaucoup plus ancien. Si l'on
;i s'en rapporte à certaines vignettes de manuscrits, on pourrait croire aussi
que le moyen âge posait, sur les vantaux de portes, des revêtements de
' bronze par bandes horizontales, comme des frises superposées, décorées
' d'ornements et de figures.
Quant aux vantaux de bois composés par panneaux, nous renvoyons
le lecteur à l'article Menuiserie,
VERGETTE, s. f. {tringlette). Barre de fer carrée ou ronde, mince, qui
sert à maintenir les panneaux des vitraux entre les barlotières. Les pan-
neaux de vitraux s'attachent aux vergettes au moyen de petites bandes
de plomb soudées aux plombs de sertissure des verres. (Voyez Vitrail.)
VERRIÈRE, s. f. — Voyez Vitrail.
' VERROU, s. m. — Voyez Serrurerie.
VERTEVELLE, s. f. — Voyez Serrurerie.
VERTUS, s. f. L'iconographie du moyen âge met souvent en parallèle la
personnification des vertus et des vices. L'antagonisme du bien et du mal
est, comme on le sait, une de ces idées admises chez presque tous les
peuples de races supérieures. Nous la voyons se manifester dans lesVédas,
chez les Iraniens, chez les Égyptiens, et pendant l'antiquité païenne. Le
monothéisme sémitique devait nécessairement repousser cette double
influence, qui était, pour ainsi dire, le fondement du panthéisme. Les
Juifs n'admettaient pas une puissance rivale de leur Jéhovah. Le péché,
pour les Juifs, n'était qu'une infirmité attachée à l'homme, mais n'était
[ YEUTl'S ] — 356
pas supposé inspiré par une puissance supérieure à lui. La Genèse fait
intervenir, il est vrai, entre le premier homme et la première femme, le
serpent ' : « Le serpent était plus rusé que tous les animaux de la terre
((que l'éternel Dieu avait faits; il dit à la femme... etc. » Dans cet exemple,
il n'est nullement question de puissance rivale, de Y Esprit du mal. Le
serpent donne un conseil perfide ; il n'est pas dit qu'un esprit ait revêtu
sa forme, qu'il y ait un intérêt, qu'il en doive profiter; aucun esprit ne
conseille à Gain de tuer son frère. L'Éternel, voyant Gain abattu lorsque
son sacrifice est repoussé, lui dit : « Certes, situ te conduis bien, tu seras
(i considéré, si tu ne te conduis pas bien, le péché f assiège à la porle, il
« veut t'atteindre, mais tu peux le maîtriser^. » Pour les Grecs comme
pour tous les peuples de race aryenne, le Mal était une force naturelle
comme le Bien, force rivale, vaincue nécessairement, mais immortelle,
luttant sans trêve, indépendante et vénérée à cause de sa qualité divine.
L'homme n'était qu'un jouet entre ces deux puissances, invoquant l'in-
tervention de la bonne contre les actes de la mauvaise, mais ne croyant
pas que sa volonté personnelle pût lutter contre cette dernière. Le pan-
théisme— nous parlons du panthéisme primitif appuyé sur l'observation,
des phénomènes naturels, et non du panthéisme énervé et superstitieux
des derniers temps — considérait l'action des forces divines comme
agissant bien au-dessus de la frêle humanité, comme engageant des
luttes et exerçant sa puissance dans une sphère très-supérieure aux
intérêts humains. L'homme était fatalement soumis à des décrets dont
il ne pouvait pénétrer les motifs, et s'il invoquait les dieux, ce n'était
jamais avec l'espoir de leur faire modifier en sa faveur le cours des choses.
L'égoïsme sémitique admet que Jéhovah arrête la marche du soleil
pour permettre à Josué d'écraser ses ennemis ; on ne trouverait pas une
légende analogue dans toute l'histoire religieuse des Aryas. Pour eux,
les forces de la nature agissent dans la plénitude de leur puissance
indépendante. Une divinité peut lutter contre le soleil, elle ne saurait
lui commander d'arrêter son cours.
Ce préambule était nécessaire pour expliquer un phénomène philoso-
phique qui se produit dans l'iconographie chrétienne de l'Occident, vers
la (in du xii" siècle. Alors les artistes, évidemment inspirés par les idées
du temps, ne font plus intervenir, absolument, l'Esprit du mal ; ils ad-
mettent des qualités bonnes et mauvaises, qualités inhérentes à l'homme;
ils les personnifient. C'est un panthéisme circonscrit dans l'âme humaine
au lieu d'avoir pour siège l'univers. 11 est évident que le mot panthéisme
ici ne peut rendre entièrement notre pensée ; on n'adorait pas la Charité
ou le Courage, on les personnifiait ; on leur donnait un corps, des attri-
buts, le nimbe même parfois ; et si l'on ne rendait pas un culte à ces
abstractions métaphysiques, la foule arrivait à les considérer comme des
1 Genèse, chap. m, trad. de Caheii.
2 Genèse, chap. iv.
i — 357 — [ VERTUS ]
forces possédant une apparence sensible des émanations divines. Il faut
1 observer d'ailleurs que si les vertus sont personniliées, les vices ne le
' sont qu'exceptionnellement. Les vices, en opposition avec les vertus,
' sont représentés par un fait, non par un personnage ; du moins est-ce le
: cas le plus habituel. Avant l'école laïque de la fin du xu* siècle, les
vertus comme les vices sont figurés par des faits tirés des Écritures. Dans
\ la représentation des vices, le diable intervient toujours; c'est lui qui
\ conseille et préside à l'exécution de l'acte mauvais, tandis que l'Esprit
du mal n'intervient plus dans la représentation du vice opposé à la vertu,
à dater de la fin du xii* siècle. Ainsi, sur les ébrasements de la porte cen-
I traie de Notre-Dame de Paris, sont sculptées dans des médaillons douze
ï Vertus, représentées par douze femmes drapées portant certains attributs;
! les Vices, en opposition, sculptés au-dessous de ces médaillons, sont
' figurés par des scènes. Exemples : La Foi, la première placée à la droite
i du Christ, porte un écu rempli par une croix. Au-dessous, un homme
^ est agenouillé devant une idole. Le Courage, la première Vertu à la gau-
che du Christ, est velu d'une armure complète : cotte de mailles sur sa
I robe, heaume sur sa tête, bouclier sur lequel est un lion rampant, à son
j bras gauche, épée nue dans sa main droite. Au-dessous, la Lâcheté :
I c'est un homme qui fuit devant un lièvre ; il se retourne effaré et laisse
; tomber son épée '.
C'est seulement vers la fin du xii= siècle, ainsi que nous le disions,
qu'apparaissent, sur nos monuments, ces représentations des Vertus, et,
I parmi ces sculptures, on peut citer comme des plus anciennes celles qui
I 1 Voici quelles sont les Vcrlus représentées sur ces ébrasements, avec les actes vicieux
en opposition. — A la droite du Christ : 1° La Foi. Au-dessous, l'adoration d'une idole. —
2" L'Espérance, femme drapée portant un étendard sur son écu. Au-dessous, un homme
se transperce avec son épée. — 3° La Charité, tenant une brebis sur son giron (figure mu-
tiléo). Au-dessous, l'Avarice, tenant une bourse et enfermant des sacs dans un coffre. —
4" La Justice : une salamandre couvre son écu (symbole du juste éprouvé par l'adversité).
Au-dessous, l'Injustice (figure détruite). — 5° La Prudence : son écu porte un serpent
enroulé autour d'un bâton. Au-dessous, un homme errant, les vêtements décbirés, tenant
■ une torche de la main droite et de la gaucbe un cornet : c'est la Folie. — 6° L'Humilité :
sur l'écu, un aigle au vol abaissé. Au-dessous, l'Orgueil, représenté par un homme em-
■ porté par un cheval fougueux qui le jette à la renverse.
A la gauche du Christ : 1° La Force. — 2° La Patience : un bœuf couvre son écu. Au-
dessous, la Colère : une femme, les cheveux épars, chasse un religieux avec un bâton. —
3» La Mansuétude : un agneau est sculpté sur son écu. Au-dessous, la Dureté : femme
• couronnée, assise sur un trône, pousse du pied un suppliant agenouillé devant elle. —
4» La Concorde : sa main droite déroule une banderole sur laquelle elle jette les yeux;
sa gauche tient un cartouche sur lequel sont gravés un lis et une branche d'olivier. Au-
dessous, deux hommes se battent. — 5° L'Obéissance : un chameau agenouillé se voit sur
son écu. Au-dessous, un homme fait un geste de mépris devant un évêque qui l'exhorte.
— 6" La Persévérance, une couronne suspendue sur l'écu. Au-dessous, un religieux quitte
son monastère. (Voyez la Description de Notre-Dame de Paris, par MM. de Guilhermy
j- et VioUet-le-Duc, 185G.)
[ VERTUS ] — ÎÎ58 —
décorent les soubassements de la porte de gauche de la façade de la ca-
thédrale de Sens. Elles montrent la Largesse, et en regard l'Avarice. La
Largesse (fig. 1) est une femme drapée, couronnée, assise. De ses deux
mains elle ouvre deux coffres remplis de sacs et d'écus. Deux lampes en
1
forme de couronne sont suspendues à ses côtés ; à ses pieds sont deux
vases de fleurs. L'Avarice (fig. 2) est une des belles sculptures de celte
époque (H 70 environ). Les cheveux épars sous un lambeau d'étoft'c, la
main gauche crispée, croc/me, elle est assise sur un coffre qu'elle a fermé
violemment de la main droite ; sous ses pieds sont des sacs pleins d'écus.
L'Avarice est ici personnifiée '.
' C'est ainsi (ju'un trouvère du xiu*^ siècle décrit la Largesse et l'Avarice
(
I Les .il. choses vi vis à vis :
< L'une fu (grande et bien taillie,
f D'un blanc garnit appnreilUe;
359 —
[ VERTUS ]
Guillaume Durand dit que les Vertus sont représentées sous la figure
( Cote en ot, sorcot et niantel
« Afubli .i. poi en chanlel;
« La face ot doucement formée,
< Qui fu si à point colorée
I Com nature le pot miex fere.
( Bouche ot vermeille, et par miex plere
( Ot vairs iex, rians et feiiduz,
« Les braz bien fez et estenduz,
« Blanches mains, longues et ouvertes.
c Aux lemplieres que vi apertes
( Apparut qu'ele ot teste blonde,
c Je croi, plus que nule du monde.
« Corone ot bêle ou chief assise
( Qui li sist bien à grant devise.
« Son non enquis en tele manière :
0 — Je vous pri, douce dam chiere,
€ Que me le diez de vous le non.
€ — Sire, fisl-ele, mon renon
« Fu jadis chléri et amé;
( Mon non est Larguece clamé. —
f He l'autre orrez jà la manière :
< Ele ot forme et grande pleniere;
[ VERTUS ] — -^60 —
de femmes, parce qu'elles nourrissent et caressent l'homme • ; mais en-
core les artistes du moyen âge leur donnaient- ils un caractère énergique
et militant. Dans les vitraux de la grande rose occidentale de Notre-
Dame de Paris, les Vertus sont armées de lances et combattent les Yices,
représentés par des personnages historiques parfois. Sardanapale repré-
sente la Folie ; Tarquin, la Dissolution ; Néron, l'Iniquité ; Judas, le
Désespoir; Mahomet, l'Impiété, etc.
C'est à la cathédrale de Chartres que les artistes du xiii* siècle ont donné
aux représentations des Vertus et aux qualités divines le plus complet
développement. Là ^, les Vertus sont opposées aux Vices sur le portail
du sud; sur les voussures du portail du nord sont représentées les Béati-
tudes, forces célestes qu'on peut considérer comme des Vertus. Chacun
des trois rangs composant ces voussures contient quatorze figures. La
première, sur le rang extérieur commençant par le voussoir de droite, a
perdu son titre ; son bouclier est chargé de roses. Didron ^ la considère
comme personnifiant la Mémoire. La deuxième (fig. 3) représente la Li-
berté {Libertas) : son écu est chargé de trois couronnes ; elle tenait une
lance dans sa main droite. La troisième est l'Honneur (Honor); son écu
est chargé de mitres. La quatrième, qui a perdu son titre, est, d'après
« Noire esloit et descolorée,
(I Kade en loui, et lu afublée
« D'une robe de vert csreuse;
« A voir fu pou déliteuse :
* D'une \ielle p;uie forrée
« De menu vair enirepelée.
t Tenues levrts et bouche auquaise
« Ol ; je ne sai s'cl fu pusnaise ;
« Ou nez ot cslroites narrines
« Qu'cle ot gresle et lonc et vcrrines;
« Les vaines parmi son visai^e
ti Qu'cle ot traités à tarant outrage,
« Le col ot lonc, ncrvu et g-rcsle, ■-■
« Noirs nlieveus dont l'un l'autre mesle;
« Si ot {rr.inz njains et longue braclu-
u Dont el lient fort cels qu'ele cnibraclie.
« Corone ol d'or trop merveilleuse,
« Mainte pierre i ol précieuse ;
i Ele ot noirs iex, feus et poingnanz.
o A regarder niult resoingnanz.
« Quant je l'oi grant pose esgardéo
« El sa contenance avisée,
« Je eni]uis ma dame Larguece
« Qui esloit ccle déablesse.
« El me disl esloit Avarice,
» Qui perisl cbascun par son visée, i
[Additions aux Poésies de Hntebeuf, édition des Œuvres de Rutebeuf,
par A. Jubinal, 183'J.)
» « Virtutcs veto in muliei-is specie depinguntur, quia uiulctiit et nutriuiit. » {Ralto-
nale divin, offic, lib. I, cap. m.)
2 Voussure de gauche du poi-che nord.
3 Voyez l'intéressant article de Didron sur les Vertus de Notre-Dame de Chartres
{Annales archdol„gi(]ues, t. VI, p. 35); voyez aussi la notice intitulée : Les statues du
porche septentrional de Chartres, par Mad- F. d'Ayzac.
— 361 — [ VERTUS ]
Didron, la Prière (Orafio);^ en effet, sur son écu est sculpté un ange
tenant un livre. La cinquième, l'Adoration; un ange tenant un encen-
soir charge son écu. La sixième, la Vitesse, la Promptitude ( Velocitas) ;
trois flèches chargent son écu. La septième, le Courage {Fortitudo) ; sur
son écu est un lion rampant. La huitième, la Concorde (C'oHcorrfeo) ; son
écu est chargé de deux paires de colombes, La neuvième, l'Amitié
{Amicitia) ; mômes armes. La dixième, la Puissance ; un aigle tenant un
sceptre charge son écu. La onzième, la Majesté {Maj estas) ; trois sceptres
sur son écu. La douzième, la Santé (Sanitas) '; trois poissons sur son écu.
La treizième, la Sécurité [Securùas) ; un donjon sur son écu. La quator-
zième, dont l'inscription est effacée, est désignée par Didron comme
étant la Religion : un dragon mort sur son écu, un dragon vivant
(le symbole du démon) sous ses pieds. Cette figure tient un étendard, et
nous la désignerions plus volontiers comme représentant la Foi. Toutes
i La santé est un don et non une vertu ; mais il est évident que le mot snnitas s'en-
tend ici au moral. C'est de la santé de l'esprit qu'il s'agit, non de la santé physique.
IX. — Z(6
[ VERTUS ] — ^^2
ces statues tiennent des lances, des croix ou des étendards dans leur
main droite, sont couronnées et nimbées. La sculpture est d'un beau
style ; leur allure est fière, les têtes expressives et les draperies jetées
avec art. Remarquons, en passant, que la Liberté et la Promptitude, l'Ac-
tivité, si l'on aime mieux, sont considérées comme des Béatitudes; et
avouons sincèrement qu'au milieu du xix« siècle, nous ne les placerions
pas sur nos églises. Pourrions-nf)US les sculpter même sur nos édifices
civils? Nous y figurons l'Abondance, la Justice, l'Industrie, ou bien en-
core la Religion, la Charité, la Foi, l'Espérance, et nous leur donnons
l'apparence famélique et un peu niaise que l'on considère de notre temps
comme l'attribut convenable à ces personnifications. Les œuvres de nos
artistes du xiu'' siècle nous paraissent plus vraies, plus vigoureuses et
plus saines. Personne n'ignore que la plupart des critiques qui, par ha-
sard, veulent dire un mot des arts du moyen âge, confondant volontiers
les écoles et les époques, sans avoir pris la peine d'en examiner les pro-
duits, ne fût-ce que pendant un jour, reproduisent ce cliché accepté sans
contrôle, savoir : que la sculpture du moyen ûge est ascétique, maladive
et comprimée sous une théocratie énervante... Nous n'avons nul désir
de voir revenir la société vers ces temps, la chose serait-elle possible?
mais nous voudrions <iue nos artistes montrassent dans leurs œuvres, et
dans la pensée qui les dirige, quelque chose de cette virilité si profondé-
ment empreinte dans la statuaire française des xn'= et xni^ siècles. S'il
s'agit de sculpture religieuse, on cherche aujourd'hui à satisfaire à nous
ne°avons quelle pensée pâle, étiolée, malsaine, sans vie, sorte de com-
promis entre des traditions affadies, mal comprises, et un canon classique;
tandis que nous trouvons, dans cette statuaire de notre architecture du
XIII» siècle un débordement de sève, un besoin d'émancipation de l'in-
telligence qui raffermit le cœur et pousse l'esprit en avant. Peu devrait
nou? importer (p'alors les évoques fussent des seigneurs féodaux, et que
les seigneurs féodaux fussent de petits tyrans, si, sous ce régime, les ar-
tistes savaient relever le côté moral de l'homme et préparer des généra-
tions viriles. Ces artistes étaient dès lors en avant sur les nôtres, qui, trop
peu soucieux de leur dignité, subissent la mythologie abâtardie et sénile ^
de l'Académie, ou la religiosité fade des sacristies, sans oser exprimer une ,
pensée qui leur soit propre. Si l'exécution, de nos jours, est belle, tant |
mieux, mais elle n'est qu'un vêtement qui doit couvrir une idée vivante, i
non des mannequins sortis d'un Olympe fané ou de l'oratoire des dévotes.
Certes, les statuaires du moyen âge ont fait beaucoup de sculpture reli- I
gieuse, ou du moins attachée à des édifices religieux, puisqu'on en éle- ,
vait un grand nombre. Jamais cependant — que cela dépendît d'eux ou ,
des inspirations auxquelles ils obéissaient — ils ne sont descendus à ces i
mièvreries avilissantes ou à ces platitudes que l'on donne aujourd'hui ,
pour de l'art religieux. Les mâles sculptures de Chartres, de Reims, |
d'Amiens, de Paris, en sont la preuve. 11 suffit de les regarder... sans
avuir d'avance son siège fait.
— 363 — [ A'iERGE ]
An XIII' siècle, l'Église ne repoussait point du portail de ses édifices
ces vertus civiles, le Courage, l'Activité, la Largesse, la Liberté, la Justice,
l'Amitié, la Santé de l'esprit : près d'elles, les labeurs journaliers étaient
représentés, comme à Notre-Dame de Chartres ; au-dessous d'elles les
Vices ; puis les sciences, les arts, les travaux de l'intelligence. Ainsi se
complétait le cycle encyclopédique que montrait au peuple la cathé-
drale française , autant que le permettait l'état des connaissances de
l'époque.
En un mot, l'Église alors vivait et était digne de vivre, puisqu'elle
entrait dans le mouvement social qui tendait à constituer une grande na-
tion aux confins de l'Europe occidentale. C'était sa première vertu à elle,
d'être vraiment nationale, d'activer les développements intellectuels.
Qu'elle ait pu s'en repentir ; que, se sentant débordée par des esprits
trop avancés suivant ses vues, elle ait essayé d'arrêter le mouvement
qu'elle-même avait provoqué au cœur des diocèses, il n'en est pas moins
certain qu'alors elle prenait l'initiative, que les arts s'en ressentaient, et
que ces arts ne sauraient être considérés comme énervés, étouffés sous
une théocratie tracassière et mesquine.
Les Vertus n'étaient pas seulement représentées sur les portails des
églises ; elles avaient leur place encore aux portes des palais, dans les
grand'salles des châteaux, sur les façades des hôtels. Les preux sculptés
sur les tours du château de Pierrefonds, les preuses sur celles du châ-
teau de la Ferté-Milon, sont des personnifications de vertus héroïques,
guerrières. Ces figures donnaient leurs noms aux tours. Ainsi, à Pierre-
fonds, les preux sont au nombre de huit, comme les tours. Ces statues,
de 3 mètres de hauteur et d'un beau travail, sont celles de César, de Char-
lemagne, de Machabée, d'Hector, de Josué, de Godefroi de Bouillon,
d'Alexandre et du roi Artus.
Sur la façade de l'hôtel de la chambre des comptes bâti par Louis XII,
en face de la sainte Chapelle du Palais à Paris, on voyait quatre statues
des Vertus, qui étaient : la Tempérance, tenant une horloge et des lu-
nettes ; la Prudence, tenant un miroir et un crible; la Justice, ayant
pour attributs une balance et une épée; le Courage, qui embrassait une
tour et étouffait un serpent». Le combat des Vertus et des Vices était le
sujet de beaucoup de peintures et de tapisseries qui décoraient les salles
des châteaux. Les romans, les inventaires, font souvent mention de ces
sortes de tentures désignées sous le nom de moralités.
VIERGE (Sainte). C'est vers le milieu du xii« siècle que le culte voué
à la sainte Vierge prend un caractère spécial en France. Jusqu'alors les
monuments sculptés ou peints donnent à la sainte Vierge une place
secondaire : c'est la femme désignée par Dieu pour donner naissance au
^ Dubreul, Antiquités de Paris, liv. I.
[ VIERGE ] 361 —
Fils. Elle est un intermédiaire, un moyen divin, mais ne participe pas
à laDivinité. Si au xii'^ siècle le dogme, en cela, ne change pas, les arts
en modifient singulièrement le sens ; et les arts ne sont, bien entendu,
qu'une expression d'un sentiment populaire qui exagérait ou dépassait
la pensée dogmatique. Les évoques, en faisant rebâtir leurs cathédrales
dans le nord de la France, vers la fin du xii"' siècle, sous une inspiration
essentiellement laïque », crurent devoir abonder dans le sens religieux
des populations. La plupart de ces grands édifices furent placés sous le
vocable de Notre-Dame ; et la place de la mère de Dieu prit une impor-
tance toute nouvelle dans l'iconographie religieuse. A Notre-Dame de
Senlis, l'histoire de la sainte Vierge occupe le portail principal ; à Notre-
Dame de Paris, deux des portes furent réservées aux représentations de
la Vierge, celle de gauche de la façade occidentale, et celle dutranssept
du côté''septentrional. A Reims, la statue de la sainte Vierge occupe le
trumeau de la porte centrale. A Notre-Dame de Chartres, une des portes
du XII* siècle est consacrée à la Vierge, etc. Le sentiment populaire, qui
tendait déjà à considérer la Vierge comme un personnage quasi divin,
ne fit que croître. Des églises et des chapelles sans nombre furent élevées
à la mère du Sauveur. Les statues abondaient non-seulement dans les
monuments religieux, mais dans les carrefours, aux coins des maisons,
sur les façades des hôtels, sur les portes des villes, des châteaux. La re-
présentation du Christ était, avant cette époque, admise dans les monu-
ments comme personnage divin, visible et tangible, tandis que celle de
Dieu le Père n'était que très-rarement reproduite (voy. Trinité). Cela
était d'ailleurs conforme au dogme catholique; il était naturel de repré-
senter le Fils de Dieu, puisque le Père avait voulu qu'il descendît sur la
terre et se fit homme.
On voit, par exemple, sur un grand nombre de sarcophages chrétiens
du Y* au v'iii" siècle, le Christ représenté au milieu des apôtres, sous la
figure d'un jeune homme imberbe. Le père n'est figuré, dans ces sculp-
tures, que par une main qui sort d'une nuée. Quant à la Vierge, il n'en
est guère question, ou, si elle apparaît, elle occupe une place infime, infé-
rieure môme à celle des apôtres. Les artistes se conformaient en cela à la
lettre des Évangiles. La Vierge ne commence à prendre une place appa-
rente qu'au moment où l'on représenta le crucifiement, c'est-à-dire, en
Occident, vers le viii* ou ix" siècle. Alors, conformément au texte de
l'Évangile de saint Jean, elle occupe la droite de la croix et saint Jean
la gauche. Dans les scènes du Jugement dernier du commencement du
xif siècle, comme à Vézclay, par exemple, et un peu plus tard à Autun,
la Vierge n'intervient point; tandis que nous la voyons agenouillée à la
droite de son fils, priant pour les humains, dans les scènes du Jugement
qui datent du commencement du xiii* siècle.
Mais, avant cette époque, c'est-à-dire vers 11^0, déjà elle est assise sur
1 VoVeZ CATlltliRALK.
— 365 — [ VIERGE ]
un trône, tenant le Christ enfant entre ses genoux. Elle est couronnée;
I des anges adorateurs encensent l'Enfant divin. Nous voyons la Vierge
(i ainsi représentée aux portes du côté droit des façades des cathédrales de
j Chartres et de Paris, dans les tympans portes qui datent de cette époque *.
i La figure 1 reproduit la Vierge de la cathédrale de Paris, mieux con-
I servée que celle de Notre-Dame de Chartres, mais semblable, quant à la
f pose et aux attributs. La mère du Sauveur maintient de la main gauche
[ l'Enfant dans son giron ; de la droite, elle porte un sceptre terminé par
' un fruit d'iris. Elle est nimbée, ainsi que le Christ ; celui-ci bénit de la
main droite, et tient de la gauche le livre des Evangiles. L'exécution de
cette ligure, beaucoup plus grande que nature, est fort belle, et les têtes
ont un caractère qui se rapproche beaucoup de la sculpture grecque
archaïque.
Cette manière de représenter la sainte Vierge était empruntée aux
artistes grecs ; c'était une importation byzantine due aux ivoires et pein-
tures qui furent, en si grand nombre, rapportés d'Orient par les croisés.
Dans ces représentations peintes ou sculptées grecques, il est évident
que le Christ, par la place qu'il occupe, par son geste bénissant, est le
personnage principal ; que la Vierge, toute vénérée qu'elle est, n'est là
qu'un support, la femme élue pour enfanter et élever le Fils de Dieu,
Le milieu du xii* siècle ne sort pas de cette donnée, et l'on voit encore,
dans l'église abbatiale de Saint-Denis, une Vierge de bois de cette
époque, provenant du prieuré de Saint-Martin des Champs, qui repro-
duit exactement cette attitude ^. L'archaïsme grec, dont ces objets d'art
étaient empreints, ne pouvait longtemps convenir aux écoles laïques de
la iln du xii^ siècle. On voit encore la Vierge assise, tenant le divin Enfant
au milieu de son giron (dans l'axe), suivant le mode grec, dans quelques
édifices du commencement du xiii'' siècle, comme à la cathédrale de
Laon, comme à l'une des portes nord de Notre-Dame de Reims ; puis
c'est tout. A dater de cette époque, la Vierge n'est plus représentée as-
sise et tenant son fds dans son giron que dans les scènes de l'Adoration
des mages. Si elle occupe une place honorable, elle est debout, couron-
' née, triomphante, tenant son fds sur son bras gauche, une branche de
• Il ne faut pas perdre de vue que le tympan de la porte de droite de la façade occi-
dentale de Notre-Dame ù Paris provient de l'église du xii^^ siècle bâtie par Etienne de
Garlande, et fut replacé, lors de la construction de cette façade, au commencement du
xui<= siècle.
On voit dans le baptistère de Saint -Valérien, à Rome, une peinture qui ne parait pas
d'ailleurs antérieure au ix^ siècle, et qui représente la Vierge tenant l'enfant Jésus dans
son giron; elle n'est pas couronnée, mais sa tête est couverte d'un voile bleu très-ample,
par-dessus une coiffe blanche. L'enfant tient un volumen dans la main gauche, et
bénit de la droite, à la manière grecque. (Voyez les Catacoinbes de Borne, par L. Perret,
pl. LXXXllI.)
Il en est beaucoup d'autres exemples en France, soit en statuaire, soit en vitraux,
qui datent également du milieu du xii^ siècle.
i
[ VIERGE ] — 366 —
lis {arum) ou un bouquet dans la main droite, ou bien encore elle étend
cette main comme pour accorder un don. Sa physionomie est calme
elle regarde devant elle ; c'est ;\ elle (pic les hommages sont adressés. Le j
Christ est un enfant (pii, dans les monuments les plus anciens, bénit ;
— 367 — [ VIERGE ]
encore de sa petite main droile et tient une sphère ou un livre dans sa
main gauche, mais qui, plus tard, passe son bras droit derrière le cou
de sa mère et joue avec un oiseau. Alors le visage de la mère .sourit
et se tourne parfois vers la tête de l'enfant. C'est la mère par excellence,
la femme revêtue d'un caractère divin, et c'est bien à elle, en effet, que
la foule s'adresse ; c'est elle qu'elle implore, c'est en son intervention
toute-puissante qu'elle croit, et l'enfant n'est plus dans ses bras que pour
marquer l'origine de cette puissance.
Bien entendu, nous ne prétendons ici, en aucune façon, discuter la
question dogmatique ; nous ne faisons que rendre compte des transfor-
mations qui furent la conséquence de l'intention laïque dans la repré-
sentation de cette partie de l'iconographie sacrée. Le mouvement des
esprits religieux vers le culte de la Vierge acquit, pendant le xiii* siècle,
une importance telle, que parfois le haut clergé s'en émut ; mais il
n'était pas possible d'aller à rencontre. On ne s'adressait plus, dans ses
prières, qu'à la Vierge, parce qu'elle était, aux yeux des fidèles, l'inter-
médiaire toujours compatissant, toujours indulgent et toujours écouté
entre le pécheur et la justice divine. On conçoit combien ce sentiment
fut, pour les artistes et les poètes, une inépuisable source de sujets. Cela
convenait d'ailleurs à l'esprit français, qui n'aime pas les doctrines
absolues, qui veut des palliatifs à la loi, et qui croit volontiers qu'avec
de l'esprit, un heureux tour, un bon sentiment, on peut tout se faire
pardonner.
Pour le peuple, la Vierge redevenue femme, avec ses élans, son insis-
tance, sa passion active, sa tendresse de cœur, trouvait toujours le
moyen de vous tirer des plus mauvais cas, pour peu qu'on l'implorât
avec ferveur». Dans les légendes des miracles dus à la Vierge, si nom-
breuses au xm" siècle, parfois poétiques, souvent puériles, il y a toujours
un côté gaulois. C'est avec une dignité douce et fine que la Vierge sait
faire tomber le diable dans ses propres pièges. Les artistes, particuliè-
rement, semblent posséder le privilège d'exercer l'indulgente sollicitude
de la mère du Christ ; musiciens, poètes, peintres et sculpteurs lui rendent-
ils aussi à l'envi un hommage auquel, en sa qualité de femme, elle ne
■ saurait demeurer insensible.
Toujours présente là où son intervention peut sauver une âme ou pré-
venir un danger; exigeant peu, afin de trouver plus souvent l'occasion
de faire éclater son inépuisable charité ; ses conseils, quand parfois elle
' en donne, sont simples et ne s'appuient jamais sur les récriminations ou
• les menaces. Telle est la Vierge que nous montrent les légendes, les
poésies, et dont les sculpteurs et les peintres ont essayé de retracer
l'image. C'est là, on en conviendra, une des plus touchantes créations
du moyen âge et qui en éclaire les plus sombres pages.
» Voyez la légende de Théophile (Rutebeuf). Voyez le Livre des miracles de la Vierge,
manuscrits de la bibliothèque du séminaire de Soissons.
[ VIERGE ] — 368 —
La Vierge possède d'ailleurs les privilèges de la Divinité, car c'est de
son propre mouvement, et sans recourir à son fils, qu'elle accomplit ses
actes miséricordieux ; elle parait pourvue de la procuration la plus éten-
due sur les choses de ce monde. En s'étendant ainsi, le culte rendu à la
Vierge devenait un motif d'œuvres d'art innombrables. Les statues de la
sainte Vierge faites pendant les \iii% \iv« et w*^ siècles se comptent par
centaines en France, et beaucoup sont très-bonnes; toutefois celles de
ces statues qui remontent à la première moitié du xiri" siècle doivent
être considérées comme étant du meilleur style. La fin de ce siècle et le
commencement du xiv" nous ont laissé plusieurs de ces ouvrages, qui,
au point de vue de la grâce et du naturalisme le plus élégant et le plus
délicat, sont des chefs-d'œuvre. Nous citerons les statues du portail
nord de la cathédrale de Paris ' ; celle du portail dit de la Vierge dorée
à Amiens; une Vierge d'albâtre oriental (cathédrale de Narbonne) ; une
Vierge de marbre (demi-nature), dans l'église abbatiale de Saint-Denis, etc.
Pour faire saisir ces transformations, vers le naturalisme, de l'image
de la sainte Vierge, nous donnons, figure 2, celle de la porte de droite de
la face occidentale de Notre-Dame d'Amiens, qui date du commencement
du XIII" siècle, et, figure 3, celle du portail de la Vierge dorée de la môme
église, qui date de la fin de ce siècle. La première figure est grave,
elle étend la main en signe d'octroi d'une grâce. L'Enfant bénit ; sa pose
est, de môme que celle de la mère, calme et digne. La seconde est tout
occupée de l'Enfant, auquel s'adresse son sourire. La première a l'as-
pect d'une divinité ; elle reçoit les hommages et semble y répondre; de
son pied droit elle écrase la tète du dragon à tête de femme, et, sur le
piédestal qui la porte, sont représentées la naissance d'Eve et la chute
d'Adam. La seconde statue est une mère charmante qui semble n'avoir
d'autre soin que de faire des caresses à l'enfant qu'elle porte sur son bras.
En examinant ces deux œuvres de sculpture, on mesure le chemin par-
couru par les artistes français dans l'espace d'un siècle. Ce qu'ils perdent
du côté du style et de la pensée religieuse, ils le gagnent du côté de
la grâce, déjà un peu maniérée, et du naturalisme. L'exécution de la
statue de la Vierge dorée est merveilleuse. Les tètes sont modelées avec
un art infini et d'une expression charmante; les mains sont d'une élé-
gance et d'une beauté rares, les draperies excellentes. Mais cette Vierge
est une noble dame tout heureuse de s'occuper de son enfant, et qui ne
semble point attaquée de cette maladie de langueur dont une certaine
école de critiques d'art entend gratifier la statuaire du moyen âge. Plus
de dragon sous les pieds de la Vierge dorée d'Amiens ; son nimbe,
richement orné de j)ierreries et de cannelures gironnées, est soutenu par
trois angelets d'un charmant travail.
Pendant le moyen âge, la Vierge n'est représentée sans l'Enfant que
dans des sujets légendaires où elle intervient directement, ou dans la
* \ (lyoz, à l'article.- Sci i.i-Ti he, la tùte de cette statue, fi^r. 24.
— 369 — [ VIERGE ]
scène de l'Assomption. Mais alors elle lient dans la main le livre des
Évangiles, comme pom' se rattacher toujours à la vie du Christ. Tous les
IX. — Ul
— 370 —
amateurs quelque peu éclairés connaissent la charmante sculpture de
— 371 — [ VIERGE ]
Notre-Dame de Paris, qui représente l'Assomption', ci dont nous repro-
duisons ici la partie principale, c'est-à-dire la ilgure de la Vierge. Six
anges enlèvent l'auréole de nuées qui entoure la figure ; deux autres
l'encensent à la hauteur de la tête. Le voile de la mère du Sauveur
s'enroule dans la partie supérieure du nimbe nuageux. La Vierge est
dépourvue de la couronne au moment où son corps est enlevé par les
anges, puisqu'à cette apothéose succède le couronnement par son fils,
qui l'attend à sa droite. Les couronnements de la Vierge sont très-fré-
quemment représentés, soit en sculpture, soit en peinture. C'est un des
sujets affectionnés par les artistes des xiii* et xiv* siècles. La cathédrale
de Paris en possède deux qui sont très-remarquables : celui de la porte
de gauche de la façade occidentale, qui date des premières années du
XIII* siècle 2, et celui de la porte dite Jiouge, du côté nord, qui date
* Cette sculpture fuit partie des bas-reliefs qui ornaient nntrefois le cloître de Nolro-
Dame et qu'on voit encore sur les parois des chapelles du chevet^ côté nord. Elle date
des premières années du xiv* siècle.
2 Vojez Sculpture, fig. 16.
[ VIERGE ] "^"^2
de 1260 environ. On voit aussi, sur les tympans des cathédrales de Senlis
et de Paris, de très-beaux bas-reliefs qui représentent la mort de la
Vierge. A cette scène le Christ est présent, et reçoit l'âme de sa mère
dans ses bras •.
Le nombre et la nature des vêlements que les artistes du moyen âge
donnent à la Vierge ne se modifient pas du xu* au xv* siècle. La diffé-
rence n'est que dans la manière de porter ces vêtements, qui se compo-
sent toujours d'une robe de dessous, ample et longue, montant jusqu'au
cou, avec manches étroites et ceinture, d'un manteau et d'un voile par-
dessus les cheveux, sous la couronne. Ce voile descend sur les épaules
jusqu'au milieu du dos.
Pendant les xii" et xm* siècles, le manteau laisse voir le devant de la
robe et se drape plus ou moins amplement sur les bras ; mais, vers la fin
du XTii* siècle, le manteau revient d'un bras sur l'autre et masque le
devant de la robe, dont on n'aperçoit plus que le sommet et le bord
inférieur.
Les couleurs données aux vêtements de la Vierge sont le rouge et le
bleu : le rouge, quelquefois le blanc, pour la robe; le blanc pour le voile,
et le bleu pour le manteau. Les broderies qui sont figurées en or sur ces
étoffes sont: le lion de Juda rampant, dans un cercle; de petites croix
fichées, et la rose héraldique.
Vierges sages et folles. — La parabole des vierges sages et des vierges
folles est sculptée sur un grand nombre de nos monuments religieux.
Dans nos cathédrales, les Vierges sages sont presque toujours sculptées
sur le jambage de la porte principale, à la droite du Christ ; les Vierges
folles sur le jambage de gauche. Au-dessous des Vierges sages, qui ha-
bituellement sont au nombre de cinq, est figuré un arbre feuillu, et au-
dessous des Vierges folles, en nombre égal, un arbre au tronc duquel mord
une cognée. Au-dessus des Vierges sages, une porte ouverte; au-dessus
des folles, une porte fermée. A la cathédrale de Sens, les jambages de la
porte principale possèdent leur collection de vierges, qui datent de 1170
environ, bien que sur le trumeau soit élevée la statue de saint Etienne ;
mais tout porte à croire que cette statue de saint Etienne a été posée là
après la chute de la tour méridionale, au moment où, par suite de cette
chute, on dut remanier une bonne partie de la façade occidentale, et
que l'on refit le tympan de la porte principale. Pour nous, cette statue
de saint Etienne occupait le trumeau de la porte de droite avant la ruine
de la tour. Sa position au trumeau central dérange complètement toute
l'iconographie de la partie ancienne de cette porte, faite pour accompa-
gner la statue du Christ.
A la cathédrale d'Amiens, on voit les Vierges sages et folles sculptées-
sur les jambages de la porte centrale, des deux côtés du Christ; de même
« Les litanies de la Vierge sont parfois figurées sur nos églises; on les voit sculptée»
<lans l'une des chapelles du xvi« siècle de la curieuse église de la Ferlé-Bernard,
j — 373 — [ VITRAIL ]
à Notre-Dame de Paris. A la cathédrale de Strasbourg, les Vierges sages
et folles sont sculptées, non pas en bas-reliefs sur des jambages, mais
f coupent des ébrasements. Ce sont de charmantes statues ' qui datent du
ommencement du xiv* siècle.
Ces statues des Vierges sages et des Vierges folles sont particulière-
ment intéressantes à étudier, parce qu'elles reproduisent minutieuse-
ment l'habit des femmes du temps où elles ont été sculptées, car il ne
faudrait pas croire que toutes les statues du moyen âge reproduisent les
vêtements de l'époque où elles ont été faites. Si quelques personnages
légendaires, quelques saints du diocèse, des évêques, des religieux et
des donateurs sont revêtus de l'habit qu'on portait au moment où ils
ont été sculptés, la Vierge, les apôtres, les personnages de l'Ancien Tes-
tament, ceux dont il est fait mention dans le Nouveau, sont vêtus d'après
une tradition dont l'origine se trouve dans les premiers monuments chré-
tiens et chez les artistes byzantins.
VITRAIL, s. m. {verrière, verrine). Nous ne sommes plus au temps où de
graves personnages prétendaient que le verre était inconnu aux Grecs et
aux Romains. Tous les musées de l'Europe, aujourd'hui, possèdent des
objets de verre qui remontent à une haute antiquité, et qui, par la per-
fection de la fabrication, ne le cèdent en rien à ce que Byzance et Venise
, ont vendu à toute l'Europe pendant le moyen âge.
t Les Asiatiques et les Égyptiens obtenaient des pâtes de verre colorées
' de diverses couleurs, et les tombes gauloises nous rendent des objets de
cuivre ou d'or sertissant de petits morceaux de verres colorés, des brace-
lets, des bulles et des grains de collier de pâtes vitrifiées.
Les Romains employaient le verre pour garnir les fenêtres de leurs ha-
biUitions. Garnissaient-ils des châssis de croisée de verres colorés? Nous
savons qu'ils employaient des matières naturelles translucides, des albâ-
tres, des talcs, des gypses, qui tamisaient, dans les intérieurs des appar-
tements ou des monuments, une lumière nuancée ; mais jusqu'à présent
il n'a point été découvert de panneaux de vitrages antiques composés de
verres de diverses couleurs.
Il faut dire que, dans les monuments des Romains et de la Grèce an-
tique, les fenêtres étaient petites et rares. Dans les grands édifices, comme
les thermes, parexemple, la lumière du jour était habituellement tamisée
par des claires-voies de métal ou de marbre sans interposition de verres.
L'immensité de ces vaisseaux, l'orientation bien choisie, permettaient
l'emploi de ce procédé sans qu'on eût à souffrir de l'action de l'air exté-
rieur; d'autant que ces baies étaient percées à une grande hauteur, et
qu'elles n'influaient sur l'air ambiant des parties inférieures que comme
moyen de ventilation. Outre que les Romains, aussi bien que les Grecs,
étaient habitués à vivre dehors, le climat de la Grèce et de la partie
1 Porte de gauche de la façade occidentale (voyez, à l'article Scdlpture, la figure 25).
[ VITRAIL ] _ 37^ _
méridionale de l'Italie ne nécessitait pas des précautions habituelle^
contre le froid. i
Mais si l'on ne peut affirmer que les Grecs et les Romains del'antiquité
aient employé les verres colorés pour les vitrages, on peut admettre que les^
Asiatiques possédaient ce mode de décoration translucide dès une époque
reculée. C'est à dater des rapports de Home avec l'Asie que nous voyons
introduire en Italie les mosaïques composées de cubes de pâtes de verre
colorées. Quand l'empire s'établit ù Byzance, c'est d'Orient que viennent'
ces vases de verre coloré auxquels, en Occident, on attachait, dès le
vii« siècle, un si grand prix. Les choses se modifient peu en Orient, el-
les claires-voies de stuc ou de marbre sertissant des morceaux de verre de
couleurs variées, que nousvoyons attachées à des monuments des xiii* et
xiv« siècles en Asie et jusqu'en Egypte, doivent être une très-ancienne'
tradition dont le berceau paraît être la Perse. '
Quoi qu'il en soit de ces origines plus ou moins lointaines, on fabri-!
quait des vitraux colorés en grand nombre dès le xii<= siècle en Occident !
i^t le moine Théophile, qui appartient à cette époque, ne présente pasi
les moyens de fabrication de ces objets comme étant une nouveauté. Son'
texte au contraire, dénote une longue pratique de ce genre de peinture!
translucide, et les vitraux que nous possédons encore, datant de ce siècle '
sont, comme exécution, d'une telle perfection, qu'il faut bien supposer,!
pour obtenir ce développement d'une industrie dont les moyens sont!
passablement compliqués, une longue expérience. I
Il est étrange, objectera-t-on, qu'il ne reste pas un seul panneau de ^
vitrail coloré authentique avant le xii« siècle, tandis que nous possédons
encore des objets bien antérieurs à celte époque. Mais quand on sait
avec quelle facilité, chez nous, on laisse périr les choses qui ne sont plus
de mode, et comment les vitraux se détruisent aisément dès qu'ils sont
déplacés, cette objection perd beaucoup de sa valeur.
De toutes les verrières qui, pendant la Révolution, avaient été trans- j
portées au musée des monuments français, que reste-t-il? Une dizaine |
de panneaux à Saint-Denis, quelques-uns à Écouen et à Chantilly, et
c'est tout'.
Il nous faut donc prendre l'art du verrier au moment où apparaissent
les monuments, c'est-à-dire vers 1100 ; et l'on peut dire que ces monu- |
ments du xii" siècle sont les plus remarquables, si l'on considère cet art
au point de vue décoratif.
L'ouvrage du moine Théophile est le plus ancien document écrit que |
« Sachant que beaucoup de ces vitraux avaient été transportés dans les magasins de
Saint-Denis, après la dispersion du musée des Petits-Augustins, nous demandâmes, dès ■
que nous fûmes chargé des restaurations de l'église abbatiale, où étaient déposés ces
^''''*"'' On nous montra trois ou quatre caisses contenant des milliers de morceaux |
de verre empilés A peine s'il en restait trois morceaux unis par des plombs Les
caisses sont encore à attendre la fée qui voudra bien débrouiller ce chaos.
. — 375 — [ VITRAIL ]
l'on possède sur la fabrication des vitraux, et ce religieux vivait dans la
seconde moitié du xii* siècle •; du moins les recettes qu'il donne, le goût
de l'ornementation qu'il prescrit, semblent-ils indiquer cette date.
Ce n'est pas en théoricien que Théophile écrit son livre, mais en pra-
ticien ; aussi a-t-il pour nous aujourd'hui un intérêt sérieux, d'autantque
'les procédés qu'il indique concordent exactement avec les monuments
]ui nous restent de cette époque. Il nous faut donc analyser ces docu-
ments. Il commence - par donner la manière de composer les verrières.
! « D'abord, dit-il, faites une table de bois plane et de telle largeur et
longueur que vous puissiez tracer dessus deux panneaux de chaque
fenêtre. » Cette table est enduite d'une couche de craie détrempée dans
'de l'eau et frottée avec un linge. C'est sur cette préparation bien sèche
-jue l'artiste trace les sujets ou ornements avec un style de plomb ou
'l'étain ; puis, quand le trait est obtenu, avec un contour rouge ou noir,
m pinceau. Entre ces linéaments, les couleurs sont marquées pour
:haque pièce au moyen d'un signe ou d'une lettre.
Des morceaux de verre convenables sont successivement posés sur la
'.able, et les linéaments principaux, qui sont ceux des plombs, sont cal-
qués sur ces verres, lesquels alors sont coupés au moyen d'un fer chaud
?t du grésoir ^.
Théophile ne dit pas clairement s'il indique sur la table (que nous
ippellerons le carton) le modelé complet des figures ou ornements. Il
(le parle que du trait ; cependant, lorsqu'il s'agit de peindre, c'est-à-dire
|de faire le modelé sur les verres découpés, il dit qu'il faudra suivre
scrupuleusement les traits qui sont sur le carton. Ce passage s'explique
naturellement, si l'on examine comment sont peints les vitraux du
ai* siècle.
Sur ces morceaux de verre, le modelé n'est autre chose qu'une suite
le traits dans le sens de la forme.
Nous allons revenir tout à l'heure sur cette partie importante de l'art
lu verrier.
Théophile ■* indique la recette pour faire la grisaille, le modelé, le trait
'épété sur les verres. Tous ceux qui ont regardé de près des vitraux fa-
')riqués pendant lesxii* et xiii^ siècles, savent que les verres employés
iont colorés dans la pâte, et que le modelé n'est obtenu qu'au moyen
il'une peinture noire ou noir brun appliquée au pinceau sur ces verres
it vitrifiée au feu. C'est de cette couleur noire que parle Théophile dans
^'On chapitre xix. Il la compose de cuivre mince brûlé dans un vase de
'er, de verre vert et de saphir grec. Il ne nous dit pas ce qu'il entend par
•aphir grec. Était-ce une substance naturelle ou artificielle, un fondant,
' Diversarum artium Schedula.
' lAh. II, cap. XVII.
^ Le diamant remplace avantageusement aujourd'hui le fer cliaud.
* Lib. Il, cap. XIX, De colore cum quo vitrum pingitur.
[ VITRAIL ] — 376 —
un oxyde? Il y a tout lieu de croire que le saphir grec était un verre
bleuâtre des fabriques de Venise qui avait une propriélé fondante. Et en
ell'el, les verres de Venise possèdent cette qualité à un degré très-supé-
rieur à nos anciens verres. Ces trois substances sont broyées sur une ta-
blette de porphyre, mêlées en parties égales ; savoir : un tiers de cuivre
un tiers de saphir grec, un tiers de verre vert, et délayées avec du vin
ou de l'urine. Celle couleur, placée dans un pot, est appliquée an pin-
ceau, soit claire, soit plus sombre, soit épaisse, pour faire des traits noirs
et fins ; ou bien elle est étendue sur le verre en couche mince et est en-
levée avec un style de bois, de façon à former des ornements très-déliés
ou des touches se détachant en lumière sur un fond obscur, mais encore
translucide.
Les verres, ainsi préparés, sont mis au four afin de vitrifier celte pein- :
lure monochrome. D'après Théophile, ce serait donc à l'aide d'un oxyde
de cuivre que celle couleur brune serait obtenue. Cependant les mor-
ceaux de vitraux peints desxii' el xiii' siècles, que nous avons pu faire
analyser, n'ont donné, pour celle coloration vitrifiée noire-brune, que des
oxydes de fer, et c'est encore le protoxyde de fer qu'on emploie aujour-
<rhui pour col oj^jet '. Du reste, un protoxyde de cuivre calciné donne
une poudre brune qui, mise au four avec un fondant, peut produire un
effet analogue à celui que présente le protoxyde de fer, mais avec une
nuance verdàtre.
Une question importante dans la fabrication des vitraux, en dehors
de celles qui concernent l'artiste, c'est la manière d'obtenir les feuilles
de verre. Au xii" siècle, d'après Théophile, les plaques de verre étaient
obtenues à l'aide de deux procédés qu'on n'emploie plus de nos jours.
Avec la canne à soufficr, l'ouvrier cueillait dans le creuset une masse
de verre incandescent; il soufflait de manière à obtenir une bouteille
en forme de vessie allongée. Approchant l'extrémité de cette vessie de
la flamme du fourneau, celle extrémité se liquéfiait el se perçait. Avec
un morceau de bois, l'ouvrier dilatait celle ouverture de façon qu'elle |
arrivât au diamètre le plus large de la vessie.
Alors de ce cercle inférieur, en rapprochant les deux bords opposes,
il formait un huit. Le verre, ainsi préparé, était détaché de la canne au !
moyen du frollement d'un morceau de bois humide sur le col de la hou- i
teille. Faisant chauffer l'extrémité de la canne au four, avec les parcelles !
(le verre incandescent qui y tenaient encore, il collait le bout delà canne
' M. Oudiiiot, peintre verrier, a fait analyser de son côté des frap^mcnls de verrières |
des xii" et xiii<= siècles, peints; et 1 iiiialyse n'a également donné que du protoxyde de fer. i
Aiijdiird liui celte peinture est nl)tenue au moyen de batlitures de fer qu'on raffifissc I
diez les forgerons, qu'on tamise pour en séparer les parcelles métalliques et qu'on '
broie avec un fondant. On employait aussi autrefois et l'on emploie encore un minerai
de fer appelé ferrrt d'Eipngnr, qui est un oxyde de fer naturel plus brun que la san- !
guine. Cette substance donne à la grisaille un ton plus chaud que la battilure de fer des
f(U-gerons.
— 377 — [ VITRAIL ]
au milieu du huit. L'extrémité supérieure de la bouteille était alors
présentée à la flamme ; puis on opérait comme précédemment en élar-
gissant l'ouverture. Le morceau de verre ainsi disposé, on le séparait de
la canne et on le portait au four de refroidissement. Ces verres, qui
avaient la forme que donne la figure 0, étaient remis au feu pour être
dilatés, fendus et aplanis •. On em-
ployait aussi le procédé des verres en
boudinés, plus rapide et plus simple.
L'ouvrier soufflait une vessie ; il en
présentait l'extrémité inférieure à la
flamme, comme il est dit plus haut;
puis, dilatant cette extrémité, il faisait
pivoter très-rapidement la canne : les
bords dilatés du verre, par l'effet de la
force centrifuge, tendaient à s'éloigner
du centre, et l'on obtenait ainsi un
disque concentriquement strié, plus
épais au centre que vers les bords. Les
verres ainsi aplanis, soit d'après la
première méthode, soit d'après la seconde, étaient primitivement colorés
dans le creuset au moyen d'oxydes métalliques. Théophile ne parle pas
de verres doublés; el, en effet, les vitraux des xir et xiii* siècles n'en
montrent point, sauf pour le rouge. Encore voit-on des morceaux d'un
beau rouge orangé du xii* siècle, qui sont teints dans la masse -, ou tout
au moins à moitié environ de leur épaisseur. Cette fabrication du rouge
doit être une tradition antique.
En effet, les cubes de verre qui composent les mosaïques de l'inté-
rieur de l'église Sainte-Sophie de Constantinople, et sur lesquels une
feuille d'or est appliquée, sont généralement d'un beau rouge chaud,
translucide, avec strates d'un ton sombre opaque. Les strates rouges
translucides ont 3 ou /i millimètres d'épaisseur, et donnent une belle
coloration qui rappelle celle de certains verres rouges du xii* siècle.
Mais dès cette époque on obtenait le verre rouge par un autre procédé.
L'ouvrier souffleur avait deux creusets remplis de verre blanc verdàtre
au four. Dans l'un des deux, on jetait des raclures ou paillettes de cuivre
rouge, et l'on remuait ; immédiatement le souffleur cueillait une boule
de verre blanc dans l'un des creusets, et il la plongeait dans le second
creuset tenant en suspension des lamelles de cuivre. Il égalisait la prise
sur une pierre chaude, soufflait et opérait comme il est dit ci-dessus.
Aussi obtenait-on des verres doublés, dans la moitié, au plus, de l'épais-
seur desquels la coloration rouge se présente comme fouettée. Si l'on
1 Voyez Théophile, Diversarum artium Sched., lib. II, cap. vi et \x.
2 On fabrique encore à Venise des verres rouges d'un ton très-doux, teints dans U
masse. Ces verres rappellent beaucoup certains échantillons du xii« siècle.
IX. — /|8
[ VITRAIL 1 378 —
casse un de ces morceaux de verre, la coloration rouge se montre par
stries ou paillettes inégalement réparties dans cette doublure du verre
blanc verdâtre, ainsi que l'indique la section (fig. 1). Ce procédé de colo-
ration par paillettes s'entrecroisant inégalement donne au ton rouge
un aspect jaspé, miroitant, d'une grande puissanccOn comprendra, en
clf'et, que la lumière passant à travers le verre et venant frapper les
lamelles de rouge fouettées dans la pâte, se reflétant réciproquement,
doive produire une coloration d'une intensité et d'une transparence sans
égales. Chaque lamelle de pâte rouge produit l'effet d'un paillon, et l'on
voit à la fois une coloration rouge translucide et un éclat rouge reflété
des lamelles voisines. Plus tard, à dater du milieu du xiv" siècle, le verre
rouge est obtenu au moyen d'une doublure extrêmement mince sur un
verre blanc verdâtre ; le rouge n'est plus fouetté dans la pâte, mais apposé
sur elle, en faisant la boudiné.
Aussi ce verre rouge donne-t-il une coloration plus égale et, de près,
plus puissante que celle des verres des xii' et xiii' siècles : mais à dis-
tance, l'éclat de ces verres doublés est moins lumineux, moins tin; il
est souvent lourd, écrasant dans l'ensemble ; en un mot, l'efi'et décoratif
est moins bon. Cependant l'opération de la doublure des boudinés don-
nait encore certaines inégalités, des stries plus ou moins colorées, qui
conservaient au ton une certaine transparence. Aujourd'hui, les verres
rouges doublés sont parfaitement égaux de ton, et pour lesempioyer, les
peintres verriers sont obligés, s'ils veulent obtenir une coloration flne à
distance, de les jasper par des moyens factices. Au xii' siècle, on n'avait
pas les jaunes obtenus avec des sels d'argent ; les jaunes étaient des
verres blancs enfumés, et c'était le hasard qui les donnait, ainsi que l'in-
dique Théophile*.
Les jaunes de sels d'argent ne datent que du xiv* siècle; ils ne sont
qu'appliqués sur le verre blanc.
Au point de vue décoratif, les verres en boudinés, ou grossièrement
étendus, présentaient un avantage. Comme ces verres étaient teints dans
la masse, au moins pendant les xii'^ et xiii" siècles (sauf le rouge), les dif-
férences d'épaisseur de la feuille de verre laissaient apparaître des dé-
gradations de tons que les artistes verriers employaient avec beaucoup
d'adresse, en coupant le verre de manière que la partie la plus mince se
trouvât du côté du clair. Môme pour les fonds unis, ces difl"érences d'épais-
' I.ih. II, cap. VII. — Voyez, pour ce qui concerne la fabrication des verres colorés,
le Guiflp (lu verrier, par M. Uonleuips (Paris, 1868).
— 379 — [ VITRAIL ]
seur donnaient à toute coloration un aspect chatoyant qui, à distance,
augmente singulièrement l'intensité des tons. Tous les coloristes savent
que pour donner à un ton toute la valeur qu'il doit avoir, il faut qu'il ne se
présente à l'œil que par parcelles, par échappées, si l'on peut ainsi parler.
Les Vénitiens, les Flamands, connaissaient bien cette loi, et, pour s'en
convaincre, il suffit de regarder leurs peintures.
Ce qui est vrai pour la peinture appliquée sur un panneau ou sur un
mur est encore plus rigoureux s'il s'agit de peinture translucide. Dans
les vitraux, les couleurs participent de la lumière qui les traverse, et
ont un éclat tel, que la moindre parcelle colorée prend, à distance, par
le rayonnement, une importance prodigieuse. Mais il faut dire que les
rayonnements des couleurs translucides ont des valeurs très-diflerentes.
Ainsi, en ne prenant que les trois couleurs fondamentales, celles du prisme ,
le bleu, le jaune et le rouge, ces trois couleurs appliquées sur des verres,
et translucides par conséquent, rayonnent plus ou moins. Le bleu est la
couleur qui rayonne le plus, le rouge rayonne mal, le jaune pas du tout
s'il tire vers l'orangé, un peu s'il est paille.
Ainsi, supposons un dessin de vitrail composé d'après la figure 2. Les
traits noirs indiquent les plombs (voy. en A). Les compartiments R sont
rouges, les compartiments L sont bleus, et les filets G blancs. Voici l'effet
qui se produira à une distance de 20 mètres environ (voy. en B).
Les compartiments circulaires /, bleus, rayonneront jusqu'à la circon-
férence ponctuée, et le rouge ne restera franc que dans les milieux de
chacun des compartiments r. Il résultera de ceci : que toutes les surfaces
0 seront rouges glacées de bleu, c'est-à-dire violettes ; que les blancs
isolateurs entre les tons, mais n'ayant pas de rayonnement colorant,
seront glacés légèrement en bleu en v, ainsi que les plombs eux-mêmes ;
que l'effet général de cette verrière sera froid et violacé dans la plus
[ VITRAIL ] — 380 —
grande partie de sa surface, avec des taches r rouges, criardes si vous
n'êtes pas très-éloigné de la verrière, sombres si vous ôtes séparé d'elle
par une grandedistance. Mais si (voy. en A)nous diminuons le champ des
disques bleus L par de la peinture noire, ainsi qu'on le voit en D, nousf
neutralisons en partie l'effet de rayonnement de ces disques. Si, à la
place des filets blancs G, nous mettons des filets blanc jaunâtre ou blanc
verdâtre, et si nous traçons sur ces filets des lignes comme il est marqué
en e, ou des perlés comme il est marqué en f, alors nous obtenons un ^^
effet beaucoup meilleur. Les bleus, ainsi puissamment entourés de des-
sins noirs et redessinés en noir intérieurement, perdent de leur faculté
rayonnante. Les rouges sont beaucoup moins violacés par leur voisinage.
Les tons jaunâtres ou blanc verdâtre des filets acquièrent de la finesse
par le glacis bleu, qui, mordant sur chacune de leurs extrémités, laisse
entre ces extrémités une partie chaude qui s'allie avec le rouge, surtout
si nous avons eu le soin d'augmenter la valeur des plombs par ces perlés
ou par de simples traits intérieurs.
Admettons, au contraire, que les carrés R (voy. en A) soient bleus et
les disques L rouges. A distance, le rayonnement puissant de ces grandes
surfaces bleues, relativement aux taches rouges, sera tel, que ces taches
rouges paraîtront noires ou violet sombre, et qu'on ne pourra soupçonner
la présence du rouge. Les filets blancs paraîtront gris sale ou verts, s'ils
sont jaunes, ou vert azuré, s'ils sont blanc verdâtre. L'effet sera mauvais,
sans oppositions. Le rayonnement du bleu affadissant et salissant les
autres tons, ceux-ci n'auront plus la puissance de donner au bleu sa
finesse et sa transparence. La coloration générale sera froide, laqueuse,
d'une tonalité fausse ; car, dans les vitraux, plus encore que dans la pein-
ture, chaque ton n'acquiert une valeur que par l'opposition d'un autre
ton. Un bleu clair près d'un vert jaune devient turquoise ; ce môme bleu
près d'un rouge est azuré. Un rouge près d'un jaune-paille a un aspect
orangé, tandis qu'il sera violacé près d'un bleu.
Ces principes élémentaires, et d'autres que nous aurons l'occasion de
développer, étaient mis en pratique par les peintres verriers du xii* siècle,
avec une sûreté et une expérience telles, qu'il faut bien admettre chez
ces artistes une longue suite d'observations. Nous ne pensons pas qu'ils
eussent établi, sur ces relations des couleurs translucides, une théorie
écrite, une sorte de traité scientifique, comme on le pourrait faire de nos
jours ; ils protiédaient par la méthode expérimentale, et les traditions
acquises se perpétuaient dans l'atelier.
Gomme style du dessin applicable à la peinture sur verre et comme
entente de l'effet simultané des couleurs translucides, le xir siècle a sur
le xiir une supériorité incontestable. Alors, au xii" siècle, le dessin pro-
cède d'après la méthode grecque byzantine ; le nu impose la forme, les
draperies ne font que l'envelopper; rien n'est laissé au hasard; l'ensemble
et les détails sont conçus et exécutés suivant des principes établis
sur une observation profonde: tandis que plus tard on constate sou-
— 381 — [ VITRAIL ]
vent, au milieu de belles œuvres, des négligences ou des oublis de ces
principes.
Les verres employés par les artistes du xii* siècle peuvent être classés
ainsi :
1° Bleu limpide, légèrement turquoise.
I RiRusi 3 2° Bleu saphir, mais verdissant.
3° Bleu indigo, intense.
4° Bleu azuré, très-clair, gris de lin.
1° Jaune-paille, fumeux.
2° Jaune safran ou or bistré.
Jaunes.
Verts.
POCRPRES.
TO'S RARES.
l i" Kouge non doublé, orangé très-doux et égal de ton.
Rouges } 2'= Rouge intense, jaspé.
( 3° Roux clair, fumeux.
1° Vert jaune, limpide.
2° Vert-émeraude. Ce ton, à la main, paraît se rapprocher plutôt du
gris que du vert; il prend son éclat à distance, et surtout par
opposition des tons bleus et rouges.
3" Vert-bouteille. A la main, ce vert paraît froid; il prend sa qualité
comme le précédent.
/ 1° Pourpre clair, chaud.
1 2° Pourpre limpide, azuré.
j 3" Pourpre sombre, vineux.
\ 4° Pourpre très-clair, fumeux, pour les chairs.
^ 1° Mordoré, couleur vin d'Espagne.
I 2° Vert sombre, chaud,
!i° Blanc jaunâtre, fumeux,
2° Blanc gris, glauque.
3'^ Blanc nacré.
Toutes les opérations chimiques des verriers du moyen âge étant em-
piriques, le compte des imprévus, des variétés, était long. Théophile
laisse assez comprendre que le hasard seul donnait certains tons, dont
l'artiste savait profiter. La palette du verrier était ainsi très-étendue, et il
ne faudrait pas prendre la classification que nous donnons ici comme ab-
solue. Nous n'avons fait qu'indiquer les valeurs ; mais comme tonalité,
ces valeurs présentent des variétés nombreuses. Le talent des verriers
consistait surtout à ne jamais juxtaposer deux valeurs égales et à pro-
fiter avec un sentiment réel de coloriste des variétés tonales.
Nous l'avons dit déjà, tous ces tons, sauf le rouge, sont répartis dans la
masse du verre, et non doublés, ainsi qu'on les fabriqua plus tard.
' Les verres bleus du xu^ siècle possèdent une qualité particulière et qui les fait re-
connaître entre tous ceux des autres époques : c'est qu'ils paraissent bleus à la lumière
de la lampe, tandis que ceux des époques postérieures passent au gris laqueux, au vert
ou au violet. Cette observation nous a été suggérée par des peintres verriers, habiles
praticiens, et l'expérience nous l'a confirmée.
[ VITIIAIL ] — 382 —
Cette palette composée, les verriers procédaient comme rindifjiie le
moine Théophile. Ils traçaient sur un carUm les linéaments piincipaux
des ligures et ornements. Ces linéaments principaux donnaient les plombs*
on plutôt les plombs n'étaient que le dessin scrupuleux de toutes les
parties. En composant son carton, l'artiste pensait à la mise en plomb ;
cela ressort clairement de l'examen attentif des verrières du xii^ siècle,
puisque les contours sont toujours appuyés, par un plomb qui fait ainsi le
trait général. Sur ces cartons, les artistes peignaient-ils toutes les om-
bres, demi-teintes et linéaments intérieurs? Nous ne le croyons pas,
pour deux raisons : la première, c'est qu'il arrive parfois que des pièces
de verre n'ont été que découpées, et, par manque de temps ou par oubli,
elles n'ont point été achevées de peindre ; la seconde, que parfois aussi
un même carton a servi pour deux figures, en pendants par exemple, et
que le modelé intérieur diffère dans ces deux figures. Il y a tout lieu
d'admettre que le maître traçait les contours sur le carton, avec quel-
ques linéaments intérieurs principaux ; que les ouvriers coupaient les
verres sur ce carton en calquant les linéaments principaux comme points
de repère, et que les verres assemblés provisoirement sur le ch;\ssis,
à l'opposé de la lumière du jour, on les peignait d'inspiration, sans re-
courir à un carton opaque modelé d'avance.
La figure 3' fera comprendre cette façon de procéder. En A, nous
avons tracé le carton préparé par le maître ; en B, le modelé fait sur les
verres mômes, lorsqu'ils ont été coupés et assemblés provisoirement sur
le châssis à contre-jour. On conçoit comment avec un dessin aussi précis,
donnant les plombs, il n'était guère nécessaire d'indiquer sur le carton
tout le modelé. Les lignes ponctuées sur la figure A donnent les plombs
de jonction qui contrarient les contours. Pour éviter de trop grandes
pièces de verre, le maître a tracé, sur le manteau, la bande «, qui est
d'une autre couleur et que les plombs dessinent franchement.
Il fallait nécessairement que les ouvriers peintres chargés d'apposer
la grisaille ou le modelé sur les morceaux de verre découpés d'après le
carton sussent dessiner. Il est vrai de dire qu'alors en Occident, comme
dans les écoles byzantines, on avait de véritables procédés pour peindre
une tête ou un vêtement- ; et ces procédés étaient, à tout prendre, établis
sur une longue et profonde observation des effets décoratifs. 11 suflisait
donc, dès que le maître avait tracé le carton (et alors le style lui appar-
tenait), de trouver des ouvriers habiles de la main et assez imbus des
procédés traditionnels pour peindre sur les verres coupés le modelé con-
venable. Nous ne comprenons pas l'art de la peinture de cette façon au-
jourd'hui, et il ne faut pas le regretter, s'il s'agit de tableaux faits pour
> D'un vitrail de la catliédrale du Mans, commencement du xii^ siècle, représentant
l'Ascension.
2 Voyez le Manuel d'iconot/raphie chnHientie grecque et Intine, avec une introduction
|).ir M. Didron, traduit du manuscrit li\/antin par le docteur Paul Durand. Paris, 1845,
[ — 383 — [ VITRAIL ]
î' être places en dehors d'un effet décoratif général, comme des objets pos-
j sédant leurs qualités propres indépendamment de ce qui les entoure.
Mais si la peinture participe d'un ensemble, si elle entre dans le concert
d'harmonie générale que tout édifice semble devoir offrir aux yeux,
elle est nécessairement soumise à des lois purement physiques qu'on
ne peut méconnaître et qui sont supérieures au talent ou au génie de
[ VITRAIL ] 384
l'artiste. En effet, le génie d'un maître ne peut modifier les lois de la
lumière, de la perspective et de l'optique. Nous savons bien qu'un assez
grand nombre d'artistes de notre temps sont doués d'un sentiment trop
fougueux ou indépendant pour se soumettre à d'autres lois que celles
dictées par leur fantaisie ; mais nous savons avec non moins de certitude
que la lumière, l'optique, la perspective, n'ont pas encore modifié les
lois qui les régissent pour complaire à ces esprits insoumis. Si la lumière,
l'optique et la perspective sont des conditions physiques d'un autre ûge,
si elles ont régné dans des temps de barbarie, elles régnent encore à
l'heure qu'il est, et ne paraissent pas encore disposées à abdiquer, ni
même i vieillir. Or, les artistes qui ont composé les verrières des xii* et
xiir siècles manifestaient au contraire leur soumission absolue à ces
lois, ils s'en aidaient avec autant d'intelligence que de modestie. Cette
soumission nous donne un enseignement dont nous ne profitons guère,
mais qui, pour cela, n'en est pas moins bon et vaut la peine d'être
examiné.
Personne n'ignore les tentatives faites depuis une trentaine d'années
pour rendre à la peinture sur verre un éclat nouveau. Nos verriers les
plus habiles ont fait parfois d'excellents pastiches ; ils ont complété d'an-
ciennes verrières avec une perfection d'imitation telle, qu'on ne saurait
distinguer les restaurations des parties anciennes. Ils ont donc ainsi
pris ample connaissance des procédés, non-seulement de fabrication
matérielle, mais d'art, appliqués à ces sortes de peintures '. Ils ont pu
reconnaître les qualités remarquables des anciens vitraux comme effet
décoratif et harmonie, et la perfection, difficile à atteindre, de certains
procédés d'exécution, l'habileté matérielle des ouvriers, et apprécier le
style des maîtres, si bien approprié à l'objet. Cet art du verrier n'est donc
pas un mystère, un secret perdu.
Ce qui a été oublié pendant plusieurs siècles, ce sont les seuls et vrais
moyens qui conviennent à la peinture sur verre, moyens indiqués par
l'observation des effets de la lumière et de l'optique ; moyens parfaite-
ment connus et appliqués par les verriers des xii* et xiii* siècles, négli-
gés à dater du xv% et dédaignés depuis, en dépit, comme nous l'avons
dit, de ces lois immuables imposées par la lumière et l'optique. Vouloir
reproduire ce qu'on appelle un tableau, c'est-à-dire une peinture dans
laquelle on cherche à rendre les effets de la perspective linéaire et de la
perspective aérienne, de la lumière et des ombres avec toutes lenrs
transitions, sur un panneau de couleurs translucides, est une entreprise
aussi téméraire que de prétendre rendre les effets des voix humaines
avec des instruments à cordes. Autre procédé, autres conditions, autre
' On peut citer, entre ces fac-similé, comme remarquables : les panneaux des restau-
rations (le la sainte Chapelle, dus à MM. Lusson et Steinlieil; ceux des fenêtres, du
xii" siècle, de l'abbaye de Saint-Denis, dus à M. A. Gérente; des restaurations des vitraux
de Bourges et du Mans faites par M. Goffetier.
— 383 — [ VITRAIL ]
îjranche de l'art. Il y a presque autant do distance entre la peinture dite
^le tableaux, la peinture opaque, cherchant à produire l'illusion, et la
peinture sur verre, qu'il y en a entre cette même peinture opaque et un
bas-relief. Le bas-relief serait-il peint, que jamais il ne pourrait rendre
l'effet d'une peinture opaque sur un mur ou sur une toile ; ce bas-relief
Ainsi enluminé ne sera jamais qu'un assemblage de figures sur un seul
plan. Dans une peinture opaque, dans un tableau, le rayonnement des
couleurs est absolument soumis au peintre, qui, par les demi-leintes, les
ombres diverses d'intensité et de valeur suivant les plans, peut le dimi-
imer ou l'augmenter à sa volonté. Le rayonnement des couleurs translu-
cides dans les vitraux ne peut être modifié par l'artiste; tout son talent
consiste à en profiter suivant une donnée harmonique sur un seul plan,
comme un tapis, mais non suivant un effet de perspective aérienne.
Ouoi qu'on fasse, une verrière ne représente jamais et ne peut représenter
qu'une surface plane, elle n'a môme ses qualités réelles qu'à cette con-
dition; toute tentative faite pour présenter à l'œil plusieurs plans détruit
l'harmonie colorante, sans faire illusion au spectateur : tandis qu'une
peinture opaque a et doit avoir pour effet de faire pénétrer l'œil dans
une série de plans, de présenter une succession de solides. N'y eût-il
qu'une figure dans une peinture, et cette figure fùt-elle posée sur un
fond uni, que le peintre prétend donner à cette figure l'apparence d'un
corps ayant une épaisseur. Si le peintre n'atteint pas ce résultat dès ses
premiers essais, il n'est pas moins certain que c'est le but vers lequel il
tend, aussi bien dans l'antiquité grecque que dans les temps modernes.
Transposer cette propriété de la peinture opaque dans l'art de la pein-
ture translucide est donc une idée fausse. La peinture translucide ne
peut se proposer pour but que le dessin appuyant aussi énergiquement
que possible une harmonie de couleurs, et le résultat est satisfaisant
comme cela. Vouloir introduire les qualités propres à la peinture opaque
dans la peinture translucide, c'est perdre les qualités précieuses de la
peinture translucide sans compensation possible. Ce n'est point ici une
question de routine ou d'affection aveugle pour un art qu'on voudrait
maintenir dans son archaïsme, ainsi qu'on le prétend parfois ; c'est une
de ces questions absolues, parce que (nous ne saurions trop le répéter)
elles sont résolues par des lois physiques auxquelles nous ne pouvons
rien changer. Vous ne ferez jamais chanter une guitare comme Rubini,
et si quelques personnes prennent plaisir à entendre jouer l'ouverture
de Guillaume Tell sur le flageolet, cela ne peut être du goût des amateurs
de musique.
Nous croyons que cette discussion est ici à sa place, parce que nous
avons entendu maintes fois répéter : « Que si les vitraux des xii" et xiii*
siècles sont beaux, ce n'est pas une raison pour reproduire éternelle-
ment les meilleurs types qu'ils nous ont laissés ; qu'il faut tenir compte
des progrès faits dans le domaine des arts ; que ces figures archaïques ne
sont plus dans nos goûts, etc. » Certes, il n'est point nécessaire de calquer^
IX. — 49
[ VITliAIL ] — 38G
ctoriu'llcinent ces tN'pes des beaux temps de la p.iuture sur verre, de
faire des pastiches en un mot ; mais ce qu'il ne l'aul point perdre de vue,
ce sont les procédés d'art si habilement appliqués alors à cette peinture;
ce qu"il faut éviter (parce que cela n'est pas un progrès, mais bien un
sii:;ne de. décadence), c'est cette transposition d'une l'orme de l'art dans
uneautre qui lui est opposée. Avec plus de persistance que de bonne iVii,
on affecte souvent de nous ranger parmi les fanatiques du passé, parce
que nous disons : ((Profitez de ce qui s'est fait; laites mieux si vous
pouvez., mais n'ignorez pas les chemins déjà parcourus, les résultats déjà
obtenus dans le domaine des arts. Or, ce que vous nous donnez souvent
connue une inspiration pleine d'avenir, n'est qu'un oubli de longs et
utiles travaux, ou un assend)lage incohérent de formes mal comprises
ou de procédés faussement appliqués. »
Les vitraux du xii'' siècle sont maintenus en place, comme ceux du
xiii% par des plombs qui sertissent chaque morceau de verre, en com-
posent des panneaux ; des vergettes ou tringlettes maintiennent ces
panneaux dans leur plan et les empêchent de s'affaisser sous leur propre
poids. Ces panneaux sont posés dans des armatures de fer (voyez Aii-
matuiœ).
11 est clair que ces panneaux ne peuvent dépasser certaines dimen-
sions, puisqu'ils doivent résistera la pression du vent. La mise en plomb
laisse une élasticité très-nécessaire à la conservation de ces panneaux.
Le compositeur verrier doit tenir compte de ces éléments matériels de
l'œuvre. Ce sont là des conditions non moins impérieuses que celles im-
posées par la lumière et l'optique. Ce sont des conditions de solidité, de
durée, et qui, par cela même,' doivent influer sur la conception de l'ar-
tiste, et dont il s'aide, s'il est habile. Les armatures de fer dessinent les
grandes divisions décoratives et donnent l'échelle de l'objet, chose plus
utile qu'on ne le pense généralement. Les plond>s accusent te dessin et
séparent les couleurs par un trait ferme, condition nécessaire à l'effet
harmonieux des tons translucides. Reste le modelé intérieur. C'est là que
les verriers du xii* siècle, particulièrement, ont montré leur profonde
observation des effets de la peinture translucide. Ces artistes savaient:
r que les tons n'ont qu'une valeur relative; 2° que le rayonnement de
certaines couleurs translucides est tel, qu'il altère ou modifie même la
(pialité de ces couleurs ; 3° que le modelé appliqué sur le verre doit»
dans les parties les plus ombrées, laisser api)araître le ton local, non à
travers un glacis, mais par échappées pures ; car une ombre qui couvre
un verre coloré doime à distance un ton opaque qui ne participe pas de
la coiiliMn' de ce wvvc qu'elle couvre, mais du rayonnement des couleurs
voisines, en raison de la propriété rayonnante de ces couleurs. Ainsi,
pour rendre notre explication claire: supposons (fig. 6) un disque do
verre rouge A enlouiv de verre bleu ; si nous avons posé autour de ce
discfue une ombre (fùt-elle translucide elle-même, comme un glacis un
peu oi)a(iue), cette ombre participera, non du ton local rouge du vcrrc^
— 387 — [ VITRAIL ]
mais du rayonrpment bleu du verre d'entourage. Cette ombre prendra
dès lors un ton faux et sale, mélange de brun et de bleu, qui fera
paraître le bleu creux, sans solidité, et le ton rouge criard. Si, au con-
traire (voyez en B), nous avons eu le soin de poser cette ombre sur le
disque, non à plat, mais par hacbures et en laissant un orle rouge pur
tout autour, cet orle et les interstices laissés entre les hachures donne-
ront à l'ombre une localité rouge, et le bleu conservera sa qualité. L'orle
et les interstices des hachures prendront assez de valeur, à cause de
l'opposition des traits noirs, pour lutter contre le rayonnement du ton
bleu et laisser à l'ombre du disque sa qualité rouge.
Voyons l'application de cette formule. (Voici fi g. 5) un fragment de
la belle verrière de la cathédrale de Chartres', qui représente un arbre
de Jessé. Cette verrière date du milieu du xii'' siècle -. Le fond est bleu, de
ce bleu limpide, un peu nuancé de vert, qui appartient à la fabrication
de cette époque, et qui rappelle la couleur de certains ciels d'automne,
entre la bande orangée du soleil couchant et la pourpre voisine du zénith.
La robe du roi est d'un ton vineux, pourpre chaud, le manteau vert
d'émeraude. le pallium et la couronne sont jaune fumée, les chaussures
et les parements des manches rouges. On voit que le modelé peint sur
ces vêtements ne se compose que d'une succession de hachures laissant
entre elles, et notamment près des bords, percer le ton local ; de telle
sorte que le rayonnement du verre bleu du fond est neutralisé par ces
échappées des tons locaux des vêtements à travers les interstices des ha-
chures. Ces observations, qui sembleraient contredire en partie la démons-
tration qui accompagne la figure 2, n'en sont cependant qu'un corollaire.
' Façade occidentale. Ce dessin est au sixième de rcxccution.
- Vovcz Cathédrale.
— 388 —
Dans la figure 2, nous avons vu que pour neutraliser l'effet du rayonne-
— 389 — [ VITRAIL ]
ment des tons bleus sur les tons rouges, nous avons diminue la surface
de ces tons bleus par une peinture opaque, une sorte d'écran découpe
qui soumet leur contour à des formes redentées. Or, à distance, lorsque
les couleurs translucides sont très-rayonnantes, on diminue bien la pro-
priété de ces couleurs à l'aide d'écrans découpés ; mais, par l'effet de
cette propriété rayonnante, les écrans découpés paraissent diffus, et les
interstices laissés purs perdent simplement de leur valeur colorante
relative. L'effet contraire se produit pour les couleurs à faible rayonne-
ment, leur mtensité colorante autimente en raison du peu de surface
que vous laissez pur entre les découpures d'un écran. Exemple (fig. 6) :
soit un verre bleu A dont on a diminué la surface rayonnante par la
peinture opaque ou écran B. A distance, ce verre bleu produira l'effet
indiqué en C. Plus on l'éloignera, plus la peinture écran sera confuse,
mais aussi plus le bleu tendra à grisonner. Soit un verre rouge peint de
la môme manière : plus on s'éloignera, plus la peinture écran prendra
d'étendue, en perdant un peu de sa qualité opaque ; si bien qu'à une
grande distance, on ne distinguera plus le rouge que par touches ai-
guës, ainsi qu'on les voit figurées en E, mais ces touches gagneront en
intensité colorante ce qu'elles perdent en étendue. Nous admettons que
le verre rouge est fouetté ; s'il était uni, à distance il paraîtrait lie de vin
ou marron. D'après ce principe, chaque couleur translucide doit donc re-
cevoir la peinture écran en raison de sa propriété rayonnante. Les verriers
du XII' siècle prouvent par les œuvres qu'ils nous ont laissées qu'ils avaient
[ VITn.MT. ] — :j{)0 — I
uiu' parfaite connaissance de ces lois, et nous avouons, quant à nous, ne ^
les connaître que par l'étude attentive de ces œuvres. (Ju'ils soient ar- 1
livcs à ces résultats par un empirisme prolongé ou par des observations j
savantes recueillies en Orient, cela, au fond, nous importe assez peu ; le fait I
donne raison à leurs méthodes. Car, de toutes les verrières connues !
celles du xii'= siècle possèdent seules cette harmonie claire et sùrc qu'on '
ne peut se lasser d'admirer ; harmonie si franche, qu'à une très-grande I
<listance, et sans avoir besoin d'examiner le style dés dessins, on recon- '
naît une de ces verrières au milieu de beaucoup d'autres». Connaissant '
<lonc les propriétés plus ou moins rayonnantes des verres colorés, les
verriers du xii^ siècle ont posé et peint ces verres en raison de ces pro- '
priétés, et aussi de l'inlluence que les couleurs translucides exercent les ;
unes sur les autres.
^ Sachant, par exemple, que ce bleu limpide dont nous i)arlions tout à :
l'heure a, par-dessus toutes les autres couleurs, une qualité rayonnante, \
ils ne l'ont employé en grandes parties que dans des fonds ; et pour em- j
j)ècher le rayonnement de ces surfaces bleues d'influer d'une manière î
fâcheuse sur les tons voisins (tous moins rayonnants, ii des degrés dif- ;
férents), ils ont chargé ceux-ci de linéaments, de hachures, do di^tails
opaques en façon d'écrans, aOn de rendre à ces tons une intensité plus .
grande en vertu de celte loi expliquée figure 6; mais, d'ailleurs (toujours \
on vertu de la loi et de celle expliquée également ligure U), ils se sont j
bien gardés de salir ces tons par des ombres unies, eussent-elles été I
même translucides, et ont laissé toujours percer des parcelles du ton
1 )cal à travers les réseaux ombreux les plus chargés. Ces artistes ont
encore usé des verres blancs (nacrés), comme appoint indispensable pour
donner aux couleurs leurs rapports relatifs. Ainsi, dans l'exemple donné
ligure 5, le branchage de l'arbre de Jessé, quelques feuilles des bouquets
î;ont coupées dans du verre blanc; mais ces parties lumineuses sont char-
gées de détails peints qui en atténuent l'éclat et la dureté -.
Le fond bleu qui cutourc l'arbre, sujet principal, et qui occupe tout
le milieu de la fenêtre, est combattu par deux larges bordures dont
voici (flg. 7) la répartition ; car c'est par l'ensemble autant que par les
détails que se recommande cette composition. En A, règne le fond bleu
>ur lequel se détachent en vigueur les tons des personnages et en lu-
mière les branchages de l'arbre. En B,sont des prophètes sur tond rouge,
r.es proijhètessont principalement vêtus de bleu et de jaune fumée; ils
" Voyez, entre autres, les verrières occideiilalcs de Notre- Daiiir de Cliarlres; relies
4ie ré-lise al.haliale de Saint-Denis, fal.riquées sous l'ahlié Sut;vr; qw,!, pus arriéres
du Mans, de Vendôme, d'Angers.
- Voyez, pour la coloration prénérale de cette verrière, la Monographie de Snlrr-Dnme
'In Cliarlrcs, par .1. 13. Lassus. Celte verrière est Irès-ridèlement copiée par iM. 1*. Durand.
L'exactitude du dessin et du modelé ne saurait être plus cyinplèle, mais la coloration
donnée par la chromolitlioiirapliie ne peut rendre lellef des rapports des couleurs trans-
lucides. Ainsi les l.leus sont lourds et soiiiNres, les verts durs, etc.
— 391 ^ — [ VITRAIL }
tiennent dos phylactères blancs. Cette tonalité chaude (car le bleu n'est
plus ici le même que celui du fond, mais plus intense ou plus vert)
idoune une transparence lumineuse au fond bleu du centre. Pour relie:'
ces fonds rouges des prophètes, l'artiste a drape le Jessé couché en G
d'un large manteau rouge ; il repose sur un lit tendu de blanc qui sert
'de point de départ, de souche à la tonalité de l'arbre. Une robe bleu
sombre qui revêt le haut du corps de Jcssé, ce blanc et quelques franges
jaunes, donnent un éclat incomparable au rouge du manteau. Les demi-
cercles rouges qui servent de champ aux prophètes sont sertis d'une
bande bleue dans le ton du fond A et d'un liséré blanc chargé de détails;
puis les écoinçons G sont sur fond d'un beau vert d'émeraude chaud et
limpide. Autour se développe une bordure splendide comme composi-
tion et éclat, dont nous donnons (fig. 8) le détail au sixième de l'exécu-
tion. En A, sont les fonds rouges des prophètes; en B, le filet bleu qui
rappelle le ton du fond du Jessé, puis le liséré blanc onde, enlevé au
style sur un ton bistré apposé sur le verre ; en C, le fond vert des écoin-
çons. Ceux-ci sont chargés d'an carré bleu bistré de peinture, avec des
f VITRAIL ] — 392 —
détails extrêmement délicats enlevés au style, conformément à la me- 1
Ibodo indiquée p;tr Théophile. Ces carrés bleus sont coupés par des orne
ments pourpre chaud qui mordent sur le fond vert. Un liséré blanc,
également bistré et enlevé, entoure le carré bleu. Le rouge apparaît de
nouveau en U. Un perlé jaune fait le bord intérieur de la bordure; il est
— 393 — [ VITRAIL ]
doublé d'un filet blou F, du même Ion que le fond du Jessé. Le rouge
reparaît en G, et le bleu du fond du Jessé en L. Pour l'entrelacs perlé,
il est fait sur verre blanc. Les cercles et les feuilles en lancettes sont
jaune fumée; les feuilles, vertes et pourpre ; le perlé extérieur est jaune
(lonleux. Dans cette verrière, il n'y a donc que les verres dont voici les
tons:
1" Blanc nacré; blanc fniiioux.
2" Bleu limpide.
3° Blou intense vcrdàtre, et par exception indigo.
(1° Vert d'émeraude.
5" Vert se rapprochant du ton de la turquoise,
6" Pourpre chaud.
7° Rouge.
S'' Jaune, deux tons.
9° Les tous des chairs sont pourpre clair, fumeiiv.
Il était donc facile au maître, suivant ce que dit Théophile, de mar-
quer sur son carton les couleurs par des lettres, et d'établir ses rapports
harmoniques plus sûrement qu'il ne l'eût pu faire en tâtonnant avec une
palette de tons. Le ton bleu du sujet principal a commandé toute la
tonalité du reste. Tl fallait laisser éclater la splendeur lumineuse dans
ce mUieu. Cette donnée a commandé les fonds rouges des prophètes, le
rappel du blou du fond principal sur les fdets demi-circulaires. Pour
faire valoir, et la vigueur de la coloration rouge, et la transparence
rayonnante du bleu, on a placé les fonds vert d'émeraude des écoinçons.
Puis encore a-t-on rappelé le fond bleu, mais en lui donnant une valeur
solide par l'adjonction de cette délicate ornementation des carrés. Enfin,
la bordure résume tous les tons répartis dans les sujets principaux, mais
par petits fragments ; de manière que cette bordure, d'un effet solide et
puissant, ne rivalise pas cependant avec les larges dispositions des parties
centrales. Ces entrelacs blancs perlés sont comme une marge brillante
aux peintures principales ; marge qui se rattache aux sujets par ces carrés
bleus délicatement niellés et sertis de lisérés blancs.
Si maintenant nous examinons les détails de cette bordure (fig. 8),
nous observons que les feuillages pourpres, verts et jaunes qui se déta-
chent sur le fond bleu L, sont modelés conformément à la méthode indi-
quée par la figure U, c'est-à-dire que ce modelé laisse toujours voir des
parties pures du verre entre les hachures, et notamment sur les bords
de l'ornement, afin de lutter contre le rayonnement du fond bleu, qui,
d'ailleurs, n'est visible qu'en pièces relativement petites.
On croit trop facilement que les peintures sur verre anciennes doivent
en partie leur harmonie à la salissure que le temps a déposée sur leur
surface ; et nous avons souvent entendu des peintres verriers mêmes
prétendre que ces vitraux des \iV et xin* siècles devaient produire un
effet criard lorsqu'ils étaient neufs. Cette opinion peut être soutenue s'il
s'agit de certaines verrières de pacotille, comme on en a fabriqué dans
IX. — 50
F VITRAIL ] — 39/l —
tous les Icmps, et surtout peudant le xui" siècle; elle nous semble erro-
née s'il s'agit des verrières du xii* siècle que nous possédons encore, en
trop petit nombre malheureusement, et des bonnes verrières du XIIl^ En
examinant les figures 3, 5 et 8, il est facile de reconnaître que les pein-
tres ont parfaitement paré aux eflets criards par la multiplicité el la
disposition des traits ou hachures composant le modelé. En laissant les
fonds limpides, et choisissant pour ces fonds des tons francs, mais d'une
belle qualité colorante, lumineuse, ils ont eu le soin d'occuper tous les
tous entrant dans la composition des figures et ornements par un mo-
delé serré ou des détails délicats qui donnent à ces tons la valeur relative
convenable. On remplace habituellement aujourd'hui ce travail délicat
et si bien entendu pour faire valoir la qualité de chaque ton, par une
salissure factice mise de faijon à laisser apparaître par échappées les tons
purs, et l'on obtient ainsi parfois une harmonie à bon compte. Mais il
faut avouer que ce procédé est barbare, et permet de supposer que nos
verriers n'ont pas une théorie bien nette des conditions de l'harmonie
des vitraux. C'est à peu près comme si, pour dissimuler le défaut d'ac-
cord entre des instrumentistes exécutant une symphonie, on faisait
dominer, du commencement à la fin, une basse continue, une sorte de
ronflement neutre, avec quelques rares intervalles laissant entendre par
échappées une ou deux mesures débarrassées de cet accompagnement
monotone. Faire de la peinture, translucide surtout, c'est-à-dire d'un
éclat sans rival, pour la salir sous prétexte de l'harmoniser, est une idée
(jui peut entrer dans le cerveau d'amateurs passionnés de la patine des
objets d'art plutôt que de ces objets mêmes, mais ne jxuivait venir à
l'esprit d'artistes qui cherchaient par tous les moyens sincères et proton-
dément étudiés à rendre leurs conceptions. Il est évident toutefois (jue
déjà au XIII® siècle, on apposait certains glacis par parties sur des ver-
rières communes' ; mais ces légers glacis apposés à froid, et probable-
ment sur la verrière mise en place, ont des expédients pour obtenir un
effet d'ensemble, et non une salissure mise au hasard sur les panneaux.
Les verrières du xii*" siècle des cathédrales de Chartres et du Mans,
de l'église abbatiale de Saint-Denis, de Vendôme et d'Angers, pouvaient
et peuvent se passer de cette patine, puisque (sauf les fonds qui, ne l'ou-
blions pas, sont faits avec des verres d'une qualité harmonieuse incom-
parable) tous les détails de l'ornementation et des figures sont couverts
d'un travail au pinceau. 11 y avait donc alors pour les artistes verriers
deux opérations distinctes propres à obtenir l'harmonie générale d'un
vitrail quand le carton était dessiné : 1° la désignation des tons des
verres sur ce carton ; 2° le travail au i)inceau sur ces verres, qui com-
plétait l'harmonie en donnant à cIkuiiu' ton l'imijortance relative con-
venable.
• Nous avons rccoiiiiu la présence tic ces patines l'actk-cs sur des vitraux qui avaicut
été cnrerni;'S dans du [)làtre peu après leur exécution.
— 395 — [ viTiwML ]
La méthode adoptée par les artistes du xii' siècle pour la première
partie de ce travail est donnée par Théophile ; c'était au moyen de lettres
que le naaître indiquait les couleurs sur le carton.
Or, cette méthode devait se rapprocher de celle que nous allons indi-
quer en nous appuyant sur les exemples de verrières de cette époque. En
supposant les cinq voyelles exprimant:
A = le blanc.
E = le pourpre foncé , \
I = le pourpre clair \ ,
^ ' > couleurs composées.
0 = le vert d'émerauile. ... V
U = le vert bleu turquoise.. /
les conso-ines exprimant :
B = le bleu 'i
J = le jaune couleurs simples '.
R = le roug:e . )
nous partons de cette première loi : que toute couleur simple dominant
dans un sujet, formant le fond, par exemple, il faut, avec elle, employer
en majorité les couleurs composées ; que si, avec cette couleur simple
du fond, on met d'autres couleurs simples, il faut, ou que ces couleurs
soient en petites parties, ou isolées par un appoint blanc important.
Exemple : dans la figure 5 de l'arbre de Jessé de Chartres (premier roi),
le fond étant B, les voyelles doivent dominer dans la composition. En
effet, l'artiste a mis : manteau, 0 ; robe, I ; branchage, A ; fleurs, E, U,
1, 0. Les consonnes n'apparaissent plus que pour de petites parties : cou-
ronne, pallium, deux feuilles inférieures dans les bouquets du haut,
feuille centrale dans les bouquets du bas, J; agrafe, manchettes, souliers
(lu roi, R. Si nous prenons les autres rois au-dessus du premier et la
Vierge du sommet, la loi est la môme, c'est-à-dire que le fond étant la
consonne B, ce sont les voj'elles qui composent les personnages et orne-
ments. Dans le bas, le Jessé est couvert d'un ample manteau rouge, pour
ime raison d'harmonie indiquée plus haut, mais ce manteau est entière-
ment entouré de la consonne A, c'est-à-dire de blanc. Même règle pour
la bordure: le fond des bouquets est B, les bouquets sont I, 0, la lan-
cette centrale et la rouelle sont J ; mais la lancette centrale est très-
menue, se rattache au blanc, ainsi que la rouelle. Cependant les fonds
des prophètes sont R, et le B entre pour une forte part dans le vêtement
de ces prophètes, ainsi que le J ; mais c'est là un de ces procédés d'har-
monie fréquents à cette époque et qui confirme larègle ci-dessus donnée.
' Les peintres verriers employaient plusieurs valeurs de chaque ton, comme nous
l'avons indiqué plus haut, lî était facile de désigner chaque valeur par un signe : ainsi,
le E (bleu) pouvait être RI, B 2, B 3, indiquant ainsi le bleu limpide, clair, turquoise;
le bleu sapliir, le bleu indigo^ etc.
[ VITltAII. ] .ïOG
D'abord ie B ou le bleu employé est. dans la plupart de ces vêtements,
ou verdâtre ou azuré clair, ce qui n'en lail i)lus une couleur simple ; le
J est ou paille ou très-fumeux. Il y a ici un cas particulier, la donnée
harmonique de l'artiste était celle-ci : obtenir un milieu brillant, limpide,
léger, doux à l'icil. Pour arriver à ce résultat, il iallait avoir autour de
cette partie centrale une coloration vigoureuse, ini peu dure même, une
sorte de dissonance qui fît repoussoir. De là ces alliances de rouge et
de bleu. Mais si l'on regarde cette belle verrière, avec quel art de colo-
riste cet elfet est-il obtenu ! Dans ces vêtements bleus des prophètes i)as-
sent des bandes pourpres ; puis, sur des parties voisines d'un bleu azuré,
d(>s tons vert d'émeraude très-lumineux ; de longs phylactères blancs,
même des robes blanches, viennent détruire ce qu'il y aurait de trop forcé
dans les tons de ces deux bordures des prophètes. Lapuissance du fond vert
d'émeraude des écoinçons, séparé du fond rouge des prophètes par un tllet
blanc et un fdetB pur, qui est le B du fond des rois, ajoute encore à l'effet
solide de la tonalité, et ce vert d'émeraude est rendu fin et doux cepen-
<lant j)ar les larges feuilles pourpres qui mordent dessus et qui partent
des carrés bleus niellés (voy. la fig. 8).
Les peintres verriers du xii" siècle ont enq)loyé i^arfois ces fonds verts,
mais seulement pour des parties accessoires, des ornements, et pour
faire participer ces fonds à un système de bordure dans le genre de celui
que nous venons de décrire. D'ailleurs, pour les sujets, pendant les xii'
<3t xin" siècles, les fonds bleus et rouges, c'est-à-dire des couleurs simples
d'une coloration puissante, sont seuls employés, et cela se conçoit. Dès
l'instant que les verriers avaient reconnu qu'avec une couleur dominante,
comme un fond, il ne faut plus ({u'exceptionnellenient des couleurs
de même ordre, c'est-à-dire ({u'avec une couleur consonne dominante
(pour en revenir à notre théorie), il ne faut employer (jne des couleurs
voyelles, et vice versa, force était de prendre pour les fonds les couleurs
simples ; car, en supposant qu'on eût pris un fond pourpre (couleur
composée), par exenq^le, les objets compris dans ce fond ne pouvaient
ôtre que le bleu, le rouge et le jaune (couleurs simples). Gela réduisait
les ressources de la palette du verrier à trois couleurs et au blanc, pour
tous les vêtements, nus et ornements du sujet, ce qui présentait une
harmonie monotone et bornée. En adojjtant les fonds bleus et rouges,
bleus surtout, le peintre verrier avait, pour colorer les sujets et orne-
ments, deux verts, deux pourpres, le bleu gris de lin et le bleu turquoise,
c'est-à-dire six couleurs, sans compter le blanc et les blancs rompus.
D'ailleurs, avec le fond bleu, il pouvait, au moyen de (pu^Ujues artifices,
employer encore le rouge et le jaune et, avec le fond rouge, le bleu et
le jaune. 11 est encore une autre considération ; le l)leu et le rouge
seuls peuvent, comme ton de foud, se passer de peinture, sans paraître
creux. Le jaune est trop absorbant, non par son rayonnement, puis-
(ju'il n'en a pas, mais j)ar son éclat ; (juant aux tons composés et rom-
pus, s'ils ne sont pas charges de peinture, c'est-à-dire modelés, ils ne
— 397 — [ VITRAIL ]
se snulionnont pas : le regard, pour ainsi parler, passe à travers et
cherche quelque chose au delà. Le bleu et le rouge translucides seuls,
dépourvus de peinture, de modelé, offrent à l'œil une surface colorée
solide, intense, sur laquelle il s'arrête.
Nous avons vu (fig. 2 et 6) que les peintres atténuaient le rayonnement
du bleu par l'apposition, sur le bleu, d'une peinture écran qui en dimi-
. nuait la surface et qui altérait sa tonalité au profit des couleurs voisines
i moins rayonnantes. Mais pour les fonds des sujets, au xii* et au mu"
[..siècle, il était très-rare que les fonds bleus fussent chargés d'une pcin-
; turc écran ; aussi, pour lutter contre le rayonnement de ces fonds bleus,
les verriers avaient-ils le soin de placer beaucoup de fdets ou de détails
blancs ou bleu gris très-clair dans les sujets enveloppés par ces fonds.
En effet, le blanc gris bleu, qui a un rayonnement égal au bleu saphir,
conserve auprès de ce bleu saphir toute sa valeur ; il en est de môme, ou
il peu près, de certains pourpres pâles et lilas, de certains verts glauques.
Aussi ces tons sont-ils très-fréquemment employés dans les sujets ou
■ornements se détachant sur fond bleu franc. Pour empêcher les fonds
bleus de rayonner en dehors de leur périmètre, les artistes des Air et
MIT siècles ont usé d'un moyen qui ne manque jamais son effet. Ils
pla(;aient autour de ce fond un filet rouge, puis un fdet blanc. Voici
le phénomène qui se produit alors : la présence du filet blanc empoche le
rouge d'être violacé par le rayonnement du bleu. Soit (lig. 9) un sujet A
^■;r fond bleu ; si ce fond bleu est entouré d'un filet rouge B, et celui-ci
enveloppé d'un lilet blanc C, le rayonnement du bleu n'a pas d'action
sur le iilet rouge, ne le rond pas violet ; ce rouge conserve toute sa pu-
reté et fait d'autant mieux valoir la finesse du ton bleu. L'action du filet
blanc sera encore plus efficace, si ce filet est perlé, comme il est indiqué
eu P, parce que le blanc, réduit à des touches répétées, prend d'autant
plus de fermeté. Mais si l'on fait le contraire, c'est-à-dire si l'on met le
lilet blanc en B, à l'intérieur, et le filet rouge en G, à l'extérieur, le blanc
>era quelque peu azuré par le voisinage du bleu, et ne présentera plus,
[ VIT.IAIL ] _ 398 _ !
pour le rouge, une opposition qui fora ressortir son éclat; parUint le'
rouge sera terni parle rayonnement du bleu passant à travers le blanc.l
Il est facile, par une expérience que chacun peut faire, de se rendre^
compte de cet effet. Si le lilet rouge est compris entre deux filets blancs'
(perlés surtout), il conserve de même sa valeur, et l'on obtient une har-
monie d'une extrême délicatesse ; car alors entre le rouge, qui ne perdi
rien de sa qualité, et le bleu, il s'interpose un orle nacré qui fait une'
transition des plus heureuses entre le rouge elle bleu. En effet, la juxta-
position du rouge et du bleu est périlleuse ; elle est une véritable dis-'
sonance, et c'est avec beaucoup d'adresse que les peintres verriers des!
xir et xiir siècles s'en sont servis. Si par l'extraposition du blanc, le'
rouge conserve sa qualité et n'est plus soumis au rayonnement du bleu,
l'harmonie est dure ; si le blanc fait défaut, le rouge est violacé cl prend;
une qualité fausse : l'interposition d'un blanc verdâtre ou jaunâtre entre'
le rouge et le bleu (à la condition d'avoir du blanc également à l'exté-i
rieur du rouge) produit l'effet le plus heureux. Les peintres qui ont faitj
les belles verrières de Chartres, de Bourges, etc., ont usé largement de ce'
moyen de sertir les fonds bleus. {
Après avoir étudié nos plus belles verrières françaises, on pourrait!
établir qu'au point de vue de l'harmonie des tons, la première condition '
pour un artiste verrier est de savoir régler le bleu. Le bleu est la lumière :
dans les vitraux, et la lumière n'a de valeur que par les oppositions. I
Mais c'est aussi cette couleur lumineuse qui donne ù tous les tons une |
valeur. Composez une verrière dans laquelle il n'entrerait pas de bleu, '
vous n'aurez qu'une surface blafarde ou crue, que l'œil cherchera à évi-
ter ; répandez quelques touches bleues au milieu de tous ces tons, vous
aurez immédiatement des effets piquants, sinon une harmonie savam-
ment conçue. Aussi la composition des verres bleus a-t-elle singulière-
ment préoccupé les verriers des xii-^ et xiii-^ siècles. S'il n'y a qu'un rouge, I
que deux jaunes, que deux ou trois pourpres et deux ou trois verts au j
plus, il y a des nuances infinies de bleu, depuis le bleu clair gris de lin '
jusqu'au bU-u foncé violacé, et depuis le bleu glauque et le bleu lur- \
<Iuoise jus(ju'au bleu saphir verdissant ; or, ces bleus sont posés avec une j
très-délicate observation des effets cju'ils doivent produire sur les autres
tons et que les autres tons doivent produire sur eux. Il y a, par exemple, I
des harmonies très-heureuses produites avec des tons bleus glauques et !
des rouges (le rouge comme fond, bien entendu) avec ces mêmes bleus, I
et des bleus indigo avec des verts d'émeraude. L'association du vert et !
du bleu, si i)érilleuse, donne à ces artistes coloristes des tonalités d'une !
finesse extraordinaire, et doiil on ne peut trouver d'exemples que dans i
certains émaux persans et dans les fleurs de nos champs. Tout le monde '
a pu reposer ses regards sur l'harmonie si douce de la fleur du lin sur la
verdure. Mais de même que la nature a mis toujours des verts assortis i
à chaque coloration de fleur, de même ont fait ces artistes, et peut-ôtfe j
s'insi)iraienl-ils de ces modèles. Toujours est -il que, dans les grands j
■ _ 399 — ■ VITRAIL ]
vitraux OU dans les vitraux à sujets légendaires des xii" et xiii" siècles,
jamais le regard n'est heurté par ces taches qui apparaissent dans les
■verrières des époques postérieures. L'harmonie n'est jamais dérangée
îpar une touche mise mal à propos ; tout se tient, se lie, comme dans les
'beaux tapis d'Orient.
11 y a évidemment, pour chaque composition, pour chaque vitrail,
une tonalité admise par le compositeur ; on pourrait presque dire qu'il
[y a des verrières en ton mineur, des verrières en ton majeur. Cela est
•sensible dans les édifices où il existe un grand nombre de ces verrières,
'comme les cathédrales de Sens, de Bourges, du Mans, de Chartres, de
iTours, de Troves, d'Auxerre.
i Jamais cependant ces verrières anciennes n'affectent ces colorations
[rousses, revêtues d'un glacis ambré qu'on a donné parfois à certains
iivitraux du xvi'' siècle, que nos verriers modernes prennent pour une
■icoloration chaude, mais qui a le grand inconvénient de manquer de lu-
!mière et de donner aux intérieurs un ton faux, sans air et sans profon-
'deur ; si bien que dans un vaisseau tamisant cette coloration de lampe,
' il semble qu'on étouffe et que tous les objets se rapprochent de l'œil,
i C'est en partie au judicieux emploi des bleus dans leurs vitraux que
Iles artistes des xii'' et xiii" siècles doivent de donner aux vaisseaux vitrés
' une profondeur et une atmosphère nacrée qui les font paraître plus
! élevés et plus vastes qu'ils ne le sont réellement. Le bleu est donc la base
' de la coloration des vitraux ; mais c'en est aussi l'écueil, écueil sur lequel
! les artistes du xiii" siècle ont parfois échoué en donnant à quelques-
■ unes do leurs verrières une tonalité violette désagréable ou une tona-
' lilé froide à l'excès, qui affecte le sens de la vue comme un acide affecte
,1e palais'.
Dans les vitraux du xii" siècle, les bordures prennent beaucoup d im-
' portance, comme on peut le reconnaître par l'exemple que nous avons
' donné (fig. 7 et 8) ; quant aux fonds entre les sujets, ils sont réduits
autant que possible, et se composent d'ornements plutôt que de semis ou
quadrillés, ainsi qu'on le pratiqua au xiii" siècle. A cette époque, où l'on
multiplia les vitraux légendaires, c'est-à-dire composés de petits sujets
compris dans un même vitrail et jetés sur une sorte de tapisserie uni-
forme, on prétendit donner à cette tapisserie formant fond, et sur la-
quelle'brochaient les panneaux à sujets, un ton qui ne put rivaliser avec
les couleurs dont ces sujets étaient composés. Pour ces sujets légendaires,
le rouge ne convenait guère. Son intensité absorbait les détails répan-
dus dans ces sujets ; il rendait l'emploi des pourpres très-difticile, sinon
impossible, et s'alliait mal avec le jaune ; de telle sorte que pour colorer
sur les fonds rouges les vêtements des personnages, les peintres en
» Pcirmi ces verrières d'une tonalité violacée, nous citerons l'une de celles de la samte
Chapelle de Paris (côté sud, près du sanctuaire), et parmi celles d'une tonalité froide
c.uessivc, la rose du nord de Notre-Dame de Paris.
[ VITRAIL ] _ /,00 —
élaient réduits aux nuances du bleu, à certains verts et au l)Ianc. Ils
adoptèrent donc, sauf de très-rares exceptions, pour les sujets légendaires
les fonds bleus, qui permettaient l'emploi de tous les tons composes, et
même du jaune et du rouge, quand on les posait avec adresse. Pour la
tapisserie sur laquelle brochaient les sujets, il fallait donc trouver une
coloration relativement neutre, qui laissât briller les médaillons. Vou-
lant atteindre cet effet, la coloration ne pouvait que chercher une tona-
lité relativement sourde, mais en même temps veloutée, pleine. Le rouge
et le bleu étaient les couleurs qui devaient remplir le mieux cet objet
par leur mélange, mais en évitant les tons violacés, lesquels détruisent
toute harmonie. Voici donc quelques-uns de ces fonds du commen-
cement du xiii" siècle, choisis parmi ceux qui sont les mieux réussis
(fig. 10) ». Le premier. A, présente une alternance égale de verres rou-
ges et bleus, c'est-à-dire que les carrés r sont rouges et les carrés b bleus.
Le verrier a laissé en contact les rouges purs et les bleus purs, séparés,
seulement par les plombs ; il a obtenu ainsi un rayonnement du bleu
sur le rouge et un ton violacé, mais il a peint au milieu de chacun des
carrés un ornement écran dont les noirs sont assez puissants pour arrê-
ter le rayonnement, de sorte que les touches rouges vues à l'intérieur
des écrans restent très-franchement rouges et que le rayonnement du
bleu est diminué. A distance, la teinte violacée des bords des carrés est
rendue neutre, sourde, par l'éclat vif des verres rouges réduits au moyen
des peintures écrans, et par la fraîcheur des tons bleus également réduits.
Ainsi, l'effet général est celui-ci : ton neutre, pourpré, tenant du bleu
et du rouge, sur lequel étincellent des touches rouges et bleues très-
pures. Comme ce ton neutre pourpré n'est que le produit des deux cou-
leurs juxtaposées dont on retrouve l'éclat pur sur qut'lques points, il en
résulte un ton général harmonieux et velouté (quoique un peu sombre)
d'un i)on effet. Le second exemple, B, présente des carrés bleus séparés |
par des bandes rouges. Les rouges sont laissés purs, tandis que les carrés i
bleus sont couverts d'une grisaille écran qui atténue beaucoup leur |
rayonnement. Grâce à cette peinture, le bleu prend lui-même un ton
sourd, et ce sont les bandes rouges seules quiconsorvent un éclatquelque
peu pourpré sur les bords par le voisinage des lisérés bleus laissés le long |
des plombs. La bordure du premier exemple. A, est composée de fleurs !
bleues au sommet, et blanches ou jaunes alternées, pour la partie infé-
rieure, se détachant sur un fond rouge. On observera que le rouge est i
pur ; que le bleu, le blanc ou le jaune sont couverts d'ornements. Les !
filets a sont blancs, et les filets b bleus. La bordure du second exemple '
présente des losanges blanches et jaunes alternées, séparées par des dis- '
ques bleus sur fond rouge ; les filets sont de même qu'au-dessus. Le \
rouge, dans ces bordures, par la présence du blanc cl du Jaune, est com-
' Des vitraux léijeiidaires di- lu cliapclle ahsiilale de reylisc Notre-Dame de Semur
(Côtc-d'Or).
— ÛUl — [ VITRAIL l
plétement soustrait au rayonnement du bleu, lequel, d'ailleurs, est
atténué par la peinture écran. Ces bordures prennent ainsi un éclat
très-vif qui assourdit encore les fonds et les relègue au second plan de
l'harmonie générale.
£ . C/J/Li-Ht/lUÛ 7
Présentons encore deux autres exemples de ces fonds (fîg. 11), dans
lesquels le blanc et le jaune interviennent. Dans le premier exemple. A,
les écailles peintes sont bleues, leur naissance est jaune et leur cerné
rouge ; le rouge n'est éteint que par un simple trait. Quant au bleu, la
grisaille écran atténue son rayonnement, pas assez cependant pour que
le rouge ne soit point pourpré. Mais les touches jaune-paille, voisines de
la réunion des bordés rouges, rendent à ceux-ci leur éclat près de ces
rencontres. L'effet est singulièrement harmonieux et chaud.
Dans le second exemple, B, les écailles sont également bleues, les
bordés rouges et les petits disques fleuronnés blanc verdâtre ; toujours les
bleus sont peints, et ce sont ces points blancs qui atténuent, avec cette
peinture, le rayonnement du bleu.
Les principes de coloration posés pJus haut sont donc suivis avec un
IX. — 51
[ VITRAIL ] — Z|02 —
tact pjirfait dans ces fonds. La grisaille sur les bleus laisse toujours un
cerné bleu pur près du plomb, afin de profiter du rayonnement d'une
valeur suffisante pour adoucir les bords du rouge. Mais pour que ce
rouge, à distance, ne paraisse point trop pourpré par les bleus, ou le
rouge est occupé par un dessin noir, connue dans l'exemple A (dg. 10),
ou le blanc et le janne-paille viennent lutter contre le rayonneinent du
bleu, comme dans la figure 11.
Mais si, dans la composition des vitraux, comme dans toutes les bran-
ches de l'architecture du moyen âge, il est des principes dont les artistes
ne s'écartent pas, lorsqu'il s'agit d'appliquer ces principes; ils font preuve
d'une grande liberté et d'une fertilité peu ordinaire. Ces fonds entre les
sujets légendaires, ces tapisseries, ne se composent pas seulement de ces
semis, de ces quadrillés, de ces squamatures, mais aussi d'enroulements,
d'entrelacs disposés, comme dessin et couleur, de manière ii laisser les
sujets se détacher nettement. Voici (fig. 12) un exemi)le de ces sortes de
fonds*. Le bleu sert de fond aux sujets, le rouge à la tapisserie, les mé-
daillons A sont jaunes éteints par une grisaille, entourés d'un orle blanc
également atténué par de la grisaille. Pour les enroulements, ils se com-
posent de verres blanc verdàtre, bleu (cendre bleue), bleu verdâtre, blanc.
' Des vitraux du l)ras de croiv iionl ilc réiilisc de Notre-Dame de Dijon (1230 en-
viron).
— '|03 — [ VITRAIL ]
blanc bleu lé, jaune, bleu intense et vert d'émeraude, ces trois derniers
tons en petite quantité. Ces bleus de diverses nuances rayonnent d'une
manière suffisante, malgré la peinture qui les couvre, pour violaccr un
peu le rouge sur les bords, ce qui donne à cette tapisserie l'éclat velouté
nécessaire, tout en restant brillant. Les sujets sont entourés d'un filet
rouge cerné de deux perlés blancs. Le perlé qui sépare la bordure de la
tapisserie est vert pâle, la bordure est sur fond bleu, les feuillages alter-
nativement blancs et pourpre sombre. Le filet d'entourage, suivant
l'usage, est blanc. Ici la bordure est dans une tonalité froide, nacrée, et
fuit briller les tapisseries à fond rouge. Les sujets sont généralement
tenus aussi dans une tonalité froide et nacrée, de sorte qu'ils se déta-
chent par la délicatesse de leur coloration sur le fond puissant de la
tapisserie qui leur sert de fond ; et cette fmesse de coloration des sujets
est rappelée sur la bordure. Les médaillons jaunes servent de liaison entre
la puissance de coloration de la tapisserie et l'éclat limpide des sujets et
bordures.
Nous voudrions abréger ces détails infinis de l'art du verrier, mais il
[ VITRAIL ] — UOk —
ost difficile d'être plus court, si l'on prétend en faire une critique pou-
vant conduire à un résultat pratique. Nous sommes assez porté à croire
que dans ces questions de coloration, l'instinct joue le principal rôle;
il peut être utile de faire connaître que l'observation et la connaissance
de certaines lois sont non moins essentielles à l'artiste, d'autant que
jamais cette connaissance n'a été une gène pour ceux qui, étant natu-
rellement doués des qualités du coloriste, sont appelés à décorer les
édifices.
Avant de pousser plus avant l'étude des transformations des procédés
de coloration des vitraux, il paraît nécessaire de revenir sur la partie si
essentielle de la composition et du dessin des cartons.
Le peu que nous avons dit à ce propos suffit cependant, pensons-nous,
à faire ressortir un point important, savoir : que les procédés de compo-
sition et de dessin des vitraux s'écartent des procédés de composition et
do dessin de la peinture opaque. L'art du verrier diffère essentiellement
de l'art du peintre. La lumière passant à travers des surfaces colorées a,
sur le rapport de ses couleurs entre elles, une influence différente de celle
qu'elle exerce sur des surfaces opaques ; la lumière passant à travers un
dessin modifie également ses contours : fait qui ne se produit pas, si elle
frappe directement une surface dessinée. Supposons, par exemple, deux
inscriptions identiques comme dimension et forme, l'une enlevée en blanc
dans un écran noir, l'autre tracée en noir sur un verre blanc ou bleu
très-clair. Si la lumière du jour passe à travers ces deux inscriptions
juxtaposées, la distance qui permettra de lire encore l'inscription se
détachant en clair sur un fond noir ne permettra plus de déchifl"rer l'in-
scription tracée en noir sur un fond clair. La différence sera telle, que
si l'inscription tracée en noir se lit (comme dernière limite de distance)
à 10 mètres, l'inscription claire sur fond noir se lira encore à 15 mètres.
Si l'on s'éloigne davantage, l'inscription noire disparaîtra tout à fait, et
l'inscription claire tracera une lueur blanche sur le fond noir, mais
ne disparaîtra point entièrement tant que l'objet sur lequel elle se dé-
tache sera visible. C'est l'effet du rayonnement de la lumière, dont nous
avons indiqué déjà les résultats, lorsqu'elle traverse des surfaces colorées.
A propos du dessin, il nous faut revenir un instant sur ces résultats.
Le rayonnement de la lumière, passant ;\ travers un verre blanc sur
lequel on appose un écran, fait paraître les parties réservées ;\ travers
cet écran plus grandes qu'elles ne le sont réellement, et cela aux dépens
des bords du vide. Passant à travers un verre bleu, le rayonnement de
la lumière rend les bords de l'écran confus et bleuit une zone de la sur-
face opaque environnante. Passant à travers un verre rouge jaspé, le
rayonnement se manifeste par étincelles très-vives, mais sans colorer les
bords opaques d'une manière diffuse ; si ce verre rouge est d'un ton uni
et intense, la teinte réelle disparaît presque entièrement à distance et
semble être une tache d'un brun livide. Passant à travers un verre jaune,
le rayonnement détache les contours du vide bien nets, sans bavures,
— 1x03 — [ VITUAIL ]
ne modifie pas sa dimension à l'œil, mais la teinte jaune paraît plus obs-
cure au centre que sur les bords. Suivant que les tons verts et pourpres
se rapprochent du bleu, du jaune ou du rouge, l'espace vide laissé dans
l'écran participera: plus ou moins à ces trois qualités.
La fleure 13 donne une idée de ce phénomène. Le carré G est le vide
réel laissé au milieu de l'écran. Le blanc et les trois couleurs simples
produiront dans ce vide, à une certaine distance, les apparences que
nous présentons ici. Ces apparences ont donc sur le dessin une influence
dont il faut tenir compte, et dont les artistes verriers des xif et xiir siècles
se sont fort préoccupés. Ainsi ont-ils employé le blanc et le jaune pour
cerner, rendre nettes les formes principales du vitrail, et notamment
1Z
Blanc -BtfiL Kouiit Jamu
pour faire autour des verrières une marge de 2 ou 3 centimètres de lar-
geur qui les détache des tableaux ou meneaux de maçonnerie ; ainsi
ont-ils procédé autour des panneaux, des vitraux légendaires. S'ils pei-
gnent les traits de dessin et d'ombres sur un bleu, ils ont le soin de les
tenir plus larges et plus fermes que sur un rouge, et surtout que sur un
jaune ou un blanc. D'ailleurs, ils se servent des influences des tons
les uns sur les autres pour neutraliser les eft"ets du rayonnement trop
puissants. Sur les filets blancs, ils peindront des perles ou un filet noir
ou trembloté. Pour les vêtements des figures, ils se garderont d'em-
ployer les qualités du bleu limpide des fonds, qui, par son rayonnement,
fait disparaître les traits que l'on appose dessus ; ils emploieront des
bleus gris, des bleus turquoise ou verdàtres. Le plus ou moins de fermeté
à donner aux hachures peintes produisant les ombres, n'étant pas
indiqué sur le carton; si, comme nous l'avons expliqué plus haut, le
maître faisait couper le verre sur un trait avant l'indication de ces ha-
chures, les verres étant coupés et assemblés sur le châssis à peindre
opposé à la lumière du jour, le peintre forçait ou diminuait le modèle
en raison de la qualité plus ou moins rayonnante de chaque pièce.
L'influence des tons sur le dessin étant ainsi reconnue, nous allons
examiner comment les maîtres procédaient pour composer, tracer et
modeler les figures et les ornements des verrières.
[ VITIIAIL ] _ /l06 — . I
Dans leurs composilious, ils évitaient, autant que faire se pouvait, les I
agglomérations de personnages ou de parties d'ornements, alin de laisser |
deviner le fond dans toute l'étendue d'un motif. En cela la composition \
du vitrail diffère de celle de la peinture opaque. Autant il convient, dans I
cette dernière, de grouper les personnages d'une scène de manière à les '
détacher, le plus souvent, les uns sur les autres, autant il est nécessaire, '
<lans un vitrail, de distinguer ces personnages en faisant apparaître fré- :
<iuemment le fond autour de chacun d'eux. A dislance, par suite delà '
vivacité des tons translucides, si des personnages sont groupés en assez |
grand nombre, il devient diflicile, pour l'œil, de les comprendre séparé-
inent. L'absence de toute perspective linéaire ou aérienne, l'impossibilité
d'éteindre les tons, à moins de les pousser à l'opacité, ce qui fait tache, ■
produisent la confusion, si l'on ne retrouve pas, au moins par échappées' |
le fond qui dessine le contour de chaque figure. De même pour les '
ornements; non-seulement le plomb doit les dessiner nettement, mais I
aussi le ton de fond. Les peintres verriers des xii" et xiii« siècles n'ont i
guère failli à cette règle élémentaire. !
Par une raison analogue, les mouvements, les gestes des personnages |
-sont vivement accentués, exagérés, les formes des ornements très-vigou- I
reusement dessinées. La translucidité des tons tend à amollir les contours, I
à les brouiller; il fallait donc parer à cet effet par un dessin très-ferme[ i
exagéré, détaché; il fallait augmenter souvent le trait vigoureux du
I)lomb par un cerné noir; et, alin d'éviter la lourdeur, laisser entre ce
cerné noir et le plomb un filet pur du ton local, ainsi que nous l'avons
vu pratiquer dans les exemples du xii« siècle (fig. 5 et 8).
Le procédé de dessin adopté au xii* siècle, tout empreint encore des
traditions de l'école grecque-byzantine, procédé qui convient d'ailleurs
si bien à la peinture sur verre, ne pouvait se perpétuer en France à une
époque où se développaient les écoles laïques, qui, en peinture comme
on sculpture, penchaient vers le naturalisme. ' i
Les peintres verriers du xii*^ siècle, comme les gréco-byzantins dans |
leurs peintures, cherchaient toujours à faire apparaître fe nu en dépit |
<les draperies qui le couvrent ; les vêtements les plus amples paraissaient, I
lians ces œuvres, collés sur les parties saillantes du corps, et se dévelop- !
j)aient en dehors de la forme humaine comme entraînés par le vent. On i
-sent, dans cette manière de traduire la nature, une tradition antique, un (
souvenir de l'importance que les Grecs donnaient au nu dans leur?
ouvrages d'art. Les idées chrétiennes ne permettaient plus la reproduc- 1
lion du nu ; on le recouvrait d'étoffes, mais de manière à faire compren- |
<lre qu'on n'oubliait pas entièrement ce qui avait fait la gloire de l'art
grec antique. Les artistes verriers comme les sculpteurs du xiii^ siècle '
ôludiaient la nature telle qu'elle se présentait à leurs yeux, et n'avaient ,
pas de raisons 'pour conserver l'hiératisme si cher aux byzantins. Dès le
commencement de ce siècle, on reconnaît, dans les peintures sur verre,
l'influence de l'étude de la nature par la manière dont sont traitées les j
— 607 — [ YirnAiL ]
. draperies, (l;ins la physionomie des lèles, l'expression vraie du geste. Ces
i modifications apportées dans l'art du verrier par l'école laïque ont une
I telle valeur, que nous croyons nécessaire d'insister par des exemples.
La figure 3 a fait voir un fragment d'un vitrail de la première moitié du
\u^ siècle tout empreint du faire grec-byzantin. La figure 5 montre déjà
un progrès accompli, une tendance vers l'observation de la nature, dans
la manière dont les draperies sont tracées. Or, ce roi de Juda représenté
I figure 5 ne peut avoir été peint avant H65, puisqu'il appartient à l;i
partie de la cathédrale de Chartres qui date de \iki). Yoici maintenant
. (fig. \U) un panneau d'un vitrail de la cathédrale de Bourges, replacé
dans les verrières du xiii^ siècle, mais qui provient évidemment de
l'église bâtie pendant la seconde moitié du xW siècle *. Le dessin de ce
panneau, qui représente les deux apôtres Pierre et Paul, affecte encore
;i de soumettre les plis des draperies aux nus; cependant il y a, dans les
1 poses, les gestes et le faire des draperies, une tendance à s'affranchir
de l'archaïsme gréco-byzantin. Cette tendance vers l'étude de la nature,
en abandonnant les traditions grecques, est marquée d'une manière défi-
nitive dans les figures d'anges qui accompagnent la représentation de la
sainte Vierge du vitrail de la cathédrale de Chartres, dit Notre-Dame de
la belle verrière. Ce vitrail nous montre la figure de la Vierge assise,
il appartenant à l'école du xii^ siècle. Mais ce sujet a été entouré de bor-
dures et d'anges qui datent d'une restauration faite pendant les premières
années du xiir siècle.
Les tentatives vers le naturalisme sont évidentes dans ces restaurations
ou adjonctions. Nous prenons, de cette verrière, un panneau (fig. 15^
représentant un des anges qui tiennent des flambeaux aux pieds de la
Vierge, toute empreinte du style archaïque du xii'' siècle-. Les plis du
vêtement de cet ange ne sont plus traités suivant la tradition hiératique
de l'école byzantine; il n'y a plus l'affectation à faire apparaître le nu
en dépit du mouvement naturel des draperies. L'artiste d'ailleurs s'est
efforcé de laisser voir le fond, afin de profiler nettement la silhouette
de la figure. Les jambes, les bras, les ailes, se détachent autant que
possible.
Avec le style du dessin, le mode d'exécution change également.
Dans les vitraux du xii'' siècle, les plus anciens, les demi-teintes sont
employées; et cette partie essentielle du modelé des vitraux mérite un
examen attentif, d'autant qu'elle a été le sujet de discussions plus éten-
dues que concluantes. Théophile ^ indique clairement le procédé employé
pour poser les demi-teintes. 11 dit : « Lorsque vous aurez fait les ombres
' On sait qu'à la cathédrale de Bourfrcs il existe eitcore des fragments importnn'.s des
sculptures appartenant au xii* siècle (porches nord et sud).
- Voyez reuscmblc de cette verrière dans la Monographie de la cathédrale de Char-
tres, publiée sous la direction de Lassus (dessin de M. Paul Durand).
3 Diversarum ariiiim Schcdu/a, lib. II, cap. xxi.
[ VITllAIL ] — 408 —
« principales {priorcs uniùt-as) sur les draperies de ce genre, et qu'elles
<( seront sèches, tout ce qui reste de verre sera couvert d'une teinte
« légère, non aussi dense que la seconde ombre, non aussi claire que la
« troisième, mais qui tienne le milieu entre deux. Cela sec, avec la hampe
(( du pinceau, vous ferez, de chaque côté des premières ombres posées,
(( des traits iins (enlevés), de sorte qu'il reste des linéaments délicats
« (clairs) entre les premières ombres et la seconde teinte. » Théophile
admet donc trois opérations pour faire le modelé : une première, qui
consiste à tracer avec le pinceau les premières ombres ou plutôt les
ombres principales; une seconde, qui consiste à passer une légère demi-
— 1*09— [ VITRAIL ]
teinte comme un glacis ; puis une troisième, qui consiste à poser une
demi-teinte lavée assez intense à côté de ces ombres, en enlevant des
clairs, pour laisser entre cette demi-teinte et l'ombre des traits déliés,
aussi pour obtenir les grandes lumières. Voilà le procédé sommairement
indiqué; voyons, en examinant les vitraux du xii* siècle, comment on
IX. — 52
'[ VITRAIL 1 — 'llO —
obtenait ce résultat. Sur ces vitraux, on remarque en effet un premier
travail d'ombres fait par hachures, non absohiment opaques, très-fines
et transparentes à leur naissance, très-pleines aux points où l'ombre
prend de l'importance, mais encore transparentes. Après ce premier
travail, le, verre a dû subir une première cuisson, ce que ne dit pas Théo-
phile, mais ce qu'indiquent parfaitement les anciens verres. Cette pre-
mière ombre, étant ainsi vitrifiée, ne pouvait se délayer par l'apposition
d'une deuxième teinte. Le peintre posait donc cette seconde teinte, qui
faisait la demi-teinte forte, et il avait le soin de limiter son étendue,
de dessiner son contour, en grattant le verre avec la hampe du pinceau,
notamment entre cette demi-teinte forte et l'ombre. Il n'avait pas à
craindre d'enlever celle-ci déjà vitrifiée, ce qui facilitait l'exécution de
ce travail délicat. Posait-il la demi-teinte la plus légère avant celle plus
intense? Cela est probable, rien ne l'empochait de le faire ; mais ce qui
est important, et ce dont Théophile ne dit mot, c'est que, par-dessus
l'ombre principale cuite, sombre, mais transparente, le peintre posait
des traits opaques, le pinceau étant chargé d'une couleur épaisse, pour
obtenir des renforts d'ombres sans aucune translucidité. Les verres
étaient de nouveau remis au four, et les demi-teintes, ainsi que les traits
de force, se vitrifiaient '. Ceux-ci ont une saillie très-sensible au toucher,
sont empâtés, en un mot ; parfaitement nets, sans bavures ni fusion avec
la première ombre. C'est ainsi que sont modelés les beaux vitraux du
xii*' siècle, de Notre-Dame de Chartres, de l'église abbatiale de Saint-
Denis, de la cathédrale de Bourges (anciens). Prenons (fig. 16) un mor-
ceau d'un vitrail du xu* siècle (]ue nous reproduisons grandeur d'exécu-
tion. Avec la couleur brune, sombre, mais encore translucide, le peintre
a tracé les plis principaux de celte manche, puis la pièce a été mise au
four. Cette première préparation vitrifiée, il a posé les demi-teintes en
enlevant les clairs avec un style, et sur l'ombre vitriliée les traits opaques
épais, empâtés. A la partie inférieure du coude, le peintre a posé une
demi-teinte par hachures fondues par-dessus la première ombre évidem-
ment vitrifiée, car autrement les linéaments déliés de cette première
ombre auraient été détrempés et brouillés par le liquide tenant la demi-
teinte en suspension. On voit que, suivant l'indication de Théophile, des
filets clairs ont été enlevés parfois entre la demi-teinte et l'ombre pour
retrouver la localité du ton, ainsi qu'il est dit ci-dessus. La pose des
demi-teintes sur les vitraux du xu" siècle avait donc une grande impor-
tance; elle exigeait deux cuissons et augmentait d'autant le prix de ces
ouvrages. Aussi, dès le commencement du xiu" siècle, lorsque la dimen-
sion plus grande des fenêtres donna aux artistes verriers des surfaces
énormes à couvrir, on chercha des procédés à la fois plus rapides et moins
> Nos peintres verriers qui ont liiibilement restauré des verrières du xii" siècle, notam-
ment MM. ColTetier et A. Gérenle, ont dû procéder de celte manière. iJes fragments de
CCS verrières entre nos mains prouvent la double opération de la cuisson.
— 411 — [ VITRAIL ]
dispendieux. Les verres ne sont cuits au four qu'une fois; les demi-teintes
se posent à côté et sur les ombres, et se fondent un peu avec elles,
parce que le pinceau, si légèrement manié qu'il soit, entraîne des par-
celles de cette ombre en posant cette demi-teinte. On se sert toujours
d'ailleurs du style ou de la hampe du pinceau pour nettoyer les bords
des demi-teintes et pour obtenir des filets purs, mais ils ne peuvent plus
avoir la netteté de ceux qui sont tracés sur les verres du xii* siècle. C'est
ainsi qu'est modelé l'ange de la belle verrière de Chartres (fîg. 15). Le
détail A (fig. 16) explique ce procédé. Plus tard la demi-teinte est posée
à plat, le trait d'ombre étant sec, comme on ferait un lavis rapidement
passé avec le pinceau peu chargé de ton. L'ombre se fond à peine avec
ce lavis léger. Ces moyens matériels se modifient encore vers la fin du
xiv" siècle et pendant le xv*, comme nous le verrons tout à l'heure.
Il n'est pas besoin d'avoir vu beaucoup de peintures gréco-byzantines,
soit dans des manuscrits, soit dans des monuments de l'Orient, pour
constater les rapports intimes qui existent entre les procédés employés
par les artistes grecs et ceux d'Occident au xii* siècle. C'est le même
mode .archaïque de tracé des plis, c'est le même faire. On peut donc
[ VITRAIL ] — /iT2
lacilonu'iit constater la difrérence profonde qni sépare ces procédés de
peintures de ceux adoptes au commencement du xiii'^ siècle pour les
vitraux. Le style du dessin subit de môme une transformation complète;
la tendance vers l'idée dramatique, vers l'expression, vers l'étude de la
nature, apparaît dans l'art du verrier lorsque cet art est pratiqué par les
écoles laïques. Le geste perd son allure archaïque, les tètes ne sont plus
dessinées suivant un type de convention, les vêtements sont ceux du
temps et lidèlement rendus; l'exécution est plus libre, moins sévère,
moins fine et serrée, elle vise à l'effet. Elle dénote une expérience appro-
fondie des moyens pratiques pour obtenir le résultat le plus complet
à l'aide des moyens les plus simples. La préoccupation dramatique est
surtout marquée chez les artistes du commencement du xiii* siècle.
La cathédrale de Bourges, si riche en très-beaux vitraux de cette époque,
est, à ce point de vue, une mine inépuisable. Plusieurs de ces vitraux
sont exécutés avec perfection, d'autres à la hâte, évidemment, mais sur
des cartons de maîtres habiles. Prenons un de ces panneaux (lig. 17),
qui représente les enfants de Jacob apportant les vêtements ensanglantés
— 413 — [ VITRAIL ]
dp Joseph à leur père. On retrouve bien ici quelques traces du foire
byzantin ; les draperies accusent encore les nus sur (juelques points.
Mais le naturalisme occidental, l'intention dramatique, percent danis
cette composition. La figure de Jacob, notamment, n'a plus rien d'ar-
chaïque ; elle est tout entière inspirée par un sentiment vrai, l'observa-
lion de la nature prise sur le fait ; plus de réminiscence de l'antiquité.
Cû/LLj)aMur^
Si nous examinons les détails de ces derniers vitraux, nous serons plus
vivement convaincus encore des changements que le xiii" siècle appor-
tait dans l'art du verrier comme dans l'architecture môme. La figure 18
est une tête de femme provenant d'une verrière du milieu du xir siècle*.
Dans cet exemple, on ne peut méconnaître l'influence antique transmise
par la tradition byzantine. La ressemblance entre cette image et certaines
peintures des catacombes de Rome est frappante. Ce sont des arts frères.
La figure 19 est le calque, grandeur d'exécution, de la tête du saint Paul
du panneau fig. 14. Ces deux exemples montrent une exécution cher-
chée pour obtenir un eftet en raison de la distance du spectateur et du
rayonnement du verre pourpre clair bistré. Mais quand les verriers du
xn'' siècle voulaient atteindre à une plus grande perfection, soit parce
<iue les vitraux étaient vus de près, soit parce que ces verriers tenaient
à employer toutes les ressources de leur art, ils sont arrivés à des résul-
' Calque d'un fragment appartenant à M. Oudiaot.
[ VITRAIL ] — hlk —
états ((ui jusqu'à présent, n'ont pas été dépassés; car, sans abandonner
les principes de la peinture sur verres colorés et le style large du dessin
qui convient à ce genre de peinture, ils ont obtenu des finesses de
modelé qui rivalisent avec les œuvres les plus délicates. M. A. Gérente
'^ont les amateurs ont connu la collection choisie, possédait une tôle
provenant d'un vitrail du xii" siècle, qui est un véritable chef-d'œuvre.
Il a bien voulu nous la confier, et nous en donnons ici (fig. 19 bis) un
calque fait avec le soin le plus scrupuleux. On constate parfaitement
dans cette pièce le procédé de la double cuisson. Le peintre a posé
d'abord les domi-teintes les plus fortes, comme un camaïeu léger, qui
indiquait les masses du modelé; on a passé la pièce au four; puis on
est revenu avec de la peinture épaisse, empâtée, pour former les traits
principaux, les ombres noires des cheveux , de la barbe, et des enlc-
vures Irès-lines ont été faites au style. Les plus délicates parmi ces en-
levures ont i\ peine l'épaisseur d'un cheveu. On en voit sur les sour-
cils, sur la barbe et môme sur le sommet de la tète. Il est certain qx-e
ces ombres épaisses, empâtées, très-appréciables au toucher, ont été
— /il 5 — [ VITRAIL 1
posées après une première cuisson; car, sur quelques points, cet émail
opaque s'est écaillé, et dessous on aperçoit la première couche de demi-
teinte qui adhère au verre. Les demi-teintes les plus légères ont dû
être posées de même après la première cuisson ; car, passées sur la
première demi-teinte en quelques points, elles ne l'ont pas délayée.
Du reste, avec les moyens de peinture actuellement en usage, nous
ne pouvons obtenir de pareils résultats, ces demi-teintes lavées, fon-
dues, dont le grain n'est pas appréciable, même à la loupe; nos gri-
sailles d'oxyde de fer sont toujours un peu graveleuses, si bien broyées
qu'elles soient. La grisaille posée sur cette tête (19 bis) est transparente,
[ VITllAIL ] — /llG —
chaude, ton de bistre, et ne refroidit pas le ton local pourpre clair
bistré du verre, comme le ferait la grisaille du xiir' siècle ou celle qu'em-
ploient nos verriers. Il n'est pas besoin, pensons-nous, de faire ressortir
la grandeur de style de cette peinture, qui, à une distance de 10 mètres,
conserve toute son énergie. On ne voit plus trace, dans cette tète, des
formes de convention de l'école byzantine. La bouche, les yeux, sont
dessinés par un maître avec une savante observation de la nature, non
plus avec les procédés ou recettes que nous avait transmis l'école grec-
que dégénérée. Aussi regardons-nous cette (Puvre comme appartenant
à la fin du xn" siècle, à l'époque où l'art tendait à s'affranchir de l'hiéra-
— un — [' VITRAIL J
(isme, sans abandonner complètement les moyens d'exécution si parfaits
employés pendant la première moitié de ce siècle. Dans cette image,
comme dans celle du saint Paul, l'artiste cherche l'expression person-
nelle, il s'affranchit (surtout dans la dernière, figure 19 bis) des types
consacrés par les Byzantins. Cependant, entre cette image et celle que
nous donnons (fig. 20), qui est calquée sur la tète du Jacob du panneau
ligure 17, il y a toute une révolution dans l'art. Ici l'expression atteint
l'exagération. Ce dessin est évidemment conçu de manière à produire
l'effet cherché en raison de la distance et de la lumière translucide '.
Ce trait hardi, puissant, étrangement vrai dans son exagération, n'a plus
rien de l'art byzantin , et rappellerait bien plutôt certaines peintures
de vases grecs de la haute antiquité. C'est là le moment de l'apogée de
la peinture sur verre, le point de contact entre les derniers vestiges des
arts inspirés par les Byzantins, et les tendances vers le naturalisme.
Déjà (fig. 21) cette tète calquée sur un vitrail de la sainte Chapelle de
Paris (12^0 environ) indique l'abandon du vrai style décoratif, et celle-ci
(tig. 22 ., provenant du vitrail de la légende de saint Thomas de la cathé-
drale de Tours (1250 environ)'^, incline visiblement vers le dramatique.
U est évident que pendant cette période comprise entre 1190 et 1250,
' Ces calques nous ont été fournis par M. Coffetier.
2 Ce dernier tracé est moitié d'exécution.
ix. — 53
[ VITRAIL ] — 418 —
lo> iirlistes abîindonnent les types admis, et bientôt les procédés décora-
tils inhérents à la peintnre snr verre. Ils procèdent toujours par traits,
la sertissure en plomb accusant le dessin des contours, mais la touche
remplace le modelé large, qui seul donne de la solidité à ces images
translucides. Parfois même, connue dans l'exemple fig. l'I, lorsque les
vitraux étaient exécutés très-rapidement, la demi-teinte l'ail défaut, l'our
mieux faire saisir la différence d'exécution entre les vitraux du milieu
du xni" siècle et ceux du xii% nous donnons (fig. 22 his, en A) une télc
copiée aux deux cinquièmes de la grandeur, sur un fragment de 1180
environ, qui se trouve compris dans la rose seplentiionale de la cathé-
drale de Paris, et qui appartenait très-probablenu'ul aux verrières de
l'ancien Iranssept conmiencé sous l'épiscopat de Maurice de Sully.
Comme l'exemple figure 22, cette tôle dépendait d'une verrière placée
Ù une grande hauteur, destinée par conséquent à être vue de loin et se
détachant en plein sur le ciel. On voit comme les procédés employés jtar
les peintres diffèrent dans ces deux exemples. De près, la tète A (iig. 22 ///s)
est d'une brutalité d'exécution (jui dépasse tout ce qu'on pourrait oser
— 419 —
[ VITRAIL ]
'?9 ^''-;
T!
U
:2.ZQUAR0
en ce genre. Cependant cette tête, vue à une distance de 10 mètres^ se
f VITHAIL ] — 620 —
Iradiiit par l'apparence B. Le verre employé est un pourpre clair bistré.
Ce ton, dont le rayonnement est faible, produit, avec les ombres opaques
qui y sont apposées, un eflet singulier que nous laissons à expliquer aux
savants compétents. Os ombres, à dislance, se fondent en gagnant sur
les clairs minces et en perdant dans le voisinage des clairs larges. On
peut se rendre compte de ce fait en décalquant la tôte '22 bis sur l'ori-
ginal, et en reportant ce décalque, ainsi que M. Gérente a bien voulu le
faire pour faciliter cette étude, sur un verre de la nuance indiquée
ci-dessus; on apposera ce fragment contre une vitre, en ayant soin qu'il
se détache sur la partie moyenne du ciel. A 6 ou 5 mètres de distance,
déjà les plombs ont disparu et se sont fondus avec les ombres; les ombres
du côté (le fuite du masque ont influé sur la demi-teinte, la bouche est
déjà modifiée. A 10 mètres de distance, l'apparence est exactement celle
que donne l'image H. Ainsi le plomb qui dessine l'os maxillaire, compris
entre les deux grands clairs de la joue et du cou, est réduit à une demi-
teinte légère, tandis qu'il prend une grande largeur sous le menton, là
où les clairs voisins ont peu d'étendue. De môme le plomb qui sépare les
cheveux du front gagne sur celui-ci et se change en une ombre portée,
ce clair du front étant étroit. Une partie du clair des paupières se fond
dans l'ombre des sourcils, de même que l'extrémité claire fuyante de la
lèvre inférieure, tout entourée d'ombres, se fond entièrement dans cette
ombre. Les demi-teintes aident à produire ces illusions, car si on les fait
disparaître et qu'on se borne aux ombres opaques, l'effet n'est plus le
même; tous les clairs rongent les ombres, qui se réduisent simplement
d'épaisseur et ne se fondent plus. Il faut nécessairement que dans le
voisinage de l'ombre, le verre soit moins translucide, par l'apposition
d'une demi-teinte, afin que la lumière rayonne avec moins de viva-
cité, ou que son rayonnement éclaircisse les ombres sans leur rien faire
perdre en largeur. Nous ne savons si les études récemment faites sur la
lumière peuvent donner sur ces phénomènes des explications scienti-
fiques, mais les expériences sont pour nous des démonstrations aux-
quelles chacun peut recourir. 11 est certain que ces artistes tant dédaignés
avaient acquis une longue pratique de ces propriétés lumineuses des
verres colorés, et que sous ce rapport, comme sous quelques autres, ik
pourraient en remontrer à ceux qui, aujourd'hui, semblent faire si peu
de cas de leurs œuvres. Voilà en quoi consiste ces secrets perdus de la
peintin-e sur verre ; perdus, parce qu'on ne prend pas la peine d'ana-
lyser les moyens et procédés employés par les anciens maîtres.
C'est surtout dans les peintures sur verre représentant des person-
nages d'une grande dimension, qu'apparaît (V\i\\r manière évidente
la science d'observation des peintres verriers. 11 ne nous reste pas.
malheureusement, de figures du xii'' siècle à une échelle au-dessus de la
taille humaine; mais du xiiT siècle, on en possède un grand nombre
dans les verrières de Bourges, de Chartres, d'Auxerre, de Reims, et ces
figures sont traitées avec cette connaissance approfondie des effets do
[i-2{ — [ VITRAIL ]
la lumière sur des surfaces translucides colorées. Souvent dans ces per-
sonnages de dimension colossale, pour les nus comme pour les draperies,
les demi-teintes n'existent pas. La grisaille est presque opaque, el n'ac-
quiert un peu de transparence que vers les bords des touches d'ombre.
On peut citer, parmi les plus anciennes figures d'une grande dimension,
un certain nombre de fragments du chonir de l'église abbatiale de Saint-
llemi de Reims. Beaucoup de ces vitraux datent de l'époque de la con-
struction du chœur, c'est-à-dire de la fin du mi" siècle ou des pre-
mières années du XIII^ Ces verrières, qui, à plusieurs reprises, ont été
fort maladroitement remises en plomb avec interposition des panneaux,
furent exécutées évidemment par des maîtres d'un talent consommé.
Plusieurs fragments sont d'un beau caractère et conçus avec une adresse
rare, pour produire à distance un effet complètement satisfaisant. Nous
avons eu entre les mains une de ces têtes, qui était déposée avec d'au-
tres panneaux dans les greniers du presbytère, et nous en donnons la
copie (fig. 22 ter, A), au cinquième de l'exécution. Le masque est com-
posé de huit morceaux pris dans un verre pourpre chaud. Les yeux sont
[ VITRAIL ] — Zi22 —
coii[)cs dans du vorl blanc verdàtre ; les chevoux, dans un verre pourpre
violacé. La couronne est jaune, avec pierres bleues et rouges. Elle est
oomplctement couverte d'une teinte de grisaille, et les clairs sont enlevés
au style, conformément au procédé du \n' siècle. A la distance de 20 mè-
tres, cette tête, d'une exécution si brutale, prend un tout autre carac-
tère. Ce sont les traits d'un jeune homme à la barbe naissante. Nous
présentons cette apparence figure 22 ter, B. Le plomb qui, du coin de
^ï
l'œil droit, rejoint l'aile du nez, disparaît entièrement en passant sur les
grandes lumières, et ne fournit qu'une légère demi-teinte à ses j)(»inls
<le contact avec les ombres. La touche violente du nez du côté du clair
passe à l'état de demi-teinte se perdant vers l'extrémité inférieure. Le
-voiiivil (le l'œil droit s'adoucit grAce au fdet clair qui passe dans l'ombre.
La honche se modèle avec une donceur toute juvénile, ainsi que le men-
ton. Huant à la couronne, elle semble, grdce à ses enlevures déliées, un
joyau modelé avec la plus exquise délicatesse.
Les grands personnages représentés sur les verrières du xiii* siècle,
€omme ceux de Notre-Dame de Chartres, présentent souvent ces phé-
— Zi23 — [ VITRAIL ]
Tiomènes,bion qu'ils soient généralement d'une exécution très-inférieure
à celle de l'exemple que nous venons de donner : cependant le principe
est le même. Le sentiment décoratif ne fait jamais défaut, jusque vers le
milieu du .\iii« siècle ; quant à la composition du dessin, au geste, les
artistes inclinent vers la donnée dramatique. Cette tendance nouvelle
alors est bien sensible dans les compositions des vitraux de la sainte
Chapelle de Paris, de Notre-Dame de Chartres, des cathédrales de Tours
et de Bourges, qui datent de la fin de la première moitié du xiii* siècle.
Voici (fig, 23) un panneau tiré d'une des verrières de cette cathédrale
de Bourges, et qui représente le martyre de saint Etienne. Il est diffi-
[ VITRAIL 1 — U2tl —
cile, dans un polit espace, de mieux exprimer, par la composition, la
scène de la lapidation du saint. Les gestes sont exprimés avec une vérité
absolue. Les personnages, cependant, conformément îi notre précédente
observation, se détachent autant que possible sur le fond, tout en for-
mant groupe. Le dessinateur ne s'est pas astreint d'ailleurs à rester dans
les limites du cadre, il les franchit ; ce qui contribue encore à donner
plus de vivacité à la scène. Plus rien d'archaïque dans les plis ; leur
dessin est fidèlement interprété d'après la nature. Les vêtements sont
ceux du temps, et abandonnent les traditions byzantines, encore si mar-
<|uées dans les draperies des personnages sculptés et peints vers la lin du
xii" siècle.
Ces qualités nonvolles sont surtout appréciables dans les vitraux de
notre école de l'Ile-de-France, toujours contenue, môme dans les œuvres
les plus ordinaires. Les vitraux de la sainte Chapelle de Paris, si remar-
quables connue eflet d'ensemble, ont dû être exécutés avec une grande
rapidité ; y découvre-t-on aussi bien des négligences: verres mal cuits,
sujets tronqués; exécution souvent abandonnée à des mains peu exercées.'
— 'l25 — [ YITWAIL ]
Cependant on peut reconnaître partout la conception d'un maître dans
la composition des cartons. Les scènes sont clairement écrites, les per-
sonnages adroitement groupes ; le dessin est parfois pur et le geste ton-
jours wcl. Ce guerrier assis (fig. 2k) en fournit la preuve, bien que l'exé-
cution des détails soit insuffisante. Il faut avoir eu entre les mains un
grand nombre de vitraux, les avoir analysés, pour ainsi dire, pièce par
pièce, pour se rendre un compte exact des procédés de cet art. La lu-
mière translucide dévore si facilement les parties opaques, comme les
fers, les plombs, et les traits chargés, que le peintre doit tenir grand
compte de ce phénomène. Or, ce n'est pas en élargissant les ombres outre
mesure qu'il peut combattre cette influence de la lumière, car alors il
n'arrive qu'à faire des taches obscures qui détruisent la forme, au lieu
de l'accuser *. Cependant, malgré cette faculté dévorante de la lumière,
le moindre trait faux, à côté de la forme, choque plus les yeux qu'il ne
le ferait sur une peinture opaque. Ce qui démontre que si délicats qu'ils
soient, les traits, dans la peinture sur verre, ont leur valeur. S'ils sont
à leur place, à peine les aperçoit-on; s'ils sont posés contrairement
à la forme, ils tourmentent l'œil. Souvent les vitraux du xiir siècle,
exécutés avec précipitation et négligence, laissent voir un travail insuf-
fisant ou grossier, mais jamais ce travail n'est inintelligent ; chaque
trait porte coup, accuse la forme, et cela avec les procédés qui sont
inhérents à ce genre de peinture. Ce n'est pas sans motifs que les pein-
tres donnent, par exemple, aux extrémités des membres, une maigreur
exagérée ; la lumière se charge de parer à ce défaut, qui est apparent
lorsqu'on tient le morceau de verre près de l'œil, mais qui disparaît si
ce morceau est à sa place. Exemple : voici une main (fig. 25, en A) cal-
quée sur un panneau du xiii* siècle. La main dessinée sur la nature
donnerait le trait B. Si le peintre s'était contenté de la tracer ainsi sur
le verre avec le modelé, à distance ce dessin, admettant qu'il fût parfait,
ne présenterait qu'une masse confuse, molle, sans forme ; toute la déli-
catesse mise dans le trait et le modelé serait peine perdue. En accen-
tuant la forme, en amaigrissant la lumière, en exagérant certains dé-
tails, l'artiste du xiir siècle obtenait l'effet voulu à distance : le geste
et la silhouette étaient compris.
Encore cet exemple, que nous avons choisi exprès, est-il de ceux qui
se rapprochent le plus de la forme réelle. Mais en voici un autre (fig. 26)
qui est bien mieux dans la donnée de la peinture translucide. La cour-
bure exagérée de l'index, la grosseur de l'extrémité du pouce, sont ob-
servées pour accuser le geste et pour contraindre la lumière à faciliter
la compréhension de la forme. C'est grâce à l'emploi de ces procédés
que les sujets de nos vitraux légendaires du xiir siècle, généralement
d'une très-petite dimension, sont si visibles, que les scènes se peuvent
* Ce défaut est bien sensible dans certains vitraux modernes exécutés comme le serait
de la peinture oiiaque, mais en forçant les ombres.
IX. — 54
[ VITRAIL ] — 626 —
lire, et que ies personnages qui les composent semblent prendre \\o,
qu'ils sont en action. Il nous est arrivé fréquemment de toucher du
q ^
doigt des panneaux qui, i\ distance, produisent un excellent effet, et
d'être surpris des moyens employés par les artistes verriers pour obtenir
cet effet, des exagérations, des tricheries qu'ils se sont permises. Les
— Zl27 — [ VITRAIL ]
fic^urcs qui paraissent les plus parfaites sont, vues de près, d'une ctran-
geté singulière, au point de vue du dessin rigoureux. Des parties de ces
ligures sont d'une maigreur hors de toute proportion, d'autres sont des-
sinées avec exagération ; des gestes sont forcés jusqu'à l'impossibilité.
des traits accusés jusqu'à la charge. Le panneau de Bourges que nous
donnons fig. 17 et 50, et dont l'aspect est excellent à distance, présente
de près tous les moyens d'exécution forcés que nous signalons. La tête,
figure 20, est, sous ce rapport, une des œuvres les plus intéressantes à
ét^udier. 11 fallait une longue pratique de ces effets de la lumière et de
la distance pour en arriver à cette exagération de la forme, à ces har-
diesses justifiées par l'effet obtenu. Il est clair que plus les sujets sont
compliqués et les scènes vives, plus les artistes ont dû recourir à ces pro-
cédés qui consistent à jouer avec la lumière pour obtenir un effet voulu;
car dans les figures d'une composition simple ils sont restés bien plus
près de la réalité. Le personnage que nous donnons ici (fig. 27) est dans
ce dernier cas». La peinture sur verre est le tracé A, l'apparence à dis-
tance est le tracé B. Les plombs se fondent dans la lumière ; la dureté
des traits disparaît et compose un modelé doux et clair. Cependant les
demi-teintes comme les ombres sont posées à plat, sans être fondues;
mais le voisinage des parties laissées pures de tout travail, le voisinage
<les lumières, influent sur ces teintes et en dévorent les bords, si bien
qu'à distance, on supposerait un modelé très-délicat, une succession de
> Des paiin.cnu'c de la sainte Chapelle.
[ YITlîAII. 1 — /(28 —
nuances entre l'ombre et le clair, qui, de fait, n'existe pas. Si, au con-
traire, ce modelé était fondu ; si, au lieu de se composer de touches
d'ombres d'une même valeur et d'une très-petite quantité de demi-teintes
égales d'intensité, le peintre avait suivi toutes les transitions que la na-
ture donne entre l'ombre et la lumière, cette figure, :\ distance, ne pré-
senterait qu'une masse confuse, ou plutôt des formes émoussées molles
rondes, sans accent. Or, ce défaut choque dans les vitraux qui beaucoup
plus tard, furent traités comme on traite la peinture opaque. Les tra-
ditions du xif siècle persistèrent dans certaines provinces jusque vers
le miliLMi du xiii^ siècle. Si, dans l'Ile-de-France et en Champagne l'art
— ti20 — [ VITilAII. ]
du verrier penche vers l'étudo plus attentive de la nature, en Bour-
gogne, par exemple, on retrouve encore, au milieu du xiii^ siècle, des
traces de ce dessin et de ce modelé gréco-byzantin. Les vitraux de Notre-
Dame de Dijon, ceux de Notre-Dame de Semur, qui datent de 12/iOà
1250, qui, par conséquent, sont contemporains de ceux de la sainte
Chapelle de Paris, ont un caractère archaïque perdu déjà dans les
provinces françaises. Ce saint Pierre (fig. 28) tiré d'un vitrail de la cha-
pelle de la Vierge de Notre-Dame de Semur (Côte-d'Or) nous fournil
un exemple de la continuation peu altérée des procédés de dessin du
xn" siècle. D'ailleurs ces vitraux sont exécutés avec un soin minutieux.
Les arlisles redoutent les grandes surfaces des lumières; ils multiplient
le travail des plis des draperies, les traits, pour atténuer l'eliet delà colo-
ration translucide ; il en résulte une harmonie un peu sourde, mais
d'une valeur soutenue. Les verres choisis par cette école sont particuliè-
rement beaux et épais, d'une coloration veloutée. Malheureusement il
ne reste pas un grand nombre de ces vitraux bourguignons du xiir
siècle, car les verrières de la cathédrale d'Auxerre n'appartiennent pas
franchement à cette école, et se rapprochent plutôt de la facture cham-
É
[ VITRAIL ] — /l30 —
penoise. Disons aussi que dans les vitraux d'un m^'Oie édifiro et d'une
môme époque, on observe le travail de mains trcs-dillérentes. Des ar-
tistes vieux et des jeunes travaillaient en même temps, et si les jeunes
introduisaient dans ces ouvrages une exécution avancée, nouvelle, les
peintres appartenant aux écoles du passé continuaient à employer leurs
procédés. C'est ainsi, par exemple, qu'à la sainte Chapelle de Paris, on
signale des panneaux qui ont encore conserve des traces de la fac-
ture du commencement du xiii'' siècle. Peut-être au xii* siècle fabri-
quait-on des vitraux de pacotille d'une exécution hâtive et négligée. De
ces sortes de vitraux il ne reste pas trace. Il est vrai que les verrières de
cette époque qui sont conservées furent replacées au xiii* siècle ou lais-
sées en place exceptionnellement •, ce qui ferait supposer que cette con-
servation est due à leur perfection, tandis que les œuvres d'un ordre
inférieur auraient été remplacées. Toujours est-il que nous ne connais-
sons du xii" siècle que des vitraux d'une beauté incomparable, soit
comme choix de verre, soit comme composition ou exécution des sujets
et ornements, soit comme mise en plomb ; on n'en peut dire autant des
vitraux fabriqués pendant le xiir siècle, et surtout de ceux qui appar-
tiennent à la seconde moitié de ce siècle. Leur harmonie n'est pas tou-
jours heureuse, leur composition est souvent négligée et l'exécution
défectueuse; les verres peints sont irrégulièrement cuits et grossièrement
mis en plomb. Ces négligences s'expliquent, si l'on a égard à la quantité
prodigieuse des vitraux demandés alors aux peintres verriers.
11 ne faut pas croii-e d'ailleurs que ce procédé décoratif fût obtenu
à bas prix, les vitraux devaient coûter fort cher. Telle corporation réu-
nissait des ressources pour fournir une verrière-, et généralement ces
verrières données par un corps de métier sont les plus belles comme
exécution parmi celles qui décorent les fenêtres de nos grandes cathé-
drales. Un prince donnait une verrière, ou un chanoine, ou un ai)bé.
C'étaient donc là des objets de prix. La valeur de la matière première
était considérable, et l'on attachait beaucoup d'importance, non sans
raison, à la bonne qualité et à la beauté des verres. La mise en plomb
devait naturellement atteindre des prix élevés. Les plombs étaient nl)te-
nus, non à la filière, comme on les obtient aujourd'hui, mais au rabot,
ce qui exigeait beaucoup de temps et de soin. Or, quand on suppute la
quantité de mètres linéaires de plombs qui entrent dans un panneau de
vitrail légendaire, par exemple, on reconnaît qu'il y a là, comme matière
et main-d'œuvre, une valeur assez considérable. Aujourd'hui, la mise en
plomb d'un mètre superficiel de vitraux légendaires bien faits, avec de^
verres épais, coûte environ 50 francs. Les verres étant, pendant les xii*
et xiii" siècles, beaucoup moins égaux que les nôtres, ce prix, vu égard
> Cdinmc, iiar cxrntplc, d.iiis Ic^s (iiMpcllcs absidalcs ilc l'c'^^'lisL- alihatialc dr Saiiit-
DcMiis, dans les caUiédrales du Mans, de Bourges et de Cliartres.
- Aux calliédralos do Cliartrcs, de Bourges, de Tours, d'Auxerre, de Troyes.
j — un — [ VITRAIL 1
• h la valeur de l'argent, ne pouvait ôtre au-dessous de celte somme. Ainsi
<iue nous l'avons dit, cette inégalité d'épaisseur des verres, qui rend la
mise en plomb si difficile, est une des conditions d'harmonie et de viva-
cité des tons, (juand les verres sont plans et égaux comme épaisseur, la
lumière les frappe tous, sur une verrière, suivant un même angle, d'où
> résulte une réfraction uniforme ; mais quand, au contraire, ces verres
I sont bossues et inégaux comme épaisseur, ils présentent extérieurement,
îà la lumière, des surfaces qui ne sont pas toutes sur un môme plan
I vertical ; d'où résulte une réfraction variée qui ajoute singulièrement à
! l'éclat relatif des tons, et qui contribue à l'harmonie. C'est ainsi que la
\ perfection des produits est souvent en laison inverse de la qualité de
■ l'effet, en matière d'art.
'• Pour sertir ces verres inégaux d'épaisseur et bossues, les verriers des
^ MI» et xiii^ siècles employaient des plombs peu larges, mais ayant beau-
coup de champ (fig. 29), poussés au rabot sur lingots. Les ailes de ces
plombs, épaisses, permettaient à l'ouvrier metteur en plomb de les ra-
battre sur les inégalités du verre, de manière à maintenir parfaitement
leurs bords, comme on fait de la bâte qui sertit un chaton. La section de
ces plombs,' quelquefois très-lins, donne ou des plans droits, ou des sur-
faces externes convexes (voy. en B). Leur champ, prononcé relativement
à l'épaisseur, permettait de les contourner facilement pour suivre toutes
les sinuosités des pièces de verre. Ils étaient réunis par des points de
soudure. Les plombs que nous possédons encore, datant du xii"^ siècle,
sont très-étroits ; ils deviennent généralement plus larges au xiir siècle,
surtout dans les verrières à grands sujets, et, entre eux et le verre, on
conslate souvent la présence d'un corps gras résineux, qui était, destiné
à calfeutrer les interstices.
Si les artistes de la seconde moitié du xiii<= siècle ont exécuté parfois
des verrières avec négligence, il faut reconnaître cependant qu'ils en ont
produit une grande quantité dont l'aspect, au point de vue de l'harmonie
des Ions, du dessin et de l'exécution, ne laisse rien à désirer. Parmi ces
dernières, nous citerons les panneaux de fenêtres de la galerie du chœur
de l'église Saint-Urbain de Troyes (1295 environ). Trois de ces pan-
neaux placés du côté du nord sont exécutés avec une rare perfection. Ils
se détachent sur une grisaille ; leurs fonds rouge, vert et bleu sont da-
masquinés de dessins d'une délicatesse extrême, enlevés sur une teinte
posée en dehors du vitrail, et non du côté de la peinture, ce qui donne
un flou particulier à ces dessins. Les trois sujets représentés sont : l'en-
( vint A IL ] — A 3 2 —
ti'éc de Jésus ù Jérusalem, le lavement des pieds, et Jésus discutant dans
la synagogue. Voici (lig. 30) une copie de ce dernier sujet. Ce panneau
n'a ((tie i)'",55 de largeur; les figures sont modelées avec des demi-
Irinles en partie posées en dehors et les traits peints à l'intérieur,
;suivant l'usage. Les tètes cherchent l'expression individuelle et drama-
tique, mais mancpient de la grandeur et du style qu'on trouve flans les
vitraux antérieurs à cette époque; les draperies sont évideninient étu-
diées sur la nature et ne laissent plus apercevoir trace de la recherche
(lu nu encore apparente au milieu du xiii« siècle. La figure 31 l'eproduit
lu tète du Christ grandeur d'exécution : on croirait difficilement (pi'un
siècle à peine sépare cette peinture de celle donnée figure 20. Il est vrai
(le dire que ces trois panneaux de l'église Saint-Urhain sont excep-
iKuincls, que ce sont des minialures sur verre. Ils n'en constatent pas
moins le degré d'avancement de l'art du verrier, l'ahandon complet des
traditions du xii'^ siècle, les tendances de la nouvelle école vers le natu-
ralisme et même le maniéré.
Jn-fliTalors il élail peu ordinaire (jue les panneaux colorés fussent
— U3Z — [ VITRAIL ]
entourés par des fonds de grisailles. M. Steinheil, dont les connaissances
en peinture sur verre sont connues, signale cependant des panneaux
colorés de la fin du xii^ siècle se détachant sur des ornements également
colorés, mais sur fond blanc.
31
k
Ces vitraux appartiennent à la cathédrale de Châlons, qui, bien que
datant en presque totalité du xiii^ siècle, conserve d'assez nombreux
fragments de vitraux du xii^ siècle, entre autres de fort belles bordures.
Nous reproduisons ici le dessin de ces ornements sur fond blanc qui
entourent des panneaux à sujets légendaires sur fond bleu. L'ensemble
de la verrière donne les compartiments présentés en A (fig. 32). Les
sujets sont répartis dans les quarts du cercle C. En B, est tracé un détail
des écoinçons d. Nous avons indiqué par des lettres, conformément à la
méthode précédemment donnée, les tons des verres dans ce détail:
c'est-à-dire que les lettres è, r eij indiquent le bleu, le rouge et le jaune;
les lettres a, e, i, o, u, le blanc, le pourpre foncé, le pourpre clair, le
vert d'émeraude et le vert bleu turquoise ; le jaunej du cercle est paille,
celui y de l'ornement est plus chaud. L'harmonie est sévère, nacrée, et
fait ressortir puissamment les médaillons à sujets. Ce fait, rare aujour-
d'hui, — les vitraux du xii^ siècle étant peu communs, — devait, pen-
IX. — 55
[ VITRAIL ] — aSa —
sons-nous, se présenter assez fréquemment h cette époque, la tendance ,
des peintres verriers du xii" siècle étant de trouver les harmonies claires
et limpides d'aspect. Il existe à la cathédrale d'Augsbourg des vitraux .
dont les grandes figures, qui paraissent dater de la fm du xii^ siècle, se,
détachent sur des fonds blancs damasquinés de grisailles.
Les vitraux légendaires ou à grandes figures du xiu'' siècle sont au
contraire d'une tonalité puissante, et les artistes de celte époque ne
pensaient pas que cette coloration montée pût s'allier à la clarté des
grisailles. Cependant, si étendues que fussent les surfaces vitrées dans
les monuments, leur coloration rendait les intérieurs des vaisseaux très-'
— /l35 — [ VITRAIL ]
sombres. Des la seconde moitié du xiii* siècle, on songea donc à donner
, plus de lumière dans l'intérieur des édifices en composant des verrières
, partie en grisailles, partie en panneaux colorés. On conçoit sans peine
que cette innovation dut changer compléloment les conditions d'har-
monie. Les surfaces blanc nacré des parties en grisailles devaient faire
paraître lourdes et obscures les surfaces colorées voisines. On introduisit
donc dans ces dernières de grandes parties claires, des bleus limpides et
verdàtres, des jaunes, des rouges et pourpres très-clairs, des blancs ver-
dàtrcs ou rosés. D'ailleurs les panneaux légendaires ou les grandes
figures isolées étaient toujours entourés d'un fond bleu, le plus souvent
avec fdets d'encadrement. Outre la plus grande masse de lumière, on
obtenait ainsi une économie notable sur la vitrerie des grands édifices,
car les grisailles, môme les plus chargées, ne coûtent pas la moitié du
prix de revient des vitraux colorés. Dans les fenêtres hautes de la cathé-
drale d'Auxerre, qui datent de la seconde moitié du xui" siècle, on avait
déjà tenté l'emploi de ce moyen ; mais là les grisailles sont d'un dessin très-
large et ferme qui combat la trop grande lucidité de ces surfaces claires,
incolores, opposées, dans une même fenêtre, à des surfaces colorées. La
grisaille n'occupe qu'une faible partie du vitrail, et compose comme une
marge entre le sujet principal et la bordure toujours colorée. Yoici un
exemple tiré des hautes fenêtres du chœur de cette cathédrale (fig. 33) '.
Le fond de la figure et du dais qui la surmonte est bleu; les tons du dais
sont : le blanc, le jaune, le vert pâle avec touches rouges dans les deux
petites baies latérales. Cette harmonie très-claire sert de liaison entre les
deux bandes B de la grisaille. Il en était de même du socle, détruit
aujourd'hui et remplacé par un panneau du xvi^ siècle ; le personnage
porte une robe vert d'émeraude, un manteau pourpre clair, un bonnet
vert, un phylactère blanc. La bordure est composée de feuilles vert
bleuâtre et jaunes sur fond rouge. La lumière donnée par ces sortes de
verrières est d'autant plus brillante, qu'elles se détachent sur la partie
supérieure du ciel. Pour combattre l'effet dévorant de cette lumière
dans les bandes en grisailles, celles-ci sont peintes en traits épais avec
treillissé très-fourni entre les ornements, si bien que, près de l'œil, la
surface des lumières est moins importante que celle occupée par la
grisaille opaque. Dans le même fenestrage du chœur de la cathédrale
d'Auxerre, des grisailles occupant la même place sont mêlées de touches
et de filets en couleur. L'effet est moins franc, moins compréhensible.
C'est cependant à ce dernier parti que les peintres verriers de la fin du
xiii'^ siècle s'attachèrent dans la composition de beaucoup de fenêtres
à grands sujets ou personnages. Les charmants panneaux des fenêtres
de la galerie du chœur de l'église Saint-Urbain de Troyes, dont nous
avons donné un échantillon (fig. 30), sont compris entre des comparti-
1 Voyez l'ensemble de ce fenestrage dans l'ouvrage du R. P. Martin. Voyez l'ouvrage
de M. F. de Lasteyrie.
[ VITRAIL ] — ^36 —
ments de grisailles avec filets colorés. Les fenêtres hautes du chœur de
cette même église présentent une série de grandes figures de prophètes
surmontées de dais, se détachant sur un fond bleu et comprises entre des
33
34
^
,1. Ji
,U1-
n \jj
rl,(^
il' '?)'
4'ti:
panneaux de grisailles avec filets colorés (voyez figure 34). Los vêtements
de CCS grandes figures sont généralement clairs et vifs. Les bordures sont
larges et solides de ton. Celle de la verrière que nous donnons ici se
compose des armes de France; c'est-à-dire d'un fond bleu chargé de
— 637 — [ VITRAIL ]
(leurs de lis d'or (jaunes) sans nombre, et d'un écu de gueules à la croix
d'argent (blanche) et de quatre clefs de môme dans les quatre cantons,
les pannetons opposés. Contrairement au parti adopté à Auxerre qua-
rante ans auparavant environ, la grisaille de Saint-Urbain est fine,
claire, peu chargée, de manière à laisser briller les filets et les touches
de couleur. Ce parti a été adopté dans beaucoup de monuments de la fm
(lu XIII' siècle et du commencement du xiv% notamment à Saint-Ouen
de Rouen, dans les cathédrales de Narbonne, d'Amiens ', de Cologne, etc.
nuelquefois les dais d'architecture prenaient une grande importance
et se composaient de tons clairs, blancs, jaunes, vert d'eau, avec des taches
rouges et bleues. Pendant le xiii*' siècle, ces dais, bien que tenus toujours
dans des tons clairs, sont simples comme dessin, assez peu importants
comme dimension. Ils prennent plus de place à la fin du xiii' siècle, et
(H-cupent souvent pendant le xiv« autant de surface que les figures qu'ils
couvrent. Ils se chargent de détails d'architecture, tels que clochetons,,
-àbles, roses, fenêtres à meneaux, crochets et fleurons. Jusqu'alors les
iormes d'architecture représentées dans les vitraux sont traduites d'une
manière toute de convention ; mais vers le commencement du xiV siècle,
ks artistes verriers affectent de rechercher l'imitation plus réelle de ces
l'ormes. On peut citer, comme un premier exemple de ces tentatives,
des verrières des chapelles de la cathédrale de Beauvais qui datent de
i;UO environ. La figure 35, au quart de l'exécution, donne une partie
(les décorations architectoniques qui accompagnent les sujets de ces ver-
rières et qui sont d'une extrême finesse. Les tons de cette architecture sont
blancs et jaunes avec quelques touches rouges, sur un fond bleu. L'éclat
non rayonnant du jaune acquiert la netteté et la délicatesse de lumières
métalliques à travers ces larges redessinés noirs, ce qui produit un effet
saisissant 2. Mais cette recherche, ce dessin maigre et découpé, font
regretter les fonds richement colorés, les bordures larges, les ornements
si grassement composés qui donnent aux vitraux des xii' et xiii* siècles
cette harmonie veloutée et profonde qui n'a son égale nulle part. Les
bordures du xiv' siècle sont généralement étroites et composées de des-
sins trop petits d'échelle. Les meneaux, qui alors divisaient les fenêtres
en compartiments verticaux d'une largeur de deux pieds à deux pieds
et demi (0'",65 à 0",75), obligeaient les verriers à réduire les bordures et
à diminuer les figures isolées. Les pages données à ces artistes n'avaient
plus l'ampleur que nous leur voyons prendre pendant le xii" siècle et
jusque vers 1-230. Les armatures de fer ne se composaient plus que de
barlotières, c'est-à-dire de barres horizontales, et les panneaux compre-
naient la composition centrale et la bordure. L'exemple fig. 3a est déjà
pour cette époque une exception ; mais, à Saint-Urbain de Troyes, les
» Il ne reste plus à Amiens que des traces de ces verrières dans le triforium du
clireur.
~ Les calques de ces vitraux nous ont été communiqués par M. OuHinof.
[ VITItAlL ]
/438
Tides prcniienl une surface énorme; il est rare que les travées de vitraux
entre meneaux aient celte largeur à dater de la seconde nKjilic du
Mil" siècle.
Les vitraux légendaires du xiv* siècle sont beaucoup moins communs
([ue ceux du xuv. Cet art déclinait alors visiblement; les principes de
la peinture translucide que nous avons exposés, et qui avaient dirige les
artistes pendant deux siècles, se perdaient comme se perdaient les prin-
, cipes de la sculpture monumentale. Deux causes contribuaient à cet
1 adaissement de l'art du verrier : la recherche du réel, de l'efret drama-
' iKpie. et les ressources moins abondantes, au milieu d'une société chez
ia(iuellc se développait chaque jour davantage la vie civile. Les corpo-
rations, préoccupées de leurs intérêts matériels, ne donnaient plus ces
, belles verrières qui avaient décoré les cathédrales et les églises parois-
i siales pendant la première moitié du xiu' siècle; les évoques et les cha-
pitres avaient grand'peine à terminer leurs cathédrales restées inachevées
ci ne pouvaient consacrer des sommes importantes à l'exécution de ces
peintures merveilleuses. La féodalité laïque était déjà fort appauvrie et
I ne songeait qu'à se fortifier dans ses châteaux. Puis, dans l'architecture
religieuse alors en honneur, on avait tellement développé les surfaces
<les fenêtres, qu'il devenait impossible, à moins de dépenses exagérées,
de garnir ces vides de vitraux à sujets. Aussi est-ce une fortune rare de
trouver une église du xiv* siècle qui soit entièrement garnie de ses vitraux.
Nous n'en connaissons qu'une en France qui présente un spécimen
complet, ou à bien peu près, d'une suite de verrières faites d'un jet
de 13'iO à 1330 : c'est l'église Saint-Nazaire, ancienne cathédrale de
Carcassonne (voy. Cathédrale, fig. 1x9, et Construction, fig. 109 et 111).
Le chœur et le transsept de cette église présentent une énorme sur-
face de baies toutes garnies de leurs vitraux du commencement du
xiv^ siècle '. Ces vitraux à sujets légendaires sont d'une harmonie bril-
lante, sans être crue, ce qui se rencontre rarement à cette époque, et
appartiennent à une école dont nous ne connaissons pas le centre, mais
que nous serions disposé à placer à Toulouse, et dont on retrouve les
produits jusqu'à Béziers.
Le panneau fig. 36, provenant de la fenêtre qui contient la légende
de saint Nazaire, donne une idée du style de cette école 2; les composi-
tions sont assez bonnes, le sentiment dramatique est cherché, et le geste,
par suite, tombe souvent dans la manière. Les draperies sont moins bien
entendues que dans nos écoles du Nord, mais le choix des tons, l'entente
de l'harmonie générale, l'emportent de beaucoup sur ce qui se faisait
au nord de la Loire à cette époque. Les verres sont grossièrement éten-
dus, inégaux à l'excès, épais, mais d'une valeur de ton très-belle. Quel-
<iues parties, qui semblent peintes par des mains habiles, comme par
1 Dans le chœur, deux tles anciennes verrières ont été seulement remplacées au
xvi<= siècle. Ces deux vitraux de la renaissance sont d'ailleurs d'une excellente exécution.
- Saint Nazaire prend soin des pauvres, des veuves et des orphelins.
[ VITRAIL ] — UhQ —
exemple la figure de la femme du panneau 36, sont exécutées avec
beaucoup d'entrain et d'adresse. Parmi ces verrières de Saint-Nazaire,
il faut citer celle qui représente le Christ en croix, avec la tentation
d'Adam, les prophètes tenant des phylactères sur lesquels sont écrites les
prophéties relatives à la venue et à la mort du Messie, comme une des
plus remarquables par sa composition, le choix des tons et le dessin
ferme, solide, très-modelé, digne des verrières les plus belles du xiii*
siècle.
A dater de cette époque (le commencement du xiv* siècle), hormis
quelques vitraux assez remarquables comme entente générale de l'cflet,
le dessin incline visiblement vers le maniéré. Comme couleur, les belles
harmonies des xii* et xiii' siècles sont perdues, et les peintres recher-
— ^l'il — [ VITRAIL ]
chcnt les tons brillants fjiisant contraste avec des tons de grisaille. Les
jannes d'argent, nouvellement trouvés, prennent une trop grande place
et donnent un aspect fade aux verrières. On cherche à remplir les fonds
de damasquinages, pour éviter leur rayonnement sur les figures traitées
avec maigreur et dont le modelé est trop cherché. On évite les grandes
iigures, et les grisailles prennent chaque jour plus d'importance. On ne
savait plus, comme précédemment, établir une différence tranchée entre
l'art du peintre sur mur ou panneau et l'art du peintre verrier; au con-
traire, la peinture sur verre tendait chaque jour davantage à chercher
les eilets qui conviennent à la peinture opaque.
L'état désastreux de la France pendant les dernières années du xiv*
siècle et la première moitié du xv* ne permit guère aux peintres verriers
d'exercer leurs talents. Aussi les vitraux de cette époque sont- ils fort
rares, et le peu qui nous reste de ces œuvres est-il d'une médiocre
valeur. On fabriquait cependant des grisailles, et l'art ne se perdait pas,
puisque vers la fin du xv^ siècle, on le voit reprendre une nouvelle vie,
mais dans des conditions étrangères à l'art ancien. Trois écoles prin-
cipales se relevèrent alors, l'école de l'Ile-de-France, celle de Troyes et
celle de Toulouse ; cette dernière, la plus élevée certainement au point
de vue où l'on doit se placer lorsqu'il s'agit de la peinture translucide.
L'école de l'Ile-de-France reporte sur verre des compositions qui con-
viendraient aussi bien et mieux même, peintes sur surfaces opaques.
Tels sont, par exemple, les vitraux de la rose de la sainte Chapelle, qui
datent de la fin du xv^ siècle. L'école de Troyes est moins éloignée
des conditions qui conviennent à la peinture translucide ; elle possède
encore un sentiment assez juste de l'harmonie des tons, et les sujets sont
traités de façon à profiter des qualités essentielles au vitrail. Quant à
l'école de Toulouse, elle atteint parfois à la perfection : son style, comme
dessin, est large, élevé ; sa valeur, comme emploi des couleurs translu-
cides, rivalise avec les belles œuvres du xiii^ siècle. Mais ce n'est guère
<{u'au commencement du xvi^ siècle que cette école atteint l'apogée.
Les vitraux de la cathédrale d'Auch ', ceux des églises de Lombez, de
Flcurance, sont réellement fort beaux et d'une tonalité puissante et
harmonieuse. D'ailleurs les verriers de cette époque, au nord et au midi,
avaient trouvé des perfectionnements dans le détail de la fabrication,
qui leur permettaient de produire des effets inconnus jusqu'alors. Ils
doublaient certains verres, le rouge, le vert, le bleu pâle, le pourpre mor-
doré ; et en enlevant à la molette partie de ces doublures, ainsi qu'on
le fait aujourd'hui pour les verres dits de Bohême, ils obtenaient des
broderies, des détails délicats , qu'ils pouvaient encore colorer avec le
jaune d'argent ou certaines couleurs d'éraaiP. Toutefois ces délicatesses,
• Voyez la Monographie de la cothédrnle d'Auch, par M. l'abbé Caneto.
2 Voyez la belle verrière de l'arbre de Jessé de l'église Saint-Éliennc de Beauvais, qui
présente un emploi prodigieusement habile de ces procédés d'enlevure à la molette.
IX. — 56
[ VITRAIL 1 — ^^2 —
charmanlos dans des vitraux d'appartement, sont complètement perdues
dans la grande décoration monumentale et n'ajoutaient rien à l'effet. La
palette des verriers s'était enrichie de colorations nouvelles. Ces moyens
de doublage leur permettaient d'obtenir certains tons d'une puissance
inconnue jusqu'alors : ils avaient des verres violets obtenus avec un dou-
blage rouge sur un bleu pâle, des verts obtenus au moyen de plusieurs
couches de verres blanc, jaune et bleu superposés ', des mordorés obte-
nus avec une couche jaune sur un pourpre ; ils employaient déjà aussi
les couleurs d'émail sur le blanc, de manière à obtenir des colorations
douces et fondues, des bleus pâles, des roses (pourpre d'or), des lilas.
La rose de la sainte Chapelle de Paris fournit maint exemple de ces
applications de couleurs d'émail qui tiennent bien, ce que l'on ne sait
faire aujourd'hui.
Tous ces perfectionnements de fabrication ne pouvaient cependant
relever un art qui abandonnait ses véritables principes. Les derniers
beaux vitraux de la renaissance que l'on voit à Bourges, à Paris, à Vin-
cennes, à Sens, à Troyes, ne sont que des cartons de peintre reportés
sur verre. Ces œuvres peuvent avoir de grandes qualités comme compo-
sition, comme dessin et modelé, elles n'en ont aucune au point de vue
décoratif. Leur aspect est confus, blafard ou dur ; l'œil cherche péni-
blement un dessin qu'il préférerait voir sur une surface opaque ; les
plombs, au lieu de faciliter la compréhension, la gênent, parce que le
dessin a été conçu sans en tenir compte. La perspective, la succession des
plans, manquent absolument leur effet et ne produisent que la fatigue.
Nous convenons volontiers que le maniéré du xv*^ siècle et même du
xiv*" était une déviation funeste de l'art chez les verriers, mais alors
cependant les grands principes décoratifs de cet art n'étaient pas oubliés.
Nous préférons encore ces défauts ou ces faiblesses à la pédanterie des
artistes du xvr siècle, qui prétendaient transporter sur le verre des
compositions plus ou moins inspirées des peintures des écoles italiennes
de ce temps, et qui, pour montrer leur savoir comme dessinateurs, né-
gligeaient absolument d'observer les conditions qui conviennent seules
à la peinture translucide.
Nous ne devons pas omettre de parler d'une école de peinture sur
verre qui, tout en n'appartenant pas à la France, n'a pas été cependant
sans exercer une iniluence sur les écoles des provinces voisines de l'Est.
De môme que l'architecture rhénane du xii* siècle a poussé des rameaux
jusque dans la Lorraine et môme la basse Champagne, de môme l'école
des verriers rhénans s'est quelque peu infusée dans nos ateliers français.
' Nous avons entre les mains un de ces verres verts, provenant d'une de ces ver-
rières du XVI* siècle de la cathédrale de Carcassonno ( Saint -Nazaire), qui est compose
d'une assiette blanche verdàtre, d'une couche jaune, d'une couche blanche, d'une couche
bleue, d'une fine lamelle blanche et d'une couche jaune. Nous inclinons à croire que
ces verres sont de fabriration vénitienne.
— UU^ — [ VITRAIL ]
Au soin de cette école rhénane les traditions du xii* siècle se prolon-
gent très-tard, soit comme style, soit comme procédés de fabrication. Au
xiii* siècle encore, on fabriquait à Strasbourg des vitraux qui semblent
appartenir à une époque très-antérieure. Les figures conservent leur
caractère archaïque, et l'ornementation est tout empreinte d'un style
roman très-prononcé. En France, dès le milieu du xii* siècle, l'ornemen-
tation possède son allure particulière, qui se distingue parfaitement
37
^
du dessin encore admis dans la sculpture ; il n'en est pas ainsi même
au commencement du xiii* siècle en Alsace. L'ornementation peinte des
vitraux s'inspire des mêmes modèles qui ont servi à la composition des
ornements de l'architecture. Les procédés employés dans la peinture
sur verre ont une rigidité qui ne se rencontre pas dans nos vitraux. A
dater du xiii^ siècle, la grisaille, destinée à former le dessin et les traits
d'ombres, est absolument noire et opaque, les demi-teintes sont faites
par hachures et n'ont pas la translucidité chaude de nos teintes. Voici
(fig. 37) une bordure d'un des vitraux de la nef de la cathédrale de
Strasbourg, qui montre combien les traditions romanes s'étaient con-
[ VITRAIL ] — hhh —
servccs encore au milieu du xii'= siècle, et combien ce dessin se rappro-
che des formes admises dans l'ornemenlaliou sculpléi'. Les Ions de ces
vitraux se rapprochent d'ailleurs de la coloration habituelle du xu"
siècle : ils sont clairs ; les blancs, les bleus, les jaunes et les verts clairs
dominent. Ainsi les têtes d animaux sontbleu clair, les cercles blancs, les
feuilles vert d'émeraude et jaune paille. Les fonds sont rouges ; le filet
de gauche, turquoise, et le iilet perlé à côté, jaune or ; le iilet à droite
commence par un'blanc, puis des plaques pourpres alternent avec des
bagues jaunes entre lesquelles est un vert ; un filet bleu est accolé à
cette bordure, et, près des cercles, un fdet blanc. Le bleu saphir et le
rouge occupent les ni^indres surfaces ; les tons rompus clairs sont en
majorité. Une architecture dans les tons verts, blancs, jaunes et bleus
clairs, composée de deux colonnes avec une archivolte, ajoute à ces bor-
dures et enveloppe le fond rouge sur lequel se détachent les personna-
ges, tenus également dans des tons limpides'. Pour les chairs, les ver-
riers rhénans emploient généralement des verres moins colorés que
ceux choisis par nos artistes français. Nous reproduisons ici (fig. 38) une •
tète d'un personnage (saint Timothée) qui se voit dans une fenêtre de
la chapelle de Saint-Sébastien accolée à l'église de Neuwiller. Ce vitrail,
dont il ne reste que la partie supérieure, paraît appartenir, comme style,
à une époque très-ancienne ; cependant la forme des lettres de l'inscrip-
tion placée au-dessus du nimbe ne saurait faire remonter ce vitrail au
d(>l;\ du milieu du xir siècle. Le caractère de la tète du saint est tout
empreint de la tradition grecque et rappelle les plus anciennes mosaï-
ques de Saint-Marc de Venise^; ici les demi-teintes sont posées par ha-
chures, retouchées sur quelques points au grattoir. Au total, l'exécution
de ce vitrail n'indique pas l'habileté qu'on observe dans l'exemple que
nous avons donné (fîg. '29 bis).
C'est à la fin du.xiii* siècle seulement que les verriers rhénans parais-
sent abandonner entièrement les traditions de l'art du xii" siècle. C'est
aussi à cette époque, ainsi que le prouve la construction du chœur de
la cathédrale de Cologne, que le style dit gothique s'empare de l'archi-
tecture. Les maîtres architectes, comme les maîtres peintres, veulent
alors dépasser les modèles français qui leur servent de types, ils pré-
tendent aller au delà, et à cette époque déjà ils tombent dans le style
maniéré, que nous ne voyons apparaître dans nos provinces que cin-
1 Ces vitraux de la catliàlralc de Strasbourg se \oicnt cnrore aujinird'lnii dans les
fenêtres du bas côté septentrional do la uef, qui date du xm* siècle; mais ils ont évidcni-
menl été replacés là et appartiiiaieut à l'église du xii' siècle. Le style des ligures ne laisse
pas de doute ù ce sujet.
2 Le fac-siinilc de ce \ilrail nous a été communiqué |)ar M. Steinbeil. La cliapclle
à laciuelle il appartient passe pour a\oir été bâtie sous Cliarlemagne, et en cllct sa con-
sUiiction peut renumter à cette époque; mais nous ne pensons pas (jne la verrière donnée
ici puisse a\oir clé iicintc avant le commencement du mi'' siècle.
— hl\5 — [ VITRAIL ]
qiiante ans plus tard. Cependant certains vitraux (anciens) du chœur
(le la cathédrale de Cologne possèdent des qualités de dessin et de style
((u'on ne peut méconnaître ; quant à l'harmonie des tons, elle semble
livrée au hasard, et ne tient aucun compte des règles si bien observées
encore par nos artistes pendant cette période.
I
Gomment expliquer que nous ayons perdu en France ces qualités de
coloristes si évidentes dans nos vitraux et nos peintures des xii' et
XIII' siècles ; qualités dont on peut suivre la trace jusqu'au xvi^ siècle,
et qui, à dater de ce moment, disparaissent de jour en jour de nos édi-
lices pour se réfugier, très-rarement d'ailleurs, dans quelques toiles de
chevalet de nos peintres ? C'est peut-être à l'étude mal comprise ou mal
dirigée des œuvres de l'antiquité et de la décadence italienne que nous
devons la perte de cette faculté possédée par nos devanciers. Dédaignant
[ VITRAIL ] — hl\6 —
leurs œiiTres, il était tout simple de ne pas tenir compte des ensei-
gnements qu'elles fournissent. Plutôt que d'y revenir, on a préféré
admettre une bonne fois que les Français ne sont pas nés coloristes. On
aime, chez nous, à donner aux préjugés une sorte de consécration do,"-
matique, cela va bien à la paresse d'esprit; c'est un arrêt fatal contre le-
quel nous nous persuadons aisément que notre volonté ou notre réflexion
ne saurait réagir: les consciences se rassurent; ainsi on se dispense de
tout eflort. Il est bien certain que le sentiment et l'expérience de l'har-
monie colorante sont perdus en France depuis plus de deux siècles, et
les pâles tentatives faites de nos jours pour colorer l'architecture en sont
une preuve sans réplique. N'est-ce pas, par exemple, se méprendre sur
les conditions de l'harmonie colorante appliquée h l'architecture, que
de supposer qu'on obtiendra un effet heureux en faisant intervenir le
marbre comme élément de couleur au milieu d'une structure de pierre ?
Le marbre, dont la tonalité est chaude et dure souvent, qui prend
des reflets heurtés, ne peut s'allier aux tons légers et transparents de
la pierre ; c'est pis encore si, avec le marbre, on emploie le métal aux
lumières étincelantes. Alors la pierre perd à l'œil toute solidité, ses tons
et ses formes mêmes s'émoussent, s'alourdissent. On voudrait la fouiller,
redessiner ses arêtes, ses contours.
Aucun peuple ayant laissé des œuvres d'architecture recommandables
n'est tombé dans une erreur aussi profonde. Les Grecs ont coloré le mar-
bre blanc, qu'ils employaient à cause de la finesse de sacontexture ; mais
ils l'ont coloré en totalité, et n'ont jamais tenté de placer des marbres de
couleur à côté de marbre blanc, et surtout à côté d'une pierre calcaire.
Les Romains, qui n'avaient pas d'ailleurs un sentiment bien élevé de
l'harmonie, n'ont jamais employé les marbres de couleur simultanément
avec la pierre laissée dans son état normal. Saint-Marc de Venise, qui
présente extérieurement comme intérieurement une harmonie colorée
d'un si heureux effet, est entièrement revêtu de plaques de marbre d'un
ton très-fm, de mosaïques et de dorures; de la pierre on ne voit pas
trace. Les artistes du moyen âge ont admis la peinture à l'extérieur
et à l'intérieur de leurs édifices; mais la peinture n'a pas la rigidité du
marbre ; on ne subit pas sa tonalité, on la cherche et on la trouve. Ils
avaient, pour les intérieurs des grands vaisseaux, la peinture. La colo-
ration des vitraux avait l'avantage de jeter sur les parois opaques un
voile, un glacis colorant d'une extrême délicatesse, quand, bien entendu,
les verrières étaient elles-mêmes d'une tonalité harmonieuse. Si les res-
sources dont ils disposaient ne leur permettaient pas d'adopter un en-
semble devitraux colorés, ou s'ils voulaient faire pénétrer d'une manière
plus pure la lumière du jour dans les intérieurs, ils avaient adopté cette
belle décoration des grisailles, qui est encore une harmonie colorante
obtenue à l'aide (rime longue expérience des effets de la lumière sur des
surfaces translucides. Beaucoup de nos églises conservent des verrières
en grisailles feriuant, soit la totalité de leurs baies, soit une pailie seu-
— UM — [ VITRAIL ]
lement. Dans ce dernier cas, les grisailles sont réservées pour les fenêtres
latérales, qu'on ne peut apercevoir qu'obliquement, et alors les verrières
colorées ferment les baies du fond, les ouvertures absidales que l'on
aperçoit de loin, en face. Ces grisailles latérales sont toutefois assez opa-
ques pour que les rayons solaires qui les traversent ne puissent éclairer
en revers les vitraux colorés. Ces rayons solaires cependant jettent, à
certaines heures de la journée, une lueur nacrée sur les vitraux colorés,
ce qui leur donne une transparence et des finesses de tons indescripti-
bles. Les vitraux latéraux du chœur de la cathédrale d'Auxerre, mi-par-
tie grisailles, mi-partie colorés, répandent ainsi sur la fenêtre absidale,
entièrement colorée, un glacis d'une suavité dont on ne peut se faire une
idée. La lueur d'un blanc opalin qui passe à travers ces baies latérales,
et qui forme comme un voile d'une extrême transparence sous les hautes
voûtes, est traversée par les tons brillants des fenêtres du fond qui produi-
sent les chatoiements des pierres précieuses. Alors les formes semblent
vaciller comme les objets aperçus à travers une nappe d'eau limpide.
Les distances ne sont plus appréciables , elles prennent des profon-
deurs où l'œil se perd, A chaque heure du jour ces effets se modifient,
toujours avec des harmonies nouvelles dont on ne peut se lasser d'étu-
dier les causes, quand toutefois on tient à étudier les causes des effets
perçus par les sens: or, plus cette étude est approfondie, plus on de-
meure émerveillé de l'expérience acquise par ces artistes, dont les théo-
ries sur les effets des couleurs (admettant qu'ils en eussent) sont pour
nous inconnues, et que les plus bienveillants d'entre nous traitent en
enfants naïfs. N'admettant pas que la naïveté toute seule puisse arriver
à des résultats aussi complets dans les choses d'art ; étant bien convaincu,
au contraire, qu'il faut aux artistes une connaissance très-supérieure des
causes et des effets pour produire des œuvres toujours réussies, et cela
dans de vastes monuments, nous allons essayer de donner un aperçu
du sj'stème adopté par les verriers du moyen âge dans la composition et
la fabrication des grisailles.
Les plus anciennes grisailles connues ne remontent pas au delà du
xnf siècle, et ces premières grisailles ne sont mêlées d'aucune partie
colorée.
Il existait certainement au xii^ siècle des vitraux simplement com-
posés d'ornements qui étaient fort clairs d'aspect, et dans lesquels, par
conséquent, la grisaille remplissait un rôle important. Mais de ces sortes
de vitraux nous ne connaissons qu'un seul exemple, et cet exemple a-t-il
été tellement défiguré par des restaurations grossières, que nous ne pour-
rions le considérer comme complet. Il s'agit de la célèbre verrière de
l'église abbatiale de Saint-Denis, dans laquelle on voit des griffons au
milieu de médaillons carrés. Si l'on s'en rapporte au dessin que Percier
fit de cette verrière à Saint-Denis avant qu'elle eût été transportée au
Musée des monuments français, ces griffons formaient le milieu de la
verrière, qui possédait trois larges bordures d'ornements dans lesquelles
[ \lTIt.\H. 1 /l'l8
le blanc UMiail une grande surface. Mais ce dessin ferait supposer que les
griffons du .\ii"= sircle et leurs médaillons avaient été encadrés beaucoup
])lus lard, p(Mi[-(Mre au xvi^ siècle'. On peut conclure néanmoins, de
rexislence de ces fragments, qu'au xu" siècle on fabricjuaiL des vitraux
d'ornements avec coloration.
Les grisailles pures, dont nous n'avons d'exemples qu'au commence-
ment du xiii"^ siècle, devaient cependant exister avant celle époque, car-
ie dessin de celles que nous possédons accuse la trace de traditions
antérieures au xiii'^ siècle. Dans les magasins de Saint-Denis, à Châlons-
sur-Marne, à Saint-Remi de Reims, on retrouve encore des fragments
de verres blancs peints qui proviennent très-probablement de grisailles
du XTi^ siècle. Ces anciens débris sont puissannnent modelés, avec demi-
leintes, suivant la méthode adoptée pour les ornements de couleur.
Le dessin en est plein, large, fortement redessiné avec fonds relative-
ment réduits et remplis d'un treillis en noir ou enlevé au style sur noir.
Les verres employés alors sont épais, légèrement verdàtres ou enfumés,
souvent remplis de bouillons, ce qui leur donne une qualité chatoyante
très-précieuse. Habituellement ces verres blancs sont peu fusibles, et
ont été moins altérés par les agents atmosphériques que les verres
colorés, lesquels sont profondément ijiijués, surtout à l'orienlalion
du midi-.
Voici (fig. 39) une grisaille qui provient de l'église abbatiale de Sainl-
Jean aux Bois près Gompiègne. Elle est complètement dépourvue de
verres colorés et date de 1230 environ, bien qu'elle conserve encore,
surtout dans sa bordure, le caractère de dessin du xii" siècle. C'est
dans ces compositions de grisailles qu'on peut reconnaître combien les
artistes verriers savaient proiiter de la mise en plomb pour apjjuyer
le dessin. Les plombs forment les compartiments principaux, com-
binés de manière à éviler les angles aigus trop fragiles. A ce point de
vue, le bt'au panneau cpie nous retracions ici (fig. l\0), provenant de la
chapelle de la Vierge de la cathédrale d'Auxeri-e. est un chef-d'o-uvre
décomposition. Cette grisaille est de môme déijourvue de vcri( s idln-
rés ; elle occupe une large fenêtre, et cha(|ue carré porte d'angle en
angle O",')». Une hnrduie blanche à lilets unis ren(>adre. Son aspect est
blanc nacré, d'un Ion cxtivnieuKMil lin et doux. Dans ces deux exem-
ples, les foiuls sont couverts parmi lr<'illis noir assez ferme, l'ail au pin-
' La vcri'ière doiiL il est ici question a élé (idèlemeiit reprodiiKe diins l'ouvrairc de
M. J. Gailliahaiid, rArc/iitccture et les arts qui en clcpcndent, lomc il. Mais cette repro-
duction donue, avec les i,'riirons et leur entouraiie du xii*' siècle, les restaurations sans
aucun cai'aclèiv l't d'une harmonie de Ion déplorable (jui ont été faites il y a trente ans.
2 A la ( atliidrale de Chartres notannncni, certains verres sont tellement piqués et
recouverts de luliens, (ju'ils ont perdu toute translucidilé. 11 faut ohserver que les verres
du xin'- siècle soiil plus altérés (jui' ciu\ du xu'', ce qui ferait supposer qu'au xin*' siècle
déjà on avait cherché à rendre les verres plus fnsihles par des fondants. A ce compte,
les vitraux que nous faisons aujourd'hui seront perdus dans deux ou trois siècles.
— ^^9 — (■ VITRAIL ]
ceau; quelques demi-teintes sont posées sur les ombres des feuilles en
hachures larges. Le dessin est une grisaille opaque noir brun, un peu
transparente sur les bords. La cathédrale de Soissons possède dans la
nef de belles grisailles du xni* siècle sans couleur, d'un grand effet déco-
ratif ; les traits du dessin sont larges, fournis ; quelques verres présentent
des variétés de blanc pour mieux accuser la charpente principale de la
composition. C'était là une ressource dont les verriers du xiii' siècle ne
se privaient pas. Mais ce n'était pas uniformément qu'ils plaçaient ces
verres blancs de qualités différentes. Parfois, par exemple, la charpente
de la composition se détache sur le fond verdàtre par un ton légèrement
enfumé, puis à côté le contraire a lieu; de telle sorte que l'artiste obte-
nait ainsi les effets chatoyants des damas de soie, dans lesquels, suivant
IX. - r.7
[ VITRA II. 1 — ^50 —
que la lumière frappe les surfaces, le dessin se détache en ton obscur
sur un fond clair ou en clair sur un fond obscur.
La lin du xiii* siècle employa encore les grisailles sans couienr, i.a
cathédrale de Troyes nous fournit de beaux exemples de ces vitraux
incolores. Nous en donnons ici deux panneaux (fig. 61 et 62), (l<»nl
l'exécution est d'une exlrèmo délicatesse et la composition chavmaule-
Ces grisailles paraissent dater des dernières années du xin'" siècle. Mais
déjà des bordures colorées les accompagnent, eu laissant toujours entre
— /l51 — [ VITRAIL ]
«lies et le tableau de la baie un filet blanc. Nous avons vu qu'à cette
époque, les verriers employaient souvent les grisailles avec les figures
colorées sur fond de couleur ; mais, avant le xvi* siècle, nous ne connais-
sons en France aucun exemple de figures peintes en grisaille sur verres
blancs. Les artistes du xiv^ siècle avaient cependant employé la peinture
opaque en camaïeu pour les figures, dans certains cas; il paraît donc
surprenant qu'ils n'aient pas eu l'idée de le faire pour la peinture trans-
lucide, ou que, s'ils l'ont fait, il ne nous en reste pas de fragments. En
observant attentivement les effets de la peinture translucide en grisaille,
on se rend cependant compte des raisons qui ont dû empêcher ces
artistes d'appliquer ce procédé aux figures. Si clairement composée que
soit une verrière d'ornements en grisaille, si vigoureux que soit le dessin,
si bien accusés que soient les fonds, il résulte toujours de ces composi-
tions un effet miroitant à l'œil, qui rappelle l'aspect d'une étoffe damas-
sée, c'est-à-dire un ensemble vibrant dont il est difficile, à moins d'une
attention fatigante, de démêler la trame. La condition essentielle de
toute grisaille incolore, c'est qu'il ne reste sur aucun point une sur-
face de verre qui ne soit recouverte par le travail du pinceau. Il faut
[ VITRAIL ] — 652 —
une répartition égale, régulière, de ce travail, pour qu'en apparence
l'œil ne croie pas voir un trou, un vide dans la surface translucide. Or, en
peignant des figures, il fallait nécessairement laisser des surfaces claires
inégales et plus ou moins larges, en raison du modelé de la forme. Il en
résultait une suite de taches lumineuses et obscures réparties sans ordre,
qui produisaient un trcs-fàcheux effet, et n'invitaient pas à reposer les
yeux sur ces surfaces. A distance, les blancs prenaient une importance
démesurée, et les ombres, réduites, faisaient taches. On peut se rendre
compte de l'aspect désagréable de ces sujets en grisailles translucides
si l'on examine certains vitraux de la renaissance où l'on a cherché à
rendre des cartons très-faiblement colorés. L'œil a grand'peine à démêler
les figures, à suivre leurs contours et le modelé à travers ces éclairs
entremêlés de points obscurs.
Il n'en est pas du vitrail en grisaille comme du vitrail coloré ; on peut
sans fatigue porter les yeux sur ce dernier, si sa coloration est harmo-
nieuse, tandis que la grisaille n'est faite que pour donner une tapisserie
translucide qui ne préoccupe pas. Le regard ne saurait longtemps se
reposer sur cette surface chatoyante, qui semble vibrer, et qui cause des
— ^53 — [ VITRAIL j
ébloiiissements si l'on persiste à démêler le dessin qui la compose. Tous
ceux qui ont essayé de dessiner des grisailles en place ont pu éprouver
cet effet, tandis qu'on peut copier sans fatigue une verrière colorée. Il
était donc sensé de ne point peindre des sujets en grisaille.
■ On peut admettre que le phénomène de vibration causé par les ver-
rières incolores, et aussi la nécessité de ne pas avoir, à côté des surfaces
[ VITRAIL ] — ^5/i —
colorées, des surfaces absolument incolores, engagèrent les peintres
verriers ;\ entremêler des filets de couleur dans les grisailles. Cet appoint
les rendait plus faciles à comprendre, les dessinait plus ncttemenl, et
leur ôtait cet aspect chatoyant qui devenait insupportable si les fenêtres
occupaient une grande surface. C'est en effet au moment où les baies-
vitrées occupent tous les espaces laissés entre les piles et les formerets
/,.^.-î — [ VITRAIL ] •
des voûtes que l'on renonce aux grisailles inculurcs. Les derniers pan-
neaux que nous venons de donner, et qui appartiennent à la cathédrale
de Troyes, occupent des fenêtres étroites, sans meneaux ; mais quand il
s'agit de garnir de larges baies à meneaux, comme celles qui s'ouvrent
sur nos vaisseaux à dater du milieu du xiii* siècle, les peintres verriers^
renoncent à la grisaille incolore, ils la zèbrent de filets rouges ou bleus,
ils y sèment des rosaces et l'entourent de bordures colorées. Parmi ces
grisailles on peut considérer comme étant des plus anciennes celles qui
garnissent les fenêtres à meneaux de la chapelle absidale de l'église
abbatiale de Saint-Germer. La construction de cette chapelle suit Oe
peu celle de la sainte Chapelle du Palais à Paris, c'est-à-dire qu'elle
remonte au commencement de la seconde moitié du xiii* siècle. Bâtie
d'un jet, ses vitraux en grisaille datent de l'époque de sa construction,
et déjà ils montrent des bordures, quelques lilets et des semis de rosaces
colorés. Dans l'exemple (fig. /i3), la bordure est composée de feuilles
jaune safran sur fond bleu avec iilet intérieur rouge. Les quatrelobes il
>ont également rouges. Dans l'exemple (iig. tik), la bordure se compose
(le fleurs de lis jaunes sur fond rouge sans fdet intérieur coloré, et les
rosaces sont formées d'un carré vert entouré de quatre demi-cercles
louges *. On remarquera que déjà dans ces grisailles les filets blancs ne
sont plus cernés par un plomb que d'un seul côté, l'autre côté étant
peint. C'était une simplification sur le procédé du commencement du
\iii« siècle, mais l'effet général perd l'ampleur et la fermeté de ces pre-
mières grisailles. Les fonds sont toujours un treillis très-iin fait au pin-
ceau. Cependant, à la fin du xiii*^ siècle, les filets de couleur deviennent
pins nombreux, les rosaces plus importantes; les treillis des fonds sont
remplacés par un ton uni assez inégal, sorte de glacis qui a l'inconvé-
nient de colorer ces fonds en bistre, ce qui ôte de la finesse aux grisailles.
Parmi les plus belles grisailles de cette époque, ou du commencement
du xiv^ siècle, il faut'citer celles de la cathédrale de Narbonne. Voici
(Iig. 65 et 66) deux de ces panneaux variés. Dans le premier, la bordure
est composée de carrés jaunes peints, J, entre lesquels sont placés un
verre bleu et un verre rouge, B, R. Pour le corps de la grisaille, les filets
rectilignes sont bleus, les filets courbes rouges, les rosaces ont le cœur
jaune, le trilobé circulaire rouge et le trilobé angulaire vert, ou le con-
traire. Sur les verres blancs, l'ornement peint laisse entre lui et les filets
de couleur une marge dépourvue de grisaille, qui fait ressortir très-habi-
Icment les tons rouge et bleu des entrelacs. Le tracé de cette verrière
est à mentionner. La largeur du panneau AX entre les bordures a ete
divisée en six parties. De chacun des points diviseurs ont été tirées des
lignes à 65" ; les centres des courbes, les filets courbes aussi bien que les
lilets rectilignes, se trouvent sur ce quadrillé diagonal. Ainsi les centres
1 Nos figures sont au quart de rexécution. Ces dessins nous ont été fournis par
M. Bœswilwald, qui a diriaré la restauration de la sainte Chapelle de Saint-Germer.
1 VITRAIL ]
— /i56
/
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les courbes ab se trouvent aux points c, etc. Il va sans dire qu'un lilel
— /j57
[ VITRAIL ]
blanc cerne extérieurement la bordure. Dans le second exemple (fig. ^6),
IX. — 58
[ VITHAIL ] ■ . — ^58 —
les couleurs occupent une grande partie de la surface. La bordure se
compose de fleurs de lis jaunes sur fond bleu ; puis est posé un filet
interne rouge. Les armoiries sont d'argent à la croix de gueules ; ou mi-
parties, au premier coupé d'argent à la croix pattée de gueules et d'or
chargé d'une ^tour de sable ; au second d'or à trois fasces de gueules.
D'autres écus décorent ce vitrail : le premier se découpe sur un fond
jaune perlé entouré de deux carrés croisés vert et pourpre violet; le
second est posé sur un fond bleu avec carrés de même que dessus, mais
les tons alternés. L'effet de cette grisaille est très-beau ; si toutefois
on peut donner le nom de grisaille à une verrière où les couleurs occu-
pent plus de la moitié de la surface.
La cathédrale de Saint-Nazaire de Carcassonne conserve aussi de très-
remarquables grisailles du commencement du xiv^ siècle, où la couleur
remplit un rôle très-important. Dans les deux roses nord et sud notam-
ment, ces grisailles sont de véritables mosaïques colorées.
Vers le milieu du xiv^ siècle, alors qu'on était arrivé à appliquer le
jaune au moyen de sels d'argent, on rehaussa parfois les grisailles blan-
ches avec des touches jaunes. On voit de jolies grisailles de ce genre
dans la chapelle de Vendôme de la cathédrale de Chartres. Les magasins
de Saint-Denis en possèdent également un très-joli panneau, qui a été
reproduit par M. A. Gérente. Il faut dire ({ue ce genre de grisaille con-
vient mieux à des baies d'appartements qu'aux fenestrages des grands
vaisseaux. Ces moyens décoratifs sont trop maigres pour produire de
l'effet de loin sur de grandes surfaces translucides.
Au XV* siècle, le mode des grisailles tapisseries se perd, et est renqilacé
par des tracés d'architecture blanche et jaune, avec quelques ligures
colorées d'un effet médiocre.
Le XVI* siècle fit beaucoup de grisailles, ou plutôt des camaïeux avec
sujets et arabesques. Nous ne croyons pas nécessaire de revenir sur ce
que nous avons dit de ce procédé de peinture sur verre.
On sait que les cisterciens n'admettaient pas dans leurs églises les
peintures et la sculpture des figures. Privés de ces moyens décoratifs, ces
religieux fermèrent les baies de leurs églises au moyen de verres blancs
disposés de manière à former de riches dessins par la mise en plomb.
Dès l'année 1842 nous avions pris note de vitraux de ce genre datant des
premières années du xiii* siècle, dans l'église abbatiale de Pontigny, qui
dépendait de l'ordre de Cîteaux. Plus tard, en ISJO, M. l'abbé Texier
signala des vitraux de ce genre dans les églises de Bonlieu (Creuse) et
d'Obasine (Corrèze) ', toutes deux cisterciennes. Ces vitraux incolores
et non peints datent du xii" siècle. Les dessins des vitraux de l'église de
T^onlieu sont peut-être de quelques années antérieurs à ceux de l'église
d'Obasine, mais d'ailleurs le système adopté est le même dans l'un et
l'autre monument. Ces dessins sont bien composés, larges, d'un beau
' Voyez les Annales archéologiques^ t. X, p. 81 et suiv.
— ^59 — [ VITRAIL ]
caractère. On peut en juger par l'exemple que nous donnons ici (fig. kl),
tiré de l'église de Bonlieu. Sur quelques points, ainsi que le remarque
M. l'abbé Texier, le plomb ne sertit pas le verre, mais est apposé dessus
sur un seul côté '. Il n'était là que pour compléter le dessin et faire
éviter des coupes trop difliciles. C'est d'ailleurs un expédient trcs-rare-
nient employé.
M. Amé a relevé une partie des vitraux blancs de l'église cistercienne
de Pontigny. Quelques-uns de ces vitraux se rapprochent beaucoup,
comme dessin, de ceux d'Obasine, mais d'autres en diffèrent essentielle-
ment et présentent des combinaisons en partie rectilignes. Voici (fig. /j8)
un de ces panneaux dont la disposition rappelle celle des belles grisailles
du commencement du xm* siècle -. Une fois sur la voie, M. E. Amé
découvrit des vitraux de ce genre dans un certain nombre d'édiflces du
département de l'Yonne, particulièrement dans les églises de Mégennes,
* Ces plombs non sertisseurs sont marqués par un trait vidé.
- Voyez lieclierches sur /e.v nndens vitraux incolores du département de l' Yonne, par
M. Emile Ame (Didron), 185/».
[ YITRATI. ^ — hC)'~) —
(le Cliàl)lis, dans la chapc'lle de l'ancien hôpital de Sens. Nous en avions
<lessiné ('',i;alenient en 18'r2 dans la petite église de Montréal, qui datent
d'une époque beaucoup plus récente, xV ou xyi" siècle.
Ce système de vitrage n'était donc pas seulement employé par les
cisterciens, puisque ces derniers édifices ne dépendaient pas de cet
ordre. Il dut être adopté toutefois lorsque les ressources manquaient pour
l'aire exécuter des vitraux colorés ou en grisailles peintes. Depuis que
notre attention a été portée sur ce genre de vitrerie, nous en avons
découvert beaucoup de fragments dans des églises des xiii% xiv% xv'' et
XVI' siècles: fragments qui présentent des combinaisons ;\ l'infini. On
en voyait encore des panneaux entiers et variés, en 18.'43, dans l'église
abbatiale» de Beaulieu, i)rès de Saint- Antonin (Tarn-el-Garonne), qui
date de la tin du xin" siècle, et qui alors dépendait d'un fermage. Voici
~(lig. h9) un de ces panneaux d'une disposition originale. Les verres de
I
— ^61 — [ VITRAIL ]
CL's vitraux ne sont pas d'une transparence blanche égale, mais inégaux
coinme épaisseur, et plus ou moins verdàlres ou jaunâtres, ce qui con-
ilribue à l'ellet de ce genre de vitrerie. La mise en plomb de ce dernier
exemple est très-soignée. Dans la partie supérieure de notre figure sont
indiqués le mode de tracé, le moyen de trouver les centres des quarts
de cercle qui constituent le compartiment
Il n'y a pas à douter que la vitrerie des fenêtres d'habitations ne fût
Lainsi composée dans le plus grand nombre de cas, puisque les vignettes
des manuscrits nous montrent toujours des verres blancs mis en plomb
suivant des compartiments variés, dans les intérieurs d'appartements.
Souvent un écusson armoyé brochait sur le milieu de ces panneaux
blancs, dans les vitrages des châteaux et palais, ou une devise, ou un
emblème, et donnaient quelques points de couleur qui égayaient la
surface blanche des grandes fenêtres, sans rien enlever à la lumière
nécessaire dans toute pièce servant à l'habitation.
La peinture sur verre exigerait, certes, de plus longs développements,
si l'on voulait en faire une histoire complète et indiquer les différents
[ VOIRIK ] _ /,62 —
procédés employés par les diverses écoles françaises, pendant l'espace
de trois ou quatre siècles. Il y a dans l'étude de cet art ou de cette
industrie, si l'on veut, reprise depuis peu par quelques artistes distin-
gués, un champ d'observation très-étendu à parcourir. Nous ne pouvons
qu'indiquer les points saillants de cette étude pour rester dans les
limites du Dictionnaire. Peut-être même trouvera-t-on que nous nous
sommes étendu trop longuement sur une des parties de la décoration
architectonique ; mais il nous paraît qu'il y a, dans cet art de la décora-
tion translucide, des ressources qu'on pourrait utiliser d'une manière
plus large qu'on ne le fait de nos jours. Dans un climat comme le nôtre,
où la lumière du soleil est souvent voilée, où les intérieurs des édifices
et des habitations ne sont éclairés que par un jour blafard, il était
naturel qu'on cherchât à colorer cette lumière pâle. C'était 1;\ un sen-
timent de coloriste. Nous avons laissé étouffer ce sentiment sous un
classicisme étroit dans ses vues, prétentieux dans ses expressions, qui
ne demande pas que l'on comprenne, mais qu'on admire de confiance
ce qu'il admet comme licite dans l'art. Il faudrait, certes, une longue
expérience et des études sérieuses pour retrouver les traces négligées
de cette industrie du peintre verrier.
Quelques hommes dévoués ont fait des efforts et des sacrifices consi-
dérables de nos jours pour retrouver ces traces. Ils ont même ainsi
ouvert, pour notre pays, une source de production assez riche ; mais,
mal secondés par les fabricants de verre, qui ne se préoccupent pas des
conditions nécessaires à la coloration translucide ; obligés de lutter
contre une concurrence de produits à bon marché qui déprécient ce bel
art aux yeux des gens de goût; repoussés systématiquement des grands
travaux publics par de puissantes coteries, c'est à grand'peine s'ils peu-
vent maintenir leurs ateliers ouverts. Qu'ils ne se découragent pas
cependant; leur industrie doit, dans un temps où l'architecture tend de
plus en plus ;\ élever de vastes édifices largement éclairés, trouver une
belle place ; mais qu'ils emploient les loisirs que leur fait une opposition
systématique à connaître les véritables ressources de cet art décoratif
par excellence. Le jour de la réaction contre l'insignifiance académique
arrivé, ils seront prêts.
VOIRIE, s. f. Sous le régime féodal, les routes et chemins appartenaient
au seigneur sur. la terre duquel s'ouvraient ces voies publiques. Le sei-
gneur avait donc le droit de changer la direction de ces voies et de per-
cevoir les péages destinés à leur entretien. Dans les villes, la voirie
dépendait, soit de la municipalité, soit du suzerain, soit du seigneur
possesseur de droits féodaux.
A Paris, avant le xmf siècle, la voirie ne dépendait que du roi et de
l'évêque dans la circonscription de sa juridiction. Ce n'est qu'à dater
du règne de Philippe-Auguste que la législation de la voirie passe entre
les mains du prévôt.
— 663 — [ VOIRIE ]
Dans la plupart des villes du Languedoc qui avaient conservé presque
intactes leurs formes municipales romaines, le droit de voirie apparte-
nait aux consuls, qui, dès lors, exerçaient la police des rues et places.
•Souvent la police de la voirie appartenait en commun à deux pouvoirs
'dans une même ville. Celte police consistait à empêcher qu'on ne fit
■des caves sous les rues, qu'on établît des perrons pouvant gêner la
circulation, des saillies d'auvents préjudiciables aux passants ou aux
voisinages, qu'on y déposât des ordures. Les voyers veillaient à l'entre-
tien du pavage et à l'écoulement des eaux, à la réparation des puits
banaux et des fontaines, à la conservation des chaînes. On comprendra
comment les droits de voirie, souvent partagés dans une même localité
entre plusieurs seigneurs, furent l'occasion de nombreux conflits. Les
OUm contiennent en effet bon nombre d'arrêts intervenus à propos de
ces discussions. Nous donnons ici un de ces arrêts datant de 1312, qui
explique clairement la nature de ces conflits et comment ils étaient
tranchés par la cour du roi. « Item de l'article ou quel li dit religieux
<( disoient que li habitant de la dite ville (de Saint-Riquier) ne povoient
(( cdelier, faire, refaire, rapparelier (réparer), niempeschier (encombrer)
(( les fros (terrains publics, places, voies) de la dite ville en faisant,
<( cdeflant, refaisant ou rappareillant issues, saillies, huisseries, huvre-
(( las (auvents), appentiz, estaures (baies) ou manoueles à puys, ne autres
<( manières de ouvrages ou edefîces, viez ou noviaus, es fros desus diz
<( ne sur yceaus, ne es liens marchissans (aboutissant) as diz fros senz
<( prendre congie au froquier (voyer) de la dite église (du monastère de
<( Saint-Riquier) ; les diz maieur, jurez et commune proposanz au con-
<( traire : Oyes les raisons proposées d'une partie et d'autre, veu et
(1 considère la vertu de leurs privilèges, termine est, et par droit, que
<( li habitant de la dite ville ne povent ne ne pourront des ore en avant
<( faire edefier, refaire, ne rapparelier tels manières de edefîces ne de
<i ouvrages comme desus est dit, senz requerre le congie dou dit fro-
<i quier ; et se li requis, il n'en woloit donner congie, il le pourront faire,
(i mais il l'en doivent premièrement requerre, excepte que se il avenoit
(( par aucune aventure que les manoueles des puys, seans es fros de la
v( dite ville, cheoient ou brisoient, et touz li autres edefîces de celluy
. puys demourast en son estât, et se aucune des parois des maisons de
« la dite ville, tenanz es fros desus diz, estoient percée ou crevée par
(i faute de closture de verge, de late ou de mortier, le sueil, les potiaus,
u et toute l'autre charpenterie et mazçonnerie de la dite paroy demoranz
u en leur estât; termine est et esclarci que li habitant de la dite ville
(( pourront refaire, rapparelier, mettre et remettre les dites manoueles
« des puys, et refaire les pertuis des parois et edefîces desus diz en la
(i manière que il est desus devise, et faire huis et fenestres, senz requerre
<( le congie dou dit froquier, sauf ce que se toute la charpenterie et
<( mazçonnerie demouroient en leur estât, et les parois entre deuz
« cheoient jusques en la terre, li habitant de la dite ville ne le povent
[ \OUSSUliE J — /»(v'i —
« faire ne refaire sans requerre congie ou dit froquier, en la manière
<( (lesus ditez. Et n'est mie oblier que se li mur et les portes dont la dite
(( ville est fermée, joignanz as fros, depezçoient en aucune pai lie ou
(( chetticnt dou tout jusques au reys de terre, li habitant desus dit les
(( porront faire et refaire senz requerre le congie dou dit froquier, pour
<( ce que la fermeté de la dite ville est nostre'. »
Il résulte de la teneur de cet arrêt que, malgré les prétentions de
l'abbé de Sainl-Uiquier, possédant sur la ville des droits féodaux, les
habitants pe-iivent réparer les maisons donnant sur les voies et places de
ladite ville, en prévenant le voyer de l'abbaye, à moins d'un cas de force
majeure, tel que la ruine d'un mur, d'une maison, d'une manivelle
de puits, auxipiels cas les habitants peuvent immédiatement procéder
à la réédilicatiou sans avertissement préalable. En tout état, l'avis donné
au voyer est inutile lorsqu'il s'agit de réparer les défenses de la ville.
C'est ainsi que le pouvoir royal, sans détruire au fond les droits de voi-
rie des seigneurs féodaux, les annulait de fait en bornant ces droits à
une simple déclaration faite au voyer féodal, déclaration qui d'ailleurs
ne pouvait être suivie d'une opposition aux réparations déclarées. (Juant
aux murs de ville, considérés par le suzerain comme lui appartenant,
s'il y avait lieu de les réparer, il n'était pas même nécessaire de prévenir
le voyer du seigneur ayant des droits féodaux sur les terrains de la cité.
Ce n'était que peu à peu que le pouvoir royal parvenait ainsi à prendre
possession de la voirie des routes et des cités, et les ordonnances des rois
de France à dater du xiu'' siècle sont remplies de décisions qui tendent
à centraliser entre les mains du suzerain les questions de viabilité. Avant
cette époque, les charges de voyer sont créées dans les villes érigées en
communes par le seigneur qui octroie la charte. A Auxerre, par exem-
ple, en 11 9i, la charte du comte de Nevers qui institue la commune
crée une charge de voyer et tixe la juridiction de cette charge -. Timlcs
les contestations déférées à la cour du roi provoquaient généralement
un arrêt qui pouvait être considéré comme un empiétement du suzerain
sur les droits féodaux ou des communes.
VOLET, s. m. Fermeture de bois j)lein d'une fenêtre posée a l'intérieur
ou à l'extérieur. (Voyez Menuiserie.)
VOUSSOIR, s. ni. — Voyez Claveau.
VOUSSURE, s. f. Rangs de claveaux d'archivoltes (jui enveloppent le
lyiiiiiaii d'une porte (voyez Porte). On donne aussi aujourd'hui ie nom
de voussure à des surfaces cintrées <pii forment la transition entre les
> Les Olim, puhliés itar le comte Kcufïiiol, t. II, p. 51)2, ('o//ec(ion fies documenta
inédits sur l'histoire de France, l" série. •
2 Biiliizc, MiscelL, VII, :r2G.
— ^65 — [ VOUTE ]
murs d'une salle et le plafond; mais ce genre de construction n'était pas
admis pendant le moyen âge : il ne date que de la fin du xyi" siècle.
VOUTE, s. f. Nous avons, dans l'article Construction, expliqué d'une
manière générale comment, du système admis par les Romains pour
voûter leurs édifices, les architectes du moyen âge étaient arrivés à des
combinaisons de voûtes entièrement nouvelles et se prêtant à tous les
plans. Nous n'avons pas à revenir ici sur ce que contient cet article, sur
les moyens employés pour résister à la poussée des voûtes, mais à déve-
lopper les divers procédés admis en France du xi^ au xvi'= siècle pour
tracer ces voûtes et les établir sur leurs points d'appui.
Tout d'abord un fait doit fixer l'attention de l'observateur qui exa-
mine les voûtes construites sous l'empire par les Romains : c'est l'éco-
nomie apportée dans la construction de ces voûtes. Si grands bâtisseurs
qu'ils fussent, les Romains apportaient dans leurs travaux des principes
d'économie que nous ne saurions trop méditer. Or, puisqu'il s'agit ici
des voûtes, personne n'ignore que les causes de dépenses les plusimpor-
tantes peut-être dans la construction des voûtes, ce sont les cintrages
de bois qui sont nécessaires pour les porter jusqu'au moment où elles
sont fermées et où elles peuvent se soutenir par la juxtaposition com-
plète des matériaux qui les composent. Quand on examine quelques-
uns de ces grands édifices romains voûtés, tels que les thermes d'Anto-
nin Garacalla, de Dioclétien, la basilique de Constantin à Rome, etc., on
est tout d'abord disposé à croire qu'il a fallu, pour former ces vastes
concrétions, un énorme cube de bois, des cintrages d'une puissance
prodigieuse; par suite, des dépenses provisoires perdues, considérables.
Cependant une étude plus attentive de ces voûtes fait bientôt recon-
naître qu'au contraire ces bâtisseurs, pratiques avant tout, avaient su
fermer ces énormes concrétions à l'aide de moyens économiques et
d'une grande simplicité. Si l'on prend la peine d'analyser ces larges
voûtes romaines, berceaux, voûtes d'arête, coupoles, on constate que ces
surfaces courbes, en apparence uniformes et homogènes, sont formées
d'une suite de nerfs et même de cellules de brique dont les intervalles
sont remplis par un blocage composé de pierres légères et de mortier.
Ainsi, pour fermer une très-grande voûte, suffisait-il déposer un certain
nombre de cintres de charpente, relativement restreints et d'une force
médiocre, de les réunir par une forme de planches sur lesquelles la
voûte était construite, ainsi que nous allons le voir.
Il arrivait même que, pour ne pas faire subir aux cintres légers de
charpente une pression à laquelle ils n'eussent pu résister, les construc-
teurs formaient les nerfs principaux de rangs de briques superposés, le
premier servant de cintre à demeure pour les suivants et déchargeant
ainsi le cintre provisoire de charpente. Souvent même le constructeur
bandait sur des cintres très-espaces, réunis seulement par des plan-
ches, une voûte en grandes briques posées à plat, voûte qui n'avait
IX. — 59
[ VOLTE ] —^66—
qu'un poids insignifiant, et sur cette voûte, sur cette coque légère, mais
déjà très-résistante, il formait les nerfs principaux, les cellules de bri-
que, et remplissait de blocage les intervalles.
1
Notre figure 1 expliquera cette méthode de construire les voûtes. Soit
un berceau à voûter. Des cintres légers de charpente A, relevés, ont clé
posés à intervalles égaux, leurs courbes commençant au niveau de la
— h^l — [ VOUTE ]
portion de voûte qui a déjà pu être élevée sans le secours d'un cintrage,
mais à l'aide d'une simple tige de bois ou de cerces. Ces cintres ont été
réunis par des planches ou couchis B, qu'il n'a pas été nécessaire de
poser jointifs, planches assez épaisses pour ne pas plier sous la charge
d'un homme. Sur ces planches, les maçons ont fait le carrelage G avec
de grandes briques plates, comme on construit encore de nos jours des
voûtes en tuiles ou carreaux de terre cuite, ciment ou plâtre '. Dès lors
les ouvriers opéraient sur une croûte solide, homogène et pouvant ré-
sister à une charge. Les nerfs D ont été posés à l'aplomb de chaque cintre
et formés de grandes briques carrées. Ces nerfs ont été disposés ainsi
que l'indique le détail X, avec des doubles briques ab, de distance en
distance, de manière à pouvoir couler dans la rainure laissée entre elles
(les planches P normales à la courbe. Le long de ces planches considé-
rées comme dossiers, ont été posées les entretoises E en grandes briques
se chevauchant. Après la prise du mortier maintenant les briques de ces
entretoises, les planches P ont été enlevées, puis les cellules restant vides
ont été remplies d'un blocage de tuf ou de pierre ponce et de mortier.
Il est évident que si, à partir du niveau N, les maçons avaient dû bander
une voûte de 0°',^0 à 0"',50 d'épaisseur en briques ou moellons par le
procédé ordinaire, c'est-à-dire en montant peu à peu les rangs de cla-
veaux à partir de ce niveau N jusqu'à la clef, il aurait fallu des cintres de
charpente et des couchis très-résistants; car, ayant atteint le niveau M
de la voûte, la pression de la bâtisse sur le cintrage eût été très-considé-
rable et aussi forte sur les couchis que sur les cintres eux-mêmes. D'ail-
leurs les cintres de charpente se dessèchent, jouent toujours quelque
peu dans leurs assemblages, et conservent difficilement leur courbure
pendant plusieurs semaines, s'ils sont coupés sur un grand diamètre. Le
carrelage G devant être fait très-rapidement et formant à lui seul un cin-
trage, les cintres de charpente pouvaient, sous ce carrelage, se dessé-
cher et se déformer sans inconvénients. Ils n'étaient plus maintenus en
place avec leurs couchis que comme un surcroît de précaution. On voit
encore les traces de ce carrelage, simple ou doublé, dans beaucoup de
voûtes romaines-. Il recevait les enduits intérieurs qui adhéraient à sa
surface au moyen des bavures du plâtre ou du mortier qui réunissait
les briques posées à plat. Si la voûte était d'arête, le système employé
ctait le même, et des arcs diagonaux de brique marquaient la pénétra-
tion des demi-cylindres. Ges arcs diagonaux (fig. 2) ne pouvaient être
posés à la fois dans les deux plans courbes, qui ne donnent un angle
droit qu'à la naissance de l'arête. En effet, lorsque deux demi-cylindres
se coupent à angle droit, on sait que l'angle de rencontre des courbes
' Le plâtre a été employé par les Romains dans les circonstances indiquées ici,
notamment au théâtre de Taormine, en Sicile^ et dans les thermes d'Antonin Caracalla,
à Rome.
2 Notamment aux voûtes des thermes d'Antonin Garacalla.
[ VOUTE ] — ^68 —
devient de plus en plus obtus à mesure qu'on s'approche du sommet ou
de la clef de la voûte. Un arc de brique ne pouvait mouler cette forme,
puisqu'il eût fallu autant d'angles différents qu'il y avait de briques dans
une branche d'arc. Les constructeurs romains posèrent donc les cintres
de charpente diagonaux suivant la ligne vraie de pénétration, puis ils
placèrent sur la courbe des cintres des veaux de bois b (voyez en A), lais-
sant entre eux, de distance en distance, des intervalles c de moins en
moins profonds à mesure qu'on approchait du sommet de l'arc. Sur ces
veaux le maçon posait alors l'arc diagonal perpendiculaire au plan dia-
gonal (voy. en B). La section de cet arc est figurée par le carré efgh, les
veaux comblant la différence ij, et le cintre étant en K. Dans les inter-
valles c, des briques doubles écornées étaient posées, ainsi que l'indi-
quent les trapèzes opqr, leur bord suivant la direction horizontale dos
deux cylindres. On obtenait ainsi la structure indiquée en E. Deux rangs
de ces briques parallèles aux plans des voûtes permettaient de poser en
/ les planches qui (comme il a été montré dans l'exemple précédent)
permettaient de bander les entretoises m formant le cloisonnage dans
lequel on maçonnait les remplissages de blocage. Les saillies des briques
— 469 -^ { VOUTE ]
espacées parallèles aux plans des voûtes servaient à tracer et à maintenir
l'arèlc, faite en même temps que l'enduit. S'il s'agissait d'une coupole,
ou les nerfs de brique formaient comme des côtes engagées dans la
portion de sphère, ainsi qu'on peut le voir à la voûte du temple dit
de Minorva Medica, à Rome, ou ces nerfs composaient une suite d'arcs
en façon d'imbrication, comme dans la voûte de la petite salle ronde
des thermes de Dioclétien.
Cette structure des voûtes présentait donc les avantages suivants :
1° économie de cintres; 2° rapidité d'exécution, sans avoir à craindre
cependant les accidents qui résultent d'une interruption momentanée
dans le travail ; 3° facilité d'employer des ouvriers de qualités diffé-
rentes ; car, pour remplir les cellules de blocage, il n'était besoin que
de manœuvres ; U° possibilité de décintrer immédiatement après le rem-
plissage des cellules, et même avant ce remplissage, si l'on tenait à rem-
ployer les cintres ailleurs, puisque la croûte composée de briques à plat
suflisait et au delà pour recevoir ces remplissages des cellules ; 5° élasti-
cité pendant la durée du travail, ce qui permettait d'éviter les ruptures
qui se manifestent dans une construction absolument homogène et qu'il
faut un certain temps pour compléter ; 6» après le remplissage des reins,
concrétion parfaite. Dans la construction des très-grandes voûtes, qui,
par leur développement même, ne peuvent être fermées en un court
espace de temps, il se manifeste souvent des ruptures pendant le travail
des ouvriers ou immédiatement après leur fermeture. Ces accidents se
produisirent pendant la construction de la coupole de Sainte-Sophie de
Constantinople, d'une manière tellement grave, qu'il fallut recommen-
cer l'opération ; mais les Romains des bas temps ne savaient plus bâtir
conmie leurs devanciers. Après la construction de la coupole de Saint-
Pierre de Rome, des déchirures se manifestèrent. Il est aisé de concevoir
comment des surfaces courbes de cette étendue, maçonnées peu à peu,
présentent, après l'achèvement du travail, des parties parfaitement sèches
et prises, d'autres encore molles, pour ainsi dire, ou tout au moins légè-
rement compressibles. C'est à cette inégalité dans la prise des mortiers,
et par suite dans la compressibilité de ces surfaces, qu'il faut attribuer
les désordres que l'on signale dans les grandes voûtes de maçonnerie
élevées depuis les belles époques de l'empire. Mais si, au lieu d'élever
ces voûtes par assises, par zones, comme on le fait encore de nos jours,
on maçonne rapidement une ossature bien entendue suivant la forme
même de la voûte et les propriétés de sa courbure, ce qui est facile, ou
peut prendre tout le temps nécessaire pour remplir les intervalles laissés
entre cette ossature ; car celle-ci établie, la voûte est faite, elle prend
son équilibre, subit ses tassements sans être gênée, sans se déchirer.
Cette méthode devait conduire tout naturellement les constructeurs
romains à adopter les caissons pour leurs voûtes, et surtout pour les
voûtes sphériques. Voici pourquoi. Pour faire une voûte sphérique, il
est nécessaire d'établir des cintres rayonnants divisant la demi-sphère
[ VOUTE ] — ^70 —
par côtes, comme les degrés de longitude divisent la terre ; mais les
couchis qui vont d'un cintre à l'autre donnant des lignes droites, il en
résultait, ou que la voûte était composée d'une suite de plans, ou' qu'il
eût fallu faire une forme sur ces couchis pour arriver à la courbe sphé-
rique. Gela exigeait beaucoup de bois, était long, et dispendieux par
conséquent. Des diflicultés plus graves surgissaient si la voûte sphérique
avait un très-grand diamètre, comme celle du Panthéon de Rome, par
exemple'. En supposant qu'on eût voulu élever une voûte couvrant'une
aussi grande surface par la méthode adoptée dans les temps modernes,
c'est-à-dire par zones maçonnées successivement sur cintres, on com-
prend quelle puissance il eût fallu donner à ces cintres, et comme il eût
été nécessaire d'assurer leur parfaite immobilité pendant un laps de
temps très-considérable ; or, les bois à l'air en aussi grande quantité, et
vu le nombre de leurs assemblages, travaillent dételle sorte, que, malgré
toutes les précautions, un cintrage de cette importance s'affaisserait
peut-êtrede 0"',50 à son sommet au bout de trois ou quatre mois. Il n'en
faut pas tant pour compromettre l'exécution d'une coupole de cette
dimension. Mais si, sur un cintrage relativement léger, les constructeurs
peuvent en très-peu de temps bander une ossature légère, mais assez
résistante cependant pour permettre de compléter la structure de
l'énorme demi-sphère, sans se presser et sans craindre les tassements ou
affaissements partiels, le problème sera résolu, et l'on ne courra aucun
risque, car le décintrage de la voûte se réduira à un enlèvement de
pièces de bois dont la fonction sera devenue insignifiante ; il pourra se
faire sans qu'il y ait à prendre ces précautions délicates, faute desquelles
il peut survenir une catastrophe. Dans les constructions, il ne faut jamais
que l'oubli d'une précaution, une maladresse puissent occasionner un
sinistre ; les procédés pratiques doivent offrir toute sécurité, et rien ne
doit être livré au hasard ou à la chance plus ou moins heureuse. C'était
bien évidemment ainsi que les architectes romains entendaient élever
leurs bâtisses.
Piranesi a donné une gravure de la construction de la coupole du
Panthéon de Rome ; mais nous ne savons sur quelle donnée il a fait sa
planche, car de son temps, pas plus qu'aujourd'hui, on n'en pouvait
reconnaître exactement la structure. Nous pensons que le système qu'il
indique est celui de l'extrados de la coupole qu'il aura pu voir pendant
qu'on réparait la couverture de plomb; il aura supposé que la combi-
naison visible à l'extérieur devait se reproduire à l'intérieur : or, cela
n'est pas possible, si l'on considère la disposition de cet intérieur et
l'épaisseur de la voûte, qui, près de la lunette, n'a pas moins de l'",50.
Les briques qu'on peut voir à l'extrados ne traversent certainement
pas l'épaisseur de la voûte; donc la structure, l'ossature visible à l'inté-
rieur peut être différente de celle visible à l'extérieur. Nous irons plus
> La voûte du Panthéon d'Agrippa a 43 mètres 36 centimètres de diamètre.
— Zl71 — [ VOUTE ]
loin, nous dirons que ces deux ossatures doivent ôtrc absolument diffé-
rentes, et nous allons expliquer pourquoi. Quand les Romains construi-
saient un arc-doubleau, une tète de berceau portant charge, ou même
un arc de décharge, ils avaient le soin de procéder ainsi que l'indique
la figure 3 en A: ils maçonnaient, à partir de la naissance, le quart de
l'arc environ en rangs de briques liaisonnées, puis les deux quarts res-
tant en rangs de briques extradossées. Comme ils construisaient les ares
de décharge avant les remplissages que ces arcs avaient pour fonction
de soulager, il fallait nécessairement cintrer ces arcs. Le système des
rangs d'arcs extradossés permettait de ne pas charger outre mesure le
cintre de charpente à son point le plus faible, puisque l'on commen-
çait par poser le premier rang de claveaux DE. Ce rang posé, le cintre
n'avait plus rien à porter, et l'on pouvait bander les deux autres arcs. Si
cependant les constructeurs romains avaient eu seulement l'intention
de ne pas charger le cintre de charpente, du moment que le premier
arc eût été bandé, ils auraient maçonné le reste de l'épaisseur de l'arc
de briques liaisonnées, en se servant du premier arc comme d'un cintre
très-suffisamment résistant; mais nous voyons au contraire que, sans
exception, les parties supérieures des arcs-doubleaux ou de décharge
sont maçonnées en rangs de briques extradossées. Cette méthode était
justifiée par l'expérience. Si nous supposons l'arc A (arc de décharge
du mur de précinction du Panthéon de Rome) construit entièrement en
briques liaisonnées, ainsi qu'il est tracé en B, et qu'il survienne un écar-
tement dans les culées F, G, par suite d'une commotion telle, par
exemple, qu'un tremblement de terre, ou un tassement, cet arc se
rompra à l'extrados en H, et à l'intrados à la clef, en l ; toutes les pres-
sions viendront dès lors agir sur les deux arêtes K et sur l'arête L, les-
quelles, si la charge est forte, s'épaufreront de telle sorte, que le segment
KK ne portera plus. Mais si cet arc de décharge a été construit ainsi que
ceux du Panthéon (voy. en A) et que l'écartement ait lieu dans les culées
(voy. en C), les trois arcs extradossés s'infléchiront, s'ouvriront, et les char-
ges'se répartiront sur six arêles d'intrados en M et trois arêtes d'intrados
enN,à la clef. Les angles de brisures seront moins allongés et le désordre
moins considérable que dans l'exemple B. On comprend donc pourquoi
ces arcs de brique sont toujours extradossés dans leur partie supérieure,
r'est-à-dire dans la partie qui porte la charge ; c'était pour conserver
une certaine élasticité que ne pouvaient avoir des arcs homogènes dans
leur épaisseur. Ce principe appuyé sur l'observation, si simple d'ailleurs,
mais si peu suivi dans l'architecture moderne, était, à plus forte raison,
appliqué aux coupoles d'un grand diamètre.
Conformément à la méthode expliquée dans la figure 1 et par les rai-
sons données plus haut, il était nécessaire qu'une coupole comme celle
du Panthéon fût rapidement ébauchée, pour ainsi dire, sur ces cintrages,
que les Romains tenaient à faire légers et avec des bois courts autant que
possible, afin d'éviter les dépenses inutiles, les difficultés de pose et le
t VOUTE ]
o
v)
— 672 -■
gaspillage des charpentes. Pour expliquer clairement la méthode des
constructeurs romains lorsqu'ils voulaient fermer de grandes coupoles,
— 673 —
[ VOUTE ]
nous prenons comme type le Panthéon de Rome. La figure U présente
une section de cette voûte hémisphérique. Le mur de précinction, avec
IX. — 60
[ VOUTE ] — *'t ~
ses chambres de décharge si habilement conihinées. a élé élevé jusiiu'au
niveau N avec le commencement de la voûte, divisée par vingt-huit
caissons dans son pourtour et qui laissaient entre eux vingt-huit bandes
pleines comme autant de côtes qui se perdent dans la partie unie de la
calotte comprise entre le point a et la lunetle L. Ces vingt-huit bandes
indiquent la place des cintres de charpente C aboutissant à une lanterne
de charpente composée de vingt-huit poteaux et de deux fortes enrayures.
Nous supposons ces cintres faits de bois courts et suivant la méthode
des charpentes romaines reproduites sur les bas-reliefs de la colonne
Trajane. Il n'y avait pas à songer, à moins de dépenses prodigieuses,
à poser des cintres portant de fond, avec entraits. Ce système de cin-
trage, qui, du reste, est encore usité h Rome et dans une partie de
l'Italie, est solide, mais ne saurait supporter une très-lourde charge.
Les vingt-huit demi-fermes de cintres posées, il s'agissait de les réunir
par des entretoises et de composer les couchis qui devaient recevoir la
voûte de maçonnerie. Si les constructeurs avaient prétendu sur ces
charpentes fermer une calotte telle que celle dont nous donnons la sec-
tion, il est évident que les cintres auraient été déformés par la charge
dès que les maçons seraient arrivés au point P, car il n'était pas possible,
sur une aussi grande surface, de bander en même temps toute une zone
de la coupole. Certains points eussent été accidentellement i)lus chargés
que d'autres, d'où il eût pu s'ensuivre des désordres irrémédiables. On
voit en A un huitième du plan horizontal de ce système de cintrage.
En coupe, les caissons se profilent de telle sorte que leurs listels sont
vus du centre de l'édifice sur le pavé. C'est-à-dire (voyez en R le détail
de la section de l'un des caissons de la deuxième zone) que l'œil du
spectateur placé au centre de l'édifice sur le sol aperçoit les listels o dans
toute leur largeur, les coupes de leurs épaisseurs tendant à ce point
visuel. Le cintrage ainsi disposé, il s'agissait de trouver la méthode
la plus expéditive et la plus économique pour maçonner cette énorme
calotte hémisphérique. Le détail de cette opération est expliqué dans la
figure 5. En A sont les cintres. Pour relier les courbes et pour poser les
entretoises, des liens-supports a ont été cloues latéralement, comme on
le ferait pour des plates-bandes. Ces liens portent chacun deux entailles
qui reçoivent les entretoises E, lesquelles sont entaillées à mi-bois en e
pour recevoir les cerces de doublures C. Des plancheltcs-couchis p réu-
nissent les deux entretoises et reposent en feuillure. Il reste donc des
châssis vides F qu'il s'agit de fermer. Or, l'ossature de la charpente ainsi
cond)inée, parfaitement solide et aussi légère que possible, indiquait le
travail incombant aux maçons. Ceux-ci profilant de la membrure de bois
pour poser des nerfs de brique, il était inutile de remplir l'intervalle
entre ces nerfs par une pleine maçonnerie. C'était le cas de profiter, au
contraire, de ces vides F laissés entre la membrure pour alléger cette
maçonnerie. Donc, au lieu de fermer ces vides F avec des couchis ordi-
naires sur le châssis, composé des entretoises et des cerces de doublures,
— ^75 —
YOUTE
on posa un autre châssis saillant g, sur celui-ci un second châssis égale-
[ VOUTE J — 476 _
ment saillant //, puis un troisième i, puis, toujours en retraite, un
panneau de planches. En coupe, ces trois châssis et le païuieau donnaient
le profil indique en R dans la figure U ; ainsi se trouvait indiqué en saillie
sur le cintrage le moule du caisson. Les maçons pouvaient dès lors
exécuter très-rapidement leur travail, comme l'indique le tracé B
figure 5. Ils bandaient sur les cintres les nerfs de brique G, réunis au
droit des entretoises par les étrésillonnements II, également de brique,
légèrement bombés et posés sur une cerce de bois qu'on enlevait sitôt
l'étrésillon bandé. Cette membrure de brique, répétant exactement la
membrure de bois, laissait visibles les caissons, sur lesquels il n'y avait
plus qu'à maçonner un blocage de matériaux légers et mortier (voyez
en S). Il est clair qu'au droit des panneaux M, ce blocage était beaucoup
plus mince qu'il ne l'était le long des membrures. Ce blocage cellulaire
formait alors comme autant de voûtains carrés compris entre les nerfs
côtiers, ou longitudes, et les bandes zonales, ou latitudes, de brique.
Cette première opération, qui pouvait être rapidement terminée, for-
mait une croûte très-résistante, bien pondérée, légère cependant, et
qui rendait dorénavant le cintrage de bois superflu. Celui-ci pouvait
se dessécher, jouer dans ses assemblages, sans qu'il pût en résulter le
moindre désordre. Mais une voûte hémisphérique de cette étendue,
d'une épaisseur de 0'",50 environ, au droit des nerfs, n'eût pu offrir des
garanties de durée sérieuses pour des constructeurs qui prétendaient ne
rien abandonner aux chances d'accidents, tels qu'un ouragan, une forte
pression atmosphérique, une oscillation du sol (et Rome n'en est pas
exempte). Il fallait que ce réseau tout compose de nerfs relativement
minces fût préservé, enserré, bridé par une enveloppe protectrice. La
calotte hémisphérique régularisée à l'extrados par un betonnage, ou
plutôt un enduit grossier, les constructeurs cherchèrent le moyen le
l)lus propre à garantir cette coque légère et fragile. C'est alors qu'ils
durent adopter le système entrevu par Piranesi, système qu'explique la
figure 6. De toutes les grandes coupoles connues et encore entières,
celle du Panthéon d'Agrippa est la seule qui ne soit pas lézardée. Celle
de Sainte-Sophie a dû être restaurée à plusieurs reprises ; celle de Saint-
Pierre de Rome est fissurée d'une manière assez grave '. Nous croyons
donc que c'est grâce à ce système double que la coupole du Panthéon de
Rome doit de s'être conservée intacte, malgré des commotions terrestres
' Il faut dire que ces deux coupoles sont élevées sur pendentifs; mais la nature des
lézardes qui se sont produites dans la coupole de Saint-Pierre de Rome n'indique pas
que ces désordres soient dus uniquement à des tassements. Il y a eu ruptures dans la
calotte même causées par un léger relèvement de la zone des reins de la coupole. Les
déchirures causées par des tassements se sont au contraire produites (et cela devait être)
à la base môme de la demi-sphère, ce qui motiva la pose d'un cercle de fer à cette base;
ces lézardes sont suivant les longitudes. Les fissures observées à l'extrados de la zone
,en contre-bas de la lanterne sont au contraire suivant les latitudes, et produisent une
pression à l'intrados qui fit détacher des parties d'enduits et de mosaïques.
— 677 — [ VOUTE ]
qui, ;\ plusieurs reprises, causèrent des accidents ;\ certains édifices de
cette ville. Nous n'avons pu vérifier le lait de ce réseau d'arcs doublant
la calotte à caisson ; seule l'indication de Piranesi peut fournir un ren-
seignement. Mais certaines dispositions du tambour de l'édifice ne nous
laissent guère de doutes à cet égard. En effet, si l'on jette les yeux sur
la figure U. on voit que ce tambour (voy. le huitième du plan en A)
présente une suite de parties pleines et de vides qui coïncident avec les
points d'appui et les niches inférieures formant aujourd'hui chapelles.
Sachant que les Romains, dans leurs constructions, ne font jamais rien
qui ne soit motivé, on ne pourrait comprendre pourquoi ces contre-forts T
ont été ainsi réservés, s'ils ne devaient pas contribuer d'une manière
efficace au maintien de la coupole. Ces contre-forts T ne sont pas
disposés au droit des nerfs des caissons ; ils ont une fonction distincte,
[ VOUTE ] — 678 —
fonction expliquée par le réseau d'enveloppe que représente la fiii^ure 6.
Pour former ce réseau, la calotte à caisson servait de cintrage, et il
suffisait de cerces de bois légères pour bander les arcs appuyés sur
l'extrados de cette calotte. Ces arcs bandés, il n'y avait plus qu'à garnir
les intervalles avec maçonnerie (blocage) de matériaux légers, ainsi qu'il
est indiqué en B sur la figure 6,
L'économie des cintres préoccupait si fort les constructeurs romains,
que même lorsqu'ils ont fait des voûtes en pierre appareillées, d'une
assez grande largeur (ce qui est rare), comme par exemple dans le mo-
nument de Nîmes connu sous le nom des Bains de Diane, ils ont posé
des arcs-doubleaux sur cintres, et ces arcs-doublcaux ont eux-mêmes
servi de cintres pour poser de grandes dalles entre eux, comme on pose
des couchis. Notre figure 7 explique ce genre de construction de voûtes.
Dans ce dernier cas, les constructeurs ont fait l'économie de tous les
couchis de bois, puisque les épaisses dalles de pierre reposent chacune
de leurs extrémités sur les arcs-doubleaux. Il est évident, donc, que
dans la construction de leurs voûtes, les Romains ont économisé, autant
que faire se pouvait, la matière et le temps, par conséquent n'ont jamais
I
— 679 — [VOUTE ]
fait de dépenses inutiles. On cite à peine un ou deux exemples de voûtes
d'arête avec coupes appareillées dans tous les édilices de la Rome an-
tique. Par ce même motif d'économie, ont-ils évité les pénétrations,
les arrière-voussures, les pendentifs d'appareil, dont nos architectes
modernes qui prétendent avoir étudié l'architecture antique pour en
tirer un profit se montrent si prodigues, au grand dommage de nos
iinances •.
Nous devions nous étendre quelque peu sur le système de structure
des voûtes romaines pour mieux faire saisir certaines analogies entre ce
système et celui adopté en France vers le milieu du xn" siècle. Analogies
(fe principes, comme on va le voir, non de formes ; ce qui prouve une
fois de plus que des principes vrais, établis sur une observation juste et
un raisonnement logique, ne sont point une entrave dans l'art de l'archi-
tecture, mais au contraire la seule force productrice.
A la fin de l'empire déjà, ces méthodes employées dans la construction
des voûtes s'étaient altérées ; les constructeurs négligeaient d'appliquer
régulièrement les procédés admis dans les édifices romains jusqu'aux
Antonins. A Byzance, les grandes voûtes de l'église de Sainte-Sophie
sont grossièrement faites. Il va sans dire que pendant les premiers siècles
du moyen âge, les dernières traces de ces traditions de la bonne époque
romaine étaient efi"acées. On cherchait à reproduire sur de petites
dimensions les formes apparentes des voûtes romaines, mais on n'en
connaissait plus la véritable structure. Ce n'est qu'au commencement
du xii'= siècle qu'il se manifeste tout à coup un progrès dans la structure
des voûtes, et qu'apparaît l'embryon d'un système nouveau en Occident.
Ce phénomène se produisant au moment des premières croisades, il
était assez naturel d'attribuer ce brusque développement à une influence
orientale; mais les documents que l'on avait pu recueillir jusqu'à ces
dernières années ne venaient guère confirmer ces conjectures à priori,
lorsque M. le comte Melchior de Vogué entreprit un voyage dans la
Syrie centrale. Accompagné par un jeune architecte, habile dessinateur,
m". Duthoit, M. le comte de Vogué rapporta de ces contrées une masse
de documents d'une haute importance pour l'histoire de notre art
français, car ils nous donnent l'explication des progrès qui se manifes-
tèrent si rapidement en Occident dès les premières années du xii" siècle \
En effet, ces monuments de la Syrie centrale, dus à une civilisation
1
Un jeune ingénieur français, M. Choisy, va publier prochainement un travail très-
complet sur la structure des voûtes romaines, d'après les monuments. Ce recueil, que
nous avons eu entre les mains, donne en détail les divers procédés employés par ces
grands constructeurs, et démontre, de la manière la plus évidente, que l'économie dans
la dépense était une de leurs principales préoccupations. Nous engageons les architectes
qui veulent sérieusement connaître les procédés employés par les Romaius dans les con-
structions à recourir aux travaux de M. Choisy sur cette matière.
2 Voyez la Syrie centrale; architecture civile et religieuse du i" au vii"= ^2ec/e,.par
M. le comte Melchior de Vogué. Baudry, édileur.
[ VOUTE ] — /,80 —
gréco-romaine, présentent un caractère particulier. Dans leur structure
les éléments grec et romain ne sont pas juxtaposés, comme il arrive dans
les édifices de la Rome impériale; ils se mêlent sous l'influence de l'esprit
clair et logique du Grec. Nous avons maintes fois fait ressortir cette
singulière disposition de l'architecture romaine de l'empire ', qui ne
considérait l'art grec que comme une décoration quasi indépendante de
la structure ; si bien que, dans tout édifice romain, on peut enlever cette
parure empruntée à l'art grec sans affecter l'organisme, pour ainsi dire,
de la bâtisse romaine.
Les édifices gréco-romains de la Syrie centrale procèdent tout diffé-
remment : les deux structures grecque et romaine se prêtent un mutuel
concours ; il n'y a plus l'ossature et le vêtement qui la couvre, mais un
corps complet dans toutes ses parties. L'arc et la plate-bande ne sont
plus réunis en dépit de leurs propriétés, ainsi que cela se voit si fré-
quemment dans l'architecture de l'empire, mais remplissent leurs véri-
tables fonctions. Ce rationalisme dans l'art exerça évidemment une
influence sur les Occidentaux, qui se précipitèrent en masses compactes
dans ces contrées à la fin du xi« siècle. Il ne s'agissait plus de suivre de
loin les traditions affaiblies de l'art impérial ; les croisés trouvaient dans
les villes déj'à abandonnées, mais encore debout, du Haouran, une archi-
tecture nouvelle pour eux, claire dans ses expressions comme une
leçon bien faite, fertile en déductions, facile à comprendre et pouvant
être appropriée à tous les besoins.
Dans ces édifices, la voûte d'arête n'existe pas, tout étant bâti d'appa-
reil, mais bien le berceau, la coupole et le cul-de-four. Les arcs-dou-
bleaux et archivoltes sont fréquents, et ces arcs-doubleaux qui forment
travées portent, ou des plafonds de pierre, ou des charpentes, suivant que
les localités possédaient ou ne possédaient pas de bois.
Nous allons rechercher comment ces dispositions ont dû avoir une
influence directe sur la colistruction de nos voûtes occidentales, eL firent
abandonner le mode de structure des Itomains. Voici (fig. 8) un frag-
ment de la basilique de Chaqqa 2, dont la construction date du 11" ou (?u
III'' siècle de notre ère. Les travées de cette basilique sont étroites (2", 50
d'axe en axe des piles, en moyenne) et sont couvertes, entre les arcs-
doubleaux, par des dalles épaisses; une couche déterre battue revêtue
d'un enduit formait une terrasse étanche sur le dallage supérieur. La
construction se compose de piles i\ section carrée portant des arcs-dou-
bleaux sur la nef i)rincipale, contre-butés par d'autres arcs-doubleaux
bandés sur les collatéraux, lesquels soutiennent une galerie de premier
étage donnant sur cette nef centrale. Le caractère particulier à cette
construction, ce sont ces arcs-doubleaux qui composent l'ossature inté-
rieure de l'édifice. Rien de semblable dans les constructions romaines
' Voyez Entretiens sur l'architecture,
2 Voyoz la Syrie centrale, pi. xvi.
— 681 — [ VOUTE 1
occidentales de l'empire. La voûte romaine maçonnée comme nous
venons de le montrer au commencement de cet article possède rare-
ment des arcs-doubleaux apparents ', puisque ces arcs sont noyés dans
l'épaisseur môme de la voûte, ne sont que des nerfs cachés.
Pour les architectes occidentaux, si fort empêchés, à cette époque,
lorsqu'ils prétendaient établir des voûtes sur le plan de la basilique
romaine (voyez Architecture religieuse), la vue d'un édifice comme la
basilique de Chaqqa, — et la Syrie centrale en possède encore plusieurs
conformes à ces dispositions, — devait leur faire naître la pensée d'ap-
pliquer ce mode de structure en remplaçant les dallages, qui ne pou-
vaient convenir aux climats de l'Occident, ni à la nature des matériaux
dont ils disposaient, par une voûte en berceau sur la nef centrale, par
des voûtes d'arête sur des nefs basses, et par un demi-berceau sur le
triforium pour permettre l'établissement de couvertures inclinées et
contre-buter le berceau central. Ces déductions se présentaient natu-
rellement à l'esprit des constructeurs occidentaux, si naïfs qu'on les
veuille supposer.
' L'exemple du temple de Diane de Nîmes est une exception. Il ne faut pas perdre
de vue que les monuments romains élevés dans la Province sont, beaucoup plus qui;
ceux d'Italie, pénétrés de l'esprit grec, surtout en se rapprochant de Marseille. Il est inté-
ressant de constater les analogies qui existent entre ces monuments antiques de la Proviace
romaine et ceux de la Syrie centrale.
IX. — 61
[ VOUTE ] — 692 —
que, si l'on veut que les arêtes partent du tailloir, ces arôtcs se détache-
ront des verticales cd et formeront des angles rentrants ecf\ gdh, d'un
effet maigre et peu rassurant, indiqué dans le trait perspectif A'. S'il y
avait de bonnes raisons pour poser des archivoltes indépendantes de la
voûte, on en devait trouver de tout aussi bonnes pour bander les arcs-
syriens, les artistes occidentaux, en voulant appliquer le principe ^i
simple de ces basiliques, n'avaient qu'à relever les grands arcs-dou-
hlcanx de la nef, comme l'indique en C la coupe B, à réunir ces arcs-
(imihlcaux par un berceau concentrique à leur extrados, à bander un
'dcnii-berccau D sur le Iriforium, entre les arcs-doubleaux E et des
— 683 — [ vouTii ]
Toutes d'arête, suivant le mode byzantin', entre les arcs-doubleaux
inférieurs F des collatéraux. La substitution des voûtes aux dallages en-
traînait forcément l'écartement des piles P. Les archivoltes G étaient
conservées, mais avec un diamètre égal à celui des arcs-doubleaux F,
et d'autres archivoltes I ou une claire-voie portaient le berceau central.
Mais les archivoltes G destinées à recevoir les voûtes des collatéraux
s'avançaient au ras intérieur des piles P, et alors, pour porter les arcs-
doubleaux supérieurs G, il fallait ajouter à ces piles un appendice L sous
la forme d'une colonne engagée. D'une construction dans laquelle l'arc
et la plate-bande étaient simultanément employés avec un sentiment
exquis du vrai, les architectes occidentaux arrivaient à faire, sans trop
d'efforts, un monument entièrement voûté. Cependant cette modifica-
tion, en apparence si simple, suscitait des difficultés de détail qui ne fu-
rent résolues que peu à peu. Mais telle est la puissance d'un premier en-
seignement clair et logique, que tout travail qui en découle se fait sous
celte première influence. Les constructeurs occidentaux, en voyant cette
architecture grecque de la Syrie, apprenaient à raisonner ; aussi, à dater
de cette époque,* leurs œuvres si confuses jusque-là, toutes bourrées de
traditions mal comprises, reproduisant, en les abâtardissant de plus en
plus, les formes de l'antiquité romaine, s'élèvent, progressent en s'ap-
puyant sur le raisonnement, sur ces principes légués par les derniers
des Grecs.
Cette coupe B est celle de la plupart de nos églises romanes construites
au commencement du xii« siècle en Auvergne, dans le Languedoc, la
Provence et le Lyonnais. On peut aisément constater qu'il y a moins de
dissemblance entre la coupe A et la coupe B qu'entre un monument
voûté quelconque de Rome et cette coupe B. Cet arc-doubleau plein cintre
E du triforium, qu'on retrouve dans les galeries des basiliques romanes
de l'Auvergne et du Languedoc, et qui ne peut s'expliquer avec la voûte
en demi-berceau (voyez Triforium), est un vestige persistant de cette
influence du monument syrien. Quant aux difficultés de détail dont nous
venons de parler, voici en quoi elles consistaient tout d'abord. Les piles
de la basilique de Ghaqqa (voy. en a) sont à section carrée, ce qui était
naturel, puisque ces piles ne reçoivent que deux arcs-doubleaux, et que
l'archivolte qui unit ces piles naît en pénétration au-dessus de la nais-
sance des deux arcs-doubleaux (voy. la figure 8). Mais nous voyons que
déjà dans la coupe B les archivoltes G qui réunissent les piles ont leur
naissance au niveau des naissances des arcs-doubleaux F (voy. la figure 9).
L'extrados de ces archivoltes G ne se dégage donc qu'au-dessus de cette
naissance, et, par suite, la naissance de la voûte d'arête ne pouvait s'éta-
blir qu'au point relevé de ce dégagement, ce qu'indique le tracé per-
spectif (fig. 10). 11 y avait là un embarras, une de ces difficultés de détail
dans l'art du constructeur, qui contraint bientôt celui-ci, pour peu qu'il
1 Nous expliquerons tout à l'heure en quoi consiste ce mode.
[ VOUTE ] — USk —
raisonne, à trouver une solution satisfaisante ; or, tous ceux qui ont pra-
tiqué cet art et qui ne se contentent pas d'à peu près, qui veulent trouver
la solution vraie, savent combien ces recherches entraînent à modifier
certaines formes qui paraissent consacrées par le temps. Et c'est précisé-
ment dans la manière de résoudre ces difficultés à dater des premières
années du xii* siècle, que l'on reconnaît la puissance de cet enseigne-
ment logique puisé en Orient par nos maîtres français de cette époque.
D'abord ces maîtres raisonnent ainsi : puisqu'il y a deux arcs-doubleaux
et deux archivoltes naissant au même niveau, et qu'entre ces arcs-dou-
bloaux et ces archivoltes il faut (sur leur extrados) bander des voûtes
d'arôte, il est de toute nécessité que la pile donne exactement la section
des claveaux de ces arcs, qu'ils trouvent sur elle leur place, par consé-
quent la section carrée ne peut convenir pour la pile ; alors ils tracent la
pile H (voyo/c figure 9). Ainsi les arcs-doubleaux trouveront leur assiette
en (l, les archivoltes en b, et les arôtes des voûtes naîtront dans les angles
rentrants e qui sont les points de rencontre des extrados de ces arcs.
Mais bientôt, quand les monuments voûtés prennent plus d'ampleur,
ces architectes reconnaissent que les archivoltes qui portent les murs
— liS3 — [ VOUTE ]
latéraux et la voûte en berceau doivent avoir plus d'épaisseur que les
arcs-doubleaux qui n'ont pas de charge, que ces naissances de voûtes
d'arête dans les angles demandent, ou un appareil spécial, ou affament
la pile en réduisant les tas de charge ; alors ils tracent les piles suivant
le plan K. Les archivoltes se dégagent en f, l'arc-doubleau des latéraux
en 0 ; les angles h reçoivent les naissances des voûtes d'arête ; les angles i,
les archivoltes de décharge au-dessus de la claire-voie du triforium,
et le grand arc-doubleau du berceau central, ayant la largeur mm, porte
sur le tailloir d'un chapiteau reposant sur la colonne engagée. Mais les
archivoltes /et l'arc-doubleau g ont une épaisseur plus grande que n'est
l'espace op, d'oii il résulte que l'arête A de la voûte doit s'élever vertica-
lement jusqu'au moment où l'épaisseur iy des claveaux se dégage de
cette arête ; alors les constructeurs ajoutent encore une colonne engagée
au devant des pilastres des archivoltes et de l'arc-doubleau postérieur,
a lin d'avancer les claveaux de ces arcs de manière à les dégager entiè-
rement dès leur naissance. Ainsi se compose peu à peu, et commandée
par les déductions tirées de la construction des voûtes, la pile romane
du xir siècle.
Tant qu'on n'avait pas sous les yeux ces monuments de la Syrie cen-
trale, il était diflicile de se rendre compte des motifs qui avaient fait
adopter, pendant la dernière partie de la période romane, ces arcs-dou-
bleaux séparant les travées des édifices voûtés, puisque les Romains ne
séparaient pas leurs travées de voûtes par des arcs-doubleaux. Les édi-
fices syriens nous donnent la solution de cette question. Dans ces édifices,
les arcs-doubleaux sont, par suite d'un raisonnement très-juste, faits pour
franchir des espaces trop larges pour être couverts par des plates-bandes
ou par des charpentes, dans un pays où les bois longs étaient rares; ces
arcs portent de grandes dalles, comme dans l'exemple précédent, ou
des pannes. C'est ce qui nous fait dire que ces artistes syriens avaient su
allier, mieux que ne l'avaient fait les Romains, l'arc et la plate-bande.
Les architectes occidentaux ont conservé les arcs-doubleaux comme l'os-
sature naturelle de tout édifice bâti de pierre ; seulement, entre ces arcs,
ils ont bandé des voûtes suivant la tradition romaine, soit en berceau,
soit d'arête.
Mais à Byzance, à Sainte-Sophie, déjà la voûte d'arête romaine s'était
modifiée. Sa clef centrale était habituellement alors posée au-dessus du
niveau des extrados des clefs d'arcs-doubleaux (voyez figure 11), si tou-
tefois on peut donner le nom d'arcs-doubleaux à des arcs à peine sail-
lants sur le nu interne de la voûte. L'arc A, par exemple, de la figure 11
n'était que le nerf de brique romain, qui, au lieu d'être entièrement
noyé dans l'épaisseur de la voûte, ressortait quelque peu. On remarquera
d'ailleurs que ces arcs A, B, G, sont au nu de la voûte à sa naissance en D
sur les tailloirs carrés des chapiteaux, et ne prononcent leur saillie qu'en
se rapprochant de la clef. En un mot, ces arcs ne sont pas concentriques
à la voûte, laquelle est une sorte de compromis entre la coupole et la
[ VOUTE ] _ Z|86 —
voûte darète. Or, c'est ce principe de structure qu'adoptent générale-
ment nos architectes occidentaux dans la construction de leurs voûtes
d'arête à la fin du xi<^ siècle ; c'est suivant ce système que sont faites les
voûtes de la nef de l'église abbatiale de Vézelay, qui datent des pre-
mières années du xii'' siècle, et ce n'était pas sans raison que ce parti
avait été adopté. Ces voûtes bombées ofiraient plus de résistance que les
il
voûtes engendrées par deux cylindres se pénétrant à angle droit. Nous
développons tout ce qui touche à cette question dans l'article Construc-
tion; il n'est donc pas nécessaire de revenir ici sur ce sujet, d'autant
qu'alors, au commencement du xii* siècle, on n'apportait pas, dans la
pratique de la structure, les soins que les Romains avaient su y mettre.
On ne fabriquait plus ces belles et grandes briques carrées qui permet-
taient de noyer des nerfs résistants dans l'épaisseur des voûtes et d'ob-
tenir des arêtiers bien bandés ; faits de tuf ou de moellons irréguliers,
très-rarement de moellons piqués, les arêtiers ii'ofl'raient pas de cohé-
sion et tendaient à se détacher. Plus le constructeur se rapprochait de
la coupole, plus il évitait les chances de rupture des arêtiers, puisque
ceux-ci formaient à peine un pli saillant à l'intrados jusqu'à la moitié
environ de son développement, pour se perdre dans un ellipsoïde en se
rapprochant de la clef. D'ailleurs, pour tracer les cintres diagonaux de
charpente, il n'était pas besoin de chercher la courbe de rencontre des
deux cylindres, il suffisait de tracer un demi-cercle dont le diamètre
— 687 — [ VOUTE ]
était la diagonale du parallélogramme à voûter '. Sur ces arcs diagonaux
et sur l'extrados des arcs-doubleaux et formerets, on posait des conchis,
puis on faisait avec de la terre la forme bombée nécessaire sur chacun
des triangles, de manière à se rapprocher plus ou moins d'une coupole.
On maçonnait alors sur ce moule, sans qu'il fût besoin de prendre des
dispositions particulières pour les arêtiers, sensibles seulement au départ
et inappréciables à la clef. Ces sortes de voûtes ont intérieurement l'ap-
parence que présente notre figure 12, et toute la surface courbe com-
prise entre les points A, C, B, D, était, ou un sphéroïde, si la voûte était
fermée sur un plan carré, ou un ellipsoïde, si elle était fermée sur un plan
barlong.
Mais avant d'entrer dans quelques développements à ce sujet, il est
nécessaire de faire connaître les tâtonnements qui précédèrent et provo-
quèrent la révolution qui se fît dans l'art de construire les voûtes au mi-
lieu du XII* siècle.
Nous avons dit que les Romains évitaient autant que possible les
pénétrations de berceaux de voûtes, comme présentant des difficultés
et des pertes de temps pour le constructeur. Les Romains, en eflét, —
et cela ressort de l'étude de leurs monuments, — cherchaient à écono-
miser sur le temps, c'est-à-dire qu'ils prétendaient, tout en bâtissant de
manière à assurer une parfaite solidité et une longue durée aux con-
structions, obtenir un résultat dans le plus court espace de temps. Ils
évitaient donc les appareils demandant un tracé compliqué et une taille
longue. S'ils avaient un berceau de voûte à faire pénétrer dans une salle
voûtée, ils tenaient la clef de ce berceau pénétrant au-dessous de la
naissance du berceau qui eût dû être pénétré. Exemple (fig. 13) : soit
une galerie A voûtée en berceau. Le berceau de la galerie B communi-
quant à la première était bandé, sa clef G au-dessous de la naissance du
* Toute cette théorie est développée dans l'article Coxstructiox.
[ VOUTE ] — ^88 —
berceau D. Le Golisce à Rome, les arènes d'Arles et de Nîmes, présentent
cette structure à chaque pas. Mais encore les claveaux de ces berceaux,
lorsqu'ils sont appareillés en pierre, au lieu d'être reliés, sont juxtaposés,
ainsi que le montre notre figure. Ce système d'appareil est visible, non-
seulement dans les arènes d'Arle. et de Nîmes, mais aussi à l'aque-
duc du Gard et dans beaucoup d'autres édifices de l'empire. Il est clair
que cette méthode économisait le temps et la dépense ; car il n'était
besoin que d'un panneau pour les tailleurs de pierre, et à chaque joint,
d'un cintre de charpente, au lieu d'une suite de couchis sur cintres.
La pose, en ce cas, se fait beaucoup plus rapidement que lorsqu'on
veut croiser les joints des claveaux.
Les architectes du moyen âge usèrent parfois de ce procédé, notam-
ment en Provence, où ils avaient sous les yeux les exemples de l'anti-
quité ; mais les plans qu'ils adoptaient pour certaines parties d'édifices,
comme les bas côtés pourtournant les sanctuaires des églises, bas côtés
sur lesquels s'ouvrent des chapelles, nécessitaient des berceaux annu-
laires pénétrés normalement par d'autres berceaux. Il y avait là une
difficulté réelle pour la solution de laquelle on ne pouvait recourir aux
— Ù89 — [ VOUTE ]
structures romaines, qui ne présentent pas d'exemples de ce genre de
voûtes. Les Byzantins avaient essayé de construire des voûtes reposant
sur des colonnes et formant des pénétrations de cylindres, de cônes ou
d'ellipsoïdes ; mais il faut reconnaître que ces tentatives sont grossières,
ne procèdent que par tâtonnements, et ne donnent pas comme résultat
une méthode géométrique pouvant être formulée. Malgré les difficultés
que soulevait la construction des voûtes d'un collatéral pourtournant
un sanctuaire reposant sur des colonnes, en partant de la donnée
romaine ou byzantine, il est à croire qu'on tenait fort à cette dispo-
sition du plan, car les architectes occidentaux ne cessèrent de chercher
la solution de ce problème depuis le commencement du xii* siècle jus-
qu'à ce qu'ils l'aient résolu d'une manière complète à la fm de ce siècle.
Il faut reconnaître même que cette longue suite d'essais ne contribua
pas médiocrement à développer le système d'où procède la voûte d'arête
du xiii^ siècle ; système excellent, puisqu'il permet toutes les combinai-
sons imaginables en n'employant toujours qu'un même procédé.
Rien n'est tel, pour faire apprécier la marche progressive d'un travail
qui demande les efforts de l'intelligence et les combinaisons successives
de l'expérience appuyée sur une science positive comme la géométrie,
que de suivre pas à pas les solutions approximatives, plus ou moins heu-
reuses du problème posé, que de montrer chaque perfectionnement,
l'abandon de certaines méthodes qui ne sauraient conduire à la solution
définitive. C'est ce que nous allons essayer de faire, à propos de ces
voûtes pourtournant les sanctuaires, en passant successivement par les
combinaisons qui se présentèrent aux architectes du moyen âge depuis
le point de départ qui leur était donné jusqu'à la complète solution
du problème posé par eux-mêmes.
Les Romains avaient bandé des voûtes d'arête sur des piles isolées
à section carrée, dès les premiers temps de l'époque impériale et peut-
être même sous la république, pour couvrir des citernes, des étages
inférieurs. Ces voûtes ne possédaient pas d'arcs-doubleaux; c'étaient des
demi-cylindres se croisant à angle droit, conformément au plan (fig. li).
Lorsque les Byzantins voulaient voûter des galeries circulaires portées
d'un côté sur des colonnes isolées, ils bandaient des archivoltes d'une
colonne à l'autre, et au-dessus des clefs de ces archivoltes ils construi-
saient un berceau annulaire, ou bien, du mur de précinction,ils élevaient
un demi-berceau qui appuyait sa ligne de clefs sur le mur élevé au-dessus
des archivoltes. Ils évitaient ainsi les voûtes d'arête, c'est-à-dire les
pénétrations des archivoltes dans le berceau annulaire, et en cela ils
suivaient la tradition romaine.
Mais ce mode de structure obligeait les architectes à perdre une hau-
teur considérable au-dessus des archivoltes, et à élever d'autant les
constructions, si l'on voulait trouver au-dessus de ces collatéraux circu-
laires, soit une galerie de premier étage, soit un fenestrage. On prit donc
le parti, à la fin du xr siècle, en Occident, de faire pénétrer les archi-
IX. — 62
[ VOUTE
— 690 —
voltes dans le berceau annulaire. Or, en ce cas, voici d'abord la difficulté
\.h.-
qui se présente. Dans un sanctuaire porté sur des colonnes (fig. 15), ou,
— Û91 — [ VOUTE ]
si les tailloirs des chapiteaux sont carrés, comme en A, les archivoltes
sont plus larges en ab qu'en cd, ou, si l'on veut ([uo les douelles des
claveaux de ces archivoltes soient parallèles, les tailloirs des colonnes
doivent donner des trapèzes en projection horizontale, comme en B.
Dans le premier cas, ces archivoltes sont des portions de cônes; dans le
second, elles sont prises dans un cylindre : mais ces tailloirs en forme
de trapèzes, si la courbe du sanctuaire n'est pas très-dcveloppée, sont
d'un effet très-désagréable à l'œil, et donnent des angles aigus qui résis-
tent mal à la charge. Vus sur la diagonale, ces chapiteaux paraissent
plus saillants d'un côté que de l'autre, et semblent mal reposer sur les
fûts (voyez en D). On essaya donc de s'en tenir aux tailloirs carrés; mais,
au lieu de bander les voûtes normales à la courbe du sanctuaire sur
une surface conique, on maintint leurs clefs sur une ligne horizontale,
et la courbe ab était en anse de panier, tandis que la courbe cd était
plein cintre; ou bien la naissance de l'archivolte était biaise de a en r
et de b en d, de manière à avoir en cd comme en ab une courbe plein
cintre, et cette dernière donnait alors la section d'un berceau qui
pénétrait le berceau annulaire.
C'est ainsi que sont construites les voûtes du collatéral du sanctuaire
de l'église de Notre-Dame du Port, à Clermont (fig. 16). Mais (voyez le
plan A) si l'on voulait que l'arc ab, tracé le long du mur du collatéral,
fût plein cintre, le diamètre ab étant plus grand que b diamètre cd et
que le diamètre ef, la naissance de l'arc e/devait être placée à un niveau
très-supérieur à celui de la naissance de l'arc ab; si bien qu'une élévation
faite perpendiculairement à l'axe XO donnait la projection tracée en B,
— toujours en supposant les clefs de niveau — et qu'en coupe faite
suivant OX, on obtenait la projection tracée en D, la naissance de l'archi-
volte suivait sur le sommier S la ligne ponctuée gh. Des voûtes ainsi
conçues ne pouvaient être tracées sur l'épure avec rigueur ; on ne les
obtenait que par des tâtonnements et une méthode empirique. Cepen-
dant l'archivolte ef, qui n'était qu'une pénétration et ne se détachait pas
de la voûte, devait porter le mur de l'abside et ne pouvait être faite de
moellons ou de blocage sur forme, il fallait qu'elle fût construite en
pierres appareillées. Dès lors on conçoit les difficultés qui assaillaient
les constructeurs. A proprement parler, il n'y a pas d'archivoltes ici,
mais des berceaux gauches pénétrant dans un berceau annulaire. On
reconnut donc bientôt qu'il y avait avantage à distinguer l'archivolte de
la voûte, à la rendre indépendante. Mais alors comment faire porter les
sommiers de ces archivoltes sur les tailloirs carrés des chapiteaux? où
trouver leur assiette et la naissance des voûtes ? Yoici le tailloir tracé
(fig. 17) (voyez en A). Les archivoltes sont projetées en DD. Nous traçons
les sommiers ou le premier claveau de ces archivoltes en aa; il ne
restera, entre leur extrados, que le tas de charge b, et l'espace cd pour
la naissance de la voûte. Mais comme les naissances des archivoltes sont
plus élevées que celle de la section de la voûte annulaire, il en résultera
[ VOUTE ] — Zi82 —
La coupe de la basilique de Chaqqa (fig. 9) donne le tracé A ; deux
travées du plan étant projetées en a. Subissant la nécessité de couvrir
leurs édifices par des pentes assez roides pour recevoir de la tuile, et ne
pouvant par conséquent employer le système de dallages des architectes
doubleaux partant de la colonne isolée pour aboutir à la colonne enga-
gée du collatéral ; arcs-doubleaux qui devaient faciliter la construction
des voûtes tournantes en divisant le berceau annulaire primitif par
travées. Mais où loger, sur le tailloir carré, le sommier, le premier cla-
veau de cet arc-doubleau? Si (voyez en B, fig. 17) nous prétendons-laisser
les deux premiers claveaux d'archivoltes et le premier claveau d'arc-
doubleau indépendants, sur le tailloir du chapiteau, il nous foudra, ou
donner peu de lit à chacun de ces claveaux, ou augmenter beaucoup la
surface supérieure du tailloir, et dans ce cas il restera deux angles de ce
tailloir inoccupés ; toutes les charges viendront se reporter en M, c'est-
à-dire en dehors de l'axe de la colonne et tendront à faire incliner celle-
ci. De plus (voyez le tracé perspectif B'), les naissances des archivoltes
-étant à un niveau supérieur à celui de la naissance de l'arc-doubleau.
h9o
[ VOUTIC ]
il restera aii-dessns de la naissance de cet ai'c nn triangle T vertical, et
l'arête de la voùle ne pourra commencer qu"en i, au point où la courbe
[ VOUTE ] — ll9[i —
de la pénétration P viendra toucher l'extrados de l'arc-doubleau. Il n'est
pas besoin d'insister sur le mauvais eflet de cette combinaison. Si (voyez
on G, fig. 17) de ces trois membres d'arcs nous formons un sommier
composé par la pénétration des lits de ces arcs, ceux-ci ne deviendront
indépendants que lorsque leur courbure d'extrados se détachera de la
verticale; mais comme les naissances de ces arcs ne sont pas au mùme
niveau (voyez le tracé perspectif G'), nous aurons encore en t un triangle
vertical qui déportera la naissance de l'arête en s. Pour des artistes qui
cherchaient les formes les mieux appropriées à l'objet, ces arêtes dépor-
tées, ne naissant pas dans le fond de l'angle rentrant, ayant l'air de
reposer sur les reins de l'arc-doubleau, ne pouvaient être une solution
satisfaisante. Ges archivoltes et arcs-doubleaux reposant en bec de flûte
sur le tailloir ne présentaient pas une structure conforme aux principes
de la voûte portée sur des arcs saillants ; principes qui veulent que cha-
cun de ces arcs conserve sa forme et sa dimension dans la totalité de
son développement. Les maîtres essayèrent donc d'autres combinaisons.
D'abord ils pensèrent que l'arc-doubleau, qui ne porte pas charge, pou-
vait être diminué de largeur, ce qui laissait, en apparence, plus de lit
aux premiers claveaux des archivoltes et permettait à la voûte de prendre
plus bas sa naissance. Pour quelque temps, ils s'en tinrent à ce dernier
parti, en trichant, autant que faire se pouvait, soit en donnant plus de
profondeur au tailloir que de largeur, soit en posant le premier claveau
un peu en encorbellement sur ce tailloir, de manière à le dégager.
Gependant la structure des voûtes elles-mêmes avait suivi ces progrès.
Faites d'abord de moellons jetés sur forme, on établit bientôt leur nais-
sance en pierre, puis on essaya de les construire entièrement en moellons
taillés, appareillés. Pour des appareilleurs qui n'étaient pas familiers
avec l'art du trait, — nous parlons des premières années du xii* siècle,
— il n'était point aisé de tracer l'appareil de voûtes d'arête tournantes ;
aussi ces premières voûtes appareillées présentent-elles les coupes les
plus bizarres, les expédients les plus naïfs. A défaut d'expérience, ces
artistes avaient la ténacité, entrevoyaient un but défini, et ce n'est pas
un petit enseignement qu'ils nous donnent quand nous voulons suivre
pas à pas les étapes qu'ils ont faites dans l'art de la construction, sans
abandonner un seul jour la voie tracée dès leurs premiers essais. Leurs
déductions s'enchaînent avec une rigueur de logique dont on ne saurait
trouver l'équivalent à une autre époque; et c'est dans l'Ile-de-France
particulièrement que l'on constate la persistance des constructeurs à
poursuivre les conséquences d'un principe admis.
Les basculés du chœur de l'église collégiale de Poissy étaient élevés
de 1125 à 1130. Portées du côté du sanctuaire sur des colonnes mono-
styles, les voûtes de ce collatéral possèdent déjà des arcs-doubleaux sépa-
ratifs et des archivoltes dont les naissances sont au même niveau; il en
résulte que les voûtes d'arête naissent dans l'angle i entrant formé par
les extrados de ces arcs qui sont à peu près indépendants. Nous disons à
— U95 — [ YOUTE ]
peu près, parce que l'architecte a triché afin de dégager, autant que faue
se pouvait, les naissances de ces arcs sans charger trop inégalement les
colonnes. Pour cela, il a donné un peu plus de saillie extérieurement
aux tailloirs des chapiteaux, et ceux-ci ne sont pas carrés, mais leurs
côtés normaux à la courbe du chevet (voyez la figure 18, en A). Ce con-
structeur a, de plus, doublé ces archivoltes du côté du collatéral, afin
de surhausser les voûtes, et de faire que l'extrados de cet arc doublant
eût un rayon plus étendu. De a en b, il existe un épais formeret dont le
Nous trouvons un exemple curieux de ce fait dans l'église Saint-Julien
de Brioude, dont le chœur fut entièrement reconstruit en lUO. Avant
de passer outre et de suivre la marche rapide des constructeurs du nord
de la France, il est nécessaire de nous arrêter un instant devant les
voûtes du collatéral absidal de ce monument. Pendant qu'à Saint-Denis
en France, Suger faisait reconstruire l'église de son abbaye d'après un
système de structure entièrement nouveau, on élevait l'abside de l'église
de Brioude. Là le système annulaire, sans arcs-doubleaux, est encore
admis; seules les archivoltes donnant sur le sanctuaire se détachent de
la voûte, qui se compose d'un berceau annulaire pénétré par des berceaux
normaux à la courbe du sanctuaire, et formant, par conséquent, des
voûtes d'arête. Au droit des fenêtres qui éclairent le collatéral, entre les
chapelles, des berceaux d'un diamètre plus petit que ceux des travées
pénètrent le berceau annulaire. Mais ce qui doit faire l'objet d'un examen
attentif dans ces voûtes, c'est qu'elles sont complètement appareillées, et
[ TOUTE ] — ^96 —
aussi on ne tarda gu^re h parer à ces inconvénients. Mais il nous faut
jeter un coup d'œil sur ce qui se faisait vers la môme époque dans d'au-
tres provinces où l'école romane avait jeté un vif éclat.
En Auvergne, dès la fin du xi" siècle, l'école des constructeurs avait
apporté, ainsi que nous l'avons vu, dans la structure des voûtes tour-
nantes, des perfectionnements notables, sans toutefois chercher avec
autant de ténacité que le faisaient les écoles du Nord la solution des
problèmes posés.
rayon — vu l'écartement des piles engagées P, P — est beaucoup plus
grand que ne sont les rayons des archivoltes et arcs-doubleaux. Aussi
l'architecte a-t-il placé la naissance de ce formeret au-dessous de celle
des autres arcs, ainsi que l'indique la coupe G faite sur l'axe OA. Malgré
l'abaissement de cette naissance, la clef du formeret s'élève au-dessus
de celle des archivoltes doublées, et la voûte présente une section ram-
pante, qui du reste est favorable à l'introduction de la lumière. 11 s'agis-
sait de bander les voûtes qui n'ont point encore d'arcs ogives (diago-
naux). Ces voûtes étant construites en moellon piqué, le constructeur
a procédé ainsi que l'indique la perspective (fig. 19). 11 a enchevêtré les
claveaux à la rencontre des berceaux formant arêtes au moyen de coupes
biaises faites sur le tas. On conçoit que cette structure ne pouvait être
très-solide, et que ces arêtes ne se soutenaient que parce que les angles
qu'elles forment sont très-obtus. L'aspect n'en était pas satisfaisant.
— ^97 — [ VOUTE ]
non plus construites en blocages ou en moellons enduits, ou encore en
moellons taillés et enchevêtrés comme dans le collatéral de l'église Saint-
Louis de Poissy.
De leur côté, les Auvergnats cherchaient aussi le progrès, mais seule-
ment dans le mode d'exécution, sans rien changer au système roman.
Voici (fig. 20) l'appareil d'une des voûtes d'arête tournantes du sanctuaire
de Brioude. En A, est l'archivolte donnant sur ce sanctuaire.
On voit que les architectes auvergnats n'avaient pas encore, au milieu
du XII' siècle, admis les arcs-doubleaux séparatifs, et que la voiite de
pierre repose directement sur le tailloir du chapiteau. Tout irrégulier
qu'il est, l'appareil des arêtes est conforme à la théorie, composé de
pierres d'un assez gros volume taillées avec soin. Entre les chapelles
absidales, voici (fig. 21) comment sont disposées les pénétrations des
baies qui éclairent le collatéral. Les colonnes engagées portent la voûte
elle-même, et non les arcs, qui, dans les provinces du Nord, à cette
époque, sont déjà chargés de la soutenir. Cependant, dans la première
travée du bas côté du chœur de l'église Notre-Dame du Port, à Cler-
mont, dont la construction est de plus de cinquante ans antérieure
à celle de l'église Saint-Julien de Brioude, on remarque un arc-
doubleau séparatif, très-peu saillant, il est vrai, en partie noyé par con-
séquent dans la voûte même, mais enfin qui indique déjà la tendance
à diviser les voûtes annulaires par travées. Cet exemple ne fut pas suivi
dans le collatéral circulaire de Brioude, dont les voûtes sont encore
IX. — 63
[ VOITE ]
— fi98 —
Iranchement romanes comme combinaison, mais construites avec plus
— 699 — [ VOUTE ]
de savoir et de soins. Ayant constaté la tendance de cette province cen-
trale à ne pas abandonner ses traditions romanes, même pour la con-
struction des voiîtes tournantes posées sur piles isolées, qui exigeaient
des combinaisons entièrement neuves, nous allons suivre la marche des
perfectionnements rapides introduits dans la structure des voûtes appar-
tenant aux édifices du Nord,
En se reportant aux figures 1 , 2, 5 et 8 de cet article, on observera
que les voûtes romaines, qui présentent une structure parfaitement homo-
gène, si on ne les considère que superficiellement, se composent, en fait,
de nerfs et de parties neutres, ou, si l'on préfère cette définition, d'une
membrure et de remplissages rendus aussi légers et aussi inertes que
possible. Nous avons donné les deux raisons principales qui avaient fait
adopter ce parti : la première, l'économie des cintres de charpente; la
seconde, l'avantage de bander les voûtes suivant une méthode rapide
qui assurait l'homogénéité de leur structure, une égale dessiccation des
mortiers, et qui permettait d'obtenir, en même temps qu'une parfaite
solidité, la plus grande légèreté possible. Nous avons vu que, dans la
construction des voûtes d'arête, les Romains noyaient des arêtiers de
brique dans l'épaisseur même de la voûte, comme ils noyaient des arcs-
doubleaux dans l'épaisseur des berceaux, et des côtes dans l'épaisseur
des coupoles. Cette méthode était judicieuse, inattaquable au point de
vue de la solidité ; l'était-elle autant au point de vue de l'art ? Si l'archi-
tecture a pour objet de ne dissimuler aucun des procédés de structure
qu'elle emploie, mais au contraire de les accuser en leur donnant les
formes convenables, il est évident que les Romains ont souvent méconnu
ce principe ; car, les voûtes enduites, recouvertes intérieurement de
stucs et de peintures, suivant des combinaisons indépendantes de la
membrure, il était impossible de savoir si ces voûtes possédaient ou non
des arcs-doubleaux, des nerfs dans leur contexture. Cette ossature résis-
tante, jugée nécessaire à sa stabilité, n'était pas toujours visible; si elle
.•est en partie accusée dans la coupole du Panthéon, elle ne l'est pas dans
les voûtes des thermes d'Antonin Caracalla, dans celles de la basilique
de Constantin, dans la grande salle des thermes de Dioclétien. La ques-
tion est ainsi réduite à ses limites les plus étroites. Toute structure ne
doit-elle pas être pour l'architecte le motif d'une disposition compréhen-
sible pour l'oeil? Les Grecs, tant vantés comme artistes, avec raison, et
si peu compris, s'il s'agit d'appliquer leurs principes, ont-ils fait autre
chose, dans leur architecture, que de considérer la structure comme
la raison déterminante de toute forme? En ont-ils jamais dissimulé les
moindres membres? Et ces petits édifices de la Syrie centrale, dont nous
avons parlé plus haut, ne sont-ils pas la plus vive expression de ce senti-
ment du Grec, qui le porte, dans les choses d'architecture, à considérer
toute structure comme l'élément constitutif de la forme visible, même
après qu'il a subi l'influence romaine, influence si contraire aux goûts
du Grec.
[ VOUTE ] _ 500 —
Mais ces Grecs des bas temps n'ont pas, dans la Syrie centrale, fait des
voûtes d'arôtc sur de grandes dimensions. Ils n'ont accepté, de l'héritage
romain, que l'arc, le berceau et la coupole. Cependant ils se sont appro-
priés ces formes en y ajoutant leurs dispositions rationnelles, et ces ten- (
dances sont assez marquées pour que les Occidentaux, qui virent ces
monuments à la fin du xi' siècle, aient pu suivre cette voie, mais en
allant beaucoup plus loin que n'avaient pu le faire les habitants de ces
petites cités semées sur le chemin de la Perse à Byzance.
Or, on peut le demander à tous les gens de bonne foi : admettre le
principe de la structure des voûtes romaines, et s'inspirer de l'esprit
analytique du Grec, de son goût pour le vrai, de son sentiment inné de
la forme, pour, de ces éléments, constituer un système complet, n'est-ce
pas un progrès? Et est-on en droit de repousser comme suranné ce sys-
tème, si d'ailleurs on ne sait que reproduire la forme apparente de la
structure romaine, sans y prendre même ce qui en constitue le mérite
principal, l'économie des moyens et la simplicité d'exécution? Il suffit,
pensons-nous, de poser ces questions, pour que chacun puisse déter-
miner où s'est arrêté le progrès et où commence la décadence.
Adopter la voûte romaine, mais raisonner ainsi que l'ont fait ces
artistes occidentaux du xii" siècle, est, à nos yeux, une des révolutions
les plus complètes, les mieux justifiées qui aient jamais été faites dans
le domaine de l'architecture. Que se sont-ils dit ces artistes? «En con-
struisant leurs voûtes, les Romains ont considéré deux objets, une ossa-
ture et un remplissage neutre; mais de ces deux objets distincts ils n'ont
déduit qu'une forme apparente, une concrétion, confondant ainsi la
chose qui soutient, la chose essentielle et la chose soutenue, inerte. Si
l'intention est excellente, si le résultat matériel est satisfaisant, le résul-
tat, comme art, est vicieux ; car, dans l'art de l'architecture, qui est une
sorte de création, la fonction réelle de chaque membre doit être accusée^
par une forme en rapport avec cette fonction. Si une voûte he peut se
soutenir que par un réseau de nerfs, ce réseau n'est pas destiné par l'art •
à être caché, il doit cire apparent, d'autant plus apparent, qu'il est plus
utile. Les Grecs ont admis cette loi, sans souffrir d'exceptions » Que
les architectes occidentaux aient fait ce raisonnement en plein xn' siècle,
nous ne l'affirmerons pas; mais leuDs monuments le font pour eux, et
cela nous suffit.
Les architectes romans avaient adopté tout d'abord la voûte en ber-
ceau comme étant la plus simple et la plus facile à construire. Déjà, vers
la fin du XI" siècle, ils avaient nervé ces berceaux, non plus par des arcs
plus résistants, comme nature de matériaux, noyés dans l'épaisseur
même de la voûte, mais par des arcs-doubleaux saillants' donnant une
plus grande résistance à ces berceaux au droit des points d'appui. La
poussée continue de ce genre de voûtes les fit bientôt abandonner. Res-
* Voyez Construction, fig. 3.
— 501 — [ VOUTE 1
taient donc, pour voûter de grands espaces, des salles, des nefs, la voûte
d'arètc et la coupole sur pendentifs, parfaitement connue alors en Occi-
dent, puisque, depuis plus d'un siècle, des coupoles sur pendentifs
avaient été construites dans l'ouest et le centre de la France '. La voûte
d'arête romaine, formée par la pénétration de deux demi-cylindres, don-
nait, comme courbe de pénétration, une courbe plate qui inquiétait,
avec raison, des constructeurs ne possédant plus les excellents mortiers
de l'empire^. La coupole sur pendentifs demandait beaucoup de hauteur
et exigeait un cintrage de charpente compliqué et très-dispendieux.
Ces maîtres du xu^ siècle cherchèrent donc, comme nous l'avons déjà
dit, un moyen terme entre ces deux structures ; ils rehaussèrent la voûte
d'arête à la clef, ainsi, du reste, que l'avaient fait les Byzantins(voy.fig. 10).
Mais — et c'est alors qu'apparaît la véritable innovation dans l'art du
constructeur — ils firent sortir de la voûte d'arête romaine ou byzantine
le nerf noyé dans son épaisseur, le construisirent en matériaux appa-
reillés, résistants, et le posèrent sur le cintre de charpente; puis, au lieu
de maçonner la voûte autour, ils la maçonnèrent par-dessus, considérant
alors cet arc laissé saillant, en sous-œuvre, comme un cintre permanent.
Dans le porche de l'église abbatiale de Vézelay on voit déjà deux voûtes
ainsi construites (1130 environ); mais c'est dans l'église abbatiale de
Saint-Denis (lUO)que le système est complètement développé. Là les
voûtes sont plutôt des coupoles que des voûtes d'arête, mais elles sont
toutes, sans exception, nervées parallèlement et diagonalement par des
arcs de pierre saillants, et ces arcs sont tous en tiers-point, c'est-à-dire
formés d'arcs de cercle brisés à la clef. Les déductions logiques de ce
système ne se font pas attendre. Dans la voûte romaine, formée de cel-
lules, comme nous l'avons vu figure 1 et suivantes, le remplissage de
ces cellules est maintenu, mais est inerte, n'affecte aucune courbure qui
puisse en reporter le poids sur les parois des cellules. Puisque les con-
structeurs du XII* siècle détachaient les nerfs de la voûte, qu'ils en fai-
saient comme un cintrage permanent, il était naturel de voicter les rem-
plissages sur ces nerfs, c'est-à-dire de leur donner en tous sens une cour-
bure qui reportât réellement leur pesanteur sur les arcs. Ainsi la vn?'(te
était un composé de plusieurs voûtes, d'autant de voûtains qu'il y avait
d'espaces laissés vides entre les arcs. Du système concret romain, —
malgré les différents membres qui constituaient la voûte romaine, — les
maîtres du xii" siècle, en séparant ces membres, en leur donnant à chacun
leur fonction réelle, arrivaient au système élastique. Bien mieux, ils
inauguraient un mode de structure par lequel on évitait toutes les diffi-
cultés dont nous avons indiqué plus haut quelques-unes, et qui leur
donnait la liberté de voûter, sans embarras, sans dépenses extraordi-
naires, tous les espaces, si irréguliers qu'ils fussent, en prenant les hau-
1 Voyez Coupole.
2 Voyez Construction.
[ VOUTE ] — 502 —
leurs qui leur convenaient, soit pour les naissances des arcs, soit pour
les niveaux des clefs.
Les voûtes du porche de Vczelay (1130), dont quelques-unes déjà sont
bandées sur des arcs diagonaux, sont maçonnées en moellons irrégu-
hers noyés dans le mortier, mais ce maçonnage ne reporte pas exacte-
ment sur les arêtes la charge des triangles maçonnés ; celles-ci enlevées,
la voûte tiendrait encore, comme se tiennent les voûtes du même édi-
lice dépourvues de ces arcs diagonaux. Ici l'arc diagonal est plutôt un
moyen de donner de la résistance à un point faible, de l'accuser, qu'une
structure commandée par une nécessité. C'est un expédient, non un
prmcipe. Il ne serait donc pas exact de considérer les nerfs saillants, les
arcs ogives (pour leur donner leur véritable nom) des voûtes du porche
de Vézelay, comme la première tentative d'un principe nouveau; c'est
un acheminement vers un principe qui n'est pas encore entrevu. En
effet, dans l'art de l'architecture, et surtout dans la pratique de cet art
les principes ne naissent pas tout formés dans le cerveau des construc-
teurs, il y a toujours comme une intuition des principes avant l'énoncé
de ces principes. Remplacer des cintres provisoires de bois par des cin-
tres permanents de pierre était une idée ingénieuse, déduite de la théo-
rie romaine sur la solidité des voûtes; ce n'était pas un nouveau prin-
cipe : ce n'est pas un principe nouveau de faire saillir sous la voûte
le nerf noyé daiis la voûte; c'est une simple déduction logique. Mais
considérer ces nerfs, ressortis de la voûte, comme une membrure indé-
pendante, et combiner, sur cette membrure, des successions de voûtes
<iui ne peuvent se soutenir que parce qu'elles portent sur cette mem-
brure, c'est alors un nouveau principe qui s'établit, qui n'a plus de rap-
port avec le principe de la structure romaine; c'est une découverte, et
une découverte si importante dans l'art de la construction, que nous
n'en connaissons pas qui puisse lui être comparée. Les constructeurs
s'aflranchissaient ainsi de toutes les difilcultés qui se présentent lors de
l'établissement des voûtes sur des plans irréguliers, et notamment sur
des plans curvilignes. Il faut se placer à ce point de vue, si l'on veut se
rendre compte de la valeur de cette innovation; ne pas considérer seu-
lement 1 apparence des voûtes, mais leur mode de structure. Or, il existe
i)eaucoup de voûtes nervées qui ne sont point des voûtes en arcs d'ogive
c'est-à-dire qui ne sont point construites d'après ce principe ignoré
jusqu'alors, consistant en une succession de voûtes portées sur des arcs
bandés en tous sens, quelle que soit la configuration du plan à couvrir.
Nous avons essayé, dans l'article Construction, de faire ressortir la dif-
férence entre le principe de la coupole nervée et le principe de la voûte
en arcs d'ogive, bien qu'en apparence ces deux voûtes aient le même
aspect', ou peu s'en faut; il semblerait que nos développements à ce
sujet ne sont pas assez étendus, puisque de savants critiques n'ont pas
* Voyez CoNSTRUCTio.v, figure 62 et suivantes jusqu'à la figure 72 /ns.
— 503 — [ VOUTE ]
paru apprécier toute l'importance de cette différence. Cependant elle est
telle, que le système de coupole nervée, successivement amélioré, am-
plifié, conduit à une structure bornée dans les moyens et qui ne peut
aboutir à des résultats étendus, tandis que le système de la voûte eu
arcs d'ogive se prête à toutes les combinaisons possibles, sans qu'il en
résulte jamais pour le constructeur des difficultés d'exécution, soit dans
le tracé, soit dans le mode de cintrage, soit dans l'appareil. C'est d'abord
dans l'église de l'abbaye de Saint-Denis, b:Uie par Suger, qu'apparaît
franchement l'application de ce dernier système. Dans des articles dus
à notre savant ami F. deVerneilh, trop tôt enlevé aux études archéo-
logiques ', il est dit que les voûtes du chœur de l'église abbatiale de
Saint-Denis sont une déduction, une conséquence, de celles qui pour-
tournent le chœur de l'église collégiale de Poissy, dont nous avons mon-
tré la structure (fig. 18 et 19). Nous ne pouvons nous rendre à cette
opinion; les voûtes du collatéral circulaire de Poissy n'accusent point
l'origine du principe admis dans l'église de Saint-Denis. Ces voûtes de
Poissy sont des voûtes romanes qui essayent de s'affranchir des difficultés
tenant au mode de structure roman, mais qui ne laissent en rien soup-
çonner le nouveau système inauguré à Saint-Denis. Nous persistons
donc à dire que les embryons de ce système nous font défaut, qu ils
n'existent plus, ou que l'église de Saint-Denis présente tout à coup, en
lUO, un premier exemple complet de ce mode de structure des voûtes.
On va en juger. „ . . j
La fi'-ure 22 présente en A le plan d'une demi-chapelle du tour du
chœur "de l'église abbatiale de Saint-Denis, avec le double collatéral
pourtournant. Ce plan étant donné, qu'on se pose le problème de le
voûter à l'aide du système romain ou du système roman, la solution sera
impossible. ^ n on
Par quels artifices de pénétrations pourrait-on voûter les chapelles .' t ar
des coupoles •> Peut-être; mais alors il faudrait que ces coupoles repo-
sassent sur des arcs, établir des pendentifs, et alors prendre une hauteur
considérable. D'aiileurs ces pendentifs biais, irréguliers, produiraient un
très-mauvais effet. En établissant son plan, l'architecte de l'abside de
Saint-Denis savait comment il allait le voûter; ou, pour parler plus vrai,
c'était le système de voûtes à employer qui lui donnait les dispositions de
son plan. D'abord le cercle intérieur qui lui sert à tracer le périmètre de
la chapelle rencontre en a le tailloir de la colonne monostyle b, de sorte
que les branches d'arcs ogives ac, de, ec , sont égales entre elles. Ayant
tracé l'arc-doubleau /et l'archivolte g, il prend le milieu de l'axe gf, en i,
et il trace les deux branches d'arcs ogives bi , hi, puis il trace les arcs-
doubleaux hb, bl. Il est clair que tous ces arcs sont indépendants ; 1 ar-
chitecte est le maître de placer où bon lui semble leur naissance. Mais
(et c'est là qu'apparaissent les conséquences forcées du nouveau système
» Voyez les Annales archéologiques, t. XXIII, p. 1 à 18 et 115 à 132.
— 50i —
adopté), s'il eût tracé ces arcs en plein cintre, ou il eût fallu que les nais-
— 505 — [ VOUTE j
sances de ces arcs eussent été à des niveaux très-différents , si l'on eût
voulu que leurs clefs fussent élevées à un même niveau, puisque ces arcs
sont de diamètres très-différents, et alors surgissaient les difficultés que
nous avons signalées plus haut pour fermer les remplissages triangulaires
voûtés ; ou si les naissances de ces arcs eussent été placées au même ni-
veau, leurs clefs atteignaient des niveaux très-variables. L'architecte em-
ploie donc l'arc en tiers-point ou brisé, qui lui assure toute liberté pour
donner aux clefs les niveaux convenables. Ainsi, le rabattement B indique
en l'b' l'arc-doubleau Ib, en é'A' rarc-doublea,u bh, en c'e' une des bran-
ches d'arcs ogives de la chapelle, en 06' l'arc-doubleau bf, en i't' la
bxanche d'arc ogive bi, et en 6"/> celle hi. 11 résulte de ce tracé que les
ëîefs cfi sont au même niveau, et que les clefs des deux arcs-doubleaux hb,
bl, sont aussi sur une même ligne de niveau, inférieure à celle des trois
clefs efi. Reste, sur cette ossature, à bander les triangles voûtés, lesquels
reposent sur ces arcs en tiers-point. Les lignes de clefs de ces remplis-
sages aboutissent nécessairement au point culminant de chacun de ces
arcs et donnent les projections ponctuées iq , cr , et passent par la ligne
d'axe cg. Une petite difficulté se présentait dans la partie pleine de
la chapelle.
L'architecte avait dû percer les fenêtres D, non pas au milieu de la
courbe ke, mais plus rapprochées de la pile centrale e, afin d'échapper
le contre-fort C. Or, l'archivolte de cette fenêtre tenant lieu de formeret,
sa clef se trouve en t; la ligne de clefs et divisait donc très-irrégulière-
ment le triangle kec; et il restait, de /c en s, un espace entre l'extrados
de cette archivolte et celui de la branche d'arc Ac, qui pouvait embar-
rasser le maçon chargé de bander la voûte sur le triangle kec. La figure
perspective E montre en F comment cette petite difficulté fut résolue. Le
remplissage voûté commence comme commencerait une coupole sur une
partie circulaire ; puis la surface courbe, gauchissant à mesure qu'elle
s'élève, va chercher l'extrados de l'archivolte et celui de la branche d'arc
ogive. En G, une projection horizontale indique la disposition des rangs
de moellons taillés, à la naissance de la surface courbe entre les arcs. Sur
le tracé perspectif E on voit que les archivoltes des fenêtres faisant fonc-
tion de formerets pénètrent dans la branche d'arc ogive d'axe, à sa nais-
sance. On remarquera aussi que les naissances des arcs ogives de la cha-
pelle sont à un niveau plus bas que les naissances des autres arcs, et que,
par suite, les tailloirs des chapiteaux descendent d'une assise (voy. en?/).
Sauf quelques tâtonnements, quelques points vaguement étudiés, le sys-
tème est complet , franc ; la liberté de l'architecte est acquise, et de ce
premier essai il est facile d'arriver aux conséquences les plus étendues.
Le tracé perspectif E montre bien que les remplissages triangulaires en
moellons taillés reportent leur charge sur les nervures, sont bandés sur
leur extrados, et que celles-ci remplissent exactement, à Saint-Denis
déjà, l'office de cintres permanents portant la voûte ou plutôt une réu-
nion de voûtes. Par un reste de respect pour la tradition, peut-être aussi
IX. — 64
[ VOUTE ] — 50 fi —
par un défaut de confiance absolue en la bonté du système nuuviNui, les
ciels des lormerets et arcs-doubleaux latéraux sont tenues plus bas que
celles des arcs ogives, afin de laisser encore à la réunion des voùtains
triangulaires une forme générale domicale. Ce parti persista jusqu'aux
premières années du xiii* siècle.
Ce qui prouve combien le système de voûtes admis dans la reconstruc
lion de l'église abbatiale de Saint-Denis est radical, est nouveau, ce son,
les monuments contemporains de celui-ci ou même un peu postérieurs,
dans lesquels on aperçoit encore des hésitations, des restes de traditions
romanes dont les architectes n'osent ou ne peuvent s'affranchir, A ce
point de vue, les voûtes de la cathédrale de Sens méritent un examen
approfondi. M. Challe, au Congrès scientifique d'Auxerrede 1859, a par-
faitement établi que la cathédrale de Sens ne pouvait avoir été recon-
struite après l'incendie de 118^; mais on ne peut admettre qu'elle ait
été commencée par l'archevêque Henri de France dès son intronisation,
c'est-à-dire en 1122, dix ans avant le narthex de l'église abbatiale do
Yézelay. Les caractères de l'architecture, des profils et de la sculpture ne
peuvent faire supposer que la cathédrale de Sens ait été commencée
avant lUO, peu avant la mort de l'archevêque Henri. Et, en effet, les
textes disent qu'il commença cet édifice, mais ils ne disent pas à quel mo-
ment de son épiscopat cette fondation eut lieu. Or, c'est en 1137 que
l'abbé Suger commence la reconstruction de son église; en trois ans
et trois mois il avait achevé le chœur. En admettant que la cathédrale
de Sens soit contemporaine de l'église de Saint-Denis, on y travaillait
encore en 1170, et son édification était poursuivie avec lenteur.
La cathédrale de Sens ne peut donc passer pour avoir servi de point
de départ pour les travaux de Saint-Denis, et les voûtes de Saint-Étienne
de Sens accusent une indécision (surtout les voûtes basses), des tâtonne-
ments qui n'apparaissent plus à Saint-Denis.
Examinons (fig. 23) une demi-travée de la nef de la cathédrale de
Sens. Les voûtes des collatéraux A possèdent des arcs-doubleaux G qui
sont plein cintre (voy. le rabattement C). Mais les travées de la nef étant
doubles, c'est-à-dire alternativement composées de grosses piles V pour
porter les arcs-doubleaux et les arcs ogives des hautes voûtes, et de piles
intermédiaires S composées de colonnes accouplées destinées à porter
seulement les arcs de recoupement de ces voûtes hautes , les arcs ogives
des voûtes basses se placent assez gauchement sur ces piles. Les arcs
ogives rabattus en D ont leurs deux branches inégales, celle ab étant plus
courte que celle hc. En c, le constructeur, n'ayant pas réservé une colon-
nette pour recevoir cette branche bc, a dû poser un corbeau dans la hau-
teur du sommier de l'arc-doubleau et de l'arc formeret (voy. le tracé
perspectif G) ; ainsi a-t-il pu diminuer une partie de la différence de
longueur entre les deux branches des arcs ogives. Ces branches d'arcs
ogives reposent d'autre part sur la saillie du tailloir des chapiteaux des
- colonnes accouplées S et sur des colonnettes engagées tenant aux grosses
— 507
[ VOUTE ]
Quant aux liernes de, elles sont prises sur un arc de cercle qui réu-
nirait la clef B du formeret à la clef e des arcs ogives. Cet arc de lierne
[ VOUTE ] — 508 —
clefs des arcs ogives atteignent un niveau d supérieur au niveau des
clefs des arcs-doubleaux et des archivoltes; de sorte que ces voûtes sont
fortement bombées et construites en moellons taillés, comme il a été dit
ci-dessus. Ce mélange du plein cintre et de l'arc en tiers-point pour les
arcs-doublcaux et archivoltes ne se trouve nulle part à Saint-Denis dans
les constructions de Sugcr. A Saint-Denis, les branches d'ares sont plus
adroitement placées. On n\y voit point de ces culs-de -lampe qui parais-
sent avoir été un expédient à Sens, et que nous retrouvons aussi dans les
voûtes basses d'un autre monument de la Champagne, à Notre-Dame de
Châlons-sur-Marne. Maintenant, si nous passons aux voûtes hautes, faites
quelques années plus tard (d'autant que, comme nous l'avons dit, les
travaux à Sens furent conduits avec lenteur), nous trouvons un système
de voûtes très-intéressant à étudier, en ce qu'il éclaircit plusieurs ques-
tions touchant la construction de ces parties importantes de nos édilices
de la fin du xii* siècle. Ces voûtes hautes sont sur plan carré avec arc-
doubleau de recoupement; méthode adoptée, sauf de rares exceptions,
pour les nefs de la seconde moitié du xir siècle et du commencement du
xiii"'. A Sens, cette disposition des voûtes hautes est parfaitement accusée
parla forme et la dimension des piles. Les arcs ogives (arcs diagonaux) PM
sont plein cintre^ ; leur rabattement est en pm. L'arc-doubleau de recou-
pement SM est rabattu en sm. Les arcs-doubleaux PO sont rabattus
en ro. Pour les formerets (anciens), ils étaient plein cintre et sont rabattus
en nt. On observera que la courbe d'extrados de l'arc ogive (rabattue)
vient rencontrer en v le formeret au niveau de l'extrados de sa clef
(en projection verticale), de sorte que la ligne des clefs du remplissage
triangulaire Mf/ (en projection horizontale) est donnée par la courbe d'ex-
trados yr/î. Le demi-triangle M^/< est donc une section de coupole, et pour-
rait être construit suivant le mode propre à ce genre de voûte, c'est-à-dire
par une suite de rangs de moellons concentriques. C'est là un point
qu'il ne faut pas perdre de vue, car il indique clairement que, comme
nous prétendons l'établir dans l'article Ogive, la forme de la coupole
préoccupait encore les architectes de la première période dite gothique.
Cependant les rangs de moellons de ces remplissages sont posés parallè-
lement à la ligne M^ des clefs, afin de reporter le poids de ces remplis-
sages en entier sur les arcs-doubleaux et arcs ogives. Mais on pourra
objecter que les formerets plein cintre n'existant plus et ayant été rem-
placés à la fin du xiii* siècle par d'autres en tiers-point et beaucoup plus
élevés, nous n'établissons notre tracé que sur une hypothèse. Voici donc
(lig. Ik) la preuve de l'exactitude du tracé précédent. En A, est le plan
* Voyez Construction, Ogive, Travée.
2 AiiJDurdliui le centre de ces arcs serait en I; mais il y a eu, après le décintrage,
un léger abaissement de la clef, puis plus tard un faible écartenient des murs, qui a dû
déformer quelque peu ces arcs, dont les ceulres devaient être posés sur la ligne supérieure
(les tailloirs.
— 509 — [ VOUTE ]
horizontal de la naissance de ces grandes voûtes de la cathédrale de Sens.
B esl l'arc-doublcau ; G, l'arc ogive ; D, l'arc-doubleau de recoupement.
En E, est tracée la coupe, suivant le grand axe, de cette portion de voûte.
Les colonnetles c existent encore en place avec leurs chapiteaux, et dans
les travées du chœur les branches be d'arcs l'ormerets ont été laissées au-
[ VOUTE ] — 510
dessous des formerets surélevés à la fin du \ni^ siècle. Ces éléments snfli-
raient pour iiidi(nier la hauteur et la forme précise des anciens formerets
du xu" siècle. Mais voici qui vient encore appuyer notre restitution. Tout
le long de la nef, la corniche F du xii* siècle est conservée ; au-dessous
est une ornementation de petits arcs plein cintre qui reposent sur une
arcature qui autrefois s'ouvrait nécessairement au-dessus des voûtes,
ainsi (jue l'indique la coupe G. La corniche F était surélevée pour per-
mettre aux entraits de la charpente de passer au-dessus de l'extrados des
voûtes; et cette arcature G donnait du jour et de l'air sous le comble.
Dans le chœur de l'église abbatiale de Vézelay, qui date de 1180 à 1190,
les formerets sont également plein cintre et ainsi disposés en contre-bas
des clefs de la voûte. Les voûtes hautes de l'église Notre-Dame de Châlons-
sur-Marne possèdent, dans le chœur, des formerets plein cintre surbaissés.
Il n'y a donc rien dans cette disposition qui ne soit conforme à la struc-
ture des voûtes des édifices voisins de Sens ou appartenant à la même
province. La ligne ponctuée gli indique la place des formerets refaits à la
fin du xni^ siècle, formerets qui enveloppent de grandes fenêtres à me-
neaux dont les archivoltes viennent aujourd'hui pénétrer les restes de
l'arcature autrefois ajourée au-dessus des voûtes. La figure 25 donne cette
arcature à l'extérieur; les traces encore en place et de nombreux frag-
ments permettent de la restituer sans difficuXés'. En perçant les nou-
velles fenêtres, les architectes du xiii'^ siècle se sont contentés de boucher
les baies donnant autrefois sous le comble , et d'entailler les pieds-droits
et archivoltes plein cintre suivant la courbe de l'archivolte de ces nou-
velles baies. On voit encore en place, sur quelques points, les chapi-
teaux G, des portions d'archivoltes et toute la partie supérieure B. En A,
sont les arrivées des arcs-boutants qui datent de la construction primi-
tive. Cette arcature supérieure donnant au-dessus des voûtes se retrouve
dans beaucoup d'églises romanes des provinces rhénanes, et avait pénétré
jusque dans les parties orientales de la Champagne. Sa présence à Sens
n'en est pas moins un fait assez remarquable.
Il ressort de cette étude que les voûtes hautes de Saint-Étiennc de
Sens étaient très-bombées, présentaient des triangles concaves fortement
inclinés vers l'extérieur; que les constructeurs n'osaient encore s'affran-
chir de la forme génératrice donnée parla coupole, quant au tracé, bien
qu'ils eussent déjà adopté le mode de structure des voûtains triangu-
laires, de remplissages reportant les charges sur les arcs-doubicaux et
formerets; du moins cela paraît-il probable, puisque ce mode est adopte
* C'est fîràcc à l'obligeance de M. Lance, architecte diocésain de Sens, et aux sondages
intelligents faits par son inspecteur, M. Lcfort, que nous avons pu relever exactement
cette arcature, qui présente une disposition si curieuse. Dans notre restitution, la forme
fies fenêtres est seule douteuse, bien que les picils-droits de ces fenêtres soient encore
accusés à l'extérieur et coïncident avec les pieds-dniits de l'arcature du triforium. (Voyei
Triforiiiu.)
— 511 — [ VOUTE [
pour les voûtes des collatéraux plus anciennes, et pour les voûtes hautes
des chœurs de Vézelay et de Notre-Dame de Chàlons-sur-Marne, qui sont
du même temps, ou peu s'en faut, que celles hautes de la cathédrale de
Sens. Les triangles prenant pour base les formcrets, ayant à Sens été
refaits à la fin du xiii" siècle, — quoique les arcs ogives et arcs-doubleaux
n'aient point été modifiés, — nous ne pouvons afflrmer toutefois que
les rangs de moellons de ces triangles aient été posés parallèlement
à la ligne des clefs (voy. figure 2k). Il serait possible que les rangs de
moellons du demi-triangle ilm eussent été posés parallèlement à la ligne
des clefs Im, et que les moellons du demi-triangle nlm eussent été posés
par rangs horizontaux, puisque la ligne Im n'était qu'un segment de
l'arc ogive (extrados), et que, par conséquent, ce demi-triangle nlm était
une tranche de sphère pénétrée par le formeret. Cette structure eût été
assez étrange et exceptionnelle pour qu'on ne puisse l'admettre. Cepen-
dant il y avait alors une telle liberté dans la manière de poser les rem-
plissages des voûtes d'arête, qu'on ne doit repousser absolument aucune
conjecture. C'est grâce à cette liberté que les architectes de la seconde
[ VOUTE ] — 512 —
moitié du xii" siècle arrivent à voûter sans difficultés les surfaces irré-
gulières, et notamment des espaces triangulaires, entre piles, ainsi qu'on
le peut voir autour du chœur de la cathédrale de Paris. Le sanctuaire
de Notre-Dame de Paris est enveloppé d'un double collatéral (voy. Con-
struction, flg. ^^); la seconde zone de piles étant naturellement plus
développée que la première, et la troisième que la seconde, l'architecte
a nmlliplié les points d'appui de manière à présenter toujours des arcs
d'ouvertures à peu près égales. La figure 26 donne une travée A du
sanctuaire de Notre-iJame de Paris, le premier collatéral B et la seconde
précinction C de colonnes monocylindriques. D sont les arcliivoltes-
E, les arcs-doubleaux concentriques; F, les arcs-doubleaux rayonnants^
et G les arcs-doubleaux diagonaux. Tous ces arcs sont en tiers-point, de
sorte que leur brisure, leur point culminant est en d pour les premiers
en e pour les seconds, en /pour les troisièmes, et en g pour les qua-
trièmes. Pour voûter ces surfaces triangulaires, le constructeur a réuni Les
extrados des points culminants des arcs F et G par des courbes ou li-mes
de clefs bombées fg, gg, gf. Il a voûté en surfaces courbes, par rangs
parallèles à ces lignes de clefs, les triangles ggO, gfl, en posant, suivant
la méthode ordinaire, chacun de ces rangs de moellons piqués sur les
extrados des branches d'arcs 0^^, I^, If. Le point culminant des lignes de
clefs fg, gg, est en /^ et ce point culminant est à un niveau sensiblement
supérieur aux points culminants d et e des archivoltes D et arcs-dou-
bleaux E, puisque les arcs-doubleaux rayonnants et diagonaux F et G
— 513 — [ VOUTE ]
sont tracés sur un plus grand diamètre, et que leurs clefs se trouvent,
par cela même, plus élevées déjà que celles d et e. Ces clefs, aux points
culminants dh, eh, ont donc été réunies par une couibe; puis des lignes
lictives ont été tirées de / en h, de K en h^ de i en h : ces ligues sont des
courbes par lesquelles doivent passer les rangs de moellons. Les extra-
dos /, e. des arcs-doubleaux ont été divisés en un nombre de divisions
égales suivant l'épaisseur des rangs de moellons; un même nombre de
divisions égales a été fait sur la courbe Ih, par exemple; puis les lignes
qui ont réuni ces points ont donné les joints des rangs de moellons, ce
que présente la structure tracée en H et en P. Ainsi ces triangles con-
caves viennent-ils reposer leur poids sur les arcs de pierre qui réunissent
les piles. Il est clair que tout autre système de voûtes ne pouvait per-
mettre de résoudre d'une manière aussi simple le problème de construc-
tion posé en ce cas, et nous ajouterons même que le système de la voûte
gothique seul se prêtait sans difficultés à fermer ces triangles laissés
entre des arcs en tiers-point. Voici donc où les architectes en étaient
arrivés déjà dans l'Ile-de-France en 1165 environ. Cependant, bien des
perfectionnements restaient encore à introduire dans le mode de con-
struire ces voûtes, surtout dans la manière de poser Jes arcs sur les piles.
Ajouter des arêtes à la voûte soit d'arête, soit cellulaire, soit en cou-
pole sphérique ou côtelée, ou plutôt poser sous ces voûtes des cintres
permanents de pierre, au lieu de cintres provisoires de charpente, c'était
une idée nouvelle ; c'était, comme nous l'avons expliqué au commen-
cement de cet article, sortir le squelette englobé dans l'épaisseur de la
voûte romaine pour le laisser apparaître sous cette voûte; c'était l'uti-
liser non plus seulement comme un renfort, mais comme un support, et
bientôt l'unique support; c'était enfin rendre ce squelette indépendant
de la voûte elle-même et permettre l'emploi de tous les systèmes pos-
sibles de voûtage. Toutefois les déductions étendues de ce système ne se
présentent que successivement. Ainsi, la voûte d'arête byzantine bombée
étant donnée : renforcer les lignes de pénétration de surfaces courbes
au moyen d'arêtes de pierre sous-jacentes ; extraire de la voûte bombée
les arcs noyés dans l'épaisseur des lignes de pénétration, pour les placer
sous ces lignes, afin de reposer les triangles de la voûte sw' les arcs,
c'est évidemment la première idée qui se présente à l'esprit des con-
structeurs au XII* siècle. Mais cette extraction d'un membre de la voûte
byzantine, noyé dans son épaisseur, pour le placer sous cette voûte, ne
modifie pas la voûte; celle-ci subsiste, son ossature est visible extérieu-
rement, voilà tout. Or, il faut trouver la place propre à recevoir cette
ossature; la présence nouvelle de cette ossature exigera un supplément
d'assiette. C'est en effet ce qui arriva. Soit (fig. 27) un sommier A de
voûtes d'arête bombées byzantines, portées sur des piles isolées. Le con-
^lructeur a l'idée de sortir les arêtes de brique a, noyées dans l'épais-
seur de ces voûtes, pour maçonner la voûte non plus autour de ces nerfs,
mais au-dessus. L'opération qui se présente tout d'abord est celle-ci :
IX. — 65
[ VOUTE ] — 5\U —
Il écorne les angles du sommier, et pose, non plus en brique, mais en
pierres appareillées, les claveaux b en dehors des angles. Il aura de même
fait sortir des faces c des arcs-doubleaux d. L'ensemble du sommier
ainsi modifié occupera donc une surface fghi, plus étendue que celle
occupée par le sommier de la voûte primitive. Il faudra, dès lors, ou
que le chapiteau prenne un évasement considérable, ou que la pile soit
plus grosse. Mais cependant les architectes, au xu^ siècle, sentaient déjii
7.1
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qu'il était nécessaire de réduire autant que possible les points d'appui
dans les intérieurs des édifices. Le nouveau système adopté paraissait
donc en contradiction avec cette nécessité admise. On évasa les chapi-
teaux; mais n'osant pas porter toute la saillie de ces arcs ressortis en
encorbellement sur le nu des piles, on ajouta à celles-ci, non pas une
augmentation uniforme de surface, mais des membres portants, ainsi
que nous l'avons fait voir dans la figure 9, ce qui permettait d'ailleurs
de diminuer le corps principal de la pile.
Ainsi naissent ces faisceaux de colonnes engagées, qui sont une pre-
mière déduction logique du nouveau mode de voûtage. Puisque les arcs-
doubleaux et arcs ogives (diagonaux) étaient extraits de la voûte byzan-
tine pour paraître sous sa surface interne, il était naturel d'extraire du
corps de la pile elle-même des membres pour porter ces arcs. L'idée de
réduction absolue de l'ensemble ne vient que successivement. On voit
même, dans les monuments voûtés suivant la méthode gothique les plus
anciens, que les piles, par suite de l'opération que nous venons d'indi-
quer, occupent une surface supérieure, relativement, à celle occupés
par les piles des derniers monuments de la période romane. On croyait
nécessaire de trouver en supplément les surfaces propres à recevoir les
arcs nouvellement adoptés. Cette disposition est surtout sensible dans
les provinces où le travail de transition de la voûte romane à la voûte
gothique se fait avec lenteur, avec timidité. Ainsi les piles de la nef
-(sans collatéraux) de l'église de la Trinité, à Laval, qui date du milieu da
— 515 —
VOUÏE
XII* siècle, portent un système complet d'arcs-doubleaux et d'arcs ogives
(fig. 28). Ici l'architecte a cru nécessaire de trouver sur les tailloirs des
chapiteaux la place franche, ou à très-peu près, de chacun de ces arcs,
qui sont indépendants les uns des autres dès le sommier.
Dans l'Ile-de-France cependant, dès 1140, les arcs se pénètrent à leur
naissance, ainsi qu'on le voit autour du chœur de l'église abbatiale de
Saint-Denis. On signale bien encore des tâtonnements, des embarras,
mais le principe de pénétration des arcs au sommier est déjà admis.
A la cathédrale de Senlis, dont la construction est peu postérieure
à celle de l'église de Saint-Denis (partie de l'abside), on voit que l'archi-
tecte a cherché à faire pénétrer l'arc ogive des chajjelles dans l'arc-dou-
bleau d'ouverture. La figure 29 donne en A la pile d'angle de ces chapelles
(peu profondes comme celles de l'église de Saint-Denis). L'arc-doubleau
d'entrée est en a et l'arc ogive en b. Cet arc ogive naît sur la colonne
destinée à porter l'arc-doubleau. Le tracé perspectif B montre en a' cet
arc-doubleau et en b' l'arc ogive pénétrant. Bien entendu, les sommiers
de ces deux arcs ne sont plus indépendants, mais sont pris dans les
[ VOUTE ] — 516 —
mêmes assises jusqu'au niveau n. Bicnlùl ces arcs, à leur naissance, se
i;roupent de plus en plus, se pénètrent, ce qui permet de diminuer d'au-
tant la section, des piles qui les portent. Les arcs, se resserrant en faisceau,
ne sont plus, de lait, un renfort, une ossature pour porter la voûte, mais
deviennent la voûte, et les remplissages qui ferment les intervalles entre
ces arcs sont de plus en plus réduits à la fonction de voûtains. La preuve.
c'est qu'entre les arcs-doubleaux et les arcs ogives, dès le xiii'' siècle,
on ajoute de nouveaux arcs supplémentaires. Ainsi se développe le prin-
cipe admis au xii'^ siècle, àl'insu, pour ainsi dire, de ceux qui les pre-
miers l'avaient reconnu, par une succession de conséquences rigoureu-
sement enchaînées. Telle est, en ellel, la propriété des principes admis
en toute chose, qu'ils deviennent une source féconde, nécessaire, fatale,
de déductions. C'est ponrcjuoi nous répétons sans cesse : 'l'enez jieu de
compte des formes, si vous ne les Irouvcz pas de votre goût, mais adoptez
un principe et suivez-le; il vous donnera les forme?; nécessaires et conve-
nables à l'objet, au temps, aux besoins. Et c'est pourquoi aussi ceux
qui n'aiment guère i\ se soumettre à un pi'iiicipe, parce (pi'il obligi'
l'esprit à raisonner, espèrent donner le change au public eu prétendant
— 517 — [ VOUTE ]
que les études sur notre architecture française du moyen âge ont pour
résultat de faire adopter des formes surannées. En tout ceci il ne s'agit
pas de formes, il s'agit d'une méthode; c'est ce que n'admettront jamais,
il est vrai, les architectes pour qui toute méthode est considérée comme
une entrave au développement de l'imagination, ou, pour parler plus
vrai, à la satisfaction de leurs dispendieuses fantaisies.
Dans les grands édifices, les voûtes établies comme le sont les voûtes
hautes de la cathédrale de Sens présentent en somme l'apparence de
coupoles côtelées. Les constructeurs n'osent pas encore placer les clefs
de ces grandes voûtes — clefs d'arcs ogives, clefs d'arcs-doubleaux et de
formerets — sur le même niveau. A la cathédrale de Paris cependant,
les voûtes hautes du chœur, terminées avant 1190, sont beaucoup moins
bombées que celles de Saint-Étienne de Sens. Il est clair que plus les
voûtes sont bombées, plus il est nécessaire d'élever les murs latéraux au-
dessus des formerets pour porter les entraits de la charpente, lesquels
doivent passer francs au-dessus de l'extrados de ces voûtes. Il résulte de
cette disposition un emploi inutile de matériaux, une ordonnance lourde
qu'il faut occuper par ure claire-voie, si l'on prétend l'alléger ; mais alors
aussi une dépense considérable pour un objet secondaire. En remontant
les clefs de tous les arcs au même niveau, il n'y avait plus à poser au-
dessus des formerets' que la corniche et le bahut propre à recevoir la char-
pente du comble. C'est donc vers ce résultat pratique que tendent les
efforts des constructeurs à partir du commencement du xiii'' siècle. Le
nouveau système se prêtait d'ailleurs parfaitement au nivellement des
clefs, puisque les voûtains de remplissage reportent toutes les charges
sur les arcs ogives et doubleaux, nullement sur les formerets, dont, à la
rigueur, on peut se passer'. Dans la nef de la cathédrale d'Amiens déjà,
les clefs des formerets, des arcs-doubleaux et arcs ogives sont à très-peu
près au même niveau. II en est de même à la sainte Chapelle du Palais,
à Paris, et dans beaucoup d'autres édifices bâtis de 1-230 à 12/i0. Les voû-
tains conservent une courbure en tous sens, ils sont concaves, de sorte
que leurs rangs de clefs sont courbes.
A l'article Construction, ce mode déstructure est suffisamment dé-
taillé pour que nous n'ayons pas à nous étendre ici sur cet objet. Nous
constaterons cependant que, malgré la courbure donnée aux surfaces
triangulaires des voûtains de remplissage, s'ils étaient d'une très-grande
dimension, à mesure qu'on nivelait les clefs des arcs, on craignait le
relâchement de ces larges surfaces courbes, et l'on cherchait à les ren-
forcer entre les arcs-doubleaux et les arcs ogives par des arcs auxquels
on donna jusqu'au xvi" siècle le nom de titrcert-ts ou liercerons. Ces arcs
supplémentaires venaient aboutir à la licrne posée de la clef de l'arc-dou-
' Il existe en effet un assez grand nombre de \oûtes des xiii« et xiv^ siècles sans for-
merets. Les voûtes de la cathédrale de Clermont (Puy-de-Dôme), par exemple, en sont
dépourvues.
i YOLTK ] — 518 —
hleaiià laclclflc Tare (.fiivc. (Tcsl pctil-iMn' à la voûte (•cnlrale du Irans-
sepl fie la catluMlralo (rAniiciis (pic rcsyslèmc l'ulappliqué pourlapro-
niièrc l'ois'. Crllc voûte ( ari'ée. (pii porte 14'", 40 en moyenne d'axe en
axe des piliers, parut prohahlcnicul trop large aux ronstructeurs de cet
édifice pour (Mre laite suivant la méthode admise jus(iu'alors. Nous pro-
sentons (fig. 30) le plan du quart de celte voûte. Au centre G est une clef
/^£/UM^/ -. \
en lunette pour le passage des clociies de la flèche. Les /lernes sont pro-
jetées en «6, les tiercerons en e/. Ces arcs viennent se réunir au milieu
des liernes. En AB, nous avons tracé le rabattement des arcs-dou-
bleaux; en CE, celui des arcs ogives; en CF, celui des tiercerons, et
en IIE la projection verticale des liernes. On voit que les clefs de ces arcs
atteignent à très-peu près le môme niveau. Les liernes ont une courbure,
sont bandées pour pouvoir se porter d'elles-mêmes, et reçcjivent en F' la
' La construction de cette voûte parait dater de la fin du xui" siècle, peut-être de 1270.
Elle fut réparée en partie plus tard, assez maladroitement, après l'incendie de la pre-
mière Uèche; mais il est cert.iin que les tiercerons et liernes existaient avant cette époque,
car les points de depurt sont anciens.
— .")H) — [ YoriE 1
tête des tiercerons. Los ran!:!;s do moolloiis dos vdùtnins n'en sont pas
moins posés parallèlement aux lignes de olcls, e'osl-à-dire aux liernes,
et les tiercerons ne sont là qu'un nerf pour renforcer ces rangs de moel-
lons vers le milieu de leur courbure, dont la liorne EH donne la flèche.
En Angleterre, l'adoption de ce système s'était combinée avec une dis-
position, particulière à cette contrée, de rangs de moellons des voù tains
(voyez Construction, lig. 62 à 72); ce qui amena des combinaisons de
voûtes tout à fait différentes de celles admises par l'école française.
En Normandie, vers la fin du xiii" siècle, on voit déjà des voûtes dont
les arcs-doubleaux et arcs ogives ont leurs clefs au même niveau, et qui
sont réunies par des liernesnon plus courbes, mais horizontales. C'est une
sorte de système mixte entre le système anglais, sur lequel nous revien-
<irons tout à l'heure, et le système français. La voûte centrale du trans-
sept de la cathédrale de Bayeux, qui date de cette époque, nous donne
un exemple remarquable de ce genre de structure (fig. 31). En A, est
projeté le quart du plan de cotte voûte, percée d'un œil pour le passage
des cloches. De a en 6 sont les liernes horizontales, sans tiercerons. Les arcs-
[ VOUTE ] I — 520 —
<l(»iihlf;ni.v sonl ral)allus vu i5C, les arcs ogives en DE, les liernes proje-
tées en GE. Ces liernes horizonlales ne sont point appareillées en plates-
bandes, lenr grande longiienr et leur faible section ne l'ont pas permis;
elles passent à travers les remplissages de moellons, qui viennent ainsi
les soutenir comme une ligne de clefs. La section II fait comprendre cet
appareil. Dans leur plus grande courbure, c'est-à-dire près de l'arc-dou-
bleau, les rangs de moellons sont inclinés suivant les lignes (//t, et, en se
rapprochant de la lunelle, ces rangs prennent naturellement la courbure
beaucoup plus plate ///. La lierne est donc pincée par la butée de ces
rangs de moellons, elle charge et affermit leur point de jonction. En
pareil cas, les remplissages triangulaires sont plutôt des portions cylin-
driques que de^ concavités, connne dans l'exemple précédent. Le tracé M
donne la prcjection de la clef-œil avec l'arrivée d'un des arcs ogives 0 et
h \x
\
(l'une lierne L. Ces arrivées sont renforcées par des redents en manière
de goussets, qui donnent de la puissance au point de rencontre. Voici
lig. 32) comme sont appareillées ces rencontres d'arcs avec la clef-œil.
La clef-œil est composée de huit morceaux. Les quatre qui correspon-
dent aux arcs ogives sont naturellement maintenus à leur place par
la coupe normale à l'arc ; les quatre qui correspondent aux liernes
sont maintenus également i)ar une coupe oblique a, de sorte que le
dernier morceau ù de la lierne est plus large à l'intrados, de e en f,
<(u';i l'extrados, de ij en h. Mais tontefois ce morceau, pas plus que ceux
([ui le précèdent, ne peut choii'. puisqu'ils sont les uns et les autres
pinces et maintenus par les triangles des remplissages, à la queue p.
La ligure 32 permet d'apprécier l'utilité des redenls (jui renforcent les
arrivées des branches d'arcs et des liernes, et empêchent ainsi les rup-
tures qui, se produisant au collet, occasionneraient de graves désordres
— 521 — [ VOUTE 1
dans l'économie de la voûte. Comme toujours, l'élément pratique, une
nécessité d'appareil ou de structure, fournit ici un motif de décoration.
Il est nécessaire de nous étendre quelque peu sur le système de voûtes
anglo-normand. Cette étude est intéressante, parce qu'elle fait voir com-
ment, en partant d'un môme point, d'un môme principe, les deux sys-
tèmes anglais et français sont arrivés à des résultats très-différents, tout
en demeurant rigoureusement fidèles l'un et l'autre à ce principe.
C'est la meilleure réponse qu'on puisse faire à ceux qui considèrent
les principes comme une gène, et qui ne voient pas qu'au contraire c'est
de leurs déductions seulement qu'on peut tirer des formes nouvelles '.
Dès le XIII' siècle on reconnaît, dans la t^tructure des voûtes, l'influence
du génie anglo-normand ou anglo-saxon, si l'on veut, car nos voisins
n'adoptent pas volontiers la qualification d'anglo-normand. Il est donc
entendu que nous ne nous brouillerons pas sur un mot.
Nous avons vu qu'en France, ou plutôt dans l'Ile-de-France, déjà au
milieu du xii* siècle, les remplissages des voûtes en arcs d'ogive sont
fermés au moyen de rangs de moellons piqués, posés perpendiculaire-
ment (en projection horizontale) aux formerets, de telle sorte que ces
rangs de moellons viennent se joindre parallèlement sur la ligne des
clefs , ou ligne faîtière. Pour obtenir ce résultat, nous avons montré
(voyez Construction, fig. 55) comment l'appareilleur traçait sur l'ex-
trados de la courbe du formeret et sur l'extrados de la courbe de l'arc
ogive un nombre égal de divisions qui formaient les joints des rangs de
moellons. Or, comme la courbe de l'arc ogive est toujours plus étendue
que ne peut l'ôtre celle du formeret, les divisions sur l'arc ogive, étant
en nombre égal à celles faites sur le formeret, sont plus grandes. En
Normandie et de l'autre côté de la Manche, jusque vers 1220, on procède
exactement de la môme manière; mais en Angleterre, particulièrement,
dès le commencement duxiii* siècle, il se manifeste une indécision dans
cette façon de tracer les remplissages des voûtes ; on cherche évidemment
un moyen plus pratique, plus expéditif, et surtout qui puisse être défini
d'une façon plus nette. En effet, les remplissages des triangles de la voûte
française étant concaves, ces rangs de moellons ne peuvent être géomé-
triquement tracés sur l'épure ; ils sont posés par le maçon, qui les taille
à mesure, à la demande du cintre-planchette dont nous avons parlé dans
l'article Construction et dont nous reparlerons tout à l'heure. Il était né-
cessaire donc que l'ouvrier chargé de cette besogne fût assez intelligent,
eût une dose d'initiative suffisante, pour pouvoir disposer seul, sans le
concours du maître appareilleur, ces rangs de moellons concaves à l'in-
trados, et plus épais, par conséquent, au milieu du rang qu'aux deux
extrémités. 11 y avait dans ce mode de procéder un à peu près, un senti-
ment, peut-on dire, qui n'entrait pas dans le génie précis et pratique de
1 A l'article Construction, nous avons déjà iiuliqué les conséquences tirées par les
Anglo-Nonnands de la voùto du xii<" siècle.
IX. — 66
[" voiTE ] — 522 —
l'Anglais, lequel prétend ne rien livrerai! liaNurd dans l'ordre des choses
qui i)cuvent être matériellement prévues et délinies. Donc, pour en re-
venir à l'objet qui nous occupe, les constructeurs anglais, ayant, comme
les nôtres, adopté les arcs ogives pour la structure des voûtes d'arête,
divisent le formeret et l'arc ogive pour jjaiuier les rangs de moellons de
remplissage, non plus en un nombre égal de divisions, mais en divisions
égales. Ainsi (lig. 33). soit une voûte d'arête sur plan carré : le rabatte-
ment du formeret étant ah, et celui de l'arc ogive al, si chaque rang de
moellons donne sur le formeret les divisions oc, (/, fg, etc., on repor-
tera ces mêmes divisions sur l'arc ogive de c en /. de / en m. etc. On aura
ainsi (ces divisions étant égales) un nlus -grand nombre de iargeur,s de
rangs de moellons sur l'arc ogive que sur le formeret. Réunissant donc
les points e'I' , fin', etc., on aura la direction de ces rangs de moellons.
qui en o viendront se rencontrer sur la ligne des clefs. Le poseur pourra
ainsi n'avoir à placer que des moellons également épais ; les lignes de
joints s'inclineront vers l'arc ogive, bien que les surfaces triangulaire^
passent par une succession de lignes droites horizontales. Les triangle^
pourront être bandés sans cintres ni même sans cintre-planchette, et il
suffira d'une liernede bois posée de V enX pour recevoir provisoirement
les rencontres des derniers rangs de moellons. Ce n'est pas du jour au
lendemain qu'on arrive en Angleterre à cette solution pratique, on con-
,state des tâtonnements dont il est utile de se rendre compte.
Dans le cloître de l'abbaye de Westminster (fig. 3Zi), ces tâtonnements.
— 5"23 — [ vouTi: l
sont visibles. Plusieurs voûtes sont fermées conformément à la méthode
française (voyez en A le triangle B), d'autres présentent pour la combi-
naison des remplissages la projection G. Cette combinaison est obtenue
par le procédé suivant : l'angle ae/a été divisé en deux par la ligne ab,
les rangs de moellons du triangle opposé ont été bandés perpendiculai-
rement à cette ligne ab : ces rangs de moellons viennent donc se chevau-
cher sur la ligne des clefs ; ou bien, comme on le voit en D, les rangs de
nioellons coupent à angle droit cette ligne ab' . C'est le cas de l'exemple
présenté dans la figure 33. Parfois aussi, dans d'autres voûtes, à Ely
notamment, les rangs de moellons piqués sont posés perpendiculaire-
ment aux branches d'arcs ogives, comme le montre le triangle G, et se
chevauchent toujours sur la ligne des clefs ou se réunissent en sifflets.
Les voûtes du transsept de l'église de Westminster, qui datent de 1230
environ, sont faites conformément au tracé indiqué dans le triangle D et
dans la figure 33 ; c'est-à-dire que les divisions sont égales sur la courbe
[ YODTE ] — 55'l — ■
(lu fonnorot F (voyez le tracé perspcctirP, fii:. ?>h) ot sur l'arc opivo 0.
Cet arc ayant un plus grand développenienl que le t'ormeret, il y a donc
j)liis de divisions sur l'arc ogive que sur ce l'ormeret, et les rangs de
nioellons légèrement concaves s'inclinent sur cette branche 0 d'arc
ogive. Il n'y a pas de lierne transversale pour masquer le chevauchage
des rangs de moellons sur la ligne des clefs, mais il en exisle longitudi-
nalement déjà, comme l'indique la figure, de M en N. La naissance de
la courbe des formerets étant en 11, c'est-à-dire beaucoup au-dessus de la
naissance des arcs ogives, il y a donc en ghi un triangle vertical faisant
partie du tas de charge, et de la ligne ih, pour aller prendre le rang
de moellons m (le premier qui commence la série des divisions égales), le
constructeur a élevé une surface trapézoïdale ihmn, gauche (en aile de
moulin). Ce n'est donc qu'à partir de la ligne tnn que les divisions égales
ont été faites à la fois sur le formeret et sur la branche d'arc ogive.
Il est facile de reconnaître qu'ici le praticien n'a pas eu d'autre idée
«jue de simplifier son travail au moyen de ces divisions égales sur les
deux arcs, de poser des rangs de moellons parallèles dans leur étendue,
et d'éviter ainsi la taille de ces moellons sur le tas, exigée par le système
français. Les conséquences de l'adoption de ce procédé simplilicateur
ne se firent pas attendre.
Dans la voûte française, les remplissages de moellons sont des voûtains
courbes en tous sens, concavités reportant leur poids sur les nerfs de
pierre, sur les cintres permanents. Chaque triangle de la voûte française
est une cellule indépendante se maintenant d'elle-même. D'après ce qui
précède, on voit que les constructeurs anglais ne considèrent pas les
triangles de remplissages comme des voûtains, mais comme des pan-
neaux, ou plutôt encore connue une suite de couchis. En effet, admet-
tons que l'on ait à poser sur des cintres combinés; comme le sont les
arcs-doubleaux, formerets et arcs ogives (c'est-à-dire possédant chacun
leur courbe propre) des couchis de planches, il est évident que ces cou-
chis, ayant une égale largeur dans toute leur étendue, donneraient exac-
tement la figure que reproduit le tracé P (fig. 3i) ; que ces couchis ne
pourraient se réunir parallèlement suivant la ligne des clefs du triangle,
mais se chevaucheraient.
Les Anglais ont-ils fait des voûtes originairement composées d'arcs de
pierre ou de courbes de bois, sur lesquelles ils auraient pose des ma-
driers, des couchis, en un mot? C'est possible; d'autant qu'il existe en-
core en Angleterre, dans le cloître de la cathédrale de Lincoln, entre
autres exemples, des voûtes ainsi construites et qui datent du xiv*^ siècle.
Il ne faut pas perdre de vue que les constructions de bois ont de tout
temps tenu une place imj)ortante dans l'architecture anglaise, connne
dans l'architecture de toutes les races du Nord.
Le système de voûtains à projection horizontale triangulaire de la
voûte française ne peut en aucune façon se prêter à l'emploi de planches
Ou de madriers, puisqu'il eût fallu tailler chacun d'eux poui" lui donner
— 525 — [ vouïE ]
plus de largeur au milieu qu'aux extrémités, tandis que le système
anglais primitif indiqué ci-dessus permet la mise en œuvre du bois; bien
plus, il l'indique, il en est une conséquence. Les dérivés des exemples
précédents viennent encore accuser cette préoccupation des construc-
teurs. La voûte anglaise arrive, au XV* siècle, à être une combinaison de
cliarpenteric bien plutôt qu'une combinaison de maçonnerie.
Dès le XIII'' siècle, les liernes apparaissent, puis les tiercerons. Les
liornes étaient une conséquence toute naturelle du chevauchement des
rangs de moellons sur la ligne des clefs. Les tiercerons — pour les voûtes
<rune grande portée du moins — étaient commandés pour empocher le
lléchisscment de ces rangs de moellons qui n'ont qu'une flèche inap-
préciable et qui semblent figurer des couchis. Ces plans courbes dans un
sens, mais nullement concaves ou très-peu concaves — puisque ces rangs
de moellons remplissaient l'office de couchis — avaient besoin d'être
maintenus dans le milieu de leur développement, pour ne point se dé-
former, s'infléchir ; les tiercerons furent donc posés pour parer à cette
éventualité.
Bientôt les conséquences de ce principe conduisent à des combinai-
sons d'arcs dont nous ne trouvons pas en France les analogies; et c'est
toujours un mode simplificateur qui est la cause de ces combinaisons.
Tout ce qui est du ressort de l'architecture du moyen âge est si légè-
rement apprécié, même (il. faut bien l'avouer) par les architectes, qu'on
s'en tient à l'apparence, qu'on juge les méthodes adoptées sur cette
apparence, et qu'on ne prend pas la peine de rechercher si derrière la
forme visible il y a un procédé très-simple qui l'a commandée.
Déjà, en 10^2, un des hommes les plus distingués en Angleterre parmi
les archéologues, s'occupant de l'architecture avec le sens pratique que
dans ce pays on apporte à toute chose, M. le professeur Willis, avait pu-
bUé sur la construction des voûtes anglaises du moyen âge un travail
très-étendu et savamment déduit '. Ce travail est peut-être la première
étude sérieuse qui ait été faite sur le système de structure des voûtes
anglaises, et certes les observations recueillies depuis n'ont fait que
confirmer les aperçus de M. Willis. Toutefois, n'ayant pas un point de
comparaison en dehors du système anglais, le savant professeur ne peut
en apprécier tout le côté pratique. En nous aidant de son remarquable
travail et de nos observations personnelles, nous essayerons de faire
comprendre comment ces voûtes, en apparence si compliquées, sont la
déduction la plus simple du système dont nous venons d'exposer les
principes élémentaires.
* Ce travail, inséré dans le premier volume des Transactions de l'Institut des archi-
tectes britanniques, a été traduit, en 18i3, par M. Dalj, dans la Revue d'architecture
(t. IV). Le traducteur, dans ï introduction qui précède le texte de M. Willis, ne fait pas
ressortir les dilTérences profondes qui séparent la structure des voûtes anp:laises de celle
des voûtes françaises, et ne semble pas avoir étudié ces dernières; mais en 18i3 persouue,
en France, n'était en état de se livrer à un travail critique sur cet objet.
[ VOUTE ] • — 526 —
Puisque, pour maintenir la flexion des rangs de moellons, considérés
comme des cotichis, les constructeurs anj^lais avaient jugé nécessaire
d'établir un tierceron dans chaque triangle de voûtes, aboutissant à la
lierne de clefs, il était naturel qu'ils en établissent bientôt plusieurs.
Ainsi firent-ils (flg. 35).
Les tiercerons venaient aboutir de la naissance au milieu des liernes,
en aa' . Ces constructeurs jugèrent que pour les grands triangles, les
espaces a'b, a'c, étaient trop grands encore pour se passer d'un renfort
intermédiaire. Us établirent donc les contre-tiercerons gh, 5^/, aboutissant
au milieu des demi-liernes, en h et en i. N'oublions pas que chaque arc
de la voûte française possède sa courbe particulière, qui est toujours une
portion de cercle, sauf de rares exceptions. Si donc, en se conformant ù
ce principe, le constructeur anglais avait dû adopter pour chacun de ces
arcs — lesquels ont tous une base différente — une courbe particu-
lière, il lui eût fallu tracer : 1° la courbe du formeret gb; 2° celles des
deux tiercerons ga', ga ; 3° celle de l'arc ogive gc ; h° celles des deux
contre-tiercerons gh, gi; 5" celle de l'arc-doubleau gl : en tout, sept
courbes. De plus, en admettant que, comme dans la voûte française,
tous ces arcs eussent été des portions de cercle, ou il eût fallu que leurs
naissances eussent été placées à des niveaux très-différents, ou que les
clefs de ces arcs eussent été elles-mêmes à des niveaux très-différents.
Dans le premier cas, il existait, entre le chapiteau de la pile et la naissance
de la courbe des arcs ayant la plus faible base, une verticale gênante
pour placer les moellons de remplissage suivant le mode admis par les
Anglais; la voûte le long du formeret semblait ne plus tenir à la struc-
ture, se détacher, comme on peut le voir dans quelques-unes de ces
voûtes primitives, notamment dans les chœurs des cathédrales d'Ely et
de Lincoln. Pour éviter cet inconvénient, dès la fin du xiii^ siècle, les
constructeurs anglais adoptent une courbe composée, de telle sorte
que toutes ces courbes, à partir du niveau du chapiteau des piles, ont le
môme rayon.
Ainsi (flg. 35) l'arc ogive étant la plus longue courbe, c'est elle qu'on
trace au moyen d'un premier arc de cercle (/m, puis d'un second arc
de cercle mn; le point n étant fixé comme hauteur de la voûte sous clef.
Bien entendu, le centre de cette seconde courbe se trouve sur le prolon-
gement de la ligne passant i)ar le point w et le centre ede Varc g'm. La
courbe du formeret ^o^' est donnée par le môme rayon ew. Ceci fait,
toutes les courbes des autres arcs sont données. Tous ont une base plus
courte que celle de l'arc ogive. Donc, rabattant le contre-tierceron g'/t
sur la ligne de base g'c, en /('; de ce point h' élevant une perpendicu-
i laire, celle-ci viendra rencontrer en h' la courbe maîtresse g'n. La courbe
de ce contre-tierceron sera donc la courbe j'/i". Rabattant le tierceron
g'a', idem en a"; élevant une perpendiculaire de ce poiiit a", celle-ci
rencontrera la courbe maîtresse en a'". La courbe de ce tierceron sera
'donc la courbe y'u'". Rabattant le deuxième contre-tierceron g'i, idem
— 527 —
VOUTE ]
L'ii i' ; élevant une perpendiculaire de ee point ?', celle-ci rencontrera la
courbe maîtresse en i". La courbe du deuxième coiitre-tierceron sera donc
la courbe g'i". On procédera de même pour le tierceron g'a du long
triangle, tierceron dont la courbe sera donnée de g' en p; de même aussi
pour l'arc-doubleau g'I, dont la courbe sera donnée de g' en q.
Ces clefs atteignent toutes des niveaux différents. Four tracer les
[ VOUTE 1 — 52S —
liernes tninsvors.ilos ch, il suffira d'élevordes perpendiculaires des points
ha'ic sur la ligne cb (projection horizontale de cette lierne transversale),
et de prendre sur ces perpendiculaires des longueurs égales à /<7<", à
ûV", à i' i", à en, qui donneront les points r, s, t, n, points d'intersection
des tiercerons avec la lierne cô. Si l'on veut que le formerct ait la même
courbe que tous les autres arcs, on procédera comme ci-dessus. Nous
rabattrons la ligne g'b sur la base g'c; du point V, nous élèverons une
perpendiculaire qui, rencontrant la courbe maîtresse en Y", donnera la
courbe ,r/'V" du formeret. Cette courbe en projection transversale don-
nera la hauteur b\', tandis que le formeret, rabattu en go, donnera la
hauteur bo'. Employant le même système de tracé, nous aurons en uy
la projection longitudinale des branches de liernes cl.
Tout ceci n'est que de la géométrie descriptive très-élémentaire, et
ne demande pas de grands efforts d'intelligence de la part du traceur,
mais les conséquences au point de vue de la structure sont importantes.
D'abord, puisque nous n'avons qu'une seule courbe composée pour tous
les arcs; ou plutôt, que tous les arcs ne sont qu'un segment plus ou
moins étendu d'une môme courbe composée, les panneaux d'appareil
d'un arc peuvent servir pour tous les arcs; de plus, les arcs, en pivotant
autour de la verticale élevée dans l'axe de la pile g, devant nécessaire-
ment passer par un même plan courbe, puisqu'ils ont tous la même
courbe, donnent à l'extrados une forme conoïde concave en manière de
pavillon de trompette, qui simplifie singulièrement la pose des moellons
de remplissage. Si bien (voy. fig. 36) qu'en traçant la projection horizon-
tale de ct'tte voûte, on voit conmient se peuvent poser aisément les rangs
de ces moellons ne remplissant plus que la fonction de planches ou
bardeaux posés entre des nervures de charpenterie. Mais la suite de
déductions logiques qui avait amené les constructeurs anglais à consi-
dérer ces arcs multipliés comme des nerfs d'une charpente, les con-
duisait (à cause surtout du peu de courbure de ces arcs dans la partie
supérieure de la voûte) à les relier entre eux par des joussels et contre-
liernes, ainsi que l'indique la figure 36 '. Les points de rencontre de ces
goussets et contre-lierncs avec les arcs et les liernes donnent des motifs
de clefs qui renforçaient d'autant ces points de jonction. On obtenait
ainsi un réseau résistant d'arcs puissamment étrésillonnés, sur lesquels
on pouvait poser les moellons de remplissage comme on pose des plan-
ches sur une membrure de charpente. La figure 37 donne le tracé per-
spectif d'une de ces clefs (celle A de la figure 36). Les contre-liernes et
goussets sont tracés suivant un plan vertical, ainsi que l'indique la sec-
tion B (fig. 37), des feuillures F étant réservées pour poser les moellons
de remplissage, et la queue de ces contre-liernes arasant l'extrados de
ces moellons. On observera que l'arc C (qui est ici l'arc ogive) possède
en D une joue plus large au-dessous de la contre-lierne qu'en d, ce que
* Salle voisine de la cntliécirale d'Ely, côté nord, xiv" siècle.
— 529 — [ VOUTE 1
motive la position verticale de cette contre-lierne, et ce qui est parfaite-
ment conforme aux conditions de résistance de ces arcs, lesquels n'ont
plus besoin d'avoir autant de force là où ils participent au réseau qu'au-
dessous de ce réseau. Revenant à la figure 36, nous voyons que les clefs
A, B, G, sont posées sur un cercle dont le point D est le centre ; de sorte que
les branches d'arcs DG, DA, DB, sont identiques. Les clefs E, G, F, divisent
la branche de liernes transversale en quatre parties égales, comme la
clef G divise la branche de liernes longitudinale en deux parties égales.
La clef H divise la branche d'arc AO en deux parties égales, et, pour
poser la clef I, on a réuni les points BH, AK, par des lignes, ainsi qu'on
le voit en M. Ces deux lignes ont coupé le tierceron en deux points a, b;
divisant en deux cet espace ab, on a marqué le point P, centre de la clef L
En multipliant ainsi les arcs des voûtes destinées à maintenir les rem-
plissages, qui ne sont plus que des panneaux de pierre, il était naturel
de construire ces arcs eux-mêmes tout autrement que ne le sont les arcs
des voûtes françaises.
Les arcs des voûtes françaises sont , avec raison , bandés au moyen de
claveaux ayant entre lits peu d'épaisseur. G'est-à-dirc que dans un arc
de voûte française, le constructeur a multiplié les joints, afin de laisser
à cet arc une plus grande élasticité, d'éviter les jarrets et brisures, qui
eussent été, pour les voûtains, une cause de dislocation. Quoique ces
voùtains conservent eux-mêmes une certaine élasticité, il était important
IX. — 67
[ VOUTE ] — 530 —
de préserver de déformations sensibles les cintres permanents (arcs) qui
les portent. En bandant ces arcs en claveaux peu épais, en multipliant
les joints, le constructeur français estimait avec beaucoup de justesse
que (en admettant un mouvement, un tassement) la multiplicité de ces
joints, toujours épais, permettait à l'arc de suivre ces mouvements ou
tassements sans déformer sa courbure. Mais, dès l'instant que les Anglais
remplaçaient les voûtains de remplissage par des panneaux de pierre, et
qu'ils adoptaient des courbes composées de deux segments de cercle,
dont l'un avait un très-grand rayon, il eût été périlleux de bander ces
arcs à l'aide de claveaux peu épais. Aussi, quand les voûtes anglaises sont
faites conformément aux tracés que nous venons de donner en dernier
lieu, les arcs sont composés au contraire de longs morceaux de pierre,
comme le seraient des courbes de charpente. Les bernes ou contre-
liernes, qui sont des étrésillons, sont taillées souvent dans un seul mor-
ceau de pierre d'une clef à l'autre. Cette méthode était conséquente au
système de voûtes admis par ces constructeurs dès la tin du xni^ siècle.
De tout ce qui précède il ressort que les constructeurs anglais, malgré
— 531 — l VOUTE ]
l'apparence compliquée de ces ligures, ont adopté au contraire un pro-
cédé simpliticaleur, soit pour le tracé de ces voûtes, soit pour leur struc-
ture. Il est intéressant d'observer comment nos voisins, déjfi, étaient
pénétrés de cet esprit pratique qui tend à faire converger les cll'orts com-
muns vers un but, en laissant peu de part à l'initiative individuelle. Il
est évident que, pour faire une voûte française à la même époque, c'est-
à-dire pendant la première moitié du xiv'' siècle, il fallait de la part de
chaque ouvrier plus d'intelligence et d'initiative qu'il n'en était besoin
pour construire une voûte comme celle que nous venons d'analyser.
■ L'épure faite suivant cette dernière méthode, la besogne de l'ouvrier se
bornait à un travail quasi mécanique. Il n'en était pas ainsi de nos voûtes,
qui demandaient pendant la pose des combinaisons que le maître devait
prescrire pas à pas, mais qu'il ne pouvait géométriquement tracer, que
le maçon ne pouvait mettre à exécution que par suite d'un effort de son
intelligence. Nous croyons qu'il y a plus d'art dans nos voûtes, d'appa-
rence si simple, qu'on n'en saurait trouver dans ce système purement
géométrique, très-simple comme procédé pratique , mais d'apparence si
compliquée.
Les génies des deux peuples se montrent ainsi de part et d autre avec
leurs qualités et leurs défauts. On n'est point surpris toutefois que les
hommes qui déjà possédaient un esprit collectif et simplificateur aussi
manifeste fussent également pénétrés de ce sentiment de disciphne et
d'ordre qui nous fut si funeste aux journées de Grécy et de Poitiers.
Tout se tient dans l'histoire d'un peuple, quand on y veut regarder
de près, et c'est ce qui fait de l'étude de l'architecture de ces temps,
M complètement empreinte du génie des peuples qui la pratiquaient
en France et en Angleterre, un sujet inépuisable d'observations inte-
ressantes.
On a vu dans la figure 35 comment les constructeurs anglais, ayant
adopté une seule courbe composée pour tous les arcs d'une voûte, apph-
quaient même parfois cette courbe au formeret, et par suite à l'archi-
volte de la fenêtre ouverte sous ce formeret. C'est le procédé simphli-
cateur de construction des voûtes, qui n'exigeait qu'une seule épure poui-
tous les arcs, qui explique pourquoi beaucoup de ces archivoltes des
fenêtres appartenant à des édifices voûtés au xi\' siècle sont obtenues au
moyen de courbes composées. Il y a, dans cette forme observée par tous
ceux qui ont visité l'Angleterre, non pas un caprice, une question de
o-oût mais l'application rigoureuse d'un système suivi, comme nous
îeno'ns de le démontrer, avec un esprit méthodique rigoureux dans se>
déductions. Une fois la courbe admise par une nécessité de construction,
on s'y habitua et l'on s'en servit dans des circonstances non commandee>
par le système de structure.
Cependant les constructeurs anglais ne s'en tinrent pas à la voûte que
nous venons de donner (fig. 35 et 36); ils prétendirent, vers la même
époque, c'est-à-dire au commencement du xiv» siècle, avoir, avec des
[ VOUTE ] — 532 —
arcs formés de courbes composées, des liernes sur un plan horizontal et
non plus inclinées vers les formerets et arcs-doubleaux. Voici (fîg. 38)
comment ils s'y prirent pour arriver à ce résultat. Soit un quart de
voûte d'arête ABCD,un tierceron étant tracé en AE. Pour les naissances
de tous ces arcs, c'est-à-dire du formeret AB, du tierceron AK, de l'arc
ogive AG, de l'arc-doubleau AD, et de tous les autres arcs, s'il plaît d'en
tracer d'autres, comme dans le précédent exemple, un seul arc AF a été
tracé, le centre de cet arc étant en o. Rabattant les longueurs de chacun
de ces arcs sur la ligne AG considérée comme base, et, de ces points de
38
rabattement, élevant des perpendiculaires sur la base, la ligne ab étant
considérée comme le niveau auquel doit atteindre chacun de ces arcs,
<in trace les segments Fa, F^, en prenant leurs centres en w et n sur
la ligne Fo prolongée ; le segment Ifi, en prenant son centre en r sur la
ligne lo prolongée; le segment Kb, en prenant son centre en g sur
la ligne Ko prolongée. Les clefs de tous ces arcs sont sur un môme
plan de niveau, et par conséquent les liernes CD, CB, sont horizontales,
('.('pendant les sommiers des arcs possèdent tous la même courbe, au
moins jusqu'au point K, ce qui sauve la difliculté des naissances dont
les courbes sont différentes. Une fois ce niveau K échappé, il y a une si
faible différence entre les courbures des arcs, que les rangs de moellons
«le remplissage peuvent toujours être posés conformément à la méthode
indiquée précédemment.
Voyons (figure 39) comment ce système de structure des voûtes an-
— 53?, — [ VOUTE ]
glaises incline vers une méthode de plus en plus mécanique. Soient en
ABGD un quart de voûte carrée, et en EBFG un quart de voûte barlongue.
Dans la première, l'arc ogive est l'arc AD ; dans la seconde, l'arc ogive
est l'arc EG. Ayant admis, comme le montre la figure 36, que les tier-
cerons doivent être multipliés, afin de ne plus considérer les remplis-
sages que comme des panneaux, non plus comme des voûtains, il s'en-
suit naturellement que ces panneaux doivent, autant que faire se peut,
être semblables comme étendue. Pour tracer les tiercerons, ce ne sera
donc plus les liernes que nous diviserons en parties égales, comme
dans l'exemple 36, mais nous décrirons le quart de cercle BC pour le
quart de la voûte carrée, et nous diviserons ce quart de cercle en parties
égales. Par les points diviseurs faisant passer des lignes ka , kb, kc,
nous aurons la projection horizontale des tiercerons d'un huitième de la
[ VOUTE ] — 534 —
voûte. Dès lors les angles DAa (A sommet), akb, bkc, rAC, seront égaux
et les panneaux compris entre leurs côtés semblables. Nous étrésillon-
nerons ces tiercerons par des contre-liernes e,f,g, h, etc., comme dans
l'exemple figure 36, mais ici tracées de telle sorte que leurs points de
rencontre se trouvent sur les quarts de cercle BC, ei. Ou nous voulons
adopter pour tous ces arcs une seule et même courbe composée, comme
dans l'exemple figure 35, ou nous voulons que les liernesBD, DG, soient
de niveau. Dans le premier cas, nous prenons l'arc ogive AD comme
étant le plus étendu, nous le rabattons sur la ligne A'D', nous élevons la
perpendiculaire D'D"(D" étant la hauteur de la voûte sous-clef), et nous
traçons, au moyen de deux centres, la courbe composée A'D". Procé-
dant comme il a été dit ci-dessus , prenant les longueurs ka, kb, kc, AC,
et les reportant sur la ligne A'D' en A'o', en A'*', en kc' , en A'C, et de ces
points, a',b\c',C', élevant des perpendiculaires h la ligne A'D', ces per-
pendiculaires rencontreront la courbe A'D" en des points qui donne-
ront les hauteurs sous clef de chacun des arcs ka, kb, etc., et par suite,
pour la lierne CD, la projection verticale G"'D"'. Mais si nous prétendons
poser ces liernes de niveau, alors il nous faudra chercher, au moyen du
procédé indiqué figure 38, les courbes A'K, k'I, etc., en conservant tou-
jours pour les sommiers la même courbe k'n.
S'il s'agit d'une voûte barlongue, dont le quart est EBFG, nous pro-
cédons exactement de la même manière que pour la voûte carrée ; seu-
lement l'arc formeret EF et les tiercerons joignant ce formeret étant
plus courts que ne l'est le formeret et ne le sont les tiercerons ka,
kb, kc de la voûte carrée, les clefs de ces arcs seront (en supposant que
nous n'adoptions qu'une seule courbe) plus basses que dans la voûte
carrée, c'est-à-dire que les points hauteurs de ces clefs seront en m
pour le formeret EF, en o pour le tierceron Eo', en p pour le tierceron
E/>', en g pour le tierceron Eq' , etc., et que la ligne des liernes FG
donnera la projection verticale F'D'", Mais si nous voulons que les liernes
de celte voûte barlongue soient de niveau, alors il faudra chercher les
courbes composées comme ci-dessus, et la courbe du formeret EF ra-
battue en A'I conservera toujours une partie de la courbe primitive infé-
rieure de A' en s, pour les sommiers.
On voit ainsi comment sont donnés, par l'application d'un principe
de construction déduit rigoureusement, ces arcs brisés en lancettes A'I,
ou surbaissés composés km, si fréquemment adoptés pour les fenêtres
des nefs anglaises voûtées, ces fenêtres étant circonscrites par l'arc
formeret. Cependant, à ces courbes engendrées tout naturellement par
un procédé de structure, on a voulu trouver les origines les plus sau-
grenues. Ces courbes pictcndaient imiter le bonnet d'un évêque, ou bien
elles avaient une signification mystico-symbolique; en se rapprochant
de la ligne droite au-dessus d'un certain point, elles devaient indiquer
la disposition de l'ime chrétienne, qui devient de plus en plus ferme
à mesure qu'elle s'élève vers le ciel 1... Mais nous ne rapporterons point
— 535 — [ VOUTE ]
ces rêvasseries de tant d'auteurs qui ont écrit sur l'architecture du
moyen âge sans avoir à leur service les premiers éléments de la géomé-
trie et de la statique. Avouons-le, les artistes que tout raisonnement
fatigue, et qui seraient aises qu'il fût interdit de raisonner, même en ar-
chitecture, par une bonne loi bien faite, et surtout rigoureusement appli-
quée , s'empressent de répéter ces pauvretés à l'endroit de la structure
gothique, et aiment bien mieux voir l'imitation d'un bonnet d'évôque
dans une courbe qu'un principe de structure : le bonnet d'évêque, en ce
cas, ou l'aspiration de l'âme dispense de toute étude et de toute discussion,
et la voûte gothique est passée ainsi au compte des niaiseries humaines ;
ce qui simplifie la question. Lorsqu'une seule courbe sert pour tous les
arcs d'une voûte, et si ces arcs pivotent sur la pile support, il est clair
que, au-dessus de chaque pile, chaque partie de voûte donne exactement
la forme d'un pavillon de trompette*. Lorsque la portion supérieure
de ces courbes composées seule est modifiée, afin de poser toutes les
clefs et les liernes, par conséquent, de niveau ou dans un même plan
horizontal, la forme en pavillon n'en existe pas moins jusqu'à une cer-
taine hauteur au-dessus des naissances, et la variété des courbes supé-
rieures modifie un peu la forme en pavillon, mais ne saurait la détruire
pour l'œil. Il est clair aussi que les architectes devaient, par suite de
l'adoption de ces arcs rayonnants donnant entre eux des angles égaux,
quelle que fût la disposition des travées, soit carrées, soit barlongues,
abandonner l'arc ogive, et donner à tous ces arcs rayonnants qui rem-
plissent chacun une fonction semblable une section semblable. C'est
ce qui arriva. Il était conforme à la marche logique des procédés adoptés
par les constructeurs anglais de ne plus poser entre ces arcs des rangs
de moellons , mais de les remplacer par de véritables panneaux de
pierre, des dalles. Ce parti est adopté de l'autre côté de la Manche dès
le XV' siècle, soit sur des arcs disposés en pavillon de trompette, soit sur
des arcs formant une suite de pyramides curvilignes avec portion de
berceau. C'est ainsi qu'est construite la voûte de la chapelle de Saint-
George, à Windsor 2, La ligure 40 montre une de ces pyramides de
voûtes à l'extrados ; comment sont disposés les arcs portant feuillures A,
et comment entrent dans ces feuillures les panneaux B de remplissage.
Les arcs tiercerons, compris entre les arcs ogives 0, aboutissent à une
ligne de niveau DD'. A partir de cette ligne jusqu'à la ligne des clefs CC,
la voûte forme un berceau composé de panneaux de pierre clavés, por-
tant en relief, les compartiments simulant alors des pénétrations d'arêtes,
1 On a donné à cette forme la qualification de voûte en éventail; mais un éventail se
développe dans un seul plan : il n'est pas besoin de faire ressortir le défaut de précision
de celte dénomination.
2 Voyez le mémoire de M. le professeur Willis, sur les voûtes anglaises du moyen âge,
ou, dans le tome IV de la Revue d'architecture de M. Daly, la traduction de ce travail
et les planches à l'appui.
f VOUTK j — 536 —
de tiercerons, de coiitre-liernes, etc. La ligne des clefs, ou la lierne qui
réunit la clef E du iornieret à la ligne DD', est horizontale, de telle sorte
que les tiercerons compris entre les arcs ogives 0 et ces formerets sont
taillés sur des courbes différentes; de même pour les tiercerons compris
entre les arcs ogives, d'après la méthode indiquée précédemment. Ainsi,
4()
dans cette voûte de la chapelle de Windsor, plusieurs systèmes sont mis
en pratique : le système des voûtes en portions de pyramides curvilignes,
avec arcs pris sur des courbes différentes (sauf pour les sommiers) ; le
système des grands claveaux larges et peu épais, comme des dalles cla-
vées, enchevêtrées, complétant la voûte par un berceau, dans sa partie su-
périeure. Plus tard encore les arcs sont supprimes, et les voûtes anglaises
ne se composent plus que d'un appareil de grandes dalles, avec nerfs
saillants à l'intérieur pris dans la masse et figurant encore les arcs de la
— 537 — [ VOUTE ]
structure, qui n'existent plus de fait. C'est ainsi que sont construites
les voûtes les plus récentes de la cathédrale de Peterborough et celles de
la chapelle de Henri Vil à Westminster.
Ces sortes de voûtes sont très-plates. Ainsi la voûte dont la figure 40
présente l'extrados n'a, comme flèche, qu'un peu plus du quart de son
diamètre. Cela seul indique les avantages que l'on pouvait tirer de ce
mode de structure.
Nous avons cru nécessaire de nous étendre quelque peu sur les com-
binaisons qui ont amené les constructeurs anglais aux formes de voûtes
en apparence si différentes des nôtres, bien que partant d'un même
principe. Cette digression tend à démontrer que, d'un même principe,
quand on le suit avec méthode, il peut sortir des déductions très-variées.
Il est certain que du principe générateur de la voûte gothique on peut
tirer d'autres conséquences encore; que, par conséquent, il ne peut y
avoir aucune bonne raison pour repousser ce principe excellent en lui-
même, et laissant à l'architecte la plus grande liberté quant aux applica-
tions qu'on en peut faire, en raison des programmes, de la nature des
matériaux et de l'économie.
Revenons à la voûte française. Nous l'avons laissée au moment où,
étant arrivée à son développement, elle permet de couvrir à l'aide des
arcs ou cintres permanents, portant des voûtains de moellon piqué,
toutes les surfaces possibles. Ayant atteint au milieu du xiii* siècle un
degré de perfection absolu, conformément au mode admis dès le milieu
du XII* siècle, le système français ne se modifie plus; il procède toujours
de l'arc-doubleau, des arcs ogives et formerets avec ou sans tiercerons et
liernes. Ce n'est guère que dans les provinces les plus septentrionales,
et notamment en Normandie même, que l'application des tiercerons et
liernes devient fréquente à dater de la fin du xiii* siècle. Dans l'Ile-de-
France, en Champagne, en Bourgogne, les constructeurs s'en tiennent
aux arcs ogives et aux arcs-doubleaux jusqu'à la fin du xv* siècle. A ce
point de vue, comme procédé de structure, la voûte française ne se
modifie pas. Les perfectionnements ou innovations — si l'on peut appeler
innovation la conséquence logique d'un système admis tout d'abord —
ne portent que sur les naissances de ces voûtes. Nous avons vu qu'en
Angleterre, au moyen des courbes composées, on avait évité les diffi-
cultés résultant des courbes de rayons différents pour bander les rem-
plissages, puisque, dans ces voûtes anglaises, dès le xiv* siècle, la courbe
inférieure est la même pour tous les arcs d'une voûte. En France, sauf
de très-rares exceptions, qui appartiennent à une époque relativement
récente, la courbe composée n'est pas employée, les formerets, arcs-
doubleaux et arcs ogives ont chacun leur courbe, qui est toujours un
segment de cercle. Comme on sentait de plus en plus la nécessité de
placer les clefs de ces arcs au même niveau, afin de ne pas perdre de
place €t de pouvoir passer les entraits des charpentes immédiatement
au-dessus de l'extrados des voûtes, lorsque ces arcs avaient des ouver-
IX. — 68
[ YOUTL ] — Ô38 —
tures très-différentes, il fallait, ou que leur brisure donnât dos angles
très-différents, c'est-à-dire que les uns fussent très-aigus, les autres
très-obtus, ou que les naissances de ces arcs fussent placées h des
niveaux différents'. C'est ce dernier parti qui prévalut, car les construc-
teurs cherchaient à donner aux arcs en tiers-point d'un même édifice
— au moins pour les arcs-doubleaux, formerets et archivoltes — des
angles de brisure à la clef qui ne fussent pas trop inégaux. Les nais-
sances de ces divers arcs furent donc une de leurs plus grandes préoccu-
pations.
Le chœur de la cathédrale de Narbonne, conniiencé à la lin du
XIII' siècle et conçu évidemment par un maître très-habile, présente,
sous le rapport de la construction des voûtes, de précieux renseigne-
ments -. Le dernier pilier des travées parallèles à l'axe du chœur, qui
commence les travées rayonnantes, est disposé rigoureusement et le
plus économiquement possible pour recevoir les arcs qu'il doit porter.
La iigure 41 donne la section horizontale de ce pilier sous les voûtes du
collatéral. L'archivolte de la partie parallèle à l'axe du chœur occupe
1 Voyez, à ce sujet, à l'article Construction, le chapitre Voûte.
2 Voyez Cathédrale, lig. A8. La catliédrale de Narbonne e.st singiilicrcment pauvre
en sculpture. Il semble que le maître de l'œuvre ait concentré toutes ses ressources pour
^obtenir une construclion irréprochable comme conciplion et comme exécution.
— 539 — [ VOUTE ]
toute la largeur ab, et celle de la première travée tournante la môme lar-
geur a'b' . Ces archivoltes ont l'épaisseur totale de la pile, à quelques cen-
tin;èlres près. La colonnette G monte jusqu'à la haute voûte, pour porter
un seul arc (voy. Cathédrale, fig. 68), puisque nous sommes dans la
partie gironnante du chœur; la colonnette D porte à la fois et l'arc-dou-
bleau A et les deux arcs ogives 0 du collatéral gironnant. Les travées T
étant plus étroites que celles T' parallèles au grand axe, il en résulte que
le nerf G vertical, qui reçoit le boudin principal G' de l'archivolte, se
trouverait, dans la travée T tournante, en retraite du nu H, et qu'il ne
paraît point. Ainsi ce sont les arcs qui ont donné rigoureusement la
position des nerfs et colonnettes de cette pile cylindrique. Si nous mon-
trons la voûte du collatéral (fig. kl), avec une des piles de la partie
gironnante, nous voyons comment les archivoltes pénètrent dans la pile,
et comment les arcs-doubleaux et arcs ogives du collatéral, à cause de
leur plus grande ouverture, ont leur naissance placée plus bas que celle
de ces archivoltes. Nous voyons aussi comment sont tracés ces arcs
ogives, suivant une courbe dans leur plan horizontal. La figure 63 ex-
plique ce tracé. En A. sont les grosses piles du sanctuaire; en B, les piles
d'entrée des chapelles. Les clefs G des arcs ogives sont posées au milieu
de la ligne ab de clef des voûtains de remplissage, qui réunit le sommet
de l'arc-doubleau d'entrée des chapelles au sommet de l'archivolte.
Afin de ne pas avoir en e un angle trop aigu, le constructeur a donné,
en projection horizontale, une courbure à l'arc ogive ec. Ainsi les rem-
plissages s'établissent-ils plus également dans les deux triangles voisins
ayant pour bases l'arc-doubleau du collatéral et l'arc-doubleau d'entrée
des chapelles. A la cathédrale de Bourges, les voûtes des collatéraux du
chœur (1225 environ) sont déjà tracées suivant ce principe.
Mais nous voyons, dans la perspective figure 42, qu'entre l'arc ogive
et l'archivolte, le remplissage est abandonné et pénètre dans la pile
même, continuant au-dessus de la bague formant chapiteau. Il y a là
un point incomplet, car les voûtains de remplissage doivent toujours
reposer sur des extrados d'arcs. A la fin du xv' siècle, le constructeur de
l'église Saint-Maclou de Rouen prend un parti plus franc, plus logique,
bien qu'en apparence beaucoup plus compliqué (fig. hh). Les archi-
voltes prennent tout l'espace ab, c'est-à-dire exactement la largeur de
la pile, moins le nerf G destiné à recevoir l'arc-doubleau et les arcs
ogives des voûtes hautes, et le profil de ces archivoltes n'est autre que
celui de la pile, ou, pour être plus exact, la section de la pile n'est autre
que la section de l'archivolte. L'arc-doubleau du collatéral n'est égale-
ment que le profil g de la pile, et l'arc ogive le profil h. En élévation, ces
arcs se pénètrent ainsi que l'indique le tracé perspectif. Il n'y a plus de
chapiteau, puisqu'il n'a plus de raison d'être, et les sommiers, à lits hori-
zontaux, s'élèvent jusqu'au niveau N, c'est-à-dire beaucoup au-dessus
des naissances des arcs.
C'esrt la dernière expression de la combinaison des naissances d'arçs
[ VJUTE ]
— 5'iO
£. CŒUiV.V.-)! .
frrrrn
'de voûtes en France, et ce parti fut suivi jusqu'à l'époque de la renais-
— 541 — [ VOUTE ]
sance. Ce sont là des conséquences rigoureuses du principe de la voûte
trouvée au xii* siècle; mais, quant au mode de structure, il ne varie pas,
c'est-à-dire que les arcs remplissent toujours les fonctions de cintres
permanents recevant des voùtains de remplissage entre leurs branches,
voûlains qui ne deviennent jamais des panneaux, mais sont construits
par petits claveaux dont les rangs courbés partent toujours de l'arc-dou-
bleau, archivolte ou formeret, pour venir reposer à l'autre extrémité en
biais, sur les arcs ogives.
Dans l'article Construction, il est dit comment, à l'aide de ce système
de voûtes, on peut couvrir toutes les surfaces, si peu régulières qu'elles
soient, comment on peut, sans difficultés d'appareil, faire des voûtes
biaises, rampantes, gauches, etc. Ce système français est donc essen-
tiellement pratique; il présentait, sur le système romain, un perfection-
nement, et par conséquent il était plus raisonnable de chercher à le
perfectionner encore que de l'abandonner pour recourir au mode ro-
main. Mais l'engouement du xvi^ siècle pour les arts italiens l'emporta
chez nous sur les raisons qui militaient en faveur de notre système
de voûtes françaises, dont il était facile de tirer des conséquences de
[ VOUTE ]
— 5fi2
plus en plus étendues. Philibert de l'Orme, dans son Traité d'ardu-
— 5Û3 — [ VOUTE ]
tecture, s'exprime ainsi au sujet de ces voûtes : « Ces façons de voûtes
(( ont été trouvées fort belles, et s'en voit de bien exécutées et mises en
u œuvre en divers lieux du royaume, et signamment en ceste ville de Paris,
(( comme aussi en plusieurs autres. Aujourd'huy ceux qui ont quelque
« cognoissance de la vraye Architecture, ne suivent plus ceste façon de
« voulte, appellée entre les ouvriers, la mode françoise , laquelle véritable-
ce ment je ne veux despriser, ains plustot confesser qu'on y a faict et
u pratiqué de fort bons traicts et difficiles. Mais pour autant que telle
« façon requiert grande boutée, c'est-à-dire grande force pour servir de
u poulser et faire les arcs-boutans, afin de tenir l'œuvre serrée, ainsi
« qu'on le voit aux grandes églises, pour ce est-il que sur la fin de ce
u présent chapitre, pour mieux faire entendre et cognoistrc mon dire,
(( je descriray une voulte avec sa montée, telle que vous la pourrez voir
(( soubs la forme d'un quarré parfaict, autant large d'un costé que
(( d'autre, ou vous remarquerez la croisée d'ogives, etc. '. » Ainsi, quoi
que puissent prétendre les critiques plus ou moins officiels de notre
Académie des beaux-arts, au xvi* siècle encore ces voûtes étaient con-
sidérées commQ françaises (par les ouvriers, il est vrai; mais, en fait
de traditions, le langage des ouvriers est le plus certain). Or, comme
l'architecture du moyen âge dérive en très-grande partie du système de
voûtes, il faut en prendre son parti, et admettre que nous avions une
architecture française et reconnue comme telle du xii'' au xv* siècle.
Mais le texte de Philibert de l'Orme est intéressant à plus d'un titre.
Notre auteur admet que ceux qui ont quelque « cognoissance de la vraye
« architecture ne suivent plus ceste façon de voulte », et le premier
exemple qu'il donne d'une voûte propre à couvrir un vaste vaisseau,
après ce préambule, est une voûte gothique en arcs d'ogive sur plan
carré, avec liernes et tiercerons. Quant aux exemples qu'il fournit « sur
u la fin de son chapitre », ce sont des tracés de voûtes sphériques péné-
trées par un plan quadrangulaire, voûtes qui ne peuvent être faites sur
de grandes dimensions, qui sont d'un appareil difficile, dispendieux,
qui sont très-lourdes, et poussent beaucoup plus que ne le font les voûtes
gothiques. Et en effet, jusqu'au commencement du xvii'= siècle, les con-
structeurs français, quelque « cognoissance » qu'ils eussent « de la vraye
(( architecture», continuaient à bâtir des voûtes sur les vaisseaux larges.
avec arcs-doubleaux et arcs ogives : l'église Saint-Eustache, à Paris,
en est la preuve, et elle n'est pas le seul exemple. La pratique était en
ceci plus forte que les théories sur « la vraye architecture », et, n'ayant
point trouvé mieux, on continuait à employer l'ancien mode, jusqu'au
moment — et cela sous Louis XIV seulement — où l'on adopta, pour
les grands vaisseaux, des berceaux de pierre avec pénétrations, comme
à Saint-Roch de Paris, comme à la chapelle de Versailles, comme dans
la nef des Invalides, etc.
« L'Architecture de Philibert de l'Orme. Paris, 1576, livre IV, chap. viii.
[ VOUTE ] — 5tik —
Or, ce genre de voûtes est un pas en arrière, non un progrès. Les ber-
ceaux ont une poussée continue et non répartie sur des points isolés; ils
sont très-lourds, s'ils sont de pierre; leur effet n'est pas heureux, et les
pénétrations des baies dans leurs reins produisent des courbes très-
désagréables, que les Romains, avec juste raison, évitaient autant que
faire se pouvait.
On voit donc percer dans le texte naïf du bon Philibert de l'Orme ce
sentiment d'exclusion quand même, à l'égard des procédés du moyen
âge, qui s'est développé depuis lui avec moins de bonhomie. En effet, en
marge du texte que nous venons de citer, il est dit en manière de vedette :
« L'auteur approuver la façon moderne (de l'Orme désigne ainsi les
voûtes gothiques) des voûtes, toutes fois ne s'en vouloir ayder. » Pour-
quoi, puisqu'il les approuve? Il ne nous le dit pas. Quoi qu'il en soit et
bien qu'il ne s'en aidât pas, il construisit, comme tous ses confrères, des
voûtes en arcs d'ogive, et il eut raison, car la plupart des exemples qu'il
donne comme des nouveautés n'ont réellement rien de pratique ni de
sérieux, s'il s'agit de fermer de grands espaces. En ceci Philibert de l'Orme
prélude à la critique (si l'on peut donner ce nom à un blâme irraisonné)
de la structure du moyen âge. Depuis lui, cette critique, quoique moins
naïve, ne raisonne pas mieux; mais elle est plus exclusive encore, et ne
dirait pas, en parlant de la façon des voûtes du moyen âge, a laquelle
(( véritablement je ne veux despriser, ains plustôt confesser qu'on y a faict
« et pratiqué de fort bons traicts et difficiles ». Ce sont choses qu'on ne
confesse plus au xix" siècle, parpe que les esprits logiques de notre temps
pourraient répondre : « Si vous confessez que le mode a du bon, pour-
quoi ne vous en servez-vous pas?» Mieux vaut ne rien dire, ou battre
l'eau, que de provoquer de pareilles questions.
La renaissance, quoi qu'en dise Philibert de l'Orme, ne changea donc
pas de système de voûtes pour les grands vaisseaux, et pour cause; mais
elle compliqua ce système. Elle multiplia les membres secondaires
plutôt comme un motif de décoration que pour obtenir plus de soli-
dité. Et en effet les voûtes qu'elle construisit sont en assez mauvais état
ou même sont tombées, tandis que la durée des voûtes des cathédrales
de Chartres, de Reims, d'Amiens, défieront encore bien des siècles. Les
voûtes hautes de l'église Saint-Eustache de Paris ne furent faites que
pendant les dernières années du xvi*" siècle, elles ne sont pas très-so-
lides ; leurs sommiers ne sont pas combinés avec adresse, les arcs sont
bandés en pierres inégales de lit en Ht, ce qui, comme nous le disions
plus haut, est une cause de déformations. Parmi ces voûtes datant du
xvr siècle, on peut citer, comme remarquables, celles qui fermaient le
chœur de l'église de Saint-Florentin (Yonne), et qui dataient du milieu
de ce siècle '.
• Les arcs-boutants qui contre-butaient ces voûtes étaient mal combinés, comme il
arrive à presque tous les arcs-boutants de cette époque; puis les parements extérieurs des
— 5^1 5 — [ vouTi: J
Nous donnons (fig. /i5) la projection horizontale de la moitié de ces
voûtes, au chevet de l'église. L'arc-doubleau et l'arc ogive composent,
comme dans la voûte du moyen âge, l'ossature principale de la structure;
mais les tiercerons qui parlent de la pile pour se joindre au milieu
des liernes n'existent plus ici, et sont remplacés par des intermé-
diaires ab, qui, s'ils produisent un effet décoratif piquant, ont le tort de
reporter une poussée latérale sur les flancs des formerets, ce qui est
absolument contraire au principe de la structure des voûtes gothiques
et, qui pis est, au bon sens. Cette poussée est encore augmentée par les
arcs ad, qui eux-mêmes contre- butent les liernes de. Aussi ces forme-
rets (rabattus en AA'B) s'étaient-ils inclinés en dehors sous la pres-
sion de ces arcs qui viennent les pousser en a'a", ce qui ne serait point
arrivé si, au lieu de ces arcs ah, l'architecte eût posé des tiercerons M...;
mais on n'aurait pas eu ce compartiment en étoile, et le désir de pro-
duire une apparence nouvelle l'emportait sur ce que commandait
la raison. On voit donc que déjà se manifestait cette tendance, si déve-
loppée aujourd'hui en architecture, de sacrifier le vrai, le sage, le rai-
sonné, à une forme issue du caprice de l'artiste. Bien d'autres entorses
à la raison se rencontrent dans cette voûte. Ainsi, nous avons rabattu
l'arc-doubleau en AG, et l'arc ogive ke en AF ; le grand arc AD conlre-
butant la clef du chevet en AG. La rencontre de ce grand arc AD avec
l'arc ogive donne la clef H ; or, comme cet arc ogive est tracé, le niveau
de cette clef H est donné et se trouve en h. Nous reportons ce niveau
en h' sur le rabattement de l'arc AD. Le niveau de la clef I est donné ;
il est le même que celui de la clef H, puisque l'arc ogive AE est tracé. Il
faut donc que l'arc Kl atteigne ce niveau I ; nous le rabattons en Kl?',
la flèche \i étant égale à la ligne \h. Rabattant sur l'arc de cercle Ki la
clef 0, nous obtenons le point o', et la hauteur Oo' donne sur la courbe K«'
aussi bien que sur celle du grand arc AD le niveau de la clef 0 en o' et
en o". Donc il faut que cette grande courbe butante en AD passe en G,
en h' et en o". De o" en G, elle se rapproche évidemment trop de l'hori-
zontale et bute mal l'arrivée des arcs ogives et liernes du chevet ; aussi
cette branche d'arc o"G s'était-elle tordue et relevée, par suite le grand
arc-doubleau KL s'était déformé.
La clef b étant donnée en projection horizontale, son niveau est donné
sur le rabattement de l'arc ogive en é' ; la rencontre a sur le formeret
étant donnée en projection horizontale, son niveau est donné en o" sur
le rabattement du formeret, donc la longueur ab en projection horizon-
tale ; l'arc «"é" est connu. Il en est de même pour l'arc bm, rabattu en
b"m' , puisque le niveau de la clef m est connu.
contre-forts avaient été sapés à diverses époques; quelques tassements s'étaient produits.
Il y a vingt ans, ces voûtes menaçaient ruine, il fallut les refaire. M. Piéplu, architecte
du département de l'Yonne, s'acquiUa de ce travail avec beaucoup d'adresse, il y a quel-
ques années; mais, par des raisons d'économie, on se contenta de voîitos simples en arc»
d'ogive. Nous donnons ici les voûtes anciennes, relevées avant la démolition.
IX. — 69
[ VOUTE ]
546 —
Quant aux liernes de, elles sont prises sur un arc de cercle qui mij.-
nirait la clef B du formeret à la clef e des arcs ogives. Cet arc de lierne
— 5U1 — [ VOUTE ]
est rabattu de n en e, n donnant le niveau de la clef B du formeret par
rapport au niveau de la clef e des arcs ogives. En M sont rabattus les arcs
ogives pq du cbevet (le niveau de la clef étant celui de l'arc-doubleau),
les branches des liernes en t^q, et les tiercerons en ps. Tous les arcs,
liernes, fausses liernes, faux tiercerons, sont posés dans un plan vertical,
quelle que soit leur position par rapport à la courbure des arcs princi-
paux (voyez en P).
Mais les arcs secondaires, pénétrant plus ou moins obliquement les
arcs principaux, suivant que ceux-ci se rapprochent ou s'éloignent de la
verticale, les joues de ces arcs secondaires, posées dans un plan vertical.
ÛÔ
se trouvent l'une au-dessus, l'autre au-dessous de l'extrados de l'arc
principal ; il en résultait une difficulté pour maçonner les voûlains. Pour
sauver cette difficulté , les architectes de la renaissance tracent une
clef pendante à ces points de rencontre (fig. U6)^; clef pendante qui se
compose d'un corps cylindrique dans lequel viennent pénétrer les divers
> Nous supposons, dans cette figure, la clef marquée X dans la figure précédente (45).
[ VOUTE ] — 5/|8 —
arcs ', Les arcs secondaires étant, comme les arcs principaux, posés dans
un plan vertical, l'extrados de la fausse lierne A arrive horizontalement
contre le corps cylindrique, tandis que l'extrados de l'arc ogive B le pé-
nétrerait en b du côté de sa naissance, et en c du côté de son sommet \
il y aurait donc ime différence de niveau entre le point b et le point c.
Et de^ en c, comment poser les moellons de remplissage? Les construc-
teurs ont donc augmenté la hauteur des joues de ces arcs principaux en
arrivant près de ces clefs, ainsi que l'indique le supplément a, pour araser
le point e, et cela en raison du niveau de ces points d'arrivée des liernes,
fausses liernes ou faux tiercerons. Il y aurait, par exemple, un décro-
chement en h à l'arrivée de l'arc ogive B, puisque l'extrados du faux
tierceron / n'arriverait pas au niveau de l'extrados de la fausse lierne A.
On voit quelles complications de coupes produisaient ces ftmtaisies des
architeclos de la renaissance, beaucoup plus préoccupés d'obtenir un
effet décoratif que des conditions d'une sage construction. Si nous ajou-
tons à ces difficultés gratuitement accumulées le manque des connais-
sances du tracé géométrique, qui déjà se faisait sentir dans les chantiers,
nous ne serons pas surpris du peu do durée de ces voûtes du wi' siècle.
Cependant on reconnaît que l'habitude de raisonner sur l'application des
formes convenables à l'objet n'est point encore perdue chez les maîtres.
Ainsi la forme allongée de ces clefs pendantes, dont l'axe est habituel-
lement vertical, est bien motivée par ces pénétrations d'arcs à des niveaux
différents. Ces longues pierres qui semblent à l'œil des fiches plantées
aux rencontres d'arcs, ne sont pas là par un caprice d'artiste, mais une
nécessité de structure, et les queues tombantes plus ou moins ornées
de sculptures que ces artistes leur donnent en contre-bas des arcs ne
font qu'accuser la fonction de ces clefs de rencontre d'arcs.
Au point de vue de la structure, l'art du xvi" siècle était, pour les
voûtes comme pour le reste, à l'état d'infériorité sur les arts antérieurs.
Les arcs-boutants, par exemple, à celle époque, ne sont plus disposés
conformément aux lois de la statique et de l'équilibre des forces (voy.
Arc-buutant) ; les archivoltes ne sont plus régulièrement extradossées, les
lits d'assises ne correspondent plus aux membres de l'architecture; les
claires-voies, les meneaux, adoptent des formes contraires à la nature et
à la résistance des matériaux mis en œuvre. Il est évident que les archi-
tectes, préoccupés avant tout d'appliquer certaines formes appartenant à
un autre mode de structure que celui adopté en France en raison des
matériaux et de leur emploi judicieux, abandonnent à des mains subal-
ternes le tracé de cet appareil qui n'est plus d'accord avec ces formes
empruntées ailleurs. Les maîtres du xv^ siècle étaient meilleurs con-
structeurs, meilleurs praticiens et traceurs que ceux du xvr ; ceux
du XIV* siècle l'emportaient sur les maîtres du xv*, et peut-être ceux du
XIII' remportaient- ilsencore sur ceux du xiv*. Cependant les appareil-
* Voyez Clef.
— 5/|0 — [ VOUTE ]
leurs du x^^" siècle étaient des génies, si nous les comparons à ceux
du xvii" siècle, car il n'est pas de structure plus grossière et plus mal
tracée en France, à moins de remonter aux plus mauvaises époques
de l'école romane, que celle de ce xvu^ siècle, qu'on s'elibrce d'imiter
aujourd'hui.
Les voûtes françaises et anglaises, parties toutes deux du même point
au XII* siècle, étaient arrivées au xvi*, dans l'un et l'autre pays, à des
résultats très- différents et qui donnent la mesure exacte des aptitudes
des deux peuples. D'après ce que nous avons vu précédemment, on
observera qu'en se perfectionnant conformément à la méthode admise
dès le xiii^ siècle, les voûtes anglaises, malgré leur apparence compliquée,
arrivent de fait, au contraire, à l'emploi d'un procédé très-simple, en co
qu'une courbe peut suffire à tous les arcs d'une voûte, ou que (si ces
arcs doivent atteindre à la clef un même niveau) les courbes diffé-
rentes dans une partie seulement de leur développement sont tracées
par un procédé très-simple ; que tous ces arcs restent indépendants,
et ne sont reliés que par des entretoises d'un seul morceau qui n'ont
qu'un rôle secondaire et ne peuvent en rien inlluer sur la courbe prin-
cipale admise pour les arcs ; que les remplissages ne sont plus que des
panneaux, aussi faciles à tracer qu'à poser. Dans les voûtes françaises,
nous voyons que les constructeurs en viennent à multiplier les arcs; ils
les croisent, de telle façon que la courbure de ces arcs doit être dis-
tincte pour chacun d'eux; que ces courbures sont commandées par des
niveaux donnés par le tracé préalable sur plan horizontal ; que ces arcs
sont dépendants les uns des autres, et que, par conséquent, ces con-
structeurs ne sont plus les maîtres, ainsi, de donner k ces courbes les
flèches nécessaires en raison de leur fonction, de leur résistance ou de
leur action de poussée et de butée; qu'en un mot, ces constructeurs
français du xvp siècle abandonnent un système judicieux et parfaitement
entendu (celui du xiii* siècle), pour se lancer dans des combinaisons
indiquées seulement par la fantaisie. Le réseau de la voûte anglaise de
la fin du xv" siècle est solide, méthodique : c'est la conséquence d'une
longue expérience fidèle au principe posé. Le réseau de la voûte française
au XVI* siècle n'est pas solide, parce que les arcs qui s'entrecroisent par
suite d'un caprice de l'artiste, sans l'intervention d'une nécessité et de
la raison, ont des actions différentes, les unes molles et faibles, les autres
actives et puissantes. Au lieu de rendre la voûte française en arc d'ogive
plus solide qu'elle ne l'était, par l'adjonction de tous ces arcs secon-
daires, les architectes français l'altèrent, lui enlèvent ses qualités d'élas-
ticité, de force et de liberté. Aussi ces voûtes du xvi*" siècle sont-elles, la
plupart, proches de leur ruine, lorsqu'elles ne sont pas déjà tombées.
Alors, au xvi* siècle, nos architectes cherchent, à l'aide d'un savoir
médiocre d'ailleurs, à faire des tours de force, et notre Philibert de
l'Orme lui-même, malgré son rare mérite, n'est pas exempt de ce tra-
vers. Le pédantisme s'introduit dans l'art, et le vrai savoir, le savoir pia-
[ YnE ] — 550 —
tique, fait défaut. On veut oublier et l'on oublie les vieilles méthodes^
les principes établis sur une longue expérience; méthodes et principes
qu'on pouvait perfectionner sans se lancer dans des théories enfantines
et très-superficielles. Il n'est pas douteux, rien qu'à examiner les mo-
numents existants, que les maîtres du xiii" siècle savaient la géométrie
et en com|)renai('nt surtout les applications beaucoup mieux que les
maîtres du xvi* siècle. Mais les premiers ne s'amusaient pas à la montre,
ils se servaient de la science, ainsi que les vrais savants s'en servent,
comme d'un moyen, non pour en faire parade. Les architectes de la
renaissance prenaient déjà le moyen pour la fin ; et, comme il arrive
toujours en pareil cas, on possède une classe de théoriciens spéculatifs
passablement pédants, et en arrière une masse compacte ignorant les
procédés les plus simples. Au xvi'' siècle, on faisait des livres dans les-
quels on discutait Vitruve tant bien que mal, où l'on donnait les propor-
tions des ordres, où l'on couvrait des pages d'épurés destinées à éblouir
le vulgaire, mais on inclinait à construire très-mal, très-grossièrement,
dans un pays où l'art de la construction avait atteint un développement
prodigieux, comme science d'abord, puis comme emploi raisonné des
matériaux et de leurs qualités. L'art s'échappait des mains du peuple,
de ces corporations d'artisans, pour devenir l'apanage d'une sorte d'aris-
tocratie de moins en moins comprise, parce qu'elle laissait de côté les
principes issus du génie même du pays pour une sorte de formulaire em-
pirique, inexpliqué et inexplicable comme une révélation. Il était évident
que tout ce qui jjouvait tendre à discuter ce formulaire présenté en ma-
nière de dogme devait être repoussé par ce corps aristocratique des
nouveaux maîtres, dont l'Académie des beaux-arts conserve aujourd'hui
encore les doctrines avec plus de rigueur que jamais. C'est pourquoi, de
temps à autre, nous voyons, du sein de ce corps et de ses adeptes les plus
fervents, s'échapper une protestation contre l'étude de notre art français
du moyen âge et les applications étendues qu'on en peut faire. C'est pour-
quoi aussi nous ne cessons pas et nous ne cesserons pas de tenter de
développer cette étude, de faire entrevoir ses applications, bien con-
vaincu de cette vérité affirmée par l'histoire : que les corps ne sont jamais
plus exclusifs qu'aux jours où ils sentent leur pouvoir ébranlé. ^
YMAGERIE, s. f. — Voyez Sculpture.
YRAIGNE, s. f. (vieux mot). — Panneau de fil de fer. Voyez Grillage.
.YRE, s. f. (vieux mot). — Cour, aire.
— 551 — [ ZODIAQUE ]
^S
ZIGZAG, S. m. — Voyez Bâtons rompus.
ZODIAQUE, s. m. — Zone de l'éther que le soleil semble parcourir dans
l'espace d'une année, et dont l'écliptique est la ligne médiane. Personne
n'ignore que la zone zodiacale, divisée en douze parties, une pour chaque
mois, dès la plus haute antiquité, porte en chacune de ces parties un
signe qu'on appelle les signes du zodiaque. Ces signes sont : le Bélier
(mars), le Taureau (avril), les Gémeaux (mai), l'Écrevisse (juin), le Lion
(juillet), la Vierge (août), la Balance (septembre), le Scorpion (octobre),
le Sagittaire (novembre), le Capricorne (décembre), le Verseau (janvier),
et les Poissons (février). Ce: figures correspondant aux mois de l'année
sont souvent représentées sur nos monuments du moyen âge, et en re-
gard sont figurés les travaux ou occupations de l'homme pendant chacun
de ces mois.
Dès le XI* siècle, les portails de nos églises possèdent des zodiaques
sculptés sur les archivoltes des portes.
Nos grandes cathédrales des xii' et xiii* siècles sont toutes pourvues
de ces signes, sculptés toujours d'une manière très-apparente.
A la porte principale de l'église abbatiale de Vézelay (premières années
du XII* siècle), le cordon de médaillons qui entourent le grand tym-
pan représentant le Christ et les douze apôtres, renferme les douze
signes du zodiaque entremêlés des travaux mensuels correspondants. Ce
zodiaque est un des plus complets que nous connaissions, La porte de
droite de la façade de l'église abbatiale de Saint-Denis montre encore
sur ses pieds-droits quelques sujets et signes d'un zodiaque qui peut-
être était complet, mais qui a été détruit en partie. Dans ce zodiaque, le
médaillon qui correspond au premier mois de l'année représente un
homme à deux têtes, l'une vieille, l'autre jeune. Du côté de la tête de
vieillard, le bras pousse une petite figure barbue dans un édicule dont
la porte se ferme : c'est l'année expirée; l'autre main attire une figure
imberbe hors d'un édicule dont la porte s'ouvre : c'est l'année qui
commence,
A Notre-Dame de Paris, sur les jambages cfe la porte de la Vierge de
la façade occidentale, est sculpté un très-beau zodiaque, dont les sujets
et signes sont du meilleur style. Ce zodiaque date de 1220 environ.
Des zodiaques sont fréquemment figurés en peinture, sur les vitraux
des roses de nos grandes églises des xii« et xiii' siècles.
Des zodiaques étaient également représentés sur des pavages. L'église
Saint-Bertin de Saint-Omcr, celle de l'abbaye de Saint-Denis, celle de
l'abbaye de Westminster, possédaient et possèdent encore en partie des
zodiaques en mosaïques ou en incrustations de mastics de couleur dans
des dalles gravées. Quelquefois ce sont seulement les travaux ou repre-
[ zoDTAorE ] — 552 —
sentations des occupations de l'année (comme à la chapelle de Saint-
Firmin, à Saint-Denis) qui remplacent les signes. C'est un homme qui
coupe du hois, un autre qui chasse, un troisième taille sa vigne ; puis
viennent les mois de la belle saison : un faucheur, un moissonneur, un
batteur en grange, un vendangeur, etc. Parfois, dans les édifices d'un
caractère civil, comme les châteaux, les hôtels, les maisons mêmes, des
plaisirs remjjlacent les travaux. Certains mois sont réservés aux banquets,
aux jeux; des personnages se chauirent devant l'àtre d'une cheminée,
des jeunes gens tressent des couronnes. On chasse au faucon ou aux lacs ;•
on pèche, on danse. Il y avait alors comme aujourd'hui, pour les gens de
loisir, une sorte de régularité dans les plaisirs de la ville et de la cam-
pagne. Certains zodiaques commencent à Pâques, c'est-à-dire en avril
(le Taureau); d'autres, celui de Vézelay, par exemple, conmiencent en
janvier (le Verseau). Mais souvent ces signes, dans nos monuments, ne
sont pas à leur place. Étant sculptés sur des morceaux de pierre, avant la
pose, claveaux ou assises, les ouvriers ne suivaient pas toujours l'ordre
dans lecjuel ils devaient être placés, et cet ordre était interverti.
FIN DU IX' ET DEHNIEU VgLUME,
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